II.

De la magie dans l'antiquité.--Elle se divise en deux branches, la

théurgie et la goétie.--La théurgie se confond avec la religion.--Ses

rites et ses formules.--La goétie se rapproche de la sorcellerie du

moyen âge.--Elle est essentiellement malfaisante.--Ses pratiques et ses

recettes.--Conjurations des sorciers égyptiens.--Circé, Canidie et

Sagone. Les sorcières de la Thessalie.--Le spectre du temple de

Pallas.--Maléfices et talismans païens.--Lois de l'antiquité relatives

aux magiciens et aux sorciers.

Les écrivains de l'antiquité, historiens ou poëtes, sont remplis de

nombreux témoignages qui attestent l'importance de la magie et de la

sorcellerie dans le monde païen. Dans l'Inde, ces prétendues sciences se

confondent constamment avec la religion; on les retrouve en Égypte, en

Thessalie et en Chaldée, dans la Grèce et à Rome. Quelques-uns des

écrivains anciens, grecs ou romains, qui parlent de la magie la divisent

en deux branches distinctes: l'une, théurgique, qui relève uniquement de

la religion et de la science, et qui ne cherche que le bien; l'autre,

goétique, qui n'agit que par l'intermédiaire des génies malfaisants ou

des dieux infernaux, et qui ne cherche que le mal. Ces deux branches, de

même qu'elles ont un but et un esprit différents, procèdent également

par des moyens opposés.

Dans la théurgie, le cérémonial est grave et sérieux. La première

condition imposée à ceux qui la pratiquent, c'est la pureté. Ils ne

doivent point se nourrir de choses qui aient vécu: ils doivent éviter

tout contact avec les cadavres; dans leurs invocations, ils ne

s'adressent qu'aux génies bienfaisants, à ceux qui veillent au bonheur

des hommes. Les herbes, les pierres, les parfums, étant chacun le

symbole particulier d'une divinité, le théurgiste les offrait aux dieux

qu'il voulait se rendre favorables; mais pour que l'opération réussît,

il devait nommer tous les dieux et présenter à chacun d'eux l'offrande

qui lui était agréable: «Une corde rompue, dit Jamblique, dérange toute

l'harmonie d'un instrument de musique; ainsi une divinité, dont on a

oublié le nom ou à laquelle on n'a point présenté la pierre, l'herbe ou

le parfum qui lui plaît, fait manquer le sacrifice.» La théurgie, comme

la religion, avait des initiations, de grands et de petits mystères: on

en attribuait l'invention à Orphée, qui était considéré comme le plus

ancien des magiciens. Cette science ne changeait rien aux idées que la

théogonie païenne se formait des dieux, et toutes deux suivaient les

mêmes rites pour arriver aux mêmes résultats.

Il n'en était pas de même de la magie goétique, qui s'adressait aux

divinités malfaisantes ou à celles qui présidaient aux passions. Cette

magie avait un appareil sombre; elle cherchait pour ses opérations les

lieux souterrains, les herbes vénéneuses, les ossements des morts, les

plus redoutables imprécations, et n'agissait que pour nuire. Du reste,

la distinction entre les deux sciences était fort difficile à maintenir;

et si quelques esprits supérieurs ont tenté, en se ralliant à la

théurgie, d'en faire l'auxiliaire des cultes païens dans ce qu'ils

avaient d'aspirations spiritualistes, la foule ne tint jamais compte des

différences. La théurgie et ses mystères restèrent à l'état de doctrines

occultes; et la goétie, comme la sorcellerie du moyen âge, dont elle est

l'aïeule directe, tenta comme elle de s'emparer du monde et d'assurer à

l'homme l'entière satisfaction de tous ses penchants, de toutes ses

passions, de tous les désirs de ses sens, de toutes les ambitions de son

esprit. Comme la sorcellerie, elle procédait, par des conjurations et

par une foule de pratiques absurdes ou minutieuses à l'aide desquelles

elle espérait asservir les dieux, les êtres du monde supra-sensible, les

éléments, les astres, et toutes les forces vives de la nature. Porphyre

nous a conservé les formules de conjurations des magiciens égyptiens:

ces magiciens s'adressaient au soleil, à la lune, aux astres. Ils leur

disaient que, s'ils ne se prêtaient point à leurs désirs, ils

bouleverseraient la voûte du ciel, qu'ils découvriraient les mystères

d'Isis, qu'ils exposeraient ce qui était caché dans l'intérieur du

temple d'Abydos, qu'ils arrêteraient la course du vaisseau de l'Égypte;

et que, pour plaire à Typhon, ils disperseraient les membres d'Osiris.

Les enchanteurs de l'Inde procédaient de même par la menace et

l'imprécation; seulement ils s'adressaient aux génies au lieu de

s'adresser aux astres, et leur écrivaient au lieu de leur parler.

La plupart des recettes qui figurent en si grand nombre dans les livres

de la sorcellerie moderne se retrouvent dans l'antiquité. Sans parler de

la divination qui faisait partie intégrante du culte, les philtres, les

charmes, les évocations des morts, les métamorphoses d'hommes en

animaux, tout cela est dans le paganisme gréco-romain. Homère nous

montre le devin Tirésias préparant une fosse pleine de sang pour évoquer

les mânes; il nous montre Circé changeant en pourceaux les compagnons

d'Ulysse, comme Horace nous montre Canidie et Sagone se rendant la nuit

dans un cimetière pour procéder à leurs maléfices. Là elles enterrent un

jeune enfant tout vivant pour préparer un philtre avec son foie et sa

moelle; elles ramassent des herbes malfaisantes, des ossements

desséchés; elles déchirent une brebis noire et versent son sang dans une

fosse creusée avec leurs ongles; elles animent, comme les envoûteurs du

moyen âge, des figures de cire et les brûlent ensuite. Les poètes, dans

ces récits, ne font que traduire les superstitions populaires; car le

monde païen n'est pas moins riche en légendes de cette espèce que le

monde fantastique du moyen âge. S'agissait-il d'évoquer un mort, on

pouvait en toute sûreté recourir aux magiciens de Thessalie; on savait

que quand les Lacédémoniens eurent fait périr de faim Pausanias dans le

temple de Pallas, des magiciens avaient été chargés de débarrasser ce

temple du spectre qui venait y rôder chaque jour, et en écartait la

foule. Dans ce but, ils évoquèrent les âmes de plusieurs citoyens qui,

pendant leur vie, avaient été les ennemis déclarés de Pausanias; et

celles-ci, en retrouvant le spectre de l'homme qu'elles avaient détesté,

lui donnèrent une telle chasse qu'il n'osa plus se présenter, et laissa

parfaitement paisibles les visiteurs du temple. Voulait-on se faire

aimer d'une femme, on demandait aux disciples des prêtres de Memphis,

pour l'enterrer sur le seuil de la maison qu'elle habitait, la laine

d'airain chargée d'images lascives. On savait que les magiciens

faisaient tomber la grêle, le tonnerre, qu'ils excitaient les tempêtes,

qu'ils voyageaient par les airs, qu'ils faisaient descendre la lune sur

la terre, et qu'ils transportaient les moissons d'un champ dans un

autre. On savait que pour se défendre de leurs maléfices, il fallait

faire des fumigations de soufre, ou clouer à la porte de sa maison une

tête de loup. Les plus grands hommes eux-mêmes acceptaient ces

croyances. César avait son amulette, et Auguste portait pour talisman

une peau de veau marin dans la persuasion que cette peau le préserverait

de la foudre.

A Rome, comme chez nous, les magiciens et les sorciers, qui n'étaient

souvent en réalité que des malfaiteurs ou des empoisonneurs, abritant

leurs crimes sous les mystères d'une doctrine secrète, furent

rigoureusement poursuivis par les lois. Ils s'étaient tellement

multipliés en Italie, au temps de Tacite, sous le nom de mathématiciens,

ils s'y livraient à de si ténébreuses pratiques, que ce grand historien

les place au nombre des plus redoutables fléaux de l'empire, et malgré

la sévérité des lois romaines qui les frappaient des peines les plus

sévères, malgré l'exil ou la mort, ils reparaissaient toujours plus

nombreux, et, comme les sorciers du moyen âge, ils semblaient se

multiplier par la persécution.

La sorcellerie · 第 10 / 36 题