XII

Trois mois plus tard, par une tiède nuit de juin, Jacques

conduisait l'express du Havre, parti de Paris à six heures

trente. Sa nouvelle machine, la machine 608, toute neuve, dont

il avait le pucelage, disait-il, et qu'il commençait à bien

connaître, n'était pas commode, rétive, fantasque, ainsi que ces

jeunes cavales qu'il faut dompter par l'usure, avant qu'elles se

résignent au harnais. Il jurait souvent contre elle, regrettant

la Lison; il devait la surveiller de près, la main toujours sur

le volant du changement de marche. Mais, cette nuit-là, le ciel

était d'une douceur si délicieuse, qu'il se sentait porté à

l'indulgence, la laissant galoper un peu à sa fantaisie, heureux

lui-même de respirer largement. Jamais il ne s'était mieux

porté, sans remords, l'air soulagé, dans une grande paix

heureuse.

Lui qui ne parlait jamais en route, plaisanta Pecqueux, qu'on lui

avait laissé pour chauffeur.

--Quoi donc? vous ouvrez l'oeil comme un homme qui n'a bu que de

l'eau.

Pecqueux, en effet, contre son habitude, semblait à jeun et très

sombre. Il répondit d'une voix dure:

--Faut ouvrir l'oeil, quand on veut voir clair.

Défiant, Jacques le regarda, en homme dont la conscience n'est

point nette. La semaine précédente, il s'était laissé aller aux

bras de la maîtresse du camarade, cette terrible Philomène, qui,

depuis longtemps, se frottait à lui, comme une maigre chatte

amoureuse. Et il n'y avait pas eu là seulement une minute de

curiosité sensuelle, il cédait surtout au désir de faire une

expérience: était-il définitivement guéri, maintenant qu'il avait

contenté son affreux besoin? celle-là, pourrait-il la posséder,

sans lui planter un couteau dans la gorge? Deux fois déjà, il

l'avait eue, et rien, pas un malaise, pas un frisson. Sa grande

joie, son air apaisé et riant devait venir, même à son insu, du

bonheur de n'être plus qu'un homme comme les autres.

Pecqueux ayant ouvert le foyer de la machine, pour mettre du

charbon, il l'arrêta.

--Non, non, ne la poussez pas trop, elle va bien.

Alors, le chauffeur grogna de mauvaises paroles.

--Ah! ouitche! bien... Une jolie farceuse, une belle

saloperie!... Quand je pense qu'on tapait sur l'autre, la

vieille, qui était si docile!... Cette gourgandine-ci, ça ne

vaut pas un coup de pied au cul.

Jacques, pour ne pas avoir à se fâcher, évitait de répondre.

Mais il sentait bien que l'ancien ménage à trois n'était plus;

car la bonne amitié, entre lui, le camarade et la machine, s'en

était allée, à la mort de la Lison. Maintenant, on se querellait

pour un rien, pour un écrou trop serré, pour une pelletée de

charbon mise de travers. Et il se promettait d'être prudent avec

Philomène, ne voulant pas en arriver à une guerre ouverte, sur

cet étroit plancher mouvant qui les emportait, lui et son

chauffeur. Tant que Pecqueux, par reconnaissance de n'être point

bousculé, de pouvoir faire de petits sommes et d'achever les

paniers de provisions, s'était fait son chien obéissant, dévoué

jusqu'à étrangler le monde, tous deux avaient vécu en frères,

silencieux dans le danger quotidien, n'ayant pas besoin de

paroles pour s'entendre. Mais cela allait devenir un enfer, si

l'on ne se convenait plus, toujours côte à côte, secoués

ensemble, pendant qu'on se mangerait. Justement, la Compagnie

avait dû, la semaine précédente, séparer le mécanicien et le

chauffeur de l'express de Cherbourg, parce que, désunis à cause

d'une femme, le premier brutalisait le second qui n'obéissait

plus: des coups, de vraies batailles en route, dans l'oubli

complet de la queue de voyageurs roulant derrière eux, à toute

vitesse.

Deux fois encore, Pecqueux rouvrit le foyer, y jeta du charbon,

par désobéissance, cherchant une dispute sans doute; et Jacques

feignit de ne pas s'en apercevoir, l'air tout à la manoeuvre,

avec l'unique précaution chaque fois de tourner le volant de

l'injecteur, pour diminuer la pression. Il faisait si doux, le

petit vent frais de la marche était si bon, dans la chaude nuit

de juillet! A onze heures cinq, lorsque l'express arriva au

Havre, les deux hommes firent la toilette de la machine d'un air

de bon accord, comme autrefois.

Mais, au moment où ils quittaient le dépôt pour aller se coucher

rue François-Mazeline, une voix les appela.

--On est donc bien pressé? Entrez une minute!

C'était Philomène, qui, du seuil de la maison de son frère,

devait guetter Jacques. Elle avait eu un mouvement de

contrariété vive, en apercevant Pecqueux; et elle ne se décidait

à les héler ensemble, que pour le plaisir de causer au moins avec

son nouvel ami, quitte à subir la présence de l'ancien.

--Fiche-nous la paix, hein! gronda Pecqueux. Tu nous embêtes,

nous avons sommeil.

--Est-il aimable! reprit gaiement Philomène. Mais monsieur

Jacques n'est pas comme toi, il prendrait tout de même un petit

verre... N'est-ce pas, monsieur Jacques?

Le mécanicien allait refuser, par prudence, quand le chauffeur,

brusquement, accepta, cédant à l'idée de les guetter et de se

faire une certitude. Ils entrèrent dans la cuisine, ils

s'assirent devant la table, où elle avait posé des verres et une

bouteille d'eau-de-vie, en reprenant à voix plus basse:

--Faut tâcher de ne pas faire trop de bruit, parce que mon frère

dort, là-haut, et qu'il n'aime guère que je reçoive du monde.

Puis, comme elle les servait, tout de suite elle ajouta:

--A propos, vous savez que la mère Lebleu est claquée, ce

matin... Oh! ça, je l'avais dit: ça la tuera, si on la met dans

ce logement du derrière, une vraie prison. Elle a encore duré

quatre mois, à se manger le sang de ne plus rien voir que du

zinc... Et ce qui l'a achevée, dès qu'il lui est devenu

impossible de bouger de son fauteuil, ç'a été sûrement de ne plus

pouvoir espionner mademoiselle Guichon et monsieur Dabadie, une

habitude qu'elle avait prise. Oui, elle s'est enragée de n'avoir

jamais rien surpris entre eux, elle en est morte.

Philomène s'arrêta, avala une gorgée d'eau-de-vie; et, avec un

rire:

--Sans doute qu'ils couchent ensemble. Seulement, ils sont si

malins! Ni vu ni connu, je t'embrouille!... Je crois tout de

même que la petite madame Moulin les a vus un soir. Mais pas de

danger qu'elle cause, celle-là: elle est trop bête, et d'ailleurs

son mari, le sous-chef...

De nouveau, elle s'interrompit pour s'écrier:

--Dites donc, c'est la semaine prochaine que ça se juge, à Rouen,

l'affaire des Roubaud.

Jusque-là, Jacques et Pecqueux l'avaient écoutée, sans placer un

mot. Le dernier la trouvait simplement bien bavarde; jamais,

avec lui, elle ne faisait tant de frais de conversation; et il ne

la quittait pas des yeux, peu à peu échauffé de jalousie, à la

voir ainsi s'exciter devant son chef.

--Oui, répondit le mécanicien d'un air de parfaite tranquillité,

j'ai reçu la citation.

Philomène se rapprocha, heureuse de le frôler du coude.

--Moi aussi, je suis témoin... Ah! monsieur Jacques, lorsqu'on

m'a interrogée à propos de vous, car vous savez qu'on a voulu

connaître la vraie vérité sur vos rapports avec cette pauvre

dame; oui, lorsqu'on m'a interrogée, j'ai dit au juge: «Mais,

monsieur, il l'adorait, c'est impossible qu'il lui ait fait du

mal!» N'est-ce pas? je vous avais vus ensemble, moi, j'étais

bien placée pour en parler.

--Oh! dit le jeune homme avec un geste d'indifférence, je

n'étais pas inquiet, je pouvais donner, heure par heure, l'emploi

de mon temps... Si la Compagnie m'a gardé, c'est qu'il n'y avait

pas le plus petit reproche à me faire.

Un silence régna, tous trois burent lentement.

--Ça fait frémir, reprit Philomène. Cette bête féroce, ce

Cabuche qu'on a arrêté, encore tout couvert du sang de la pauvre

dame! Faut-il qu'il y ait des hommes idiots! tuer une femme

parce qu'on a envie d'elle, comme si ça les avançait à quelque

chose, quand la femme n'est plus là!... et ce que je n'oublierai

jamais de la vie, voyez-vous, c'est lorsque monsieur Cauche,

là-bas, sur le quai, est venu arrêter aussi monsieur Roubaud.

J'y étais. Vous savez que ça s'est passé huit jours après

seulement, lorsque monsieur Roubaud, au lendemain de

l'enterrement de sa femme, avait repris son service d'un air

tranquille. Alors donc, monsieur Cauche lui a tapé sur l'épaule,

en disant qu'il avait l'ordre de l'emmener en prison. Vous

pensez! eux qui ne se quittaient point, qui jouaient ensemble,

les nuits entières! Mais, quand on est commissaire, n'est-ce

pas? on mènerait son père et sa mère à la guillotine, puisque

c'est le métier qui veut ça. Il s'en fiche bien, monsieur

Cauche! je l'ai encore aperçu au café du Commerce, tantôt, qui

battait les cartes, sans plus s'inquiéter de son ami que du grand

Turc! Pecqueux, les dents serrées, allongea un coup de poing sur

la table.

--Tonnerre de Dieu! si j'étais à la place de ce cocu de

Roubaud!... Vous couchiez avec sa femme, vous. Un autre la lui

tue. Et voilà qu'on l'envoie aux assises... Non, c'est à crever

de rage!

--Mais, grande bête, s'écria Philomène, puisqu'on l'accuse d'avoir

poussé l'autre à le débarrasser de sa femme, oui, pour des

affaires d'argent, est-ce que je sais! Il paraît qu'on a

retrouvé chez Cabuche la montre du président Grandmorin: vous

vous rappelez, le monsieur qu'on a assassiné en wagon, il y a

dix-huit mois. Alors, on a raccroché ce mauvais coup avec le

mauvais coup de l'autre jour, toute une histoire, une vraie

bouteille à l'encre. Moi, je ne peux pas vous expliquer, mais

c'était sur le journal, il y en avait bien deux colonnes.

Distrait, Jacques ne semblait pas même écouter. Il murmura:

--A quoi bon s'en casser la tête, est-ce que ça nous regarde?...

Si la justice ne sait pas ce qu'elle fait, ce n'est pas nous qui

le saurons.

Puis, il ajouta, les yeux perdus au loin, les joues envahies de

pâleur:

--Dans tout cela, il n'y a que cette pauvre femme... Ah! la

pauvre, la pauvre femme!

--Moi, conclut violemment Pecqueux, moi qui en ai une, de femme,

si quelqu'un s'avisait de la toucher, je commencerais par les

étrangler tous les deux. Après, on pourrait bien me couper le

cou, ça me serait égal.

Il y eut un nouveau silence. Philomène, qui remplissait une

seconde fois les petits verres, affecta de hausser les épaules,

en ricanant. Mais elle était toute bouleversée au fond, elle

l'étudiait d'un regard oblique. Il se négligeait beaucoup, très

sale, en guenilles, depuis que la mère Victoire, devenue

impotente à la suite de sa fracture, avait dû lâcher son poste de

la salubrité et se faire admettre dans un hospice. Elle n'était

plus là, tolérante et maternelle, pour lui glisser des pièces

blanches, pour le raccommoder, ne voulant pas que l'autre, celle

du Havre, l'accusât de tenir mal leur homme. Et Philomène,

séduite par l'air mignon et propre de Jacques, faisait la

dégoûtée.

--C'est ta femme de Paris que tu étranglerais? demanda-t-elle

par bravade. Pas de danger qu'on te l'enlève, celle-là!

--Celle-là ou une autre! gronda-t-il.

Mais déjà elle trinquait, d'un air de plaisanterie.

--A ta santé, tiens! Et apporte-moi ton linge, pour que je le

fasse laver et repriser, car, vraiment, tu ne nous fais plus

honneur, ni à l'une ni à l'autre... A votre santé, monsieur

Jacques!

Comme s'il fût sorti d'un songe, Jacques tressaillit. Dans

l'absence complète de remords, dans ce soulagement, ce bien-être

physique où il vivait depuis le meurtre, Séverine passait ainsi

parfois, apitoyant jusqu'aux larmes l'homme doux qui était en

lui. Et il trinqua, en disant précipitamment, pour cacher son

trouble:

--Vous savez que nous allons avoir la guerre?

--Pas possible! s'écria Philomène. Avec qui donc?

--Mais avec les Prussiens... Oui, à cause d'un prince de chez

eux qui veut être roi en Espagne. Hier, à la Chambre, il n'a été

question que de cette histoire.

Alors, elle se désola.

--Ah bien! ça va être drôle! Ils nous ont déjà assez embêtés,

avec leurs élections, leur plébiscite et leurs émeutes, à

Paris!... Si l'on se bat, dites, est-ce qu'on prendra tous les

hommes?

--Oh! nous autres, nous sommes garés, on ne peut pas

désorganiser les chemins de fer... Seulement, ce qu'on nous

bousculerait, à cause du transport des troupes et des

approvisionnements! Enfin, si ça arrive, il faudra bien faire

son devoir.

Et, sur ce mot, il se leva, en voyant qu'elle avait fini par

glisser une de ses jambes sous les siennes, et que Pecqueux s'en

apercevait, le sang au visage, serrant déjà les poings.

--Allons nous coucher, il est temps.

--Oui, ça vaudra mieux, bégaya le chauffeur.

Il avait empoigné le bras de Philomène, il le serrait à le

briser. Elle retint un cri de douleur, elle se contenta de

souffler à l'oreille du mécanicien, pendant que l'autre achevait

rageusement son petit verre:

--Méfie-toi, c'est une vraie brute, quand il a bu.

Mais, dans l'escalier, des pas lourds descendaient; et elle

s'effara.

--Mon frère!... Filez vite, filez vite!

Les deux hommes n'étaient pas à vingt pas de la maison qu'ils

entendirent des gifles, suivies de hurlements. Elle recevait une

abominable correction, comme une petite fille prise en faute, le

nez dans un pot de confitures. Le mécanicien s'était arrêté,

prêt à la secourir. Mais il fut retenu par le chauffeur.

--Quoi? est-ce que ça vous regarde, vous?... Ah! la nom de

Dieu de garce! s'il pouvait l'assommer!

Rue François-Mazeline, Jacques et Pecqueux se couchèrent, sans

échanger une parole. Les deux lits se touchaient presque, dans

l'étroite chambre; et, longtemps, ils restèrent éveillés, les

yeux ouverts, chacun à écouter la respiration de l'autre.

C'était le lundi que devaient commencer, à Rouen, les débats de

l'affaire Roubaud. Il y avait là un triomphe pour le juge

d'instruction Denizet, car on ne tarissait pas d'éloges, dans le

monde judiciaire, sur la façon dont il venait de mener à bien

cette affaire compliquée et obscure: un chef-d'oeuvre de fine

analyse, disait-on, une reconstitution logique de la vérité, une

création véritable, en un mot.

D'abord, dès qu'il se fut transporté sur les lieux, à la

Croix-de-Maufras, quelques heures après le meurtre de Séverine,

M. Denizet fit arrêter Cabuche. Tout désignait ouvertement

celui-ci, le sang dont il ruisselait, les dépositions accablantes

de Roubaud et de Misard, qui racontaient de quelle manière ils

l'avaient surpris, avec le cadavre, seul, éperdu. Interrogé,

pressé de dire pourquoi et comment il se trouvait dans cette

chambre, le carrier bégaya une histoire, que le juge accueillit

d'un haussement d'épaules, tellement elle lui parut niaise et

classique. Il l'attendait, cette histoire, toujours la même, de

l'assassin imaginaire, du coupable inventé, dont le vrai coupable

disait avoir entendu la fuite, au travers de la campagne noire.

Ce loup-garou était loin, n'est-ce pas? s'il courait toujours.

D'ailleurs, lorsqu'on lui demanda ce qu'il faisait devant la

maison, à pareille heure, Cabuche se troubla, refusa de répondre,

finit par déclarer qu'il se promenait. C'était enfantin, comment

croire à cet inconnu mystérieux, assassinant, se sauvant,

laissant toutes les portes ouvertes, sans avoir fouillé un meuble

ni emporté même un mouchoir? D'où serait-il venu? pourquoi

aurait-il tué? Le juge, cependant, dès le début de son enquête,

ayant su la liaison de la victime et de Jacques, s'inquiéta de

l'emploi du temps de ce dernier; mais, outre que l'accusé

lui-même reconnaissait avoir accompagné Jacques à Barentin, pour

le train de quatre heures quatorze, l'aubergiste de Rouen jurait

ses grands dieux que le jeune homme, couché tout de suite après

son dîner, était seulement sorti de sa chambre le lendemain, vers

sept heures. Et puis, un amant n'égorge pas sans raison une

maîtresse qu'il adore, avec laquelle il n'a jamais eu l'ombre

d'une querelle. Ce serait absurde. Non! non! il n'y avait

qu'un assassin possible, un assassin évident, le repris de

justice trouvé là, les mains rouges, le couteau à ses pieds,

cette bête brute qui faisait à la justice des contes à dormir

debout.

Mais, arrivé à ce point, malgré sa conviction, malgré son flair

qui, disait-il, le renseignait mieux que les preuves, M. Denizet

éprouva un instant d'embarras. Dans une première perquisition,

faite à la masure du prévenu, en pleine forêt de Bécourt, on

n'avait absolument rien découvert. Le vol n'ayant pu être

établi, il fallait trouver un autre motif au crime. Brusquement,

au hasard d'un interrogatoire, Misard le mit sur la voie, en

racontant qu'il avait vu, une nuit, Cabuche escalader le mur de

la propriété, pour regarder, par la fenêtre de la chambre, madame

Roubaud qui se couchait. Questionné à son tour, Jacques dit

tranquillement ce qu'il savait, la muette adoration du carrier,

le désir ardent dont il la poursuivait, toujours dans ses jupes,

à la servir. Aucun doute n'était donc plus permis: seule, une

passion bestiale l'avait poussé; et tout se reconstruisait très

bien, l'homme revenant par la porte dont il pouvait avoir une

clef, la laissant même ouverte dans son trouble, puis la lutte

qui avait amené le meurtre, enfin le viol interrompu seulement

par l'arrivée du mari. Pourtant, une objection dernière se

présenta, car il était singulier que l'homme, sachant cette

arrivée imminente, eût choisi justement l'heure où le mari

pouvait le surprendre; mais, à bien réfléchir, cela se retournait

contre le prévenu, achevait de l'accabler, en établissant qu'il

devait avoir agi sous l'empire d'une crise suprême du désir,

affolé par cette pensée que, s'il ne profitait pas de la minute

où Séverine était seule encore, dans cette maison isolée, jamais

plus il ne l'aurait, puisqu'elle partait le lendemain. Dès ce

moment, la conviction du juge fut complète, inébranlable.

Harcelé d'interrogatoires, pris et repris dans l'écheveau savant

des questions, insoucieux des pièges qui lui étaient tendus,

Cabuche s'obstinait à sa version première. Il passait sur la

route, il respirait l'air frais de la nuit, lorsqu'un individu

l'avait frôlé en galopant, et d'une telle course, au fond des

ténèbres, qu'il ne pouvait même dire de quel côté il fuyait.

Alors, saisi d'inquiétude, ayant jeté un coup d'oeil sur la

maison, il s'était aperçu que la porte en était restée grande

ouverte. Et il avait fini par se décider à monter, et il avait

trouvé la morte, chaude encore, qui le regardait de ses larges

yeux, si bien que, pour la mettre sur le lit, la croyant vivante,

il s'était empli de sang. Il ne savait que ça, il ne répétait

que ça, jamais il ne variait d'un détail, ayant l'air de

s'enfermer dans une histoire arrêtée d'avance. Lorsqu'on

cherchait à l'en faire sortir, il s'effarait, gardait le silence,

en homme borné qui ne comprenait plus. La première fois que

M. Denizet l'avait interrogé sur la passion dont il brûlait pour

la victime, il était devenu très rouge, ainsi qu'un tout jeune

garçon à qui l'on reproche sa première tendresse; et il avait

nié, il s'était défendu d'avoir rêvé de coucher avec cette dame,

comme d'une chose très vilaine, inavouable, une chose délicate et

mystérieuse aussi, enfouie au plus profond de son coeur, dont il

ne devait l'aveu à personne. Non, non! il ne l'aimait pas, il

ne la voulait pas, on ne le ferait jamais causer de ce qui lui

semblait être une profanation maintenant qu'elle était morte.

Mais cet entêtement à ne pas convenir d'un fait que plusieurs

témoins affirmaient, tournait encore contre lui. Naturellement,

d'après la version de l'accusation, il avait intérêt à cacher le

désir furieux où il était de cette malheureuse, qu'il devait

égorger pour s'assouvir. Et, quand le juge, réunissant toutes

les preuves, voulant lui arracher la vérité en frappant le coup

décisif, lui avait jeté à la face ce meurtre et ce viol, il était

entré dans une rage folle de protestation. Lui, la tuer pour

l'avoir! lui, qui la respectait comme une sainte! Les

gendarmes, rappelés, avaient dû le maintenir, tandis qu'il

parlait d'étrangler toute la sacrée boutique. Un gredin des plus

dangereux en somme, sournois, mais dont la violence éclatait

quand même, avouant pour lui les crimes qu'il niait.

L'instruction en était là, le prévenu entrait en fureur, criait

que c'était l'autre, le fuyard mystérieux, chaque fois qu'on

revenait à l'assassinat, lorsque M. Denizet fit une trouvaille,

qui transforma l'affaire, en décupla soudain l'importance. Comme

il le disait, il flairait des vérités; aussi voulut-il, par une

sorte de pressentiment, procéder lui-même à une perquisition

nouvelle, dans la masure de Cabuche; et il y découvrit,

simplement derrière une poutre, une cachette où se trouvaient des

mouchoirs et des gants de femme, sous lesquels était une montre

d'or, qu'il reconnut tout de suite, avec un grand saisissement de

joie: c'était la montre du président Grandmorin, tant cherchée

par lui autrefois, une forte montre aux deux initiales

entrelacées, portant à l'intérieur du boîtier le chiffre de

fabrication 2516. Il en reçut le coup de foudre, tout

s'illumina, le passé se reliait au présent, les faits qu'il

rattachait l'enchantaient par leur logique. Mais les

conséquences allaient porter si loin, que, sans parler de la

montre d'abord, il interrogea Cabuche sur les gants et les

mouchoirs. Celui-ci, un instant, eut l'aveu aux lèvres: oui, il

l'adorait, oui, il la désirait, jusqu'à baiser les robes qu'elle

avait portées, jusqu'à ramasser, à voler derrière elle tout ce

qui tombait de sa personne, des bouts de lacets, des agrafes, des

épingles. Puis, une honte, une pudeur invincible, le fit se

taire. Et, lorsque le juge, se décidant, lui mit la montre sous

les yeux, il la regarda d'un air ahuri. Il se souvenait bien:

cette montre, il avait eu la surprise de la trouver nouée dans le

coin d'un mouchoir, pris sous un traversin, emporté chez lui

comme une proie; ensuite, elle était restée là, pendant qu'il se

creusait la tête, à chercher de quelle façon la rendre.

Seulement, à quoi bon raconter cela? Il faudrait confesser ses

autres vols, ces chiffons, ce linge qui sentait bon, dont il

était si honteux. Déjà on ne croyait rien de ce qu'il disait.

D'ailleurs, lui-même commençait à ne plus comprendre, tout se

brouillait dans son crâne d'homme simple, il entrait en plein

cauchemar. Et il ne s'emportait même plus, à l'accusation de

meurtre; il restait hébété, il répétait à chaque question qu'il

ne savait pas. Pour les gants et les mouchoirs, il ne savait

pas. Pour la montre, il ne savait pas. On l'embêtait, on

n'avait qu'à le laisser tranquille et à le guillotiner tout de

suite.

M. Denizet, le lendemain, fit arrêter Roubaud. Il avait lancé le

mandat, fort de sa toute-puissance, dans une de ces minutes

d'inspiration où il croyait au génie de sa perspicacité, avant

même d'avoir, contre le sous-chef, des charges suffisantes.

Malgré de nombreuses obscurités encore, il devinait dans cet

homme le pivot, la source de la double affaire; et il triompha

tout de suite, lorsqu'il eut saisi la donation au dernier vivant

que Roubaud et Séverine s'étaient faite devant maître Colin,

notaire au Havre, huit jours après être rentrés en possession de

la Croix-de-Maufras. Dès lors, l'histoire entière se

reconstruisit dans son crâne, avec une certitude de raisonnement,

une force d'évidence, qui donna à son échafaudage d'accusation

une solidité si indestructible, que la vérité elle-même aurait

semblé moins vraie, entachée de plus de fantaisie et d'illogisme.

Roubaud était un lâche, qui, à deux reprises, n'osant tuer

lui-même, s'était servi du bras de Cabuche, cette bête violente.

La première fois, ayant hâte d'hériter du président Grandmorin,

dont il connaissait le testament, sachant d'autre part la rancune

du carrier contre celui-ci, il l'avait poussé à Rouen dans le

coupé, après lui avoir mis le couteau au poing. Puis, les dix

mille francs partagés, les deux complices ne se seraient

peut-être jamais revus, si le meurtre ne devait engendrer le

meurtre. Et c'était ici que le juge avait montré cette

profondeur de psychologie criminelle qu'on admirait tant; car il

le déclarait aujourd'hui, jamais il n'avait cessé de surveiller

Cabuche, sa conviction était que le premier assassinat en

amènerait mathématiquement un second. Dix-huit mois venaient de

suffire: le ménage des Roubaud s'était gâté, le mari avait mangé

les cinq mille francs au jeu, la femme en était arrivée à prendre

un amant, pour se distraire. Sans doute elle refusait de vendre

la Croix-de-Maufras, de crainte qu'il n'en dissipât l'argent;

peut-être, dans leurs continuelles disputes, menaçait-elle de le

livrer à la justice. En tout cas, de nombreux témoignages

établissaient l'absolue désunion des deux époux; et là, enfin, la

conséquence lointaine du premier crime s'était produite: Cabuche

reparaissait avec ses appétits de brute, le mari dans l'ombre lui

remettait le couteau au poing, pour s'assurer définitivement la

propriété de cette maison maudite, qui avait déjà coûté une vie

humaine. Telle était la vérité, l'aveuglante vérité, tout y

aboutissait: la montre trouvée chez le carrier, surtout les deux

cadavres, frappés du même coup à la gorge, par la même main, avec

la même arme, ce couteau ramassé dans la chambre. Pourtant, sur

ce dernier point, l'accusation émettait un doute, la blessure du

président paraissant avoir été faite par une lame plus petite et

plus tranchante.

Roubaud, d'abord, répondit par oui et par non, de l'air somnolent

et alourdi qu'il avait maintenant. Il ne semblait pas étonné de

son arrestation, tout lui était devenu égal, dans la lente

désorganisation de son être. Pour le faire causer, on lui avait

donné un gardien à demeure, avec lequel il jouait aux cartes du

matin au soir; et il était parfaitement heureux. D'ailleurs, il

restait convaincu de la culpabilité de Cabuche: lui seul pouvait

être l'assassin. Interrogé sur Jacques, il avait haussé les

épaules en riant, montrant ainsi qu'il connaissait les rapports

du mécanicien et de Séverine. Mais, lorsque M. Denizet, après

l'avoir tâté, finit par développer son système, le poussant, le

foudroyant de sa complicité, s'efforçant de lui arracher un aveu,

dans le saisissement de se voir découvert, il était devenu très

circonspect. Que lui racontait-on là? Ce n'était plus lui,

c'était le carrier qui avait tué le président, comme il avait tué

Séverine; et, les deux fois, c'était pourtant lui le coupable,

puisque l'autre frappait pour son compte et à sa place. Cette

aventure compliquée le stupéfiait, l'emplissait de méfiance:

sûrement, on lui tendait un piège, on mentait pour le forcer à

confesser sa part de meurtre, le premier crime. Dès son

arrestation, il s'était bien douté que la vieille histoire

repoussait. Confronté avec Cabuche, il déclara ne pas le

connaître. Seulement, comme il répétait qu'il l'avait trouvé

rouge de sang, sur le point de violer sa victime, le carrier

s'emporta, et une scène violente, d'une confusion extrême, vint

encore embrouiller les choses. Trois jours se passèrent, le juge

multipliait les interrogatoires, certain que les deux complices

s'entendaient pour lui jouer la comédie de leur hostilité.

Roubaud, très las, avait pris le parti de ne plus répondre,

lorsque, tout d'un coup, dans une minute d'impatience, voulant en

finir, cédant à un sourd besoin qui le travaillait depuis des

mois, il lâcha la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.

Ce jour-là, justement, M. Denizet luttait de finesse, assis à son

bureau, voilant ses yeux de ses lourdes paupières, tandis que ses

lèvres mobiles s'amincissaient, dans un effort de sagacité. Il

s'épuisait depuis une heure en ruses savantes, avec ce prévenu

épaissi, envahi d'une mauvaise graisse jaune, qu'il jugeait d'une

astuce très déliée, sous cette pesante enveloppe. Et il crut

l'avoir traqué pas à pas, enlacé de toutes parts, pris au piège

enfin, quand l'autre, avec un geste d'homme poussé à bout,

s'écria qu'il en avait assez, qu'il préférait avouer, pour qu'on

ne le tourmentât pas davantage. Puisque, quand même, on le

voulait coupable, qu'il le fût au moins des vraies choses qu'il

avait faites. Mais, à mesure qu'il contait l'histoire, sa femme

souillée toute jeune par Grandmorin, sa rage de jalousie en

apprenant ces ordures, et comment il avait tué, et pourquoi il

avait pris les dix mille francs, les paupières du juge se

relevaient, dans un froncement de doute, tandis qu'une

incrédulité irrésistible, l'incrédulité professionnelle,

distendait sa bouche, en une moue goguenarde. Il souriait tout à

fait, lorsque l'accusé se tut. Le gaillard était encore plus

fort qu'il ne pensait: prendre le premier meurtre pour lui, en

faire un crime purement passionnel, se laver ainsi de toute

préméditation de vol, surtout de toute complicité dans

l'assassinat de Séverine, c'était certes une manoeuvre hardie,

qui indiquait une intelligence, une volonté peu communes.

Seulement, cela ne tenait pas debout.

--Voyons, Roubaud, il ne faut pas nous croire des enfants...

Vous prétendez alors que vous étiez jaloux, ce serait dans un

transport de jalousie que vous auriez tué?

--Certainement.

--Et si nous admettons ce que vous racontez, vous auriez épousé

votre femme, en ne sachant rien de ses rapports avec le

président... Est-ce vraisemblable? Tout au contraire

prouverait, dans votre cas, la spéculation offerte, discutée,

acceptée. On vous donne une jeune fille élevée comme une

demoiselle, on la dote, son protecteur devient le vôtre, vous

n'ignorez pas qu'il lui laisse une maison de campagne par

testament, et vous prétendez que vous ne vous doutiez de rien,

absolument de rien! Allons donc, vous saviez tout, autrement

votre mariage ne s'explique plus... D'ailleurs, la constatation

d'un simple fait suffit à vous confondre. Vous n'êtes pas

jaloux, osez dire encore que vous êtes jaloux.

--Je dis la vérité, j'ai tué dans une rage de jalousie.

--Alors, après avoir tué le président pour des rapports anciens,

vagues, et que vous inventez du reste, expliquez-moi comment vous

avez pu tolérer un amant à votre femme, oui, ce Jacques Lantier,

un gaillard solide, celui-là! Tout le monde m'a parlé de cette

liaison, vous-même ne m'avez pas caché que vous la connaissiez...

Vous les laissiez libres d'aller ensemble, pourquoi?

Affaissé, les yeux troubles, Roubaud regardait fixement le vide,

sans trouver une explication. Il finit par bégayer:

--Je ne sais pas... J'ai tué l'autre, je n'ai pas tué celui-ci.

--Ne me dites donc plus que vous êtes un jaloux qui se venge, et

je ne vous conseille pas de répéter ce roman à messieurs les

jurés, car ils en hausseraient les épaules... Croyez-moi,

changez de système, la vérité seule vous sauverait.

Dès ce moment, plus Roubaud s'entêta à la dire, cette vérité,

plus il fut convaincu de mensonge. Tout, d'ailleurs, tournait

contre lui, à ce point que son ancien interrogatoire, lors de la

première enquête, qui aurait dû appuyer sa nouvelle version,

puisqu'il y avait dénoncé Cabuche, devint au contraire la preuve

d'une entente extraordinairement habile entre eux. Le juge

raffinait la psychologie de l'affaire, avec un véritable amour du

métier. Jamais, disait-il, il n'était descendu si à fond de la

nature humaine; et c'était de la devination plus que de

l'observation, car il se flattait d'être de l'école des juges

voyeurs et fascinateurs, ceux qui d'un coup d'oeil démontent un

homme. Les preuves, du reste, ne manquaient plus, un ensemble

écrasant. Désormais, l'instruction avait une base solide, la

certitude éclatait éblouissante, comme la lumière du soleil.

Et ce qui accrut encore la gloire de M. Denizet, ce fut qu'il

apporta la double affaire d'un bloc, après l'avoir reconstituée

patiemment, dans le secret le plus profond. Depuis le succès

bruyant du plébiscite, une fièvre ne cessait d'agiter le pays,

pareille à ce vertige qui précède et annonce les grandes

catastrophes. C'était, dans la société de cette fin d'empire,

dans la politique, dans la presse surtout, une continuelle

inquiétude, une exaltation où la joie elle-même prenait une

violence maladive. Aussi, lorsque, après l'assassinat d'une

femme, au fond de cette maison isolée de la Croix-de-Maufras, on

apprit par quel coup de génie le juge d'instruction de Rouen

venait d'exhumer la vieille affaire Grandmorin et de la relier au

nouveau crime, y eut-il une explosion de triomphe parmi les

journaux officieux. De temps à autre, en effet, reparaissaient

encore, dans les feuilles de l'opposition, les plaisanteries sur

l'assassin légendaire, introuvable, cette invention de la police,

mise en avant pour cacher les turpitudes de certains grands

personnages compromis. Et la réponse allait être décisive,

l'assassin et son complice étaient arrêtés, la mémoire du

président Grandmorin sortirait intacte de l'aventure. Les

polémiques recommencèrent, l'émotion grandit de jour en jour, à

Rouen et à Paris. En dehors de ce roman atroce qui hantait les

imaginations, on se passionnait, comme si la vérité enfin

découverte, irréfutable, devait consolider l'État. Pendant toute

une semaine, la presse déborda de détails.

Mandé à Paris, M. Denizet se présenta rue du Rocher, au domicile

personnel du secrétaire général, M. Camy-Lamotte. Il le trouva

debout, au milieu de son cabinet sévère, le visage amaigri,

fatigué davantage; car il déclinait, envahi d'une tristesse dans

son scepticisme, comme s'il eût pressenti, sous cet éclat

d'apothéose, l'écroulement prochain du régime qu'il servait.

Depuis deux jours, il était en proie à une lutte intérieure, ne

sachant encore quel usage il ferait de la lettre de Séverine,

qu'il avait gardée, cette lettre qui aurait ruiné tout le système

de l'accusation, en appuyant la version de Roubaud d'une preuve

irrécusable. Personne au monde ne la connaissait, il pouvait la

détruire. Mais, la veille, l'empereur lui avait dit qu'il

exigeait, cette fois, que la justice suivît son cours, en dehors

de toute influence, même si son gouvernement devait en souffrir:

un simple cri d'honnêteté, peut-être la superstition qu'un seul

acte injuste, après l'acclamation du pays, changerait le destin.

Et, si le secrétaire général n'avait pas pour lui de scrupules de

conscience, ayant réduit les affaires de ce monde à une simple

question de mécanique, il était troublé de l'ordre reçu, il se

demandait s'il devait aimer son maître jusqu'au point de lui

désobéir.

Tout de suite, M. Denizet triompha.

--Eh bien, mon flair ne m'avait pas trompé, c'était ce Cabuche

qui avait frappé le président... Seulement, je l'accorde,

l'autre piste aussi contenait un peu de la vérité, et je sentais

moi-même que le cas de Roubaud restait louche... Enfin, nous les

tenons tous les deux.

La Bête humaine · 第 16 / 17 题