C'était dans la grande chambre à coucher de la Croix-de-Maufras,
la chambre tendue de damas rouge, dont les deux hautes fenêtres
donnaient sur la ligne du chemin de fer, à quelques mètres. Du
lit, un vieux lit à colonnes, placé en face, on voyait les trains
passer. Et, depuis des années, on n'y avait pas enlevé un objet,
pas dérangé un meuble.
Séverine avait fait monter dans cette pièce Jacques blessé,
évanoui; tandis qu'on laissait Henri Dauvergne au
rez-de-chaussée, dans une autre chambre à coucher, plus petite.
Elle gardait pour elle-même une chambre voisine de celle de
Jacques, dont le palier seul la séparait. En deux heures,
l'installation fut suffisamment confortable, car la maison était
restée toute montée, il y avait jusqu'à du linge au fond des
armoires. Un tablier noué par-dessus sa robe, Séverine se
trouvait changée en infirmière, après avoir télégraphié
simplement à Roubaud qu'il n'eût pas à l'attendre, qu'elle
demeurerait là sans doute quelques jours, pour soigner des
blessés, recueillis chez eux.
Et, dès le lendemain, le médecin avait cru pouvoir répondre de
Jacques, même en huit jours il comptait le remettre sur pied: un
véritable miracle, à peine de légers désordres intérieurs. Mais
il recommandait les plus grands soins, l'immobilité la plus
absolue. Aussi, lorsque le malade ouvrit les yeux, Séverine, qui
le veillait comme un enfant, le supplia-t-elle d'être gentil, de
lui obéir en toute chose. Lui, très faible encore, promit d'un
signe de tête. Il avait toute sa lucidité, il reconnaissait
cette chambre, décrite par elle, la nuit de ses aveux: la chambre
rouge, où, dès seize ans et demi, elle avait cédé aux violences
du président Grandmorin. C'était bien le lit qu'il occupait
maintenant, c'étaient les fenêtres par lesquelles, sans même
lever la tête, il regardait filer les trains, dans le brusque
ébranlement de la maison tout entière. Et, cette maison, il la
sentait à son entour, telle qu'il l'avait vue si souvent, lorsque
lui-même passait là, emporté sur sa machine. Il la revoyait,
plantée de biais au bord de la voie, dans sa détresse et dans
l'abandon de ses volets clos, rendue, depuis qu'elle était à
vendre, plus lamentable et plus louche par l'immense écriteau,
qui ajoutait à la mélancolie du jardin, obstrué de ronces. Il se
rappelait l'affreuse tristesse qu'il éprouvait chaque fois, le
malaise dont elle le hantait, comme si elle se dressait à cette
place pour le malheur de son existence. Aujourd'hui, couché dans
cette chambre, si faible, il croyait comprendre, car ce ne
pouvait être que cela: il allait sûrement y mourir.
Dès qu'elle l'avait vu en état de l'entendre, Séverine s'était
empressée de le rassurer, en lui disant à l'oreille, pendant
qu'elle remontait la couverture:
--Ne t'inquiète pas, j'ai vidé tes poches, j'ai pris la montre.
Il la regardait, les yeux élargis, faisant un effort de mémoire.
--La montre... Ah! oui, la montre.
--On aurait pu te fouiller. Et je l'ai cachée parmi des affaires
à moi. N'aie pas peur.
Il la remercia d'un serrement de main. En tournant la tête, il
avait aperçu, sur la table, le couteau, trouvé également dans une
de ses poches. Lui, seulement, n'était pas à cacher: un couteau
comme tous les autres.
Mais, le lendemain déjà, Jacques était plus fort, et il se reprit
à espérer qu'il ne mourrait pas là. Il avait eu un véritable
plaisir à reconnaître, près de lui, Cabuche, s'empressant,
assourdissant sur le parquet ses pas lourds de colosse; car,
depuis l'accident, le carrier n'avait pas quitté Séverine, comme
emporté lui aussi dans un ardent besoin de dévouement: il lâchait
son travail, revenait chaque matin l'aider aux gros travaux du
ménage, la servait en chien fidèle, les yeux fixés sur les siens.
Ainsi qu'il le disait, c'était une rude femme, malgré son air
mince. On pouvait bien faire quelque chose pour elle, qui
faisait tant pour les autres. Et les deux amants s'habituaient à
lui, se tutoyaient, s'embrassaient même, sans se gêner, lorsqu'il
traversait la chambre discrètement, en effaçant le plus possible
son grand corps.
Jacques, cependant, s'étonnait des fréquentes absences de
Séverine. Le premier jour, pour obéir au médecin, elle lui avait
caché la présence d'Henri, en bas, sentant bien de quelle douceur
apaisante lui serait l'idée d'une absolue solitude.
--Nous sommes seuls, n'est-ce pas?
--Oui, mon chéri, seuls, tout à fait seuls... Dors tranquille.
Seulement, elle disparaissait à chaque minute, et dès le
lendemain, il avait entendu, au rez-de-chaussée, des bruits de
pas, des chuchotements. Puis, le jour suivant, ce fut toute une
gaieté étouffée, des rires clairs, deux voix jeunes et fraîches
qui ne cessaient point.
--Qu'y a-t-il? qui est-ce?... Nous ne sommes donc pas seuls?
--Eh bien! non, mon chéri, il y a en bas, juste sous ta chambre,
un autre blessé que j'ai dû recueillir.
--Ah!... Qui donc?
--Henri, tu sais, le conducteur-chef?
--Henri... Ah!
--Et, ce matin, ses soeurs sont arrivées. Ce sont elles que tu
entends, elles rient de tout... Comme il va beaucoup mieux,
elles repartiront ce soir, à cause de leur père qui ne peut se
passer d'elles; et Henri restera deux ou trois jours encore, pour
se remettre complètement... Imagine-toi, il a sauté, lui, et
rien de cassé; seulement, il était comme idiot; mais c'est
revenu.
Jacques se taisait, fixait sur elle un regard si long, qu'elle
ajouta:
--Tu comprends? s'il n'était pas là, on pourrait jaser de nous
deux... Tant que je ne suis pas seule avec toi, mon mari n'a
rien à dire, j'ai un bon prétexte pour rester ici... Tu
comprends?
--Oui, oui, c'est très bien.
Et, jusqu'au soir, Jacques écouta les rires des petites
Dauvergne, qu'il se souvenait d'avoir entendus, à Paris, monter
ainsi de l'étage inférieur, dans la chambre où Séverine s'était
confessée, entre ses bras. Puis, la paix se fit, il ne distingua
plus que le pas léger de cette dernière, allant de lui à l'autre
blessé. La porte d'en bas se refermait, la maison tombait à un
silence profond. Deux fois, ayant très soif, il dut taper avec
une chaise sur le plancher, pour qu'elle remontât. Et, quand
elle reparaissait, elle était souriante, très empressée,
expliquant qu'elle n'en finissait pas, parce qu'il fallait
entretenir sur la tête d'Henri des compresses d'eau glacée.
Dès le quatrième jour, Jacques put se lever et passer deux heures
dans un fauteuil, devant la fenêtre. En se penchant un peu, il
apercevait l'étroit jardin, que le chemin de fer avait coupé,
clos d'un mur bas, envahi d'églantiers aux fleurs pâles. Et il
se rappelait la nuit où il s'était haussé, pour regarder
par-dessus le mur, il revoyait le terrain assez vaste, de l'autre
côté de la maison, fermé seulement d'une haie vive, cette haie
qu'il avait franchie, et derrière laquelle il s'était heurté à
Flore, assise au seuil de la petite serre en ruine, en train de
démêler des cordes volées, à coups de ciseaux. Ah! l'abominable
nuit, toute pleine de l'épouvante de son mal! Cette Flore, avec
sa taille haute et souple de guerrière blonde, ses yeux
flambants, fixés droit dans les siens, l'obsédait, depuis que le
souvenir lui revenait, de plus en plus net. D'abord, il n'avait
pas ouvert la bouche de l'accident, et personne autour de lui
n'en parlait, par prudence. Mais chaque détail se réveillait, il
reconstruisait tout, il ne songeait qu'à cela, d'un effort si
continu, que, maintenant, à la fenêtre, son occupation unique
était de rechercher les traces, de guetter les acteurs de la
catastrophe. Pourquoi donc ne la voyait-il plus, elle, à son
poste de garde-barrière, le drapeau au poing? Il n'osait poser
la question, cela aggravait le malaise que lui causait cette
maison lugubre, qui lui semblait toute peuplée de spectres.
Un matin pourtant, comme Cabuche était là, aidant Séverine, il
finit par se décider.
--Et Flore, elle est malade?
Le carrier, saisi, ne comprit pas un geste de la jeune femme,
crut qu'elle lui ordonnait de parler.
--La pauvre Flore, elle est morte!
Jacques les regardait, frémissant, et il fallut bien alors lui
tout dire. A eux deux, ils lui contèrent le suicide de la jeune
fille, comment elle s'était fait couper, sous le tunnel. On
avait retardé l'enterrement de la mère jusqu'au soir, pour
emmener la fille en même temps; et elles dormaient côte à côte,
dans le petit cimetière de Doinville, où elles étaient allées
rejoindre la première partie, la cadette, cette douce et
malheureuse Louisette, emportée elle aussi violemment, toute
souillée de sang et de boue. Trois misérables, de celles qui
tombent en route et qu'on écrase, disparues, comme balayées par
le vent terrible de ces trains qui passaient!
--Morte, mon Dieu! répéta très bas Jacques, ma pauvre tante
Phasie, et Flore, et Louisette!
Au nom de cette dernière, Cabuche, qui aidait Séverine à pousser
le lit, leva instinctivement les yeux sur elle, troublé par le
souvenir de sa tendresse d'autrefois, dans la passion naissante
dont il était envahi, sans défense, en être tendre et borné, en
bon chien qui se donne dès la première caresse. Mais la jeune
femme, au courant de ses tragiques amours, restait grave, le
regardait avec des yeux de sympathie; et il en fut très touché;
et, sa main ayant, sans le vouloir, effleuré la sienne, en lui
passant les oreillers, il suffoqua, il répondit d'une voix
bégayante à Jacques qui l'interrogeait.
--On l'accusait donc d'avoir provoqué l'accident?
--Oh! non, non... Seulement, c'était sa faute, vous comprenez
bien.
En phrases coupées, il dit ce qu'il savait. Lui, n'avait rien
vu, car il était dans la maison, quand les chevaux avaient
marché, amenant le fardier en travers de la voie. C'était bien
là son sourd remords, ces messieurs de la justice le lui avaient
reproché durement: on ne quittait pas ses bêtes, l'effroyable
malheur ne serait pas arrivé, s'il était resté avec elles.
L'enquête avait donc abouti à une simple négligence de la part de
Flore; et, comme elle s'était punie elle-même, atrocement,
l'affaire en demeurait là, on ne déplaçait même pas Misard, qui,
de son air humble et déférent, s'était tiré d'embarras, en
chargeant la morte: elle n'en faisait jamais qu'à sa tête, il
devait sortir à chaque minute de son poste pour fermer la
barrière. D'ailleurs, la Compagnie n'avait pu qu'établir, ce
matin-là, la parfaite correction de son service; et, en attendant
qu'il se remariât, elle venait de l'autoriser à prendre avec lui,
pour garder la barrière, une vieille femme du voisinage, la
Ducloux, une ancienne servante d'auberge, qui vivait de gains
louches, amassés autrefois.
Lorsque Cabuche quitta la chambre, Jacques retint Séverine du
regard. Il était très pâle.
--Tu sais bien que c'est Flore qui a tiré les chevaux, et qui a
barré la voie, avec les pierres.
Séverine blêmit à son tour.
--Chéri, qu'est-ce que tu racontes!... Tu as la fièvre, il faut
te recoucher.
--Non, non, ce n'est pas un cauchemar... Tu entends? je l'ai
vue, comme je te vois. Elle tenait les bêtes, elle empêchait le
fardier d'avancer, avec sa poigne solide.
Alors, la jeune femme défaillit sur une chaise, en face de lui,
les jambes cassées.
--Mon Dieu! mon Dieu! ça me fait peur... C'est monstrueux, je
ne vais plus en dormir.
--Parbleu! continua-t-il, la chose est claire, elle a tenté de
nous tuer tous les deux, dans le tas... Depuis longtemps, elle
me voulait, et elle était jalouse. Avec ça, une tête détraquée,
des idées de l'autre monde... Tant de meurtres d'un coup, toute
une foule dans du sang! Ah! la bougresse!
Ses yeux s'élargissaient, un tic nerveux tirait ses lèvres; et il
se tut, et ils continuèrent à se regarder, toute une grande
minute. Puis, s'arrachant aux visions abominables qui
s'évoquaient entre eux, il reprit à demi-voix:
--Ah! elle est morte, c'est donc ça qu'elle revient! Depuis que
j'ai repris connaissance, il me semble toujours qu'elle est là.
Ce matin encore, je me suis retourné, en la croyant au chevet de
mon lit... Elle est morte, et nous vivons. Pourvu qu'elle ne se
venge pas, maintenant!
Séverine frissonna.
--Tais-toi, tais-toi donc! Tu me rendras folle.
Et elle sortit, Jacques l'entendit qui descendait près de l'autre
blessé. Lui, resté à la fenêtre, s'oublia de nouveau à examiner
la voie, la petite maison du garde-barrière, avec son grand
puits, le poste de cantonnement, cette étroite baraque de
planches, où Misard semblait sommeiller, dans sa régulière et
monotone besogne. Ces choses l'absorbaient maintenant pendant
des heures, comme à la recherche d'un problème qu'il ne pouvait
résoudre, et dont la solution pourtant importait à son salut.
Ce Misard, il ne se lassait pas de le regarder, cet être chétif,
doux et blême, continuellement secoué d'une petite toux mauvaise,
et qui avait empoisonné sa femme, et qui était venu à bout de
cette gaillarde, en insecte rongeur, entêté à sa passion.
Sûrement, depuis des années, il n'avait pas eu d'autre idée dans
la tête, de jour et de nuit, pendant les douze interminables
heures de son service. A chaque tintement électrique qui lui
annonçait un train, sonner de la trompe; puis, le train passé, la
voie fermée, pousser un bouton pour l'annoncer au poste suivant,
en pousser un autre pour rendre la voie libre au poste précédent:
c'étaient là des mouvements simplement mécaniques, qui avaient
fini par entrer comme des habitudes de corps dans sa vie
végétative. Illettré, obtus, il ne lisait jamais, il restait les
mains ballantes, les yeux perdus et vagues, entre les appels de
ses appareils. Presque toujours assis dans sa guérite, il n'y
prenait d'autre distraction que d'y déjeuner le plus longuement
possible. Ensuite, il retombait à son hébétude, le crâne vide,
sans une pensée, tourmenté surtout de terribles somnolences,
s'endormant parfois les yeux ouverts. La nuit, s'il ne voulait
pas succomber à cette irrésistible torpeur, il lui fallait se
lever, marcher, les jambes molles, ainsi qu'un homme ivre. Et
c'était ainsi que la lutte avec sa femme, ce sourd combat pour
les mille francs cachés, à qui les aurait après la mort de
l'autre, devait avoir été, durant des mois et des mois, l'unique
réflexion, dans ce cerveau engourdi d'homme solitaire. Quand il
sonnait de la trompe, quand il manoeuvrait ses signaux, veillant
en automate à la sécurité de tant de vies, il songeait au poison;
et, quand il attendait, les bras inertes, les yeux vacillants de
sommeil, il y songeait encore. Rien au-delà: il la tuerait, il
chercherait, c'était lui qui aurait l'argent.
Aujourd'hui, Jacques s'étonnait de le trouver le même. On tuait
donc sans secousse, et la vie continuait. Après la fièvre des
premières fouilles, Misard, en effet, venait de retomber à son
flegme, d'une douceur sournoise d'être fragile qui craint les
chocs. Au fond, il avait eu beau la manger, sa femme triomphait
quand même; car il restait battu, il retournait la maison, sans
rien découvrir, pas un centime; et ses regards seuls, des regards
inquiets et fureteurs, disaient sa préoccupation, dans sa face
terreuse. Continuellement, il revoyait les yeux grands ouverts
de la morte, le rire affreux de ses lèvres, qui répétaient:
«Cherche! cherche!» Il cherchait, il ne pouvait maintenant
donner à sa cervelle une minute de repos; sans relâche, elle
travaillait, travaillait, en quête de l'endroit où le magot était
enfoui, reprenant l'examen des cachettes possibles, rejetant
celles qu'il avait fouillées déjà, s'allumant de fièvre dès qu'il
en imaginait une nouvelle, brûlé alors d'une telle hâte, qu'il
lâchait tout pour y courir, inutilement: supplice intolérable à
la longue, torture vengeresse, sorte d'insomnie cérébrale qui le
tenait éveillé, stupide et réfléchissant malgré lui, sous le
tic-tac d'horloge de l'idée fixe. Quand il soufflait dans sa
trompe, une fois pour les trains descendants, deux fois pour les
trains montants, il cherchait; quand il obéissait aux sonneries,
quand il poussait les boutons de ses appareils, fermant, ouvrant
la voie, il cherchait; sans cesse, il cherchait, cherchait
éperdument, le jour, pendant ses longues attentes, alourdi
d'oisiveté, la nuit, tourmenté de sommeil, comme exilé au bout du
monde, dans le silence de la grande campagne noire. Et la
Ducloux, la femme qui, à présent, gardait la barrière, travaillée
du désir de se faire épouser, était aux petits soins, inquiète de
ce que jamais plus il ne fermait l'oeil.
Une nuit, Jacques, qui commençait à faire quelques pas dans sa
chambre, s'étant levé et approché de la fenêtre, vit une lanterne
aller et venir chez Misard: sûrement, l'homme cherchait. Mais,
la nuit suivante, comme le convalescent guettait de nouveau, il
eut l'étonnement de reconnaître Cabuche, dans une grande forme
sombre, debout sur la route, sous la fenêtre de la pièce voisine,
où dormait Séverine. Et cela, sans qu'il sût pourquoi, au lieu
de l'irriter, l'emplit de commisération et de tristesse: un
malheureux encore, cette grande brute, plantée là, ainsi qu'une
bête affolée et fidèle. Vraiment, Séverine, si mince, pas belle
lorsqu'on la détaillait, était donc d'un charme bien puissant,
avec ses cheveux d'encre et ses pâles yeux de pervenche, pour que
les sauvages eux-mêmes, les colosses bornés, eussent ainsi la
chair prise, jusqu'à passer les nuits à sa porte, en petits
garçons tremblants! Il se rappela des faits, l'empressement du
carrier à l'aider, les regards de servitude dont il s'offrait à
elle. Oui, certainement, Cabuche l'aimait, la désirait. Et, le
lendemain, l'ayant surveillé, il le vit qui ramassait furtivement
une épingle à cheveux, tombée de son chignon, en faisant le lit,
et qui la gardait dans son poing, pour ne pas la rendre. Jacques
songeait à son propre tourment, tout ce qu'il avait souffert du
désir, tout ce qui revenait en lui de trouble et d'effrayant,
avec la santé.
Deux jours encore se passèrent, la semaine s'achevait, et ainsi
que le médecin l'avait prévu, les blessés allaient pouvoir
reprendre leur service. Un matin, le mécanicien, étant à la
fenêtre, vit passer, sur une machine toute neuve, son chauffeur
Pecqueux, qui le salua de la main, comme s'il l'appelait. Mais
il n'avait aucune hâte, un réveil de passion le retenait là, une
sorte d'attente anxieuse de ce qui devait se produire. Le jour
même, en bas, il entendit de nouveau les rires frais et jeunes,
une gaieté de grandes filles, emplissant la triste demeure du
tapage d'un pensionnat en récréation. Il avait reconnu les
petites Dauvergne. Il n'en parla point à Séverine, qui,
d'ailleurs, la journée entière, s'échappa, sans pouvoir rester
cinq minutes près de lui. Puis, le soir, la maison tomba à un
silence de mort. Et, comme, l'air grave, un peu pâle, elle
s'attardait dans sa chambre, il la regarda fixement, il lui
demanda:
--Alors, il est parti, ses soeurs l'ont emmené?
Elle répondit d'une voix brève:
--Oui.
--Et nous sommes seuls enfin, tout à fait seuls?
--Oui, tout à fait seuls... Demain, il faudra nous quitter, je
retournerai au Havre. C'est fini, de camper dans ce désert.
Lui, continuait à la regarder, d'un air souriant et gêné.
Pourtant, il se décida.
--Tu regrettes qu'il soit parti, hein?
Et, comme elle tressaillait, en voulant protester, il l'arrêta.
--Ce n'est pas une querelle que je te cherche. Tu vois bien que
je ne suis pas jaloux. Un jour, tu m'as dit de te tuer, si tu
m'étais infidèle, et, n'est-ce pas? je n'ai point l'air d'un
amant qui songe à tuer sa maîtresse... Mais, vraiment, tu ne
bougeais plus d'en bas. Impossible de t'avoir à moi une minute.
J'ai fini par me rappeler ce que disait ton mari, que tu
coucherais un beau soir avec ce garçon, sans plaisir, uniquement
pour recommencer autre chose.
Elle avait cessé de se débattre, elle répéta à deux reprises,
lentement:
--Recommencer, recommencer...
Puis, dans un élan d'irrésistible franchise:
--Eh bien! écoute, c'est vrai... Nous pouvons nous dire tout,
nous autres. Il y a assez de choses qui nous lient... depuis
des mois, il me poursuivait, cet homme. Il savait que j'étais à
toi, il pensait que ça ne me coûterait pas davantage d'être à
lui. Et, quand je l'ai retrouvé en bas, il m'a parlé encore, il
m'a répété qu'il m'aimait à en mourir, l'air si pénétré de
reconnaissance pour les soins que je lui donnais, avec une telle
douceur de tendresse, que, c'est vrai, j'ai fait un moment le
rêve de l'aimer aussi, de recommencer autre chose, quelque chose
de meilleur, de très doux... Oui, quelque chose sans plaisir
peut-être, mais qui m'aurait calmée...
Elle s'interrompit, hésita avant de continuer.
--Car, devant nous deux, maintenant, c'est barré, nous n'irons
pas plus loin... Notre rêve de départ, cet espoir d'être riches
et heureux, là-bas, en Amérique, toute cette félicité qui
dépendait de toi, elle est impossible, puisque tu n'as pas pu...
Oh! je ne te reproche rien, il vaut même mieux que la chose ne
se soit pas faite; mais je veux te faire comprendre qu'avec toi
je n'ai plus rien à attendre: demain sera comme hier, les mêmes
ennuis, les mêmes tourments.
Il la laissait parler, il ne la questionna qu'en la voyant se
taire.
--Et c'est pour ça que tu as couché avec l'autre?
Elle avait fait quelques pas dans la chambre, elle revint, haussa
les épaules.
--Non, je n'ai pas couché avec lui, et je te le dis simplement,
et tu me crois, j'en suis sûre, parce que désormais nous n'avons
pas à nous mentir... Non, je n'ai pas pu, pas davantage que tu
n'as pu toi-même, pour l'autre affaire. Hein? ça t'étonne
qu'une femme ne puisse se donner à un homme, quand elle raisonne
le cas, en trouvant qu'elle y aurait intérêt. Moi-même, je n'en
pensais pas si long, ça ne m'avait jamais coûté d'être gentille,
je veux dire de faire ce plaisir à mon mari ou à toi, quand je
vous voyais m'aimer si fort. Eh bien! je n'ai pas pu, cette
fois-là. Il m'a baisé les mains, pas même les lèvres, je te le
jure. Il m'attend à Paris, plus tard, parce que je le voyais si
malheureux, que je n'ai pas voulu le désespérer.
Elle avait raison, Jacques la croyait, il voyait bien qu'elle ne
mentait pas. Et il était repris d'une angoisse, le trouble
affreux de son désir grandissait, à penser qu'il était maintenant
enfermé seul avec elle, loin du monde, dans la flamme rallumée de
leur passion. Il voulut s'échapper, il s'écria:
--Mais l'autre encore, il y en a un autre, ce Cabuche!
Un brusque mouvement la ramena de nouveau.
--Ah! tu t'es aperçu, tu sais cela aussi... Oui, c'est vrai, il
y a celui-là encore. Je me demande ce qu'ils ont tous...
celui-là ne m'a jamais dit un mot. Mais je le vois bien qui se
tord les bras, quand nous nous embrassons. Il m'entend te
tutoyer, il pleure dans les coins. Et puis, il me vole tout, des
affaires à moi, des gants, jusqu'à des mouchoirs qui
disparaissent, qu'il emporte là-bas, dans sa caverne, comme des
trésors... Seulement, tu ne vas pas t'imaginer que je suis
capable de céder à ce sauvage. Il est trop gros, il me ferait
peur. D'ailleurs, il ne demande rien... Non, non, ces grandes
brutes, quand c'est timide, ça meurt d'amour, sans rien exiger.
Tu pourrais me laisser un mois à sa garde, il ne me toucherait
pas du bout des doigts, pas plus qu'il n'avait touché à
Louisette, ça, j'en réponds aujourd'hui.
A ce souvenir, leurs regards se rencontrèrent, un silence régna.
Les choses du passé s'évoquaient, leur rencontre chez le juge
d'instruction, à Rouen, puis leur premier voyage à Paris, si
doux, et leurs amours, au Havre, et tout ce qui avait suivi, de
bon et de terrible. Elle se rapprocha, elle était si près de
lui, qu'il sentait la tiédeur de son haleine.
--Non, non, encore moins avec celui-là qu'avec l'autre. Avec
personne, entends-tu, parce que je ne pourrais pas... et veux-tu
savoir pourquoi? Va, je le sens à cette heure, je suis sûre de
ne pas me tromper: c'est parce que tu m'as prise tout entière.
Il n'y a pas d'autre mot: oui, prise, comme on prend quelque
chose des deux mains, qu'on l'emporte, qu'on en dispose à chaque
minute, ainsi que d'un objet à soi. Avant toi, je n'ai été à
personne. Je suis tienne et je resterai tienne, même si tu ne le
veux pas, même si je ne le veux pas moi-même... ça, je ne
saurais l'expliquer. Nous nous sommes rencontrés ainsi. Avec
les autres, ça me fait peur, ça me répugne; tandis que toi, tu as
fait de ça un plaisir délicieux, un vrai bonheur du ciel... Ah!
je n'aime que toi, je ne peux plus aimer que toi!
Elle avançait les bras, pour l'avoir à elle, dans une étreinte,
pour poser la tête à son épaule, la bouche à ses lèvres. Mais il
lui avait saisi les mains, il la retenait, éperdu, terrifié de
sentir l'ancien frisson remonter de ses membres, avec le sang qui
lui battait le crâne. C'était la sonnerie d'oreilles, les coups
de marteau, la clameur de foule de ses grandes crises
d'autrefois. Depuis quelque temps, il ne pouvait plus la
posséder en plein jour ni même à la clarté d'une bougie, dans la
peur de devenir fou, s'il voyait. Et une lampe était là, qui les
éclairait vivement tous les deux; et, s'il tremblait ainsi, s'il
commençait à s'enrager, ce devait être qu'il apercevait la
rondeur blanche de sa gorge, par le col dégrafé de la robe de
chambre.
Suppliante, brûlante, elle continua:
--Notre existence a beau être barrée, tant pis! Si je n'attends
de toi rien de nouveau, si je sais que demain ramènera pour nous
les mêmes ennuis et les mêmes tourments, ça m'est égal, je n'ai
pas autre chose à faire que de traîner ma vie et de souffrir avec
toi. Nous allons retourner au Havre, ça ira comme ça voudra,
pourvu que je t'aie ainsi une heure, de temps à autre... Voici
trois nuits que je ne dors plus, torturée dans ma chambre, là, de
l'autre côté du palier, par le besoin de venir te rejoindre. Tu
avais été si souffrant, tu me semblais si sombre, que je n'osais
pas... Mais, dis, garde-moi, ce soir. Tu verras comme ce sera
gentil, je me ferai toute petite, pour ne pas te gêner. Et puis,
songe que c'est la dernière nuit... On est au bout de la terre,
dans cette maison. écoute, pas un souffle, pas une âme.
Personne ne peut venir, nous sommes seuls, si absolument seuls,
que personne ne le saurait, si nous mourions aux bras l'un de
l'autre.
Déjà, dans la fureur de son désir de possession, exalté par ses
caresses, Jacques, n'ayant pas d'arme, avançait les doigts pour
étrangler Séverine, lorsque, d'elle-même, elle céda à l'habitude
prise, se tourna et éteignit la lampe. Alors, il l'emporta, ils
se couchèrent. Ce fut une de leurs plus ardentes nuits d'amour,
la meilleure, la seule où ils se sentirent confondus, disparus
l'un dans l'autre. Brisés de ce bonheur, anéantis au point de ne
plus sentir leur corps, ils ne s'endormirent pourtant pas, ils
restèrent liés d'une étreinte. Et, comme pendant la nuit des
aveux, à Paris, dans la chambre de la mère Victoire, lui
l'écoutait, silencieux, tandis qu'elle, la bouche collée à son
oreille, chuchotait très bas des paroles sans fin. Peut-être, ce
soir-là, avait-elle senti la mort passer sur sa nuque, avant
d'éteindre la lampe. Jusqu'à ce jour, elle était demeurée
souriante, inconsciente, sous la continuelle menace de meurtre,
aux bras de son amant. Mais elle venait d'en avoir le petit
frisson froid, et c'était cette épouvante inexpliquée qui la
nouait si étroitement à cette poitrine d'homme, dans un besoin de
protection. Son léger souffle était comme le don même de sa
personne.
--Oh! mon chéri, si tu avais pu, que nous aurions été heureux
là-bas...! Non, non, je ne te demande plus de faire ce que tu ne
peux pas faire; seulement, je regrette tant notre rêve!... J'ai
eu peur, tout à l'heure. Je ne sais pas, il me semble que
quelque chose me menace. C'est un enfantillage sans doute: à
chaque minute, je me retourne, comme si quelqu'un était là, prêt
à me frapper... Et je n'ai que toi, mon chéri, pour me défendre.
Toute ma joie dépend de toi, tu es maintenant ma seule raison de
vivre.
Sans répondre, il la serra davantage, mettant dans cette pression
ce qu'il ne disait point: son émotion, son désir sincère d'être
bon pour elle, l'amour violent qu'elle n'avait pas cessé de lui
inspirer. Et il avait encore voulu la tuer, ce soir-là; car, si
elle ne s'était pas tournée, pour éteindre la lampe, il l'aurait
étranglée, c'était certain. Jamais il ne guérirait, les crises
revenaient au hasard des faits, sans qu'il pût même en découvrir,
en discuter les causes. Ainsi, pourquoi ce soir-là, lorsqu'il la
retrouvait fidèle, d'une passion élargie et confiante? Était-ce
donc que plus elle l'aimait, plus il la voulait posséder, jusqu'à
la détruire, dans ces ténèbres effrayantes de l'égoïsme du mâle?
L'avoir comme la terre, morte!
--Dis, mon chéri, pourquoi donc ai-je peur? Sais-tu, toi,
quelque chose qui me menace?
--Non, non, sois tranquille, rien ne te menace.
--C'est que tout mon corps tremble, par moments. Il y a,
derrière moi, un continuel danger, que je ne vois pas, mais que
je sens bien... Pourquoi donc ai-je peur?
--Non, non, n'aie pas peur... Je t'aime, je ne laisserai
personne te faire du mal... Vois, comme cela est bon, d'être
ainsi, l'un dans l'autre!
Il y eut un silence, délicieux.
--Ah! mon chéri, continua-t-elle de son petit souffle de
caresse, des nuits et des nuits encore, toutes pareilles à
celle-ci, des nuits sans fin où nous serions comme ça, à ne faire
qu'un... Tu sais, nous vendrions cette maison, nous partirions
avec l'argent, pour rejoindre en Amérique ton ami, qui t'attend
toujours... Pas un jour je ne me couche, sans arranger notre vie
là-bas... Et, tous les soirs, ce serait comme ce soir. Tu me
prendrais, je serais à toi, nous finirions par nous endormir aux
bras l'un de l'autre... Mais tu ne peux pas, je le sais. Si je
t'en parle, ce n'est pas pour te faire de la peine, c'est parce
que ça me sort du coeur, malgré moi.
Une décision brusque, qu'il avait déjà prise si souvent, envahit
Jacques: tuer Roubaud, pour ne pas la tuer, elle. Cette fois,
comme les autres, il crut en avoir la volonté absolue,
inébranlable.
--Je n'ai pas pu, murmura-t-il à son tour, mais je pourrai. Ne
te l'ai-je pas promis?
Elle protesta, faiblement.
--Non, ne promets pas, je t'en prie... Nous en sommes malades
après, quand le courage t'a manqué... Et puis, c'est affreux, il
ne faut pas, non, non! il ne faut pas.
--Si, tu le sais bien, il le faut, au contraire. C'est parce
qu'il le faut, que j'en trouverai la force... Je voulais t'en
parler, et nous allons en parler, puisque nous sommes là, seuls,
tranquilles à ne pas voir nous-mêmes la couleur de nos paroles.
Déjà, elle se résignait, soupirante, le coeur gonflé, battant à
si grands coups, qu'il le sentait battre contre son propre coeur.
--Oh! mon Dieu! tant que ça ne devait pas se faire, je le
désirais... Mais, à présent que ça devient sérieux, je ne vais
plus vivre.
Et ils se turent, il y eut un nouveau silence, sous le poids
lourd de cette résolution. Autour d'eux, ils sentaient le
désert, la désolation de ce pays farouche. Ils avaient très
chaud, les membres moites, enlacés, fondus ensemble.
Puis, comme, d'une caresse errante, il lui mettait des baisers au
cou, sous le menton, ce fut elle qui reprit son léger murmure.
--Il faudrait qu'il vînt ici... Oui, je pourrais l'appeler, sous
un prétexte. Je ne sais pas lequel. Nous verrons plus tard...
alors, n'est-ce pas? tu l'attendrais, tu te cacherais; et ça
irait tout seul, car on est certain de n'être pas dérangé, ici...
Hein? c'est ça qu'il faut faire.
Docile, tandis que ses lèvres descendaient du menton à la gorge,
il se contenta de répondre:
--Oui, oui.
Mais, elle, très réfléchie, pesait chaque détail; et, au fur et à
mesure que le plan se développait dans sa tête, elle le discutait
et l'améliorait.
--Seulement, mon chéri, ce serait trop bête de ne pas prendre nos
précautions. Si nous devions nous faire arrêter le lendemain,
j'aimerais mieux rester comme nous sommes... vois-tu, j'ai lu
ça, je ne me rappelle plus où, dans un roman bien sûr: le mieux
serait de faire croire à un suicide... Il est si drôle depuis
quelque temps, si détraqué et si sombre, que ça ne surprendrait
personne d'apprendre brusquement qu'il est venu ici pour se
tuer... Mais, voilà, il s'agirait de trouver le moyen,
d'arranger la chose, de façon que l'idée de suicide fût
acceptable... N'est-ce pas?
--Oui, sans doute.
Elle cherchait, suffoquée un peu, parce qu'il lui ramassait la
gorge sous ses lèvres, pour la baiser toute.
--Hein? quelque chose qui cacherait la trace... Dis donc, c'est
une idée! Si, par exemple, il avait ça au cou, nous n'aurions
qu'à le prendre et à le porter, à nous deux, là, en travers de la
voie. Comprends-tu? nous lui mettrions le cou sur un rail, de
manière à ce que le premier train le décapitât. On pourrait
chercher ensuite, quand il aurait tout ça écrasé: plus de trou,
plus rien!... Est-ce que ça va, dis?
--Oui, ça va, c'est très bien.
Tous deux s'animaient, elle était presque gaie et fière d'avoir
de l'imagination. A une caresse plus vive, elle fut parcourue
d'un frémissement.
--Non, laisse-moi, attends un peu... Car, mon chéri, j'y songe,
ça ne va pas encore. Si tu restes ici avec moi, le suicide quand
même semblera louche. Il faut que tu partes. Entends-tu?
demain, tu partiras, mais d'une façon ouverte, devant Cabuche,
devant Misard, pour que ton départ soit bien établi. Tu prendras
le train à Barentin, tu descendras à Rouen, sous un prétexte;
puis, dès que la nuit sera tombée, tu reviendras, je te ferai
entrer par-derrière. Il n'y a que quatre lieues, tu peux être de
retour en moins de trois heures... Cette fois, tout est réglé.
C'est fait, si tu le veux.
--Oui, je le veux, c'est fait.
Lui-même, maintenant, réfléchissait, ne la baisait plus, inerte.
Et il y eut encore un silence, pendant qu'ils demeuraient ainsi,
sans bouger, aux bras l'un de l'autre, comme anéantis dans l'acte
futur, arrêté, certain désormais. Puis, lentement, la sensation
de leurs deux corps leur revint, et ils s'étouffaient d'une
étreinte grandissante, lorsqu'elle s'arrêta, les bras dénoués.
--Eh bien! et le prétexte pour le faire venir ici? Il ne pourra
toujours prendre que le train de huit heures du soir, après son
service, et il n'arrivera pas avant dix heures: ça vaut mieux...
Tiens! justement, cet acquéreur pour la maison, dont Misard m'a
parlé, et qui doit visiter après-demain matin! Voilà, je vais
télégraphier à mon mari, en me levant, que sa présence est
absolument nécessaire. Il sera là demain soir. Toi, tu partiras
dans l'après-midi, et tu pourras être de retour avant qu'il
arrive. Il fera nuit, pas de lune, rien qui nous gêne... Tout
s'arrange parfaitement.
--Oui, parfaitement.
Et, cette fois, emportés jusqu'à l'évanouissement, ils
s'aimèrent. Lorsqu'ils s'endormirent enfin, au fond du grand
silence, en se tenant encore à pleins bras, il ne faisait pas
jour, la pointe de l'aube commençait à blanchir les ténèbres qui
les avaient cachés l'un à l'autre, comme enveloppés d'un manteau
noir. Lui, jusqu'à dix heures, dormit d'un sommeil écrasé, sans
un rêve; et, quand il ouvrit les yeux, il était seul, elle
s'habillait dans sa chambre, de l'autre côté du palier. Une
nappe de clair soleil entrait par la fenêtre, incendiant les
rideaux rouges du lit, les tentures rouges des murs, tout ce
rouge dont flambait la pièce; tandis que la maison tremblait du
tonnerre d'un train, qui venait de passer. Ce devait être ce
train qui l'avait réveillé. Ébloui, il regarda le soleil, le
ruissellement rouge où il était; puis, il se souvint: c'était
décidé, c'était la nuit prochaine qu'il tuerait, lorsque ce grand
soleil aurait disparu.
Les choses se passèrent, ce jour-là, ainsi que les avaient
arrêtées Séverine et Jacques. Elle, avant le déjeuner, pria
Misard de porter à Doinville la dépêche pour son mari; et, vers
trois heures, comme Cabuche était là, lui, ouvertement, fit ses
préparatifs de départ. Même, comme il partait, pour prendre à
Barentin le train de quatre heures quatorze, le carrier
l'accompagna, par désoeuvrement, par le sourd besoin qui le
rapprochait de lui, heureux de retrouver chez l'amant un peu de
la femme qu'il désirait. A Rouen, où Jacques arriva à cinq
heures moins vingt, il descendit, près de la gare, dans une
auberge que tenait une de ses payses. Le lendemain, il parlait
de voir des camarades, avant d'aller à Paris reprendre son
service. Mais il se dit très fatigué, ayant trop présumé de ses
forces; et, dès six heures, il se retira pour dormir, dans une
chambre qu'il s'était fait donner au rez-de-chaussée, avec une
fenêtre qui s'ouvrait sur une ruelle déserte. Dix minutes plus
tard, il était en route pour la Croix-de-Maufras, après avoir
enjambé cette fenêtre, sans être vu, en ayant bien soin de
repousser le volet, de façon à pouvoir rentrer par là,
secrètement.
Ce fut seulement à neuf heures un quart que Jacques se retrouva
devant la maison solitaire, plantée de biais au bord de la voie,
dans la détresse de son abandon. La nuit était très noire, pas
une lueur n'éclairait la façade hermétiquement close. Et il eut
encore au coeur le choc douloureux, ce coup d'affreuse tristesse,
qui était comme le pressentiment du malheur dont l'inévitable
échéance l'attendait là. Ainsi que cela était convenu avec
Séverine, il jeta trois petits cailloux dans le volet de la
chambre rouge; puis, il passa derrière la maison, où une porte,
silencieusement, finit par s'ouvrir. L'ayant refermée derrière
lui, il suivit des pas légers qui montaient l'escalier, à tâtons.
Mais, en haut, à la lueur de la grosse lampe brûlant sur le coin
d'une table, quand il aperçut le lit déjà défait, les vêtements
de la jeune femme jetés en travers d'une chaise, et elle-même en
chemise, les jambes nues, coiffée pour la nuit, avec ses cheveux
épais, noués très haut, dégageant le cou, il resta immobile de
surprise.
--Comment! tu t'es couchée?
--Sans doute, ça vaut beaucoup mieux... Une idée qui m'est
venue. Tu comprends, quand il arrivera et que je descendrai lui
ouvrir comme ça, il se méfiera encore moins. Je lui raconterai
que j'ai été prise de migraine. Déjà Misard croit que je suis
souffrante. ça me permettra de dire que je n'ai pas quitté cette
chambre, lorsque demain matin on le retrouvera, lui, en bas, sur
la voie.
Mais Jacques frémissait, s'emportait.
--Non, non, habille-toi... Il faut que tu sois debout. Tu ne
peux pas rester comme ça.
Elle s'était mise à sourire, étonnée.
--Pourquoi donc, mon chéri? Ne t'inquiète pas, je t'assure que
je n'ai pas froid du tout... Tiens! vois donc si j'ai chaud!
D'un mouvement câlin, elle s'approchait pour se pendre à lui de
ses bras nus, levant sa gorge ronde, que découvrait la chemise,
glissée sur une épaule. Et, comme il se reculait, dans une
irritation croissante, elle se fit docile.
--Ne te fâche pas, je vais me refourrer dans le lit. Tu n'auras
plus peur que je prenne du mal.
Lorsqu'elle fut recouchée, le drap au menton, il parut en effet
se calmer un peu. D'ailleurs, elle continuait de parler d'un air
tranquille, elle lui expliquait comment elle avait arrangé les
choses dans sa tête.
--Dès qu'il frappera, je descendrai lui ouvrir. D'abord, j'avais
l'idée de le laisser monter jusqu'ici, où tu l'aurais attendu.
Mais, pour le redescendre, ça aurait compliqué encore; et puis,
dans cette chambre, c'est du parquet, tandis que le vestibule est
dallé, ce qui me permettra de laver aisément, s'il y a des
taches... Même, en me déshabillant tout à l'heure, je songeais à
un roman, où l'auteur raconte qu'un homme, pour en tuer un autre,
s'était mis tout nu. Tu comprends? on se lave après, on n'a pas
sur ses vêtements une seule éclaboussure... Hein! si tu te
déshabillais toi aussi, si nous enlevions nos chemises?
Effaré, il la regarda. Mais elle avait sa figure douce, ses yeux
clairs de petite fille, simplement préoccupée de la bonne
conduite de l'affaire, pour la réussite. Tout cela se passait
dans sa tête. Lui, à cette évocation de leurs deux nudités, sous
l'éclaboussement du meurtre, était repris, secoué jusqu'aux os,
du frisson abominable.
--Non, non!... Comme des sauvages, alors. Pourquoi pas lui
manger le coeur? Tu le détestes donc bien?
La face de Séverine s'était brusquement assombrie. Cette
question la rejetait, de ses préparatifs de ménagère prudente,
dans l'horreur de l'acte. Des larmes noyèrent ses yeux.
--J'ai trop souffert depuis quelques mois, je ne puis guère
l'aimer. Cent fois, je t'ai dit: tout, plutôt que de rester avec
cet homme une semaine encore. Mais, tu as raison, c'est affreux
d'en venir là, il faut vraiment que nous ayons l'envie d'être
heureux ensemble... Enfin, nous descendrons sans lumière. Tu te
mettras derrière la porte, et quand je l'aurai ouverte et qu'il
sera entré, tu feras comme tu voudras... Moi, si je m'en occupe,
c'est pour t'aider, c'est pour que tu n'aies pas le souci à toi
seul. J'arrange ça le mieux que je peux.
Devant la table, il s'était arrêté, en voyant le couteau, l'arme
qui avait déjà servi au mari lui-même, et qu'elle venait de
mettre évidemment là, pour qu'il l'en frappât à son tour. Grand
ouvert, le couteau luisait sous la lampe. Il le prit, l'examina.
Elle se taisait, regardant elle aussi. Puisqu'il le tenait, il
était inutile de lui en parler. Et elle ne continua que
lorsqu'il l'eut reposé sur la table.
--N'est-ce pas? mon chéri, ce n'est pas moi qui te pousse. Il
en est temps encore, va-t'en, si tu ne peux pas.
Mais, d'un geste violent, il s'entêtait.
--Est-ce que tu me prends pour un lâche? Cette fois, c'est fait,
c'est juré!
A ce moment, la maison fut ébranlée par le tonnerre d'un train,
qui passait en coup de foudre, si près de la chambre, qu'il
semblait la traverser de son grondement; et il ajouta:
--Voici son train, le direct de Paris. Il est descendu à
Barentin, il sera ici dans une demi-heure.
Et ni Jacques ni Séverine ne parlèrent plus, un long silence
régna. Là-bas, ils voyaient cet homme qui s'avançait par les
sentiers étroits, à travers la nuit noire. Lui, mécaniquement,
s'était mis à marcher aussi dans la chambre, comme s'il eût
compté les pas de l'autre, que chaque enjambée rapprochait un
peu. Encore un, encore un; et, au dernier, il serait embusqué
derrière la porte du vestibule, il lui planterait le couteau dans
le cou, dès qu'il entrerait. Elle, le drap toujours au menton,
couchée sur le dos, avec ses grands yeux fixes, le regardait
aller et venir, l'esprit bercé par la cadence de sa marche, qui
lui arrivait comme un écho des pas lointains, là-bas. Sans cesse
un autre après un autre, rien ne les arrêterait plus. Quand il y
en aurait assez, elle sauterait du lit, descendrait ouvrir, pieds
nus, sans lumière. «C'est toi, mon ami, entre donc, je me suis
couchée.» Et il ne répondrait même pas, il tomberait dans
l'obscurité, la gorge ouverte.
De nouveau, un train passa, un descendant celui-ci, l'omnibus qui
croisait le direct devant la Croix-de-Maufras, à cinq minutes de
distance. Jacques s'était arrêté, surpris. Cinq minutes
seulement! comme ce serait long, d'attendre une demi-heure! Un
besoin de mouvement le poussait, il se remit à aller d'un bout de
la chambre à l'autre. Il s'interrogeait déjà, inquiet, pareil à
ces mâles qu'un accident nerveux frappe dans leur virilité:
pourrait-il? Il connaissait bien, en lui, la marche du
phénomène, pour l'avoir suivie à plus de dix reprises: d'abord,
une certitude, une résolution absolue de tuer; puis, une
oppression au creux de la poitrine, un refroidissement des pieds
et des mains; et, d'un coup, la défaillance, l'inutilité de la
volonté sur les muscles devenus inertes. Afin de s'exciter par
le raisonnement, il se répétait ce qu'il s'était dit tant de
fois: son intérêt à supprimer cet homme, la fortune qui
l'attendait en Amérique, la possession de la femme qu'il aimait.
Le pis était que, tout à l'heure, en trouvant cette dernière
demi-nue, il avait bien cru l'affaire manquée encore; car il
cessait de s'appartenir, dès que reparaissait son ancien frisson.
Un instant, il venait de trembler devant la tentation trop forte,
elle qui s'offrait, et ce couteau ouvert, qui était là. Mais,
maintenant, il restait solide, bandé vers l'effort. Il pourrait.
Et il continuait d'attendre l'homme, battant la chambre, de la
porte à la fenêtre, passant à chaque tour près du lit, qu'il ne
voulait point voir.
Séverine, dans ce lit, où ils s'étaient aimés pendant les heures
brûlantes et noires de la nuit précédente, ne bougeait toujours
pas. La tête immobile sur l'oreiller, elle le suivait d'un
va-et-vient du regard, anxieuse elle aussi, agitée de la crainte
que, cette nuit-là encore, il n'osât point. En finir,
recommencer, elle ne voulait que cela, au fond de son
inconscience de femme d'amour, complaisante à l'homme, toute à
celui qui la tenait, sans coeur pour l'autre qu'elle n'avait
jamais désiré. On s'en débarrassait, puisqu'il gênait, rien
n'était plus naturel; et elle devait réfléchir, pour s'émouvoir
de l'abomination du crime: dès que l'image du sang, des
complications horribles s'effaçait de nouveau, elle retombait à
son calme souriant, avec son visage d'innocence, tendre et
docile. Cependant, elle, qui croyait bien connaître Jacques,
s'étonnait. Il avait sa tête ronde de beau garçon, ses cheveux
frisés, ses moustaches très noires, ses yeux bruns diamantés
d'or; mais sa mâchoire inférieure avançait tellement, dans une
sorte de coup de gueule, qu'il s'en trouvait défiguré. En
passant près d'elle, il venait de la regarder, comme malgré lui,
et l'éclat de ses yeux s'était terni d'une fumée rousse, tandis
qu'il se rejetait en arrière, d'un recul de tout son corps.
Qu'avait-il donc à l'éviter? Était-ce que son courage, une fois
de plus, l'abandonnait? Depuis quelque temps, dans l'ignorance
du continuel danger de mort où elle était avec lui, elle
expliquait la peur sans cause, instinctive, qu'elle éprouvait,
par le pressentiment d'une rupture prochaine. Brusquement, elle
eut la conviction que, si, tout à l'heure, il ne pouvait frapper,
il fuirait pour ne plus jamais revenir. Alors, elle décida qu'il
tuerait, qu'elle saurait lui en donner la force, s'il en était
besoin. A ce moment, un nouveau train passait, un train de
marchandises interminable, dont la queue de wagons semblait
rouler depuis une éternité, dans le silence lourd de la chambre.
Et, soulevée sur un coude, elle attendait que cette secousse
d'ouragan se fût perdue au loin, au fond de la campagne endormie:
--Encore un quart d'heure, dit Jacques tout haut. Il a dépassé
le bois de Bécourt, il est à moitié route. Ah! que c'est long!
Mais, comme il revenait vers la fenêtre, il trouva, debout devant
le lit, Séverine en chemise.
--Si nous descendions avec la lampe, expliqua-t-elle. Tu verrais
l'endroit, tu te placerais, je te montrerais comment j'ouvrirai
la porte et quel mouvement tu auras à faire.
Lui, tremblant, reculait.
--Non, non! pas la lampe!
--Écoute donc, nous la cacherons ensuite. Il faut pourtant se
rendre compte.
--Non, non! recouche-toi!
Elle n'obéissait pas, elle marchait sur lui, au contraire, avec
le sourire invincible et despotique de la femme qui se sait
toute-puissante par le désir. Quand elle le tiendrait dans ses
bras, il céderait à sa chair, il ferait ce qu'elle voudrait. Et
elle continuait de parler, d'une voix de caresse, pour le
vaincre.
--Voyons, mon chéri, qu'as-tu? On dirait que tu as peur de moi.
Dès que je m'approche, tu sembles m'éviter. Et si tu savais, en
ce moment, comme j'ai besoin de m'appuyer à toi, de sentir que tu
es là, que nous sommes bien d'accord, pour toujours, toujours,
entends-tu!
Elle avait fini par l'acculer à la table, et il ne pouvait la
fuir davantage, il la regardait, dans la vive clarté de la lampe.
Jamais il ne l'avait vue ainsi, la chemise ouverte, coiffée si
haut, qu'elle était toute nue, le cou nu, les seins nus. Il
étouffait, luttant, déjà emporté, étourdi par le flot de son
sang, dans l'abominable frisson. Et il se souvenait que le
couteau était là, derrière lui, sur la table: il le sentait, il
n'avait qu'à allonger la main.
D'un effort, il parvint encore à bégayer:
--Recouche-toi, je t'en supplie.
Mais elle ne s'y trompait pas: c'était la trop grande envie
d'elle qui le faisait ainsi trembler. Elle-même en avait une
sorte d'orgueil. Pourquoi lui aurait-elle obéi, puisqu'elle
voulait être aimée, ce soir-là, autant qu'il pouvait l'aimer,
jusqu'à en être fou? D'une souplesse câline, elle se rapprochait
toujours, était sur lui.
--Dis, embrasse-moi... Embrasse-moi bien fort, comme tu m'aimes.
Cela nous donnera du courage... Ah! oui, du courage, nous en
avons besoin! Il faut s'aimer autrement que les autres, plus que
tous les autres, pour faire ce que nous allons faire...
Embrasse-moi de tout ton coeur, de toute ton âme.
Étranglé, il ne soufflait plus. Une clameur de foule, dans son
crâne, l'empêchait d'entendre; tandis que des morsures de feu,
derrière les oreilles, lui trouaient la tête, gagnaient ses bras,
ses jambes, le chassaient de son propre corps, sous le galop de
l'autre, la bête envahissante. Ses mains n'allaient plus être à
lui, dans l'ivresse trop forte de cette nudité de femme. Les
seins nus s'écrasaient contre ses vêtements, le cou nu se
tendait, si blanc, si délicat, d'une irrésistible tentation; et
l'odeur chaude et âpre, souveraine, achevait de le jeter à un
furieux vertige, un balancement sans fin, où sombrait sa volonté,
arrachée, anéantie.
--Embrasse-moi, mon chéri, pendant que nous avons une minute
encore... Tu sais qu'il va être là. Maintenant, s'il a marché
vite, d'une seconde à l'autre, il peut frapper... Puisque tu ne
veux pas que nous descendions, rappelle-toi bien: moi,
j'ouvrirai; toi, tu seras derrière la porte; et n'attends pas,
tout de suite, oh! tout de suite, pour en finir... Je t'aime
tant, nous serons si heureux! Lui, n'est qu'un mauvais homme qui
m'a fait souffrir, qui est l'unique obstacle à notre bonheur...
Embrasse-moi, oh! si fort, si fort! embrasse-moi comme si tu me
mangeais, pour qu'il ne reste plus rien de moi en dehors de toi!
Jacques, sans se retourner, de sa main droite, tâtonnante en
arrière, avait pris le couteau. Et, un instant, il resta ainsi,
à le serrer dans son poing. Était-ce sa soif qui était revenue,
de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu
l'exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis
la première tromperie au fond des cavernes? Il fixait sur
Séverine ses yeux fous, il n'avait plus que le besoin de la jeter
morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres.
La porte d'épouvante s'ouvrait sur ce gouffre noir du sexe,
l'amour jusque dans la mort, détruire pour posséder davantage.
--Embrasse-moi, embrasse-moi...
Elle renversait son visage soumis, d'une tendresse suppliante,
découvrait son cou nu, à l'attache voluptueuse de la gorge. Et
lui, voyant cette chair blanche, comme dans un éclat d'incendie,
leva le poing, armé du couteau. Mais elle avait aperçu l'éclair
de la lame, elle se rejeta en arrière, béante de surprise et de
terreur.
--Jacques, Jacques... Moi, mon Dieu! Pourquoi? pourquoi?
Les dents serrées, il ne disait pas un mot, il la poursuivait.
Une courte lutte la ramena près du lit. Elle reculait, hagarde,
sans défense, la chemise arrachée.
--Pourquoi? mon Dieu! pourquoi?
Et il abattit le poing, et le couteau lui cloua la question dans
la gorge. En frappant, il avait retourné l'arme, par un
effroyable besoin de la main qui se contentait: le même coup que
pour le président Grandmorin, à la même place, avec la même rage.
Avait-elle crié? il ne le sut jamais. A cette seconde, passait
l'express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en
trembla; et elle était morte, comme foudroyée dans cette tempête.
Immobile, Jacques maintenant la regardait, allongée à ses pieds,
devant le lit. Le train se perdait au loin, il la regardait dans
le lourd silence de la chambre rouge. Au milieu de ces tentures
rouges, de ces rideaux rouges, par terre, elle saignait beaucoup,
d'un flot rouge qui ruisselait entre les seins, s'épandait sur le
ventre, jusqu'à une cuisse, d'où il retombait en grosses gouttes
sur le parquet. La chemise, à moitié fendue, en était trempée.
Jamais il n'aurait cru qu'elle avait tant de sang. Et ce qui le
retenait, hanté, c'était le masque d'abominable terreur que
prenait, dans la mort, cette face de femme jolie, douce, si
docile. Les cheveux noirs s'étaient dressés, un casque
d'horreur, sombre comme la nuit. Les yeux de pervenche, élargis
démesurément, questionnaient encore, éperdus, terrifiés du
mystère. Pourquoi, pourquoi l'avait-il assassinée? Et elle
venait d'être broyée, emportée dans la fatalité du meurtre, en
inconsciente que la vie avait roulée de la boue dans le sang,
tendre et innocente quand même, sans qu'elle eût jamais compris.
Mais Jacques s'étonna. Il entendait un reniflement de bête,
grognement de sanglier, rugissement de lion; et il se
tranquillisa, c'était lui qui soufflait. Enfin, enfin! il
s'était donc contenté, il avait tué! Oui, il avait fait ça. Une
joie effrénée, une jouissance énorme le soulevait, dans la pleine
satisfaction de l'éternel désir. Il en éprouvait une surprise
d'orgueil, un grandissement de sa souveraineté de mâle. La
femme, il l'avait tuée, il la possédait, comme il désirait depuis
si longtemps la posséder, tout entière, jusqu'à l'anéantir. Elle
n'était plus, elle ne serait jamais plus à personne. Et un
souvenir aigu lui revenait, celui de l'autre assassiné, le
cadavre du président Grandmorin, qu'il avait vu, par la nuit
terrible, à cinq cents mètres de là. Ce corps délicat, si blanc,
rayé de rouge, c'était la même loque humaine, le pantin cassé, la
chiffe molle, qu'un coup de couteau fait d'une créature. Oui,
c'était ça. Il avait tué, et il y avait ça par terre. Comme
l'autre, elle venait de culbuter, mais sur le dos, les jambes
écartées, le bras gauche replié sous le flanc, le droit tordu, à
demi arraché de l'épaule. N'était-ce pas cette nuit-là que, le
coeur battant à grands coups, il s'était juré d'oser à son tour,
dans un prurit de meurtre qui s'exaspérait comme une
concupiscence, au spectacle de l'homme égorgé? Ah! n'être pas
lâche, se satisfaire, enfoncer le couteau! Obscurément, cela
avait germé, avait grandi en lui; pas une heure, depuis un an,
sans qu'il eût marché vers l'inévitable; même au cou de cette
femme, sous ses baisers, le sourd travail s'achevait; et les deux
meurtres s'étaient rejoints, l'un n'était-il pas la logique de
l'autre?
Un vacarme d'écroulement, une secousse du plancher tirèrent
Jacques de la contemplation béante où il restait, en face de la
morte. Les portes volaient-elles en éclat? Étaient-ce des gens
pour l'arrêter? Il regarda, ne retrouva autour de lui que la
solitude sourde et muette. Ah! oui, un train encore! Et cet
homme qui allait frapper en bas, cet homme qu'il voulait tuer!
Il l'avait oublié complètement. S'il ne regrettait rien, déjà il
se jugeait imbécile. Quoi? que s'était-il passé? La femme
qu'il aimait, dont il était aimé passionnément, gisait sur le
parquet, la gorge ouverte; tandis que le mari, l'obstacle à son
bonheur, vivait encore, avançait toujours, pas à pas, dans les
ténèbres. Cet homme que, depuis des mois, épargnaient les
scrupules de son éducation, les idées d'humanité lentement
acquises et transmises, il n'avait pu l'attendre; et, au mépris
de son intérêt, il venait d'être emporté par l'hérédité de
violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forêts
premières, jetait la bête sur la bête. Est-ce qu'on tue par
raisonnement! On ne tue que sous l'impulsion du sang et des
nerfs, un reste des anciennes luttes, la nécessité de vivre et la
joie d'être fort. Il n'avait plus qu'une lassitude rassasiée, il
s'effarait, cherchait à comprendre, sans trouver autre chose, au
fond même de sa passion satisfaite, que l'étonnement et l'amère
tristesse de l'irréparable. La vue de la malheureuse, qui le
regardait toujours, avec son interrogation terrifiée, lui
devenait atroce. Il voulut détourner les yeux, il eut la
sensation brusque qu'une autre figure blanche se dressait au pied
du lit. Était-ce donc un dédoublement de la morte? Puis, il
reconnut Flore. Elle était revenue, pendant qu'il avait la
fièvre, après l'accident. Sans doute, elle triomphait, vengée à
cette heure. Une épouvante le glaça, il se demanda ce qu'il
faisait, à s'attarder ainsi, dans cette chambre. Il avait tué,
il était gorgé, repu, ivre de l'effroyable vin du crime. Et il
trébucha dans le couteau resté par terre, et il s'enfuit,
descendit en roulant l'escalier, ouvrit la grande porte du perron
comme si la petite porte n'eût pas été assez large, se lança
dehors, dans la nuit d'encre, où son galop se perdit, furieux.
Il ne s'était pas retourné, la maison louche, plantée de biais au
bord de la voie, restait ouverte et désolée derrière lui, dans
son abandon de mort.
Cabuche, cette nuit-là comme les autres, avait franchi la haie du
terrain, rôdant sous la fenêtre de Séverine. Il savait bien que
Roubaud était attendu, il ne s'étonnait pas de la lumière qui
filtrait par la fente d'un volet. Mais cet homme bondissant du
perron, ce galop enragé de bête s'éloignant dans la campagne,
venaient de le clouer de surprise. Et il n'était déjà plus temps
de se mettre à la poursuite du fuyard, le carrier restait effaré,
plein d'inquiétude et d'hésitation devant la porte ouverte,
bâillant sur le grand trou noir du vestibule. Qu'arrivait-il
donc? devait-il entrer? Le lourd silence, l'immobilité absolue,
pendant que cette lampe continuait à brûler, là-haut, lui
serraient le coeur d'une angoisse croissante.
Enfin, Cabuche se décida, monta à tâtons. Devant la porte de la
chambre, laissée ouverte elle aussi, il s'arrêta de nouveau.
Dans la clarté tranquille, il lui semblait voir de loin un tas de
jupons, devant le lit. Sans doute Séverine était déshabillée.
Doucement, il appela, pris de trouble, les veines battant à
grands coups. Puis, il aperçut le sang, il comprit, s'élança,
avec un terrible cri qui sortait de son coeur déchiré. Mon dieu!
c'était elle, assassinée, jetée là, dans sa nudité pitoyable. Il
crut qu'elle râlait encore, il avait un tel désespoir, une honte
si douloureuse, à la voir agoniser toute nue, qu'il la saisit
d'un élan fraternel, à pleins bras, la souleva, la posa sur le
lit, dont il rejeta le drap, pour la couvrir. Mais, dans cette
étreinte, l'unique tendresse entre eux, il s'était couvert de
sang, les deux mains, la poitrine. Il ruisselait de son sang.
Et, à cette minute, il vit que Roubaud et Misard étaient là. Ils
venaient, eux également, de se décider à monter, en trouvant
toutes les portes ouvertes. Le mari arrivait en retard, pour
s'être arrêté à causer avec le garde-barrière, qui l'avait
ensuite accompagné, en continuant la conversation. Tous deux,
stupides, regardaient Cabuche, dont les mains saignaient comme
celles d'un boucher.
--Le même coup que pour le président, finit par dire Misard, en
examinant la blessure. Roubaud hocha la tête sans répondre, sans
pouvoir détacher ses regards de Séverine, de ce masque
d'abominable terreur, les cheveux noirs dressés sur le front, les
yeux bleus démesurément élargis, qui demandaient pourquoi.