--Alors, tous les faits du dossier qu'on m'a transmis sont
prouvés, et votre conviction est absolue?
--Absolue, aucune hésitation possible... Tout s'enchaîne, je ne
me souviens pas d'une affaire, où, malgré les apparentes
complications, le crime ait suivi une marche plus logique, plus
aisée à déterminer d'avance.
--Mais Roubaud proteste, prend le premier meurtre pour lui,
raconte une histoire, sa femme déflorée, lui affolé de jalousie,
tuant dans une crise de rage aveugle. Les feuilles de
l'opposition racontent toutes cela.
--Oh! elles le racontent comme un commérage, en n'osant
elles-mêmes y croire. Jaloux, ce Roubaud qui facilitait les
rendez-vous de sa femme avec un amant! Ah! il peut, en pleines
assises, répéter ce conte, il n'arrivera pas à soulever le
scandale cherché!... S'il apportait quelque preuve encore! mais
il ne produit rien. Il parle bien de la lettre qu'il prétend
avoir fait écrire à sa femme et qu'on aurait dû trouver dans les
papiers de la victime... Vous, monsieur le secrétaire général,
qui avez classé ces papiers, vous l'auriez trouvée, n'est-ce pas?
M. Camy-Lamotte ne répondit point. C'était vrai, le scandale
allait être enterré enfin, avec le système du juge: personne ne
croirait Roubaud, la mémoire du président serait lavée des
soupçons abominables, l'empire bénéficierait de cette
réhabilitation tapageuse d'une de ses créatures. Et, d'ailleurs,
puisque ce Roubaud se reconnaissait coupable, qu'importait à
l'idée de justice qu'il fût condamné pour une version ou pour
l'autre! Il y avait bien Cabuche; mais, si celui-ci n'avait pas
trempé dans le premier meurtre, il semblait être réellement
l'auteur du second. Puis, mon Dieu! la justice, quelle illusion
dernière! Vouloir être juste, n'était-ce pas un leurre, quand la
vérité est si obstruée de broussailles? Il valait mieux être
sage, étayer d'un coup d'épaule cette société finissante qui
menaçait ruine.
--N'est-ce pas? répéta M. Denizet, vous ne l'avez pas trouvée,
cette lettre?
De nouveau, M. Camy-Lamotte leva les yeux sur lui; et
tranquillement, seul maître de la situation, prenant pour sa
conscience le remords qui avait inquiété l'empereur, il répondit:
--Je n'ai absolument rien trouvé.
Ensuite, souriant, très aimable, il combla le juge d'éloges. A
peine un pli léger des lèvres indiquait-il une invincible ironie.
Jamais une instruction n'avait été menée avec tant de
pénétration; et, c'était chose décidée en haut lieu, on
l'appellerait comme conseiller à Paris, après les vacances. Il
le reconduisit ainsi jusque sur le palier.
--Vous seul avez vu clair, c'est vraiment admirable... Et, du
moment que la vérité parle, il n'y a rien qui la puisse arrêter,
ni l'intérêt des personnes, ni même la raison d'état... Marchez,
que l'affaire suive son cours, quelles qu'en soient les
conséquences.
--Le devoir de la magistrature est là tout entier, conclut
M. Denizet, qui salua et partit, rayonnant.
Lorsqu'il fut seul, M. Camy-Lamotte alluma d'abord une bougie;
puis, il alla prendre, dans le tiroir où il l'avait classée, la
lettre de Séverine. La bougie brûlait très haute, il déplia la
lettre, voulut en relire les deux lignes; et le souvenir s'évoqua
de cette criminelle délicate, aux yeux de pervenche, qui l'avait
remué jadis d'une si tendre sympathie. Maintenant, elle était
morte, il la revoyait tragique. Qui savait le secret qu'elle
avait dû emporter? Certes, oui, une illusion, la vérité, la
justice! Il ne restait pour lui, de cette femme inconnue et
charmante, que le désir d'une minute dont elle l'avait effleuré
et qu'il n'avait pas satisfait. Et, comme il approchait la
lettre de la bougie, et qu'elle flambait, il fut pris d'une
grande tristesse, d'un pressentiment de malheur: à quoi bon
détruire cette preuve, charger sa conscience de cette action, si
le destin était que l'empire fût balayé, ainsi que la pincée de
cendre noire, tombée de ses doigts?
En moins d'une semaine, M. Denizet termina l'instruction. Il
trouvait dans la Compagnie de l'Ouest une bonne volonté extrême,
tous les documents désirables, tous les témoignages utiles; car
elle aussi souhaitait vivement d'en finir, avec cette déplorable
histoire d'un de ses employés, qui, remontant à travers les
rouages compliqués de son organisme, avait failli ébranler
jusqu'à son conseil d'administration. Il fallait au plus vite
couper le membre gangrené. Aussi, de nouveau, défilèrent dans le
cabinet du juge le personnel de la gare du Havre, M. Dabadie,
Moulin et les autres, qui donnèrent des détails désastreux sur la
mauvaise conduite de Roubaud; puis, le chef de gare de Barentin,
M. Bessière, ainsi que plusieurs employés de Rouen, dont les
dépositions avaient une importance décisive, relativement au
premier meurtre; puis, M. Vandorpe, le chef de gare de Paris, le
stationnaire Misard et le conducteur-chef Henri Dauvergne, ces
deux derniers très affirmatifs sur les complaisances conjugales
du prévenu. Même Henri, que Séverine avait soigné à la
Croix-de-Maufras, racontait qu'un soir, affaibli encore, il
croyait avoir entendu les voix de Roubaud et de Cabuche se
concertant devant sa fenêtre; ce qui expliquait bien des choses
et renversait le système des deux accusés, lesquels prétendaient
ne pas se connaître. Dans tout le personnel de la Compagnie, un
cri de réprobation s'était élevé, on plaignait les malheureuses
victimes, cette pauvre jeune femme dont la faute avait tant
d'excuses, ce vieillard si honorable, aujourd'hui lavé des
vilaines histoires qui couraient sur son compte.
Mais le nouveau procès avait surtout réveillé des passions vives
dans la famille Grandmorin, et, de ce côté, si M. Denizet
trouvait encore une aide puissante, il dut batailler pour
sauvegarder l'intégrité de son instruction. Les Lachesnaye
chantaient victoire, car ils avaient toujours affirmé la
culpabilité de Roubaud, exaspérés du legs de la Croix-de-Maufras,
saignant d'avarice. Aussi, dans le retour de l'affaire, ne
voyaient-ils qu'une occasion d'attaquer le testament; et, comme
il n'existait qu'un moyen d'obtenir la révocation du legs, celui
de frapper Séverine de la déchéance d'ingratitude, ils
acceptaient en partie la version de Roubaud, la femme complice,
l'aidant à tuer, non point pour se venger d'une infamie
imaginaire, mais pour le voler; de sorte que le juge entra en
conflit avec eux, avec Berthe surtout, très âpre contre
l'assassinée, son ancienne amie, qu'elle chargeait
abominablement, et que lui défendait, s'échauffant, s'emportant,
dès qu'on touchait à son chef-d'oeuvre, cet édifice de logique,
si bien construit, comme il le déclarait lui-même d'un air
d'orgueil, que, si l'on en déplaçait une seule pièce, tout
croulait. Il y eut, à ce propos, dans son cabinet, une scène
très vive entre les Lachesnaye et madame Bonnehon. Celle-ci,
favorable aux Roubaud jadis, avait dû abandonner le mari; mais
elle continuait de soutenir la femme, par une sorte de complicité
tendre, très tolérante au charme et à l'amour, toute bouleversée
de ce romanesque tragique, éclaboussé de sang. Elle fut très
nette, pleine du dédain de l'argent. Sa nièce n'avait-elle pas
honte de revenir sur cette question de l'héritage? Séverine
coupable, n'étaient-ce pas les prétendus aveux de Roubaud à
accepter entièrement, la mémoire du président salie de nouveau?
La vérité, si l'instruction ne l'avait pas si ingénieusement
établie, il aurait fallu l'inventer, pour l'honneur de la
famille. Et elle parla avec un peu d'amertume de la société de
Rouen, où l'affaire faisait tant de bruit, cette société sur
laquelle elle ne régnait plus, maintenant que l'âge venait et
qu'elle perdait jusqu'à son opulente beauté blonde de déesse
vieillie. Oui, la veille encore, chez madame Leboucq, la femme
du conseiller, cette grande brune élégante qui la détrônait, on
avait chuchoté les anecdotes gaillardes, l'aventure de Louisette,
tout ce qu'inventait la malignité publique. A ce moment,
M. Denizet étant intervenu, pour lui apprendre que M. Leboucq
siégerait comme assesseur aux prochaines assises, les Lachesnaye
se turent, ayant l'air de céder, pris d'inquiétude. Mais madame
Bonnehon les rassura, certaine que la justice ferait son devoir:
les assises seraient présidées par son vieil ami,
M. Desbazeilles, à qui ses rhumatismes ne permettaient que le
souvenir, et le second assesseur devait être M. Chaumette, le
père du jeune substitut qu'elle protégeait. Elle était donc
tranquille, bien qu'un mélancolique sourire eût paru sur ses
lèvres, en nommant le dernier, dont on voyait depuis quelque
temps le fils chez madame Leboucq, où elle l'envoyait elle-même,
pour ne pas entraver son avenir.
Lorsque le fameux procès vint enfin, le bruit d'une guerre
prochaine, l'agitation qui gagnait la France entière, nuisirent
beaucoup au retentissement des débats. Rouen n'en passa pas
moins trois jours dans la fièvre, on s'écrasait aux portes de la
salle, les places réservées étaient envahies par des dames de la
ville. Jamais l'ancien palais des ducs de Normandie n'avait vu
une telle affluence de monde, depuis son aménagement en palais de
justice. C'était aux derniers jours de juin, des après-midi
chauds et ensoleillés, dont la clarté vive allumait les vitraux
des dix fenêtres, inondant de lumière les boiseries de chêne, le
calvaire de pierre blanche qui se détachait au fond sur la
tenture rouge semée d'abeilles, le célèbre plafond du temps de
Louis XII, avec ses compartiments de bois sculptés et dorés, d'un
vieil or très doux. On étouffait déjà, avant que l'audience fût
ouverte. Des femmes se haussaient pour voir, sur la table des
pièces à conviction, la montre de Grandmorin, la chemise tachée
de sang de Séverine et le couteau qui avait servi aux deux
meurtres. Le défenseur de Cabuche, un avocat venu de Paris,
était également très regardé. Aux bancs du jury, s'alignaient
douze Rouennais, sanglés dans des redingotes noires, épais et
graves. Et, lorsque la cour entra, il se produisit une telle
poussée, dans le public debout, que le président, tout de suite,
dut menacer de faire évacuer la salle.
Enfin, les débats étaient ouverts, les jurés prêtèrent serment,
et l'appel des témoins agita de nouveau la foule d'un
frémissement de curiosité: aux noms de madame Bonnehon et de
M. de Lachesnaye, les têtes ondulèrent; mais Jacques, surtout,
passionna les dames, qui le suivirent des yeux. D'ailleurs,
depuis que les accusés étaient là, chacun entre deux gendarmes,
des regards ne les quittaient pas, des appréciations
s'échangeaient. On leur trouvait l'air féroce et bas, deux
bandits. Roubaud, avec son veston de couleur sombre, cravaté en
monsieur qui se néglige, surprenait par son air vieilli, sa face
hébétée et crevant de graisse. Quant à Cabuche, il était bien
tel qu'on se l'imaginait, vêtu d'une longue blouse bleue, le type
même de l'assassin, des poings énormes, des mâchoires de
carnassier, enfin un de ces gaillards qu'il ne fait pas bon
rencontrer au coin d'un bois. Et les interrogatoires
confirmèrent cette mauvaise impression, certaines réponses
soulevèrent de violents murmures. A toutes les questions du
président, Cabuche répondit qu'il ne savait pas: il ne savait pas
comment la montre était chez lui, il ne savait pas pourquoi il
avait laissé fuir le véritable assassin; et il s'en tenait à son
histoire de cet inconnu mystérieux, dont il disait avoir entendu
le galop au fond des ténèbres. Puis, interrogé sur sa passion
bestiale pour sa malheureuse victime, il s'était mis à bégayer,
dans une si brusque et si violente colère, que les deux gendarmes
l'avaient empoigné par les bras: non, non! il ne l'aimait point,
il ne la désirait point, c'étaient des menteries, il aurait cru
la salir, rien qu'à la vouloir, elle qui était une dame, tandis
que lui avait fait de la prison et vivait en sauvage! Ensuite,
calmé, il était tombé dans un silence morne, ne lâchant plus que
des monosyllabes, indifférent à la condamnation qui pouvait le
frapper. De même, Roubaud s'en tint à ce que l'accusation
appelait son système: il raconta comment et pourquoi il avait tué
Grandmorin, il nia toute participation à l'assassinat de sa
femme; mais il le faisait en phrases hachées, presque
incohérentes, avec des pertes subites de mémoire, les yeux si
troubles, la voix si empâtée, qu'il semblait par moments chercher
et inventer les détails. Et, le président le poussant, lui
démontrant les absurdités de son récit, il finit par hausser les
épaules, il refusa de répondre: à quoi bon dire la vérité,
puisque c'était le mensonge qui était logique? Cette attitude de
dédain agressif à l'égard de la justice, lui fit le plus grand
tort. On remarqua aussi le profond désintéressement où les deux
accusés étaient l'un de l'autre, comme une preuve d'entente
préalable, tout un plan habile, suivi avec une extraordinaire
force de volonté. Ils prétendaient ne pas se connaître, ils se
chargeaient même, uniquement pour dérouter le tribunal. Quand
les interrogatoires furent terminés, l'affaire était jugée,
tellement le président les avait menés avec adresse, de façon que
Roubaud et Cabuche, culbutant dans les pièges tendus, parussent
s'être livrés eux-mêmes. Ce jour-là, on entendit encore quelques
témoins, sans importance. La chaleur était devenue si
insupportable, vers cinq heures, que deux dames s'évanouirent.
Mais, le lendemain, la grosse émotion fut pour l'audition de
certains témoins. madame Bonnehon eut un véritable succès de
distinction et de tact. On écouta avec intérêt les employés de
la Compagnie, M. Vandorpe, M. Bessière, M. Dabadie, M. Cauche
surtout, ce dernier très prolixe, qui conta comment il
connaissait beaucoup Roubaud, ayant souvent fait avec lui sa
partie, au café du Commerce. Henri Dauvergne répéta son
témoignage accablant, la presque certitude où il était d'avoir,
dans la somnolence de la fièvre, entendu les voix sourdes des
deux accusés, qui se concertaient; et, interrogé sur Séverine, il
se montra très discret, fit comprendre qu'il l'avait aimée, mais
que la sachant à un autre, il s'était effacé loyalement. Aussi,
lorsque cet autre, Jacques Lantier, fut introduit enfin, un
bourdonnement monta de la foule, des personnes se levèrent pour
le mieux voir, il y eut même, parmi les jurés, un mouvement
passionné d'attention. Jacques, très tranquille, s'était des
deux mains appuyé à la barre des témoins, du geste professionnel
dont il avait l'habitude, lorsqu'il conduisait sa machine. Cette
comparution qui aurait dû le troubler profondément, le laissait
dans une entière lucidité d'esprit, comme si rien de l'affaire ne
le regardât. Il allait déposer en étranger, en innocent; depuis
le crime, pas un frisson ne lui était venu, il ne songeait même
pas à ces choses, la mémoire abolie, les organes dans un état
d'équilibre, de santé parfaite; là encore, à cette barre, il
n'avait ni remords ni scrupules, d'une absolue inconscience.
Tout de suite, il avait regardé Roubaud et Cabuche, de ses yeux
clairs. Le premier, il le savait coupable, il lui adressa un
léger signe de tête, un salut discret, sans songer qu'ouvertement
aujourd'hui il était l'amant de sa femme. Puis, il sourit au
second, l'innocent, dont il aurait dû occuper la place, sur ce
banc: une bonne bête au fond, sous son air de bandit, un gaillard
qu'il avait vu au travail, dont il avait serré la main. Et,
plein d'aisance, il déposa, il répondit en petites phrases nettes
aux questions du président, qui, après l'avoir interrogé sans
mesure sur ses rapports avec la victime, lui fit raconter son
départ de la Croix-de-Maufras, quelques heures avant le meurtre,
comment il était allé prendre le train à Barentin, comment il
avait couché à Rouen. Cabuche et Roubaud l'écoutaient,
confirmaient ses réponses par leur attitude; et, à cette minute,
entre ces trois hommes, monta une indicible tristesse. Un
silence de mort s'était fait dans la salle, une émotion venue ils
ne savaient d'où serra un instant les jurés à la gorge: c'était
la vérité qui passait, muette. A la question du président
désirant savoir ce qu'il pensait de l'inconnu, évanoui dans les
ténèbres, dont le carrier parlait, Jacques se contenta de hocher
la tête, comme s'il n'avait pas voulu accabler un accusé. Et un
fait alors se produisit, qui acheva de bouleverser l'auditoire.
Des pleurs parurent dans les yeux de Jacques, débordèrent,
ruisselèrent sur ses joues. Ainsi qu'il l'avait revue déjà,
Séverine venait de s'évoquer, la misérable assassinée dont il
avait emporté l'image, avec ses yeux bleus élargis démesurément,
ses cheveux noirs droits sur son front, comme un casque
d'épouvante. Il l'adorait encore, une pitié immense l'avait
pris, et il la pleurait à grandes larmes, dans l'inconscience de
son crime, oubliant où il était, parmi cette foule. Des dames,
gagnées par l'attendrissement, sanglotèrent. On trouva
extrêmement touchante cette douleur de l'amant, lorsque le mari
restait les yeux secs. Le président ayant demandé à la défense
si elle n'avait aucune question à poser au témoin, les avocats
remercièrent, tandis que les accusés hébétés accompagnaient du
regard Jacques, qui retournait s'asseoir, au milieu de la
sympathie générale.
La troisième audience fut prise tout entière par le réquisitoire
du procureur impérial et par les plaidoiries des avocats.
D'abord, le président avait présenté un résumé de l'affaire, où,
sous une affectation d'impartialité absolue, les charges de
l'accusation étaient aggravées. Le procureur impérial, ensuite,
ne parut pas jouir de tous ses moyens: il avait d'habitude plus
de conviction, une éloquence moins vide. On mit cela sur le
compte de la chaleur, qui était vraiment accablante. Au
contraire, le défenseur de Cabuche, l'avocat de Paris, fit grand
plaisir, sans convaincre. Le défenseur de Roubaud, un membre
distingué du barreau de Rouen, tira également tout le parti qu'il
put de sa mauvaise cause. Fatigué, le ministère public ne
répliqua même pas. Et, lorsque le jury passa dans la salle des
délibérations, il n'était que six heures, le plein jour entrait
encore par les dix fenêtres, un dernier rayon allumait les armes
des villes de Normandie, qui en décorent les impostes. Un grand
bruit de voix monta sous l'antique plafond doré, des poussées
d'impatience ébranlèrent la grille de fer, séparant les places
réservées du public debout. Mais le silence redevint religieux,
dès que le jury et la cour reparurent. Le verdict admettait des
circonstances atténuantes, le tribunal condamna les deux hommes
aux travaux forcés à perpétuité. Et ce fut une vive surprise, la
foule s'écoula en tumulte, quelques sifflets se firent entendre,
comme au théâtre.
Dans tout Rouen, le soir même, on parlait de cette condamnation,
avec des commentaires sans fin. Selon l'avis général, c'était un
échec pour madame Bonnehon et pour les Lachesnaye. Une
condamnation à mort, seule, semblait-il, aurait satisfait la
famille; et, sûrement, des influences adverses avaient agi.
Déjà, on nommait tout bas madame Leboucq, qui comptait parmi les
jurés trois ou quatre de ses fidèles. L'attitude de son mari,
comme assesseur, n'avait sans doute rien offert d'incorrect;
pourtant, on croyait s'être aperçu que, ni l'autre assesseur,
M. Chaumette, ni même le président, M. Desbazeilles, ne s'étaient
sentis les maîtres des débats, autant qu'ils l'auraient voulu.
Peut-être, simplement, le jury, pris de scrupules, venait-il, en
accordant des circonstances atténuantes, de céder au malaise de
ce doute qui avait un moment traversé la salle, le vol silencieux
de la mélancolique vérité. Au demeurant, l'affaire restait le
triomphe du juge d'instruction, M. Denizet, dont rien n'avait pu
entamer le chef-d'oeuvre; car la famille elle-même perdit
beaucoup de sympathies, lorsque le bruit courut que, pour ravoir
la Croix-de-Maufras, M. de Lachesnaye, contrairement à la
jurisprudence, parlait d'intenter une action en révocation,
malgré la mort du donataire, ce qui étonnait de la part d'un
magistrat.
Au sortir du Palais, Jacques fut rejoint par Philomène, qui était
restée comme témoin; et elle ne le lâcha plus, le retenant,
tâchant de passer cette nuit-là avec lui, à Rouen. Il ne devait
reprendre son service que le lendemain, il voulut bien la garder
à dîner, dans l'auberge où il prétendait avoir dormi la nuit du
crime, près de la gare; mais il ne coucherait pas, il était
absolument forcé de rentrer à Paris, par le train de minuit
cinquante.
--Tu ne sais pas, raconta-t-elle, comme elle se dirigeait à son
bras vers l'auberge, je jurerais que, tout à l'heure, j'ai vu
quelqu'un de notre connaissance... Oui, Pecqueux, qui me
répétait encore, l'autre jour, qu'il ne ficherait pas les pieds à
Rouen, pour l'affaire... Un moment, je me suis retournée, et un
homme, dont je n'ai aperçu que le dos, a filé au milieu de la
foule...
Le mécanicien l'interrompit, en haussant les épaules.
--Pecqueux est à Paris, en train de nocer, trop heureux des
vacances que mon congé lui procure.
--C'est possible... N'importe, méfions-nous, car c'est bien la
plus sale rosse, quand il rage.
Elle se pressa contre lui, elle ajouta, avec un coup d'oeil en
arrière:
--Et celui-là qui nous suit, tu le connais?
--Oui, ne t'inquiète pas... Il a peut-être bien quelque chose à
me demander.
C'était Misard, qui, en effet, depuis la rue des Juifs, les
accompagnait à distance. Il avait déposé, lui aussi, d'un air
ensommeillé; et il était resté, rôdant autour de Jacques, sans se
résoudre à lui poser une question, qu'il avait visiblement sur
les lèvres. Lorsque le couple eut disparu dans l'auberge, il y
entra à son tour, il se fit servir un verre de vin.
--Tiens, c'est vous, Misard! s'écria le mécanicien. Et, avec
votre nouvelle femme, ça va?
--Oui, oui, grogna le stationnaire. Ah! la bougresse, elle m'a
bien fichu dedans. Hein? je vous ai conté ça, à mon autre
voyage ici.
Jacques s'égayait beaucoup de cette histoire. La Ducloux,
l'ancienne servante louche que Misard avait prise pour garder la
barrière, s'était vite aperçue, à le voir fouiller les coins,
qu'il devait chercher un magot, caché par sa défunte; et une idée
de génie lui était venue, pour se faire épouser, celle de lui
laisser entendre, par des réticences, par de petits rires,
qu'elle l'avait trouvé, elle. D'abord, il avait failli
l'étrangler; puis, songeant que les mille francs lui
échapperaient encore, s'il la supprimait comme l'autre, avant de
les avoir, il était devenu très câlin, très gentil; mais elle le
repoussait, elle ne voulait même plus qu'il la touchât: non, non,
quand elle serait sa femme, il aurait tout, elle et l'argent en
plus. Et il l'avait épousée, et elle s'était moquée, en le
traitant de trop bête, croyant tout ce qu'on lui racontait. Le
beau, c'était que, mise au courant, s'allumant elle-même à la
contagion de sa fièvre, elle cherchait désormais avec lui, aussi
enragée. Ah! ces mille francs introuvables, ils les
dénicheraient bien un jour, maintenant qu'ils étaient deux! Ils
cherchaient, ils cherchaient.
--Alors, toujours rien? demanda Jacques goguenard. Elle ne vous
aide donc pas, la Ducloux?
Misard le regarda fixement; et il parla enfin.
--Vous savez où ils sont, dites-le-moi.
Mais le mécanicien se fâchait.
--Je ne sais rien du tout, tante Phasie ne m'a rien donné, vous
n'allez pas m'accuser de vol, peut-être!
--Oh! elle ne vous a rien donné: ça, c'est bien sûr... Vous
voyez que j'en suis malade. Si vous savez où ils sont,
dites-le-moi.
--Eh! allez vous faire fiche! Prenez garde que je ne cause
trop... Voyez donc dans la boîte à sel, s'ils y sont.
Blême, les yeux ardents, Misard continuait à le regarder. Il eut
comme une brusque illumination.
--Dans la boîte à sel, tiens! c'est vrai. Il y a, sous le
tiroir, une cachette où je n'ai pas fouillé.
Et il se hâta de payer son verre de vin, et il courut au chemin
de fer, voir s'il pourrait encore prendre le train de sept heures
dix. Là-bas, dans la petite maison basse, éternellement il
chercherait.
Le soir, après le dîner, en attendant le train de minuit
cinquante, Philomène voulut emmener Jacques, par des ruelles
noires, jusqu'à la campagne prochaine. Il faisait très lourd,
une nuit de juillet, ardente et sans lune, qui lui gonflait la
gorge de gros soupirs, presque pendue à son cou. Deux fois,
ayant cru entendre des pas derrière eux, elle s'était retournée,
sans apercevoir personne, tant les ténèbres étaient épaisses.
Lui, souffrait beaucoup de cette nuit d'orage. Dans son
tranquille équilibre, cette santé parfaite dont il jouissait
depuis le meurtre, il avait senti tout à l'heure, à table, un
lointain malaise revenir, chaque fois que cette femme l'avait
effleuré de ses mains errantes. La fatigue sans doute, un
énervement causé par la pesanteur de l'air. Maintenant,
l'angoisse du désir renaissait plus vive, pleine d'une sourde
épouvante, à la tenir ainsi, contre son corps. Cependant, il
était bien guéri, l'expérience était faite, puisqu'il l'avait
déjà possédée, la chair calme, pour se rendre compte. Son
excitation devint telle, que la peur d'une crise l'aurait fait se
dégager de ses bras, si l'ombre qui la noyait ne l'avait rassuré;
car jamais, même aux pires jours de son mal, il n'aurait frappé
sans voir. Et, tout d'un coup, comme ils passaient près d'un
talus gazonné, dans un chemin désert, et qu'elle l'y entraînait,
s'allongeant, le besoin monstrueux le reprit, il fut emporté par
une rage, il chercha parmi l'herbe une arme, une pierre, pour lui
en écraser la tête. D'une secousse, il s'était relevé, et il
fuyait déjà, éperdu, et il entendit une voix d'homme, des jurons,
toute une bataille.
--Ah! garce, j'ai attendu jusqu'au bout, j'ai voulu être sûr!
--Ce n'est pas vrai, lâche-moi!
--Ah! ce n'est pas vrai! Il peut courir, l'autre! je sais qui
c'est, je le rattraperai bien!... Tiens! garce, dis encore que
ce n'est pas vrai!
Jacques galopait dans la nuit, non pour fuir Pecqueux, qu'il
venait de reconnaître; mais il se fuyait lui-même, fou de
douleur.
Eh quoi! un meurtre n'avait pas suffi, il n'était pas rassasié
du sang de Séverine, ainsi qu'il le croyait, le matin encore?
Voilà qu'il recommençait. Une autre, et puis une autre, et puis
toujours une autre! Dès qu'il se serait repu, après quelques
semaines de torpeur, sa faim effroyable se réveillerait, il lui
faudrait sans cesse de la chair de femme pour la satisfaire.
Même, à présent, il n'avait pas besoin de la voir, cette chair de
séduction: rien qu'à la sentir tiède dans ses bras, il cédait au
rut du crime, en mâle farouche qui éventre les femelles. C'était
fini de vivre, il n'y avait plus devant lui que cette nuit
profonde, d'un désespoir sans bornes, où il fuyait.
Quelques jours se passèrent. Jacques avait repris son service,
évitant les camarades, retombé dans sa sauvagerie anxieuse
d'autrefois. La guerre venait d'être déclarée, après d'orageuses
séances à la Chambre; et il y avait déjà eu un petit combat
d'avant-poste, heureux, disait-on. Depuis une semaine, les
transports de troupes écrasaient de fatigue le personnel des
chemins de fer. Les services réguliers étaient détraqués, de
continuels trains imprévus amenaient des retards considérables;
sans compter qu'on avait réquisitionné les meilleurs mécaniciens,
pour activer la concentration des corps d'armée. Et ce fut ainsi
qu'un soir, au Havre, Jacques, au lieu de son express habituel,
eut à conduire un train énorme, dix-huit wagons, absolument
bondés de soldats.
Ce soir-là, Pecqueux arriva au dépôt très ivre. Le lendemain du
jour où il avait surpris Philomène et Jacques, il était remonté
sur la machine 608, comme chauffeur, avec ce dernier; et, depuis
ce temps, il ne faisait aucune allusion, assombri, ayant l'air de
ne point oser regarder son chef. Mais celui-ci le sentait de
plus en plus révolté, refusant d'obéir, l'accueillant d'un
grognement sourd, dès qu'il lui donnait un ordre. Ils avaient
fini par cesser complètement de se parler. Cette tôle mouvante,
ce petit pont qui les emportait autrefois, si unis, n'était plus
à cette heure que la planche étroite et dangereuse où se heurtait
leur rivalité. La haine grandissait, ils en étaient à se dévorer
dans ces quelques pieds carrés, filant à toute vitesse, et d'où
les aurait précipités la moindre secousse. Et, ce soir-là, en
voyant Pecqueux ivre, Jacques se méfia; car il le savait trop
sournois pour se fâcher à jeun, le vin seul déchaînait en lui la
brute.
Le train qui devait partir vers six heures, fut retardé. Il
était nuit déjà, lorsqu'on embarqua les soldats comme des
moutons, dans des wagons à bestiaux. On avait simplement cloué
des planches en guise de banquettes, on les empilait là-dedans,
par escouades, bourrant les voitures au-delà du possible; si bien
qu'ils s'y trouvaient assis les uns sur les autres, quelques-uns
debout, serrés à ne pas remuer un bras. Dès leur arrivée à
Paris, un autre train les attendait, pour les diriger sur le
Rhin. Ils étaient déjà écrasés de fatigue, dans l'ahurissement
du départ. Mais, comme on leur avait distribué de l'eau-de-vie,
et que beaucoup s'étaient répandus chez les débitants du
voisinage, ils avaient une gaieté échauffée et brutale, très
rouges, les yeux hors de la tête. Et, dès que le train
s'ébranla, sortant de la gare, ils se mirent à chanter.
Jacques, tout de suite, regarda le ciel, dont une vapeur d'orage
cachait les étoiles. La nuit serait très sombre, pas un souffle
n'agitait l'air brûlant; et le vent de la course, toujours si
frais, semblait tiède. A l'horizon noir, il n'y avait d'autres
feux que les étincelles vives des signaux. Il augmenta la
pression pour franchir la grande rampe d'Harfleur à Saint-Romain.
Malgré l'étude qu'il faisait d'elle depuis des semaines, il
n'était pas maître encore de la machine 608, trop neuve, dont les
caprices, les écarts de jeunesse le surprenaient. Cette nuit-là,
particulièrement, il la sentait rétive, fantasque, prête à
s'emballer pour quelques morceaux de charbon de trop. Aussi, la
main sur le volant du changement de marche, surveillait-il le
feu, de plus en plus inquiet des allures de son chauffeur. La
petite lampe qui éclairait le niveau de l'eau, laissait la
plate-forme dans une pénombre, que la porte du foyer, rougie,
rendait violâtre. Il distinguait mal Pecqueux, il avait eu aux
jambes, à deux reprises, la sensation d'un frôlement, comme si
des doigts se fussent exercés à le prendre là. Mais ce n'était
sans doute qu'une maladresse d'ivrogne, car il l'entendait, dans
le bruit, ricaner très haut, casser son charbon, à coups de
marteau exagérés, se battre avec la pelle. Toutes les minutes,
il ouvrait la porte, jetait du combustible sur la grille, en
quantité déraisonnable.
--Assez! cria Jacques.
L'autre affecta de ne pas comprendre, continua à enfourner des
pelletées coup sur coup; et, comme le mécanicien lui empoignait
le bras, il se tourna, menaçant, tenant enfin la querelle qu'il
cherchait, dans la fureur montante de son ivresse.
--Touche pas, ou je cogne!... ça m'amuse, moi, qu'on aille vite!
Le train, maintenant, roulait, à toute vitesse, sur le plateau
qui va de Bolbec à Motteville. Il devait filer d'un trait à
Paris, sans arrêt aucun, sauf aux points marqués pour prendre de
l'eau. L'énorme masse, les dix-huit wagons, chargés, bondés de
bétail humain, traversaient la campagne noire, dans un grondement
continu. Et ces hommes qu'on charriait au massacre, chantaient,
chantaient à tue-tête, d'une clameur si haute, qu'elle dominait
le bruit des roues.
Jacques, du pied, avait refermé la porte. Puis, manoeuvrant
l'injecteur, se contenant encore:
--Il y a trop de feu... Dormez, si vous êtes saoul.
Immédiatement, Pecqueux rouvrit, s'acharna à remettre du charbon,
comme s'il eût voulu faire sauter la machine. C'était la
révolte, les ordres méconnus, la passion exaspérée qui ne tenait
plus compte de toutes ces vies humaines. Et, Jacques s'étant
penché pour abaisser lui-même la tige du cendrier, de façon à
diminuer au moins le tirage, le chauffeur le saisit brusquement à
bras-le-corps, tâcha de le pousser, de le jeter sur la voie,
d'une violente secousse.
--Gredin, c'était donc ça!... N'est-ce pas? tu dirais que je
suis tombé, bougre de sournois!
Il s'était rattrapé à un des bords du tender, et ils glissèrent
tous deux, la lutte continua sur le petit pont de tôle, qui
dansait violemment. Les dents serrées, ils ne parlaient plus,
ils s'efforçaient l'un l'autre de se précipiter par l'étroite
ouverture, qu'une barre de fer seule fermait. Mais ce n'était
point commode, la machine dévorante roulait, roulait toujours; et
Barentin fut dépassé, et le train s'engouffra dans le tunnel de
Malaunay, qu'ils se tenaient encore étroitement, vautrés dans le
charbon, tapant de la tête contre les parois du récipient d'eau,
évitant la porte rougie du foyer, où se grillaient leurs jambes,
chaque fois qu'ils les allongeaient.
Un instant, Jacques songea que, s'il pouvait se relever, il
fermerait le régulateur, appellerait au secours, pour qu'on le
débarrassât de ce fou furieux, enragé d'ivresse et de jalousie.
Il s'affaiblissait, plus petit, désespérait de trouver maintenant
la force de le précipiter, vaincu déjà, sentant passer dans ses
cheveux la terreur de la chute. Comme il faisait un suprême
effort, la main tâtonnante, l'autre comprit, se raidit sur les
reins, le souleva ainsi qu'un enfant.
--Ah! tu veux arrêter... Ah! tu m'as pris ma femme... Va va,
faut que tu y passes!
La machine roulait, roulait, le train venait de sortir du tunnel
à grand fracas, et il continuait sa course, au travers de la
campagne vide et sombre. La station de Malaunay fut franchie,
dans un tel coup de vent, que le sous-chef, debout sur le quai,
ne vit même pas ces deux hommes, en train de se dévorer, pendant
que la foudre les emportait.
Mais Pecqueux, d'un dernier élan, précipita Jacques; et celui-ci,
sentant le vide, éperdu, se cramponna à son cou, si étroitement,
qu'il l'entraîna. Il y eut deux cris terribles, qui se
confondirent, qui se perdirent. Les deux hommes, tombés
ensemble, entraînés sous les roues par la réaction de la vitesse,
furent coupés, hachés, dans leur étreinte, dans cette effroyable
embrassade, eux qui avaient si longtemps vécu en frères. On les
retrouva sans tête, sans pieds, deux troncs sanglants qui se
serraient encore, comme pour s'étouffer.
Et la machine, libre de toute direction, roulait, roulait
toujours. Enfin, la rétive, la fantasque, pouvait céder à la
fougue de sa jeunesse, ainsi qu'une cavale indomptée encore,
échappée des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La
chaudière était pourvue d'eau, le charbon dont le foyer venait
d'être rempli, s'embrasait; et, pendant la première demi-heure,
la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans
doute, le conducteur-chef, cédant à la fatigue, s'était endormi.
Les soldats, dont l'ivresse augmentait, à être ainsi entassés,
subitement s'égayèrent de cette course violente, chantèrent plus
fort. On traversa Maromme, en coup de foudre. Il n'y avait plus
de sifflet, à l'approche des signaux, au passage des gares.
C'était le galop tout droit, la bête qui fonçait tête basse et
muette, parmi les obstacles. Elle roulait, roulait sans fin,
comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son
haleine.
A Rouen, on devait prendre de l'eau; et l'épouvante glaça la
gare, lorsqu'elle vit passer, dans un vertige de fumée et de
flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur,
ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des
refrains patriotiques. Ils allaient à la guerre, c'était pour
être plus vite là-bas, sur les bords du Rhin. Les employés
étaient restés béants, agitant les bras. Tout de suite, le cri
fut général: jamais ce train débridé, abandonné à lui-même, ne
traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barrée
par des manoeuvres, obstruée de voitures et de machines, comme
tous les grands dépôts. Et l'on se précipita au télégraphe, on
prévint. Justement, là-bas, un train de marchandises qui
occupait la voie, put être refoulé sous une remise. Déjà, au
loin, le roulement du monstre échappé s'entendait. Il s'était
rué dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de
son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrésistible
que rien ne pouvait plus arrêter. Et la gare de Sotteville fut
brûlée, il fila au milieu des obstacles sans rien accrocher, il
se replongea dans les ténèbres, où son grondement peu à peu
s'éteignit.
Mais, maintenant, tous les appareils télégraphiques de la ligne
tintaient, tous les coeurs battaient, à la nouvelle du train
fantôme qu'on venait de voir passer à Rouen et à Sotteville. On
tremblait de peur: un express qui se trouvait en avant, allait
sûrement être rattrapé. Lui, ainsi qu'un sanglier dans une
futaie, continuait sa course, sans tenir compte ni des feux
rouges, ni des pétards. Il faillit se broyer, à Oissel, contre
une machine-pilote; il terrifia Pont-de-l'Arche, car sa vitesse
ne semblait pas se ralentir. De nouveau, disparu, il roulait, il
roulait, dans la nuit noire, on ne savait où, là-bas.
Qu'importaient les victimes que la machine écrasait en chemin!
N'allait-elle pas quand même à l'avenir, insoucieuse du sang
répandu? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête
aveugle et sourde qu'on aurait lâchée parmi la mort, elle
roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces
soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient.