--Oh! certes!... Tout l'accable. Je vous ai énuméré les
preuves, elles sont, j'oserai dire, classiques, car pas une ne
manque... J'ai bien cherché s'il y avait un complice, une femme
dans le coupé, ainsi que vous me le faisiez entendre. Cela
semblait s'accorder avec la déposition d'un mécanicien, un homme
qui a entrevu la scène du meurtre; mais, habilement interrogé par
moi, cet homme n'a pas persisté dans sa déclaration première, et
il a même reconnu la couverture de voyage, comme étant la masse
noire dont il avait parlé... oh! Oui, certes, Cabuche est le
coupable, d'autant plus que, si nous ne l'avons pas, nous n'avons
personne.
Jusque-là, le secrétaire général avait attendu, pour lui donner
connaissance de la preuve écrite qu'il possédait; et, maintenant
que sa conviction était faite, il se hâtait moins encore
d'établir la vérité. A quoi bon ruiner la piste fausse de
l'instruction, si la vraie piste devait conduire à des embarras
plus grands? Tout cela était à examiner d'abord.
--Mon Dieu! reprit-il avec son sourire d'homme fatigué, je veux
bien admettre que vous soyez dans le vrai... Je vous ai
seulement fait venir pour étudier avec vous certains points
graves. Cette affaire est exceptionnelle, et la voici devenue
toute politique: vous le sentez, n'est-ce pas? Nous allons donc
nous trouver peut-être forcés d'agir en hommes de gouvernement...
Voyons, en toute franchise, d'après vos interrogatoires, cette
fille, la maîtresse de ce Cabuche, a été violentée, hein?
Le juge eut sa moue d'homme fin, tandis que ses yeux
disparaissaient à demi derrière ses paupières.
--Dame! je crois que le président l'avait mise en un vilain
état, et cela ressortira sûrement du procès... Ajoutez que, si
la défense est confiée à un avocat de l'opposition, on peut
s'attendre à un déballage d'histoires fâcheuses, car ce ne sont
pas ces histoires qui manquent, là-bas, dans notre pays.
Ce Denizet n'était pas si bête, quand il n'obéissait plus à la
routine du métier, trônant dans l'absolu de sa perspicacité et de
sa toute-puissance. Il avait compris pourquoi on le mandait, non
au ministère de la justice, mais au domicile particulier du
secrétaire général.
--Enfin, conclut-il, voyant que ce dernier ne bronchait pas, nous
aurons une affaire assez malpropre.
M. Camy-Lamotte se contenta de hocher la tête. Il était en train
de calculer les résultats de l'autre procès, celui des Roubaud.
A coup sûr, si le mari passait aux assises, il dirait tout, sa
femme débauchée elle aussi, lorsqu'elle était jeune fille, et
l'adultère ensuite, et la rage jalouse qui devait l'avoir poussé
au meurtre; sans compter qu'il ne s'agissait plus d'une
domestique et d'un repris de justice, que cet employé, marié à
cette jolie femme, allait mettre en cause tout un coin de la
bourgeoisie et du monde des chemins de fer. Puis, savait-on
jamais sur quoi l'on marchait, avec un homme comme le président?
Peut-être tomberait-on dans des abominations imprévues. Non,
décidément, l'affaire des Roubaud, des vrais coupables, était
plus sale encore. C'était chose résolue, il l'écartait,
absolument. A en retenir une, il aurait penché pour que l'on
gardât l'affaire de l'innocent Cabuche.
--Je me rends à votre système, dit-il enfin à M. Denizet. Il y
a, en effet, de fortes présomptions contre le carrier, s'il avait
à exercer une vengeance légitime... Mais que tout cela est
triste, mon Dieu! et que de boue il faudrait remuer!... Je sais
bien que la justice doit rester indifférente aux conséquences, et
que, planant au-dessus des intérêts...
Il n'acheva pas, termina du geste, pendant que le juge,
silencieux à son tour, attendait d'un air morne les ordres qu'il
sentait venir. Du moment où l'on acceptait sa vérité à lui,
cette création de son intelligence, il était prêt à faire aux
nécessités gouvernementales le sacrifice de l'idée de justice.
Mais le secrétaire, malgré son habituelle adresse en ces sortes
de transactions, se hâta un peu, parla trop vite, en maître obéi.
--Enfin, on désire un non-lieu... Arrangez les choses pour que
l'affaire soit classée.
--Pardon, monsieur, déclara M. Denizet, je ne suis plus le maître
de l'affaire, elle dépend de ma conscience.
Tout de suite, M. Camy-Lamotte sourit, redevenant correct, avec
cet air désabusé et poli qui semblait se moquer du monde.
--Sans doute. Aussi est-ce à votre conscience que je m'adresse.
Je vous laisse prendre la décision qu'elle vous dictera, certain
que vous pèserez équitablement le pour et le contre, en vue du
triomphe des saines doctrines et de la morale publique... Vous
savez, mieux que moi, qu'il est parfois héroïque d'accepter un
mal, si l'on ne veut pas tomber dans un pire... Enfin, on ne
fait appel en vous qu'au bon citoyen, à l'honnête homme.
Personne ne songe à peser sur votre indépendance, et c'est
pourquoi je répète que vous êtes le maître absolu de l'affaire,
comme du reste l'a voulu la loi.
Jaloux de ce pouvoir illimité, surtout lorsqu'il était près d'en
user mal, le juge accueillait chacune de ces phrases d'un
hochement de tête satisfait.
--D'ailleurs, continua l'autre, avec un redoublement de bonne
grâce dont l'exagération devenait ironique, nous savons à qui
nous nous adressons. Voici longtemps que nous suivons vos
efforts, et je puis me permettre de vous dire que nous vous
appellerions dès maintenant à Paris, s'il y avait une vacance.
M. Denizet eut un mouvement. Quoi donc? s'il rendait le service
demandé, on n'allait pas combler sa grande ambition, son rêve
d'un siège à Paris. Mais, déjà, M. Camy-Lamotte ajoutait, ayant
compris:
--Votre place y est marquée, c'est une question de temps...
Seulement, puisque j'ai commencé à être indiscret, je suis
heureux de vous annoncer que vous êtes porté pour la croix, au 15
août prochain.
Un instant, le juge se consulta. Il aurait préféré l'avancement,
car il calculait qu'il y avait au bout une augmentation d'environ
cent soixante-six francs par mois; et, dans la misère décente où
il vivait, c'était plus de bien-être, sa garde-robe renouvelée,
sa bonne Mélanie mieux nourrie, moins acariâtre. Mais la croix,
pourtant, était bonne à prendre. Puis, il avait une promesse.
Et lui qui ne se serait pas vendu, nourri dans la tradition de
cette magistrature honnête et médiocre, il cédait tout de suite à
une simple espérance, à l'engagement vague que l'administration
prenait de le favoriser. La fonction judiciaire n'était plus
qu'un métier comme un autre, et il traînait le boulet de
l'avancement, en solliciteur affamé, toujours prêt à plier sous
les ordres du pouvoir.
--Je suis très touché, murmura-t-il, veuillez le dire à monsieur
le ministre.
Il s'était levé, sentant que, maintenant, tout ce qu'ils
pourraient ajouter l'un et l'autre les gênerait.
--Alors, conclut-il, les yeux éteints, la face morte, je vais
achever mon enquête, en tenant compte de vos scrupules.
Naturellement, si nous n'avons pas des faits absolus prouvés
contre Cabuche, il vaudra mieux ne pas risquer le scandale
inutile d'un procès... On le relâchera, on continuera de le
surveiller.
Le secrétaire général, sur le seuil, acheva de se montrer tout à
fait aimable.
--Monsieur Denizet, nous nous en remettons complètement à votre
grand tact et à votre haute honnêteté.
Lorsqu'il se retrouva seul, M. Camy-Lamotte eut la curiosité,
inutile maintenant d'ailleurs, de comparer la page écrite par
Séverine, avec le billet sans signature, qu'il avait découvert
dans les papiers du président Grandmorin. La ressemblance était
complète. Il replia la lettre, la serra soigneusement, car, s'il
n'en avait soufflé mot au juge d'instruction, il jugeait qu'une
arme pareille était bonne à garder. Et, comme le profil de cette
petite femme, si frêle et si forte dans sa résistance nerveuse,
s'évoquait devant lui, il eut son haussement d'épaules indulgent
et railleur. Ah! ces créatures, quand elles veulent! Séverine,
à trois heures moins vingt, s'était trouvée en avance, rue
Cardinet, au rendez-vous qu'elle avait donné à Jacques. Il
habitait là, tout en haut d'une grande maison, une étroite
chambre, où il ne montait guère que le soir pour se coucher; et
encore découchait-il deux fois par semaine, les deux nuits qu'il
passait au Havre, entre l'express du soir et l'express du matin.
Ce jour-là pourtant, trempé d'eau, brisé de fatigue, il était
rentré se jeter sur son lit. De sorte que Séverine l'aurait
peut-être attendu vainement, si la querelle d'un ménage voisin,
un mari qui assommait sa femme, hurlante, ne l'avait réveillé.
Il s'était débarbouillé et vêtu de fort méchante humeur, l'ayant
reconnue en bas, sur le trottoir, en regardant par la fenêtre de
sa mansarde.
--Enfin, c'est vous! s'écria-t-elle, quand elle le vit déboucher
de la porte cochère. Je craignais d'avoir mal compris... Vous
m'aviez bien dit au coin de la rue Saussure...
Et, sans attendre sa réponse, levant les yeux sur la maison:
--C'est donc là que vous demeurez?
Il avait, sans le lui dire, fixé ainsi le rendez-vous devant sa
porte, parce que le dépôt, où ils devaient aller ensemble, se
trouvait presque en face. Mais sa question le gêna, il s'imagina
qu'elle allait pousser la bonne camaraderie jusqu'à lui demander
de voir sa chambre. Celle-ci était si sommairement meublée et si
en désordre, qu'il en avait honte.
--Oh! je ne demeure pas, je perche, répondit-il.
Dépêchons-nous, je crains que le chef ne soit déjà sorti.
En effet, lorsqu'ils se présentèrent à la petite maison que ce
dernier occupait, derrière le dépôt, dans l'enceinte de la gare,
ils ne le trouvèrent pas; et, inutilement, ils allèrent de hangar
en hangar: partout on leur dit de revenir vers quatre heures et
demie, s'ils voulaient être certains de le rencontrer aux
ateliers de réparation.
--C'est bien, nous reviendrons, déclara Séverine.
Puis, quand elle fut de nouveau dehors, seule en compagnie de
Jacques:
--Si vous êtes libre, ça ne vous fait rien que je reste à
attendre avec vous?
Il ne pouvait refuser, et d'ailleurs, malgré l'inquiétude sourde
qu'elle lui causait, elle exerçait sur lui un charme grandissant
et si fort, que la maussaderie volontaire où il s'était promis de
s'enfermer, s'en allait à ses doux regards. Celle-là, avec sa
longue figure tendre et peureuse, devait aimer comme un chien
fidèle, qu'on n'a pas même le courage de battre.
--Sans doute, je ne vous quitte pas, répondit-il d'un ton moins
brusque. Seulement, nous avons plus d'une heure à perdre...
Voulez-vous entrer dans un café?
Elle lui souriait, heureuse de le sentir enfin cordial.
Vivement, elle se récria.
--Oh! non, non, je ne veux pas m'enfermer... J'aime mieux
marcher à votre bras, dans les rues, où vous voudrez.
Et elle lui prit le bras d'elle-même, gentiment. Maintenant
qu'il n'était plus noir du voyage, elle le trouvait distingué,
avec sa mise d'employé à l'aise, son air bourgeois, que relevait
une sorte de fierté libre, l'habitude du grand air et du danger
bravé chaque jour. Jamais elle n'avait si bien remarqué qu'il
était beau garçon, le visage rond et régulier, les moustaches
très brunes sur la peau blanche; et, seuls, ses yeux fuyants, ses
yeux semés de points d'or, qui se détournaient d'elle,
continuaient à la mettre en défiance. S'il évitait de la
regarder en face, était-ce donc qu'il ne voulait pas s'engager,
rester maître d'agir à sa guise, même contre elle? Dès ce
moment, dans l'incertitude où elle était encore, reprise d'un
frisson, chaque fois qu'elle songeait à ce cabinet de la rue du
Rocher où sa vie se décidait, elle n'eut plus qu'un but, sentir à
elle, tout à elle, l'homme qui lui donnait le bras, obtenir que,
lorsqu'elle levait la tête, il laissât ses yeux dans les siens,
profondément. Alors, il lui appartiendrait. Elle ne l'aimait
point, elle ne pensait pas même à cela. Simplement, elle
s'efforçait de faire de lui sa chose, pour n'avoir plus à le
craindre.
Quelques minutes, ils marchèrent sans parler, dans le continuel
flot de passants qui encombre ce quartier populeux. Parfois, ils
étaient forcés de descendre du trottoir; et ils traversaient la
chaussée, au milieu des voitures. Puis, ils se trouvèrent devant
le square des Batignolles, presque désert à cette époque de
l'année. Le ciel pourtant, lavé par le déluge du matin, était
d'un bleu très doux; et, sous le tiède soleil de mars, les lilas
bourgeonnaient.
--Entrons-nous? demanda Séverine. Tout ce monde m'étourdit.
De lui-même, Jacques allait entrer, inconscient du besoin de
l'avoir plus à lui, loin de la foule.
--Là ou ailleurs, dit-il. Entrons.
Lentement, ils continuèrent de marcher le long des pelouses,
entre les arbres sans feuilles. Quelques femmes promenaient des
enfants au maillot, et il y avait des passants qui traversaient
le jardin pour couper au plus court, hâtant le pas. Ils
enjambèrent la rivière, montèrent parmi les rochers; puis, ils
revenaient, désoeuvrés, lorsqu'ils passèrent parmi des touffes de
sapins, dont les feuillages persistants luisaient au soleil, d'un
vert sombre. Et, un banc se trouvant là, dans ce coin solitaire,
caché aux regards, ils s'assirent, sans même se consulter cette
fois, comme amenés à cette place par une entente.
--Il fait beau tout de même, aujourd'hui, dit-elle après un
silence.
--Oui, répondit-il, le soleil a reparu.
Mais leur pensée n'était point à cela. Lui, qui fuyait les
femmes, venait de songer aux événements qui l'avaient rapproché
de celle-ci. Elle était là, elle le touchait, elle menaçait
d'envahir son existence, et il en éprouvait une continuelle
surprise. Depuis le dernier interrogatoire, à Rouen, il n'en
doutait plus, cette femme était complice dans le meurtre de la
Croix-de-Maufras. Comment? à la suite de quelles circonstances?
poussée par quelle passion ou quel intérêt? il s'était posé ces
questions, sans pouvoir clairement les résoudre. Pourtant, il
avait fini par arranger une histoire: le mari intéressé, violent,
ayant hâte d'entrer en possession du legs; peut-être la peur que
le testament ne fût changé à leur désavantage; peut-être le
calcul d'attacher sa femme à lui, par un lien sanglant. Et il
s'en tenait à cette histoire, dont les coins obscurs
l'attiraient, l'intéressaient, sans qu'il cherchât à les
éclaircir. L'idée que son devoir serait de tout dire à la
justice, l'avait hanté aussi. Même c'était cette idée qui le
préoccupait, depuis qu'il se trouvait assis sur ce banc, près
d'elle, si près, qu'il sentait contre sa hanche la tiédeur de la
sienne.
--En mars, reprit-il, c'est étonnant, de pouvoir ainsi rester
dehors, comme en été.
--Oh! dit-elle, dès que le soleil monte, ça se sent bien.
Et, de son côté, elle réfléchissait qu'il aurait fallu vraiment
que ce garçon fût bête, pour ne pas les avoir devinés coupables.
Ils s'étaient trop jetés à sa tête, elle continuait à se serrer
trop contre lui, en ce moment même. Aussi, dans le silence coupé
de paroles vides, suivait-elle les réflexions qu'il faisait.
Leurs yeux s'étant rencontrés, elle venait de lire qu'il en
arrivait à se demander si ce n'était pas elle qu'il avait vue,
pesant de tout son poids sur les jambes de la victime, ainsi
qu'une masse noire. Que faire, que dire, pour le lier d'un lien
indestructible?
--Ce matin, ajouta-t-elle, il faisait très froid au Havre.
--Sans compter, dit-il, toute l'eau que nous avons reçue.
Et, à cet instant, Séverine eut une brusque inspiration. Elle ne
raisonna pas, ne discuta pas: cela lui arrivait, comme une
impulsion instinctive, des profondeurs obscures de son
intelligence et de son coeur; car, si elle avait discuté, elle
n'aurait rien dit. Mais elle sentait que cela était très bien,
et qu'en parlant, elle le conquérait.
Doucement, elle lui prit la main, elle le regarda. Les touffes
d'arbres verts les cachaient aux passants des rues voisines; ils
n'entendaient qu'un lointain roulement de voitures, assourdi dans
cette solitude ensoleillée du square; tandis que, seul, au détour
de l'allée, un enfant était là, jouant en silence à emplir de
sable un petit seau, avec une pelle. Et, sans transition, de
toute son âme, à demi-voix:
--Vous me croyez coupable?
Il frémit légèrement, il arrêta ses yeux dans les siens.
Oui, répondit-il, de la même voix basse et émue.
Alors, elle serra sa main qu'elle avait gardée, d'une étreinte
plus étroite; et elle ne continua pas tout de suite, elle sentait
leur fièvre se confondre.
--Vous vous trompez, je ne suis pas coupable.
Et elle disait cela, non pour le convaincre, lui, mais uniquement
pour l'avertir qu'elle devait être innocente, aux yeux des
autres. C'était l'aveu de la femme qui dit non, dans le désir
que ce soit non, quand même et toujours.
--Je ne suis pas coupable... Vous ne me ferez plus la peine de
croire que je suis coupable.
Et elle était très heureuse, en voyant qu'il laissait ses yeux
dans les siens, profondément. Sans doute, ce qu'elle venait de
faire là, c'était le don de sa personne; car elle se livrait, et
plus tard, s'il la réclamait, elle ne pourrait se refuser. Mais
le lien était noué entre eux, indissoluble: elle le défiait bien
de parler maintenant, il était à elle comme elle était à lui.
L'aveu les avait unis.
--Vous ne me ferez plus de peine, vous me croyez?
--Oui, je vous crois, répondit-il en souriant.
Pourquoi l'aurait-il forcée à causer brutalement de cette chose
affreuse? Plus tard, elle lui conterait tout, si elle en
éprouvait le besoin. Cette façon de se tranquilliser, en se
confessant à lui, sans rien dire, le touchait beaucoup, ainsi
qu'une marque d'infinie tendresse. Elle était si confiante, si
fragile, avec ses doux yeux de pervenche! elle lui apparaissait
si femme, toute à l'homme, toujours prête à le subir, pour être
heureuse! Et, surtout, ce qui le ravissait, tandis que leurs
mains restaient jointes et que leurs regards ne se quittaient
plus, c'était de ne pas retrouver en lui son malaise, cet
effrayant frisson qui l'agitait, près d'une femme, à l'idée de la
possession. Les autres, il n'avait pu toucher à leur chair, sans
éprouver le désir d'y mordre, dans une abominable faim
d'égorgement. Pourrait-il donc l'aimer, celle-là, et ne point la
tuer?
--Vous savez bien que je suis votre ami et que vous n'avez rien à
craindre de moi, murmura-t-il à son oreille. Je ne veux pas
connaître vos affaires, ce sera comme il vous plaira... Vous
m'entendez? disposez entièrement de ma personne.
Il s'était approché si près de son visage, qu'il sentait son
haleine chaude dans ses moustaches. Le matin encore, il en
aurait tremblé, sous la peur sauvage d'une crise. Que se
passait-il, pour qu'il lui restât à peine un frémissement, avec
la lassitude heureuse des convalescences? Cette idée qu'elle
avait tué, devenue une certitude, la lui montrait différente,
grandie, à part. Peut-être bien n'avait-elle pas aidé seulement,
mais frappé. Il en fut convaincu, sans preuve aucune. Et, dès
lors, elle sembla lui être sacrée, en dehors de tout
raisonnement, dans l'inconscience du désir effrayé qu'elle lui
inspirait.
Tous les deux à présent causaient avec gaieté, en couple de
rencontre, chez qui l'amour commence.
--Vous devriez me donner votre autre main, pour que je la
réchauffe.
--Oh! non, pas ici. On nous verrait.
--Qui donc? puisque nous sommes seuls... Et d'ailleurs, il n'y
aurait pas grand mal. Les enfants ne se font pas comme ça.
--Je l'espère bien.
Elle riait franchement, dans la joie d'être sauvée. Elle ne
l'aimait pas, ce garçon; elle croyait en être bien sûre; et si
elle s'était promise, elle rêvait déjà au moyen de ne pas payer.
Il avait l'air gentil, il ne la tourmenterait pas, tout
s'arrangeait très bien.
--C'est entendu, nous sommes camarades, sans que les autres, ni
même mon mari, aient rien à y voir... Maintenant, lâchez-moi la
main, et ne me regardez plus comme ça, parce que vous allez vous
user les yeux.
Mais il gardait ses doigts délicats entre les siens. Très bas,
il bégaya:
--Vous savez que je vous aime.
Vivement, elle s'était dégagée, d'une légère secousse. Et,
debout devant le banc, où il restait assis.
--En voilà une folie, par exemple! Soyez convenable, on vient.
En effet, une nourrice arrivait, avec son poupon endormi entre
ses bras. Puis, une jeune fille passa, très affairée. Le soleil
baissait, se noyait à l'horizon, dans des vapeurs violâtres, et
les rayons s'en allaient des pelouses, mourant en poussière d'or,
à la pointe verte des sapins. Il y eut comme un arrêt subit dans
le roulement continu des voitures. On entendit sonner cinq
heures, à une horloge voisine.
--Ah! mon Dieu! s'écria Séverine, cinq heures, et j'ai
rendez-vous rue du Rocher!
Sa joie tombait, elle retrouvait l'angoisse de l'inconnu qui
l'attendait, là-bas, en se souvenant qu'elle n'était pas sauvée
encore. Elle devint toute pâle, les lèvres tremblantes.
--Mais le chef du dépôt que vous aviez à voir? dit Jacques, qui
s'était levé du banc pour la reprendre à son bras.
--Tant pis! je le verrai une autre fois... Écoutez, mon ami, je
n'ai plus besoin de vous, laissez-moi vite faire ma course. Et
merci encore, merci de tout mon coeur.
Elle lui serrait les mains, elle se hâtait.
--A tout à l'heure, au train.
--Oui, à tout à l'heure.
Déjà, elle s'éloignait d'un pas rapide, elle disparaissait entre
les massifs du square; tandis que lui, lentement, se dirigeait
vers la rue Cardinet.
M. Camy-Lamotte venait d'avoir, chez lui, une longue conférence
avec le chef de l'exploitation de la Compagnie de l'Ouest. Mandé
sous le prétexte d'une autre affaire, celui-ci avait fini par
confesser combien ce procès Grandmorin ennuyait la Compagnie. Il
y avait d'abord les plaintes des journaux, au sujet du peu de
sécurité pour les voyageurs, dans les voitures de première
classe. Puis, tout le personnel se trouvait mêlé à l'aventure,
plusieurs employés étaient soupçonnés, sans compter ce Roubaud,
le plus compromis, qu'on pouvait arrêter d'un moment à l'autre.
Enfin, les bruits de vilaines moeurs qui couraient sur le
président, membre du conseil d'administration, semblaient
rejaillir sur ce conseil tout entier. Et c'était ainsi que le
crime présumé d'un petit sous-chef de gare, quelque histoire
louche, basse et malpropre, remontait au travers des rouages
compliqués, ébranlait cette machine énorme d'une exploitation de
voie ferrée, en détraquait jusqu'à l'administration supérieure.
La secousse allait même plus haut, gagnait le ministère, menaçait
l'État, dans le malaise politique du moment: heure critique,
grand corps social dont la moindre fièvre hâtait la
décomposition. Aussi, lorsque M. Camy-Lamotte avait su de son
interlocuteur que la Compagnie, le matin, avait résolu le renvoi
de Roubaud, s'était-il vivement élevé contre cette mesure. Non!
non! rien ne serait plus maladroit, cela redoublerait le tapage
dans la presse, si elle s'avisait de poser le sous-chef en
victime politique. Tout craquerait de plus belle, de bas en
haut, et Dieu savait à quelles découvertes désagréables on
arriverait pour les uns et pour les autres! Le scandale avait
trop duré, il fallait au plus tôt faire le silence. Et le chef
de l'exploitation, convaincu, s'était engagé à maintenir Roubaud,
à ne pas même le déplacer du Havre. On verrait bien qu'il n'y
avait pas de malhonnêtes gens dans tout cela. C'était fini,
l'affaire serait classée.
Lorsque Séverine, essoufflée, le coeur battant à grands coups, se
retrouva dans le sévère cabinet de la rue du Rocher, devant
M. Camy-Lamotte, celui-ci la contempla un instant en silence,
intéressé par l'extraordinaire effort qu'elle faisait pour
paraître calme. Décidément, elle lui était sympathique, cette
criminelle délicate, aux yeux de pervenche.
--Eh bien! madame...
Et il s'arrêta pour jouir de son anxiété quelques secondes
encore. Mais elle avait un regard si profond, il la sentait
élancée toute vers lui, dans un tel besoin de savoir, qu'il fut
pitoyable.
--Eh bien! madame, j'ai vu le chef de l'exploitation, j'ai
obtenu que votre mari ne fût pas congédié... L'affaire est
arrangée.
Alors, elle défaillit, sous le flot de joie trop vive qui
l'inonda. Ses yeux s'étaient emplis de larmes, et elle ne disait
rien, elle souriait.
Il répéta, en insistant sur la phrase, pour lui donner toute sa
signification:
--L'affaire est arrangée... Vous pouvez rentrer tranquille au
Havre.
Elle entendait bien: il voulait dire qu'on ne les arrêterait pas,
qu'on leur faisait grâce. Ce n'était pas seulement l'emploi
maintenu, c'était l'effroyable drame oublié, enterré. D'un
mouvement de caresse instinctive, comme une jolie bête domestique
qui remercie et flatte, elle se pencha sur ses mains, les baisa,
les garda appuyées contre ses joues. Et, cette fois, il ne les
avait pas retirées, très ému lui-même du charme tendre de cette
gratitude.
--Seulement, reprit-il en tâchant de redevenir sévère,
souvenez-vous et conduisez-vous bien.
--Oh! monsieur!
Mais il désirait les garder à sa merci, la femme et l'homme. Il
fit allusion à la lettre.
--Souvenez-vous que le dossier reste là, et qu'à la moindre
faute, tout peut être repris... Surtout, recommandez à votre
mari de ne plus s'occuper de politique. Sur ce chapitre, nous
serions impitoyables. Je sais qu'il s'est déjà compromis, on m'a
parlé d'une querelle fâcheuse avec le sous-préfet; enfin, il
passe pour républicain, c'est détestable... N'est-ce pas? qu'il
soit sage, ou nous le supprimerons, simplement.
Elle était debout, ayant hâte maintenant d'être dehors, pour
donner de l'espace à la joie qui la suffoquait.
--Monsieur, nous vous obéirons, nous serons ce qu'il vous
plaira... N'importe quand, n'importe où, vous n'aurez qu'à
commander: je vous appartiens.
Il s'était remis à sourire, de son air las, avec la pointe de
dédain d'un homme qui avait longuement bu au néant de toutes
choses.
--Oh! je n'abuserai pas, madame, je n'abuse plus.
Et lui-même ouvrit la porte du cabinet. Sur le palier, elle se
retourna deux fois, avec son visage rayonnant, qui le remerciait
encore.
Dans la rue du Rocher, Séverine marcha follement. Elle s'aperçut
qu'elle remontait la rue, sans raison; et elle redescendit la
pente, traversant la chaussée pour rien, au risque de se faire
écraser. C'était un besoin de mouvement, de gestes, de cris.
Déjà, elle comprenait pourquoi on leur faisait grâce, et elle se
surprit à dire:
--Parbleu! ils ont peur, il n'y a pas de danger qu'ils remuent
ces choses-là, j'ai été bien bête de me torturer. C'est
évident... Ah! quelle chance! sauvée, sauvée pour de bon,
cette fois!... Et n'importe, je vais effrayer mon mari, afin
qu'il se tienne tranquille... Sauvée, sauvée, quelle chance!
Comme elle débouchait dans la rue Saint-Lazare, elle vit,à
l'horloge d'un bijoutier, qu'il était six heures moins vingt.
--Tiens! je vais me payer un bon dîner, j'ai le temps.
En face de la gare, elle choisit le restaurant le plus luxueux;
et, installée seule à une petite table bien blanche, contre la
glace sans tain de la devanture, très amusée par le mouvement de
la rue, elle se commanda un dîner fin, des huîtres, des filets de
sole, une aile de poulet rôti. C'était bien le moins qu'elle se
rattrapât de son mauvais déjeuner. Elle dévora, trouva exquis le
pain de gruau, se fit encore faire une friandise, des beignets
soufflés. Puis, son café bu, elle se pressa, car elle n'avait
plus que quelques minutes pour prendre l'express.
Jacques, en la quittant, après être allé chez lui remettre ses
vêtements de travail, s'était rendu tout de suite au dépôt, où il
n'arrivait d'ordinaire qu'une demi-heure avant le départ de sa
machine. Il avait fini par se reposer sur Pecqueux des soins de
visite, bien que le chauffeur fût ivre deux fois sur trois.
Mais, ce jour-là, dans l'émotion tendre où il était, un scrupule
inconscient venait de l'envahir, il voulait s'assurer par
lui-même du bon fonctionnement de toutes les pièces; d'autant
plus que, le matin, en venant du Havre, il croyait s'être aperçu
d'une dépense de force plus grande pour un travail moindre.
Dans le vaste hangar fermé, noir de charbon, et que de hautes
fenêtres poussiéreuses éclairaient, parmi les autres machines au
repos, celle de Jacques se trouvait déjà en tête d'une voie,
destinée à partir la première. Un chauffeur du dépôt venait de
charger le foyer, des escarbilles rouges tombaient dessous, dans
la fosse à piquer le feu. C'était une de ces machines d'express,
à deux essieux couplés, d'une élégance fine et géante, avec ses
grandes roues légères réunies par des bras d'acier, son poitrail
large, ses reins allongés et puissants, toute cette logique et
toute cette certitude qui font la beauté souveraine des êtres de
métal, la précision dans la force. Ainsi que les autres machines
de la Compagnie de l'Ouest, en dehors du numéro qui la désignait,
elle portait le nom d'une gare, celui de Lison, une station du
Cotentin. Mais Jacques, par tendresse, en avait fait un nom de
femme, la Lison, comme il disait, avec une douceur caressante.
Et, c'était vrai, il l'aimait d'amour, sa machine, depuis quatre
ans qu'il la conduisait. Il en avait mené d'autres, des dociles
et des rétives, des courageuses et des fainéantes; il n'ignorait
point que chacune avait son caractère, que beaucoup ne valaient
pas grand-chose, comme on dit des femmes de chair et d'os; de
sorte que, s'il l'aimait celle-là, c'était en vérité qu'elle
avait des qualités rares de brave femme. Elle était douce,
obéissante, facile au démarrage, d'une marche régulière et
continue, grâce à sa bonne vaporisation. On prétendait bien que,
si elle démarrait avec tant d'aisance, cela provenait de
l'excellent bandage des roues et surtout du réglage parfait des
tiroirs; de même que, si elle vaporisait beaucoup avec peu de
combustible, on mettait cela sur le compte de la qualité du
cuivre des tubes et de la disposition heureuse de la chaudière.
Mais lui savait qu'il y avait autre chose, car d'autres machines,
identiquement construites, montées avec le même soin, ne
montraient aucune de ses qualités. Il y avait l'âme, le mystère
de la fabrication, ce quelque chose que le hasard du martelage
ajoute au métal, que le tour de main de l'ouvrier monteur donne
aux pièces: la personnalité de la machine, la vie.
Il l'aimait donc en mâle reconnaissant, la Lison, qui partait et
s'arrêtait vite, ainsi qu'une cavale vigoureuse et docile; il
l'aimait parce que, en dehors des appointements fixes, elle lui
gagnait des sous, grâce aux primes de chauffage. Elle vaporisait
si bien, qu'elle faisait en effet de grosses économies de
charbon. Et il n'avait qu'un reproche à lui adresser, un trop
grand besoin de graissage: les cylindres surtout dévoraient des
quantités de graisse déraisonnables, une faim continue, une vraie
débauche. Vainement, il avait tâché de la modérer. Mais elle
s'essoufflait aussitôt, il fallait ça à son tempérament. Il
s'était résigné à lui tolérer cette passion gloutonne, de même
qu'on ferme les yeux sur un vice, chez les personnes qui sont,
d'autre part, pétries de qualités; et il se contentait de dire,
avec son chauffeur, en manière de plaisanterie, qu'elle avait, à
l'exemple des belles femmes, le besoin d'être graissée trop
souvent.
Pendant que le foyer ronflait et que la Lison peu à peu entrait
en pression, Jacques tournait autour d'elle, l'inspectant dans
chacune de ses pièces, tâchant de découvrir pourquoi, le matin,
elle lui avait mangé plus de graisse que de coutume. Et il ne
trouvait rien, elle était luisante et propre, d'une de ces
propretés gaies qui annoncent les bons soins tendres d'un
mécanicien. Sans cesse, on le voyait l'essuyer, l'astiquer; à
l'arrivée surtout, de même qu'on bouchonne les bêtes fumantes
d'une longue course, il la frottait vigoureusement, il profitait
de ce qu'elle était chaude pour la mieux nettoyer des taches et
des bavures. Il ne la bousculait jamais non plus, lui gardait
une marche régulière, évitant de se mettre en retard, ce qui
nécessite ensuite des sauts de vitesse fâcheux. Aussi tous deux
avaient-ils fait toujours si bon ménage, que, pas une fois, en
quatre années, il ne s'était plaint d'elle, sur le registre du
dépôt, où les mécaniciens inscrivent leurs demandes de
réparations, les mauvais mécaniciens, paresseux ou ivrognes, sans
cesse en querelle avec leurs machines. Mais, vraiment, ce
jour-là, il avait sur le coeur sa débauche de graisse; et c'était
autre chose aussi, quelque chose de vague et de profond, qu'il
n'avait pas éprouvé encore, une inquiétude, une défiance à son
égard, comme s'il doutait d'elle et qu'il eût voulu s'assurer
qu'elle n'allait pas se mal conduire en route.
Cependant, Pecqueux n'était point là, et Jacques s'emporta,
lorsqu'il parut enfin, la langue pâteuse, à la suite d'un
déjeuner, fait avec un ami. D'habitude, les deux hommes
s'entendaient très bien, dans ce long compagnonnage qui les
promenait d'un bout à l'autre de la ligne, secoués côte à côte,
silencieux, unis par la même besogne et les mêmes dangers. Bien
qu'il fût son cadet de plus de dix ans, le mécanicien se montrait
paternel pour son chauffeur, couvrait ses vices, le laissait
dormir une heure, lorsqu'il était trop ivre; et celui-ci lui
rendait cette complaisance en un dévouement de bon chien,
excellent ouvrier d'ailleurs, rompu au métier, en dehors de son
ivrognerie. Il faut dire que lui aussi aimait la Lison, ce qui
suffisait pour la bonne entente. Eux deux et la machine, ils
faisaient un vrai ménage à trois, sans jamais une dispute. Aussi
Pecqueux, interloqué d'être si mal reçu, regarda-t-il Jacques
avec un redoublement de surprise, lorsqu'il l'entendit grogner
ses doutes contre elle.
--Quoi donc? mais elle va comme une fée!
--Non, non, je ne suis pas tranquille.
Et, malgré le bon état de chaque pièce, il continuait à hocher la
tête. Il fit jouer les manettes, s'assura du fonctionnement de
la soupape. Il monta sur le tablier, alla emplir lui-même les
godets graisseurs des cylindres; pendant que le chauffeur
essuyait le dôme, où restaient de légères traces de rouille. La
tringle de la sablière marchait bien, tout aurait dû le rassurer.
C'était que, dans son coeur, la Lison ne se trouvait plus seule.
Une autre tendresse y grandissait, cette créature mince, si
fragile, qu'il revoyait toujours près de lui, sur le banc du
square, avec sa faiblesse câline, qui avait besoin d'être aimée
et protégée. Jamais, quand une cause involontaire l'avait mis en
retard, qu'il lançait sa machine à une vitesse de quatre-vingts
kilomètres, jamais il n'avait songé aux dangers que pouvaient
courir les voyageurs. Et voilà que la seule idée de reconduire
au Havre cette femme presque détestée le matin, amenée avec
ennui, le travaillait d'une inquiétude, de la crainte d'un
accident, où il se l'imaginait blessée par sa faute, mourante
entre ses bras. Dès maintenant, il avait charge d'amour. La
Lison, soupçonnée, ferait bien de se conduire correctement, si
elle voulait garder son renom de bonne marcheuse.
Six heures sonnèrent, Jacques et Pecqueux montèrent sur le petit
pont de tôle qui reliait le tender à la machine; et, le dernier
ayant ouvert le purgeur sur un signe de son chef, un tourbillon
de vapeur blanche emplit le hangar noir. Puis, obéissant à la
manette du régulateur, lentement tournée par le mécanicien, la
Lison démarra, sortit du dépôt, siffla pour se faire ouvrir la
voie. Presque tout de suite, elle put s'engager dans le tunnel
des Batignolles. Mais, au pont de l'Europe, il lui fallut
attendre; et il n'était que l'heure réglementaire, lorsque
l'aiguilleur l'envoya sur l'express de six heures trente, auquel
deux hommes d'équipe l'attelèrent solidement.
On allait partir, il n'y avait plus que cinq minutes, et Jacques
se penchait, surpris de ne pas voir Séverine au milieu de la
bousculade des voyageurs. Il était bien certain qu'elle ne
monterait pas, sans être d'abord venue jusqu'à lui. Enfin, elle
parut, en retard, courant presque. Et, en effet, elle longea
tout le train, ne s'arrêta qu'à la machine, le teint animé,
exultante de joie.
Ses petits pieds se haussèrent, sa face se leva, rieuse.
--Ne vous inquiétez pas, me voici.
Lui, également, se mit à rire, heureux qu'elle fût là.
--Bon, bon! ça va bien.
Mais elle se haussa encore, reprit à voix plus basse:
--Mon ami, je suis contente, très contente... Une grande chance
qui m'arrive... Tout ce que je désirais.
Et il comprit parfaitement, il en éprouva un gros plaisir. Puis,
comme elle repartait en courant, elle se retourna pour ajouter,
par plaisanterie:
--Dites donc, maintenant, n'allez pas me casser les os.
Il se récria, d'une voix gaie:
--Oh! par exemple! n'ayez pas peur!
Mais les portières battaient, Séverine n'eut que le temps de
monter; et Jacques, au signal du conducteur-chef, siffla, puis
ouvrit le régulateur. On partit. C'était le même départ que
celui du train tragique de février, à la même heure, au milieu
des mêmes activités de la gare, dans les mêmes bruits, les mêmes
fumées. Seulement, il faisait jour encore, un crépuscule clair,
d'une douceur infinie. La tête à la portière, Séverine
regardait.
Et, sur la Lison, Jacques, monté à droite, chaudement vêtu d'un
pantalon et d'un bourgeron de laine, portant des lunettes à
oeillères de drap, attachées derrière la tête, sous sa casquette,
ne quittait plus la voie des yeux, se penchait à toute seconde,
en dehors de la vitre de l'abri, pour mieux voir. Rudement
secoué par la trépidation, n'en ayant pas même conscience, il
avait la main droite sur le volant du changement de marche, comme
un pilote sur la roue du gouvernail; il le manoeuvrait d'un
mouvement insensible et continu, modérant, accélérant la vitesse;
et, de la main gauche, il ne cessait de tirer la tringle du
sifflet, car la sortie de Paris est difficile, pleine d'embûches.
Il sifflait aux passages à niveau, aux gares, aux tunnels, aux
grandes courbes. Un signal rouge s'étant montré, au loin, dans
le jour tombant, il demanda longuement la voie, passa comme un
tonnerre. A peine, de temps à autre, jetait-il un coup d'oeil
sur le manomètre, tournant le petit volant de l'injecteur, dès
que la pression atteignait dix kilogrammes. Et c'était sur la
voie toujours, en avant, que revenait son regard, tout à la
surveillance des moindres particularités, dans une attention
telle, qu'il ne voyait rien autre, qu'il ne sentait même pas le
vent souffler en tempête. Le manomètre baissa, il ouvrit la
porte du foyer, en haussant la crémaillère; et Pecqueux, habitué
au geste, comprit, cassa à coups de marteau du charbon, qu'il
étala avec la pelle, en une couche bien égale, sur toute la
largeur de la grille. Une chaleur ardente leur brûlait les
jambes à tous deux; puis, la porte refermée, de nouveau le
courant d'air glacé souffla.
La nuit tombait, Jacques redoublait de prudence. Il avait
rarement senti la Lison si obéissante; il la possédait, la
chevauchait à sa guise, avec l'absolue volonté du maître; et,
pourtant, il ne se relâchait pas de sa sévérité, la traitait en
bête domptée, dont il faut se méfier toujours. Là, derrière son
dos, dans le train lancé à grande vitesse, il voyait une figure
fine, s'abandonnant à lui, confiante, souriante. Il en avait un
léger frisson, il serrait d'une poigne plus rude le volant du
changement de marche, il perçait les ténèbres croissantes d'un
regard fixe, en quête de feux rouges. Après les embranchements
d'Asnières et de Colombes, il avait respiré un peu. Jusqu'à
Mantes, tout allait bien, la voie était un véritable palier, où
le train roulait à l'aise. Après Mantes, il dut pousser la
Lison, pour qu'elle montât une rampe assez forte, presque d'une
demi-lieue. Puis, sans la ralentir, il la lança sur la pente
douce du tunnel de Rolleboise, deux kilomètres et demi de tunnel,
qu'elle franchit en trois minutes à peine. Il n'y avait plus
qu'un autre tunnel, celui du Roule, près de Gaillon, avant la
gare de Sotteville, une gare redoutée, que la complication des
voies, les continuelles manoeuvres, l'encombrement constant,
rendent très périlleuse. Toutes les forces de son être étaient
dans ses yeux qui veillaient, dans sa main qui conduisait; et la
Lison, sifflante et fumante, traversa Sotteville à toute vapeur,
ne s'arrêta qu'à Rouen, d'où elle repartit, calmée un peu,
montant avec plus de lenteur la rampe qui va jusqu'à Malaunay.
La lune s'était levée, très claire, d'une lumière blanche, qui
permettait à Jacques de distinguer les moindres buissons, et
jusqu'aux pierres des chemins, dans leur fuite rapide. Comme, à
la sortie du tunnel de Malaunay, il jetait à droite un coup
d'oeil, inquiet de l'ombre portée d'un grand arbre, barrant la
voie, il reconnut le coin reculé, le champ de broussailles, d'où
il avait vu le meurtre. Le pays, désert et farouche, défilait
avec ses continuelles côtes, ses creux noirs de petits bois, sa
désolation ravagée. Ensuite, ce fut, à la Croix-de-Maufras, sous
la lune immobile, la brusque apparition de la maison plantée de
biais, dans son abandon et sa détresse, les volets éternellement
clos, d'une mélancolie affreuse. Et, sans savoir pourquoi, cette
fois encore, plus que les précédentes, Jacques eut le coeur
serré, comme s'il passait devant son malheur.
Mais, tout de suite, ses yeux emportèrent une autre image. Près
de la maison des Misard, contre la barrière du passage à niveau,
Flore était là, debout. Maintenant, à chaque voyage, il la
voyait à cette place, l'attendant, le guettant. Elle ne remua
pas, elle tourna simplement la tête, pour le suivre plus
longtemps, dans l'éclair qui l'emportait. Sa haute silhouette se
détachait en noir sur la lumière blanche, ses cheveux d'or
s'allumaient seuls, à l'or pâle de l'astre.
Et Jacques, ayant poussé la Lison pour lui faire franchir la
rampe de Motteville, la laissa souffler un peu le long du plateau
de Bolbec, puis la lança enfin, de Saint-Romain à Harfleur, sur
la plus forte pente de la ligne, trois lieues que les machines
dévorent d'un galop de bêtes folles, sentant l'écurie. Et il
était brisé de fatigue, au Havre, lorsque, sous la marquise,
pleine du vacarme et de la fumée de l'arrivée, Séverine, avant de
remonter chez elle, accourut lui dire, de son air gai et tendre:
--Merci, à demain.