Un mois se passa, et un grand calme s'était fait de nouveau dans
le logement que les Roubaud occupaient au premier étage de la
gare, au-dessus des salles d'attente. Chez eux, chez leurs
voisins de couloir, parmi ce petit monde d'employés, soumis à une
existence d'horloge par l'uniforme retour des heures
réglementaires, la vie s'était remise à couler, monotone. Et il
semblait que rien ne se fût passé de violent ni d'anormal.
La bruyante et scandaleuse affaire Grandmorin, tout doucement,
s'oubliait, allait être classée, par l'impuissance où paraissait
être la justice de découvrir le coupable. Après une prévention
d'une quinzaine de jours encore, le juge d'instruction Denizet
avait rendu une ordonnance de non-lieu, à l'égard de Cabuche,
motivée sur ce qu'il n'existait pas contre lui de charges
suffisantes; et une légende de police était en train de se
former, romanesque: celle d'un assassin inconnu, insaisissable,
un aventurier du crime, présent partout à la fois, que l'on
chargeait de tous les meurtres et qui se dissipait en fumée, à la
seule apparition des agents. A peine quelques plaisanteries
reparaissaient-elles de loin en loin sur ce légendaire assassin,
dans la presse de l'opposition, enfiévrée par l'approche des
élections générales. La pression du pouvoir, les violences des
préfets lui fournissaient quotidiennement d'autres sujets
d'articles indignés; si bien que, les journaux ne s'occupant plus
de l'affaire, elle était sortie de la curiosité passionnée de la
foule. On n'en causait même plus.
Ce qui avait achevé de ramener le calme chez les Roubaud, c'était
l'heureuse façon dont venait de s'aplanir l'autre difficulté,
celle que menaçait de soulever le testament du président
Grandmorin. Sur les conseils de madame Bonnehon, les Lachesnaye
avaient enfin consenti à ne pas attaquer ce testament, dans la
crainte de réveiller le scandale, très incertains aussi du
résultat d'un procès. Et, mis en possession de leur legs, les
Roubaud se trouvaient, depuis une semaine, propriétaires de la
Croix-de-Maufras, la maison et le jardin, évalués à une
quarantaine de mille francs. Tout de suite, ils avaient décidé
de la vendre, cette maison de débauche et de sang, qui les
hantait ainsi qu'un cauchemar, où ils n'auraient point osé
dormir, dans l'épouvante des spectres du passé; et de la vendre
en bloc, avec les meubles, telle qu'elle était, sans la réparer
ni même en enlever la poussière. Mais, comme, à des enchères
publiques, elle aurait trop perdu, les acheteurs étant rares qui
consentiraient à se retirer dans cette solitude, ils avaient
résolu d'attendre un amateur, ils s'étaient contentés d'accrocher
à la façade un immense écriteau, aisément lisible des continuels
trains qui passaient. Cet appel en grosses lettres, cette
désolation à vendre, ajoutait à la tristesse des volets clos et
du jardin envahi par les ronces. Roubaud ayant absolument refusé
d'y aller, même en passant, prendre certaines dispositions
nécessaires, Séverine s'y était rendue un après-midi; et elle
avait laissé les clefs aux Misard, en les chargeant de montrer la
propriété, si des acquéreurs se présentaient. On aurait pu s'y
installer en deux heures, car il y avait jusqu'à du linge dans
les armoires.
Et, rien dès lors n'inquiétant plus les Roubaud, ils laissaient
donc couler chaque journée dans l'attente assoupie du lendemain.
La maison finirait par se vendre, ils en placeraient l'argent,
tout marcherait très bien. Ils l'oubliaient d'ailleurs, ils
vivaient comme s'ils ne devaient jamais sortir des trois pièces
qu'ils occupaient: la salle à manger, dont la porte s'ouvrait
directement sur le couloir; la chambre à coucher, assez vaste, à
droite; la cuisine, toute petite et sans air, à gauche. Même,
devant leurs fenêtres, la marquise de la gare, cette pente de
zinc qui leur barrait la vue, ainsi qu'un mur de prison, au lieu
de les exaspérer comme autrefois, semblait les tranquilliser,
augmentait la sensation d'infini repos, de paix réconfortante où
ils s'endormaient. Au moins, on n'était pas vu des voisins, on
n'avait pas toujours devant soi des yeux d'espions à fouiller
chez vous; et ils ne se plaignaient plus, le printemps étant
venu, que de la chaleur étouffante, des reflets aveuglants du
zinc, chauffé par les premiers soleils. Après la secousse
effroyable, qui, pendant près de deux mois, les avait fait vivre
dans un continuel frisson, ils jouissaient béatement de cette
réaction de torpeur envahissante. Ils demandaient à ne plus
bouger, heureux d'être, simplement, sans trembler ni souffrir.
Jamais Roubaud ne s'était montré un employé si exact, si
consciencieux: la semaine de jour, descendu sur le quai à cinq
heures du matin, il ne remontait déjeuner qu'à dix, redescendait
à onze, allait jusqu'à cinq heures du soir, onze heures pleines
de service; la semaine de nuit, pris de cinq heures du soir à
cinq heures du matin, il n'avait même point le court repos d'un
repas fait chez lui, car il soupait dans son bureau; et il
portait cette dure servitude avec une sorte de satisfaction, il
semblait s'y complaire, descendant aux détails, voulant tout
voir, tout faire, comme s'il avait trouvé un oubli à cette
fatigue, un recommencement de vie équilibrée, normale. De son
côté, Séverine, presque toujours seule, qui était veuve une
semaine sur deux, qui l'autre semaine ne le voyait qu'au déjeuner
et au dîner, paraissait prise d'une fièvre de bonne ménagère.
D'habitude, elle s'asseyait, brodait, détestant de toucher au
ménage, qu'une vieille femme, la mère Simon, venait faire, de
neuf heures à midi. Mais, depuis qu'elle se retrouvait
tranquille chez elle, certaine d'y rester, des idées de
nettoyage, d'arrangement, l'occupaient. Elle ne reprenait sa
chaise qu'après avoir fureté partout. Du reste, tous deux
dormaient d'un bon sommeil. Dans leurs rares tête-à-tête, aux
repas, ainsi que les nuits où ils couchaient ensemble, jamais ils
ne reparlaient de l'affaire; et ils devaient croire que c'était
chose finie, enterrée.
Pour Séverine, surtout, l'existence redevint ainsi très douce.
Ses paresses la reprirent, elle abandonna de nouveau le ménage à
la mère Simon, en demoiselle faite seulement pour les fins
travaux d'aiguille. Elle avait commencé une oeuvre interminable,
tout un couvre-pied brodé, qui menaçait de l'occuper sa vie
entière. Elle se levait assez tard, heureuse de rester seule au
lit, bercée par les départs et les arrivées des trains, qui
marquaient pour elle la marche des heures, exactement, ainsi
qu'une horloge. Dans les premiers temps de son mariage, ces
bruits violents de la gare, coups de sifflet, chocs de plaques
tournantes, roulements de foudre, ces trépidations brusques,
pareilles à des tremblements de terre, qui la secouaient avec les
meubles, l'avaient affolée. Puis, peu à peu, l'habitude était
venue, la gare sonore et frissonnante entrait dans sa vie; et,
maintenant, elle s'y plaisait, son calme était fait de cette
agitation et de ce vacarme. Jusqu'au déjeuner, elle voyageait
d'une pièce dans l'autre, causait avec la femme de ménage, les
mains inertes. Puis, elle passait les longs après-midi, assise
devant la fenêtre de la salle à manger, son ouvrage le plus
souvent tombé sur les genoux, heureuse de ne rien faire. Les
semaines où son mari remontait se coucher au petit jour, elle
l'entendait ronfler jusqu'au soir; et, du reste, c'était devenu
pour elle les bonnes semaines, celles qu'elle vivait comme
autrefois, avant d'être mariée, tenant toute la largeur du lit,
se récréant ensuite à son gré, libre de sa journée entière. Elle
ne sortait presque jamais, elle n'apercevait du Havre que les
fumées des usines voisines, dont les gros tourbillons noirs
tachaient le ciel, au-dessus du faîtage de zinc, qui coupait
l'horizon, à quelques mètres de ses yeux. La ville était là,
derrière cet éternel mur; elle la sentait toujours présente, son
ennui de ne pas la voir avait à la longue pris de la douceur;
cinq ou six pots de giroflées et de verveines, qu'elle cultivait
dans le chéneau de la marquise, lui faisaient un petit jardin,
fleurissant sa solitude. Parfois, elle parlait d'elle comme
d'une recluse, au fond d'un bois. Seul, à ses moments de flâne,
Roubaud enjambait la fenêtre; puis, filant le long du chéneau, il
allait jusqu'au bout, montait la pente de zinc, s'asseyait en
haut du pignon, au-dessus du cours Napoléon; et là, enfin, il
fumait sa pipe, en plein ciel, dominant la ville étalée à ses
pieds, les bassins plantés de la haute futaie des mâts, la mer
immense, d'un vert pâle, à l'infini.
Il semblait que la même somnolence eût gagné les autres ménages
d'employés, voisins des Roubaud. Ce couloir, où soufflait
d'ordinaire un si terrible vent de commérages, s'endormait lui
aussi. Quand Philomène rendait visite à madame Lebleu, c'était à
peine si l'on entendait le léger murmure de leurs voix.
Surprises toutes deux de voir comment tournaient les choses,
elles ne parlaient plus du sous-chef qu'avec une commisération
dédaigneuse: bien sûr que, pour lui conserver sa place, son
épouse était allée en faire de belles, à Paris; enfin, un homme
taré maintenant, qui ne se laverait pas de certains soupçons.
Et, comme la femme du caissier avait la conviction que désormais
ses voisins n'étaient point de force à lui reprendre le logement,
elle leur témoignait simplement beaucoup de mépris, passant très
raide, ne saluant pas; si bien qu'elle indisposa même Philomène,
qui vint de moins en moins: elle la trouvait trop fière, ne
s'amusait plus. Pourtant, madame Lebleu, pour s'occuper,
continuait à guetter l'intrigue de mademoiselle Guichon avec le
chef de gare, M. Dabadie, sans jamais les surprendre, d'ailleurs.
Dans le couloir, il n'y avait plus que le frôlement imperceptible
de ses pantoufles de feutre. Tout s'étant ainsi ensommeillé de
proche en proche, un mois se passa, de paix souveraine, comme ces
grands sommeils qui suivent les grandes catastrophes.
Mais, chez les Roubaud, un point restait, douloureux, inquiétant,
un point du parquet de la salle à manger, où leurs yeux ne
pouvaient se porter par hasard, sans qu'un malaise, de nouveau,
les troublât. C'était, à gauche de la fenêtre, la frise de chêne
qu'ils avaient déplacée, puis remise, pour cacher dessous la
montre et les dix mille francs, pris sur le corps de Grandmorin,
sans compter environ trois cents francs en or, dans un
porte-monnaie. Cette montre et cet argent, Roubaud ne les avait
enlevés des poches que pour faire croire au vol. Il n'était pas
un voleur, il serait mort de faim à côté, comme il le disait,
plutôt que de profiter d'un centime ou de vendre la montre.
L'argent de ce vieux, qui avait sali sa femme, dont il avait fait
justice, cet argent taché de boue et de sang, non! non! ce
n'était pas de l'argent assez propre, pour qu'un honnête homme y
touchât. Et il ne songeait même point à la maison de la
Croix-de-Maufras, dont il acceptait le cadeau: seul, le fait de
la victime fouillée, de ces billets emportés dans l'abomination
du meurtre, le révoltait, soulevait sa conscience, d'un mouvement
de recul et de peur. Cependant, la volonté ne lui était pas
venue de les brûler, puis d'aller un soir jeter la montre et le
porte-monnaie à la mer. Si la simple prudence le lui
conseillait, un instinct sourd protestait en lui contre cette
destruction. Il avait un respect inconscient, jamais il ne se
serait résigné à anéantir une telle somme. D'abord, la première
nuit, il l'avait enfouie sous son oreiller, ne jugeant aucun coin
assez sûr. Les jours suivants, il s'était ingénié à découvrir
des cachettes, il en changeait chaque matin, agité au moindre
bruit, dans la crainte d'une perquisition judiciaire. Jamais il
n'avait fait une pareille dépense d'imagination. Puis, à bout de
ruses, las de trembler, il avait eu un jour la paresse de
reprendre l'argent et la montre, cachés la veille sous la frise;
et, maintenant, pour rien au monde, il n'aurait fouillé là:
c'était comme un charnier, un trou d'épouvante et de mort, où des
spectres l'attendaient. Il évitait même, en marchant, de poser
les pieds sur cette feuille du parquet; car la sensation lui en
était désagréable, il s'imaginait en recevoir dans les jambes un
léger choc. Séverine, l'après-midi, lorsqu'elle s'asseyait
devant la fenêtre, reculait sa chaise, pour n'être pas juste
au-dessus du cadavre, qu'ils gardaient ainsi dans leur plancher.
Ils n'en parlaient pas entre eux, s'efforçaient de croire qu'ils
s'y accoutumeraient, finissaient par s'irriter de le retrouver,
de le sentir à chaque heure, de plus en plus importun, sous leurs
semelles. Et ce malaise était d'autant plus singulier, qu'ils ne
souffraient nullement du couteau, le beau couteau neuf acheté par
la femme, et que le mari avait planté dans la gorge de l'amant.
Simplement lavé, il traînait au fond d'un tiroir, il servait
parfois à la mère Simon, pour couper le pain.
D'ailleurs, dans cette paix où il vivait, Roubaud venait
d'introduire une autre cause de trouble, peu à peu grandissante,
en forçant Jacques à les fréquenter. Le roulement de son service
ramenait le mécanicien au Havre trois fois par semaine: le lundi,
de dix heures trente-cinq du matin à six heures vingt du soir; le
jeudi et le samedi, de onze heures cinq du soir à six heures
quarante du matin. Et, le premier lundi, après le voyage de
Séverine, le sous-chef s'était acharné.
--Voyons, camarade, vous ne pouvez refuser de manger un morceau
avec nous... Que diable! vous avez été très gentil pour ma
femme, je vous dois bien un remerciement.
Deux fois en un mois, Jacques avait ainsi accepté à déjeuner. Il
semblait que Roubaud, gêné des grands silences qui se faisaient
maintenant, quand il mangeait avec sa femme, éprouvât un
soulagement, dès qu'il pouvait mettre un convive entre eux. Tout
de suite, il retrouvait des histoires, il causait et plaisantait.
--Revenez donc le plus souvent possible! Vous voyez bien que
vous ne nous gênez pas.
Un soir, un jeudi, comme Jacques, débarbouillé, allait se mettre
au lit, il avait rencontré le sous-chef flânant autour du dépôt;
et, malgré l'heure tardive, ce dernier, ennuyé de rentrer seul,
s'était fait accompagner jusqu'à la gare, puis avait entraîné le
jeune homme chez lui. Séverine, levée encore, lisait. On avait
pris un petit verre, on avait même joué aux cartes jusqu'à minuit
passé.
Et, désormais, les déjeuners du lundi, les petites soirées du
jeudi et du samedi tournaient à l'habitude. C'était Roubaud
lui-même, lorsque le camarade manquait un jour, qui le guettait
pour le ramener, en lui reprochant sa négligence. Il
s'assombrissait de plus en plus, il n'était vraiment gai qu'avec
son nouvel ami. Ce garçon qui l'avait si cruellement inquiété
d'abord, qui aurait dû maintenant lui être en exécration, comme
le témoin, l'évocation vivante des choses affreuses qu'il voulait
oublier, lui était au contraire devenu nécessaire, peut-être
justement parce qu'il savait et qu'il n'avait point parlé. Cela
restait entre eux, ainsi qu'un lien très fort, une complicité.
Souvent, le sous-chef regardait l'autre d'un air d'intelligence,
lui serrait la main avec un subit emportement, dont la violence
dépassait la simple expression de leur camaraderie.
Mais surtout Jacques, dans le ménage, demeurait une distraction.
Séverine, elle aussi, l'accueillait gaiement, poussait un léger
cri, dès son entrée, en femme qu'un plaisir réveille. Elle
lâchait tout, sa broderie, son livre, s'échappait, en paroles et
en rires, de la grise somnolence où elle passait les journées.
--Ah! que c'est gentil d'être venu! J'ai entendu l'express,
j'ai pensé à vous.
Quand il déjeunait, c'était fête. Elle connaissait déjà ses
goûts, sortait elle-même pour lui avoir des oeufs frais: tout
cela très gentiment, en bonne ménagère qui reçoit l'ami de la
maison, sans qu'il pût y voir encore autre chose que l'envie
d'être aimable et le besoin de se distraire.
--Vous savez, lundi, revenez! il y aura de la crème.
Seulement, lorsque, au bout d'un mois, il fut là, installé, la
séparation s'aggrava entre les Roubaud. La femme, de plus en
plus, se plaisait au lit toute seule, s'arrangeait pour s'y
rencontrer le moins possible avec son mari; et ce dernier, si
ardent, si brutal aux premiers temps du mariage, ne faisait rien
pour l'y retenir. Il l'avait aimée sans délicatesse, elle s'y
était résignée avec sa soumission de femme complaisante, pensant
que les choses devaient être ainsi, n'y goûtant du reste aucun
plaisir. Mais, depuis le crime, cela, sans qu'elle sût pourquoi,
lui répugnait beaucoup. Elle en était énervée, effrayée. Un
soir, comme la bougie n'était pas éteinte, elle cria: sur elle,
dans cette face rouge, convulsée, elle avait cru revoir la face
de l'assassin; et, dès lors, elle trembla chaque fois, elle eut
l'horrible sensation du meurtre, comme s'il l'eût renversée, un
couteau au poing. C'était fou, mais son coeur battait
d'épouvante. De moins en moins, d'ailleurs, il abusait d'elle,
la sentant trop rétive pour s'y plaire. Une fatigue, une
indifférence, ce que l'âge amène, il semblait que la crise
affreuse, le sang répandu, l'eût produit entre eux. Les nuits où
ils ne pouvaient éviter le lit commun, ils se tenaient aux deux
bords. Et Jacques, certainement, aidait à consommer ce divorce,
en les tirant par sa présence de l'obsession où ils étaient
d'eux-mêmes. Il les délivrait l'un de l'autre.
Roubaud, cependant, vivait sans remords. Il avait eu seulement
peur des suites, avant que l'affaire fût classée; et sa grande
inquiétude était surtout de perdre sa place. A cette heure, il
ne regrettait rien. Peut-être, pourtant, s'il avait dû
recommencer l'affaire, n'y aurait-il point mêlé sa femme; car les
femmes s'effarent tout de suite, la sienne lui échappait, parce
qu'il lui avait mis aux épaules un poids trop lourd. Il serait
resté le maître, en ne descendant pas avec elle jusqu'à la
camaraderie terrifiée et querelleuse du crime. Mais les choses
étaient ainsi, il fallait s'y accommoder; d'autant plus qu'il
devait faire un véritable effort pour se replacer dans l'état
d'esprit où il était, lorsque, après l'aveu, il avait jugé le
meurtre nécessaire à sa vie. S'il n'avait pas tué l'homme, il
lui semblait alors qu'il n'aurait pas pu vivre. Aujourd'hui que
sa flamme jalouse était morte, qu'il n'en retrouvait pas
l'intolérable brûlure, envahi d'un engourdissement, comme si le
sang de son coeur se fût épaissi de tout le sang versé, cette
nécessité du meurtre ne lui apparaissait plus si évidente. Il en
arrivait à se demander si cela valait vraiment la peine de tuer.
Ce n'était, d'ailleurs, pas même un repentir, une désillusion au
plus, l'idée qu'on fait souvent des choses inavouables pour être
heureux, sans le devenir davantage. Lui, si bavard, tombait à de
longs silences, à des réflexions confuses, d'où il sortait plus
sombre. Tous les jours, à présent, pour éviter après les repas
de rester face à face avec sa femme, il montait sur la marquise,
allait s'asseoir en haut du pignon; et, dans les souffles du
large, bercé de vagues rêveries, il fumait des pipes, en
regardant, par-dessus la ville, les paquebots se perdre à
l'horizon, vers les mers lointaines.
Un soir, Roubaud eut un réveil de sa jalousie farouche
d'autrefois. Comme il était allé chercher Jacques au dépôt, et
qu'il le ramenait prendre chez lui un petit verre, il rencontra,
descendant l'escalier, Henri Dauvergne, le conducteur-chef.
Celui-ci parut troublé, expliqua qu'il venait de voir madame
Roubaud, pour une commission dont l'avaient chargé ses soeurs.
La vérité était que, depuis quelque temps, il poursuivait
Séverine, dans l'espoir de la vaincre.
Dès la porte, le sous-chef apostropha violemment sa femme.
--Qu'est-il encore monté faire, celui-là? Tu sais qu'il
m'embête!
--Mais, mon ami, c'est pour un dessin de broderie...
--De la broderie, on lui en fichera! Est-ce que tu me crois
assez bête pour ne pas comprendre ce qu'il vient chercher ici?...
Et toi, prends garde!
Il marchait sur elle, les poings serrés, et elle reculait, toute
blanche, étonnée de l'éclat de cet emportement, dans la calme
indifférence où ils vivaient l'un et l'autre. Mais il s'apaisait
déjà, il s'adressait à son compagnon.
--C'est vrai, des gaillards qui tombent dans un ménage, avec
l'air de croire que la femme va tout de suite se jeter à leur
tête, et que le mari, très honoré, fermera les yeux! Moi, ça me
fait bouillir le sang... Voyez-vous, dans un cas pareil,
j'étranglerais ma femme, oh! du coup! Et que ce petit monsieur
n'y revienne pas, ou je lui règle son affaire... N'est-ce pas?
c'est dégoûtant.
Jacques, très gêné de la scène, ne savait quelle contenance
tenir. Était-ce pour lui, cette exagération de colère? le mari
voulait-il lui donner un avertissement? Il se rassura, lorsque
ce dernier reprit d'une voix gaie:
--Grande bête, je sais bien que tu le flanquerais toi-même à la
porte... Va, donne-nous des verres, trinque avec nous.
Il tapait sur l'épaule de Jacques, et Séverine, remise elle
aussi, souriait aux deux hommes. Puis, ils burent ensemble, ils
passèrent une heure très douce.
Ce fut ainsi que Roubaud rapprocha sa femme et le camarade, d'un
air de bonne amitié, sans paraître songer aux suites possibles.
Cette question de la jalousie devint justement la cause d'une
intimité plus étroite, de toute une tendresse secrète, resserrée
de confidences, entre Jacques et Séverine; car celui-ci, l'ayant
revue, le surlendemain, la plaignit d'avoir été si brutalement
traitée, tandis qu'elle, les yeux noyés, confessait, par le
débordement involontaire de ses plaintes, combien peu elle avait
trouvé de bonheur dans son ménage. Dès ce moment, ils eurent un
sujet de conversation à eux seuls, une complicité d'amitié, où
ils finissaient par s'entendre sur un signe. A chaque visite, il
l'interrogeait d'un regard, pour savoir si elle n'avait eu aucun
sujet nouveau de tristesse. Elle répondait de même, d'un simple
mouvement des paupières. Puis, leurs mains se cherchèrent
derrière le dos du mari, ils s'enhardirent, ils correspondirent
par de longues pressions, en se disant, du bout de leurs doigts
tièdes, l'intérêt croissant qu'ils prenaient aux moindres petits
faits de leur existence. Rarement, ils avaient la fortune de se
rencontrer une minute, en dehors de la présence de Roubaud.
Toujours ils le retrouvaient là, entre eux, dans cette salle à
manger mélancolique; et ils ne faisaient rien pour lui échapper,
n'ayant pas même la pensée de se donner un rendez-vous, au fond
de quelque coin reculé de la gare. C'était, jusque-là, une
affection véritable, un entraînement de sympathie vive, qu'il
gênait à peine, puisqu'un regard, un serrement de main, leur
suffisait encore pour se comprendre.
La première fois que Jacques chuchota à l'oreille de Séverine
qu'il l'attendrait le jeudi suivant, à minuit, derrière le dépôt,
elle se révolta, elle retira sa main violemment. C'était sa
semaine de liberté, celle du service de nuit. Mais un grand
trouble l'avait prise, à la pensée de sortir de chez elle,
d'aller retrouver ce garçon si loin, à travers les ténèbres de la
gare. Elle éprouvait une confusion qu'elle n'avait jamais eue,
la peur des vierges ignorantes dont le coeur bat; et elle ne céda
point tout de suite, il dut la prier pendant près de quinze
jours, avant qu'elle consentît, malgré l'ardent désir où elle
était elle-même de cette promenade nocturne. Juin commençait,
les soirées devenaient brûlantes, à peine rafraîchies par la
brise de mer. Trois fois déjà, il l'avait attendue, espérant
toujours qu'elle le rejoindrait, malgré son refus. Ce soir-là,
elle avait dit non encore; mais la nuit était sans lune, une nuit
de ciel couvert, où pas une étoile ne luisait, sous la brume
ardente qui alourdissait le ciel. Et, comme il était debout,
dans l'ombre, il la vit enfin venir, vêtue de noir, d'un pas
muet. Il faisait si sombre, qu'elle l'aurait frôlé sans le
reconnaître, s'il ne l'avait arrêtée dans ses bras, en lui
donnant un baiser. Elle eut un léger cri, frissonnante. Puis,
rieuse, elle laissa ses lèvres sur les siennes. Seulement, ce
fut tout, jamais elle n'accepta de s'asseoir, sous un des hangars
qui les entouraient. Ils marchèrent, ils causèrent à voix très
basse, serrés l'un contre l'autre. Il y avait là un vaste espace
occupé par le dépôt et ses dépendances, tout le terrain compris
entre la rue Verte et la rue François-Mazeline, qui coupent
chacune la ligne d'un passage à niveau: sorte d'immense terrain
vague, encombré de voies de garage, de réservoirs, de prises
d'eau, de constructions de toutes sortes, les deux grandes
remises pour les machines, la petite maison des Sauvagnat
entourée d'un potager large comme la main, les masures où étaient
installés les ateliers de réparation, le corps de garde où
dormaient les mécaniciens et les chauffeurs; et rien n'était plus
facile que de se dissimuler, de se perdre ainsi qu'au fond d'un
bois, parmi ces ruelles désertes, aux inextricables détours.
Pendant une heure, ils y goûtèrent une solitude délicieuse, à
soulager leurs coeurs des paroles amies amassées depuis si
longtemps; car elle ne voulait entendre parler que d'affection,
elle lui avait tout de suite déclaré qu'elle ne serait jamais à
lui, que cela serait trop vilain de salir cette pure amitié dont
elle était si fière, ayant le besoin de s'estimer. Puis, il
l'accompagna jusqu'à la rue Verte, leurs bouches se rejoignirent,
en un baiser profond. Et elle rentra.
A cette même heure, dans le bureau des sous-chefs, Roubaud
commençait à sommeiller, au fond du vieux fauteuil de cuir, d'où
il se levait vingt fois par nuit, les membres rompus. Jusqu'à
neuf heures, il avait à recevoir et à expédier les trains du
soir. Le train de marée l'occupait particulièrement: c'étaient
les manoeuvres, les attelages, les feuilles d'expédition à
surveiller de près. Puis, lorsque l'express de Paris était
arrivé et débranché, il soupait seul dans le bureau, sur un coin
de table, avec un morceau de viande froide, descendu de chez lui,
entre deux tranches de pain. Le dernier train, un omnibus de
Rouen, entrait en gare à minuit et demi. Et les quais déserts
tombaient à un grand silence, on ne laissait allumés que de rares
becs de gaz, la gare entière s'endormait, dans ce frissonnement
des demi-ténèbres. De tout le personnel, il ne restait que deux
surveillants et quatre ou cinq hommes d'équipe, sous les ordres
du sous-chef. Encore ronflaient-ils à poings fermés, sur les
planches du corps de garde; tandis que Roubaud, forcé de les
réveiller à la moindre alerte, ne sommeillait que l'oreille aux
aguets. De peur que la fatigue ne l'assommât, vers le jour, il
réglait son réveille-matin à cinq heures, heure à laquelle il
devait être debout, pour recevoir le premier train de Paris.
Mais, parfois, depuis quelque temps surtout, il ne pouvait
dormir, pris d'insomnie, se retournant dans son fauteuil. Alors,
il sortait, faisait une ronde, poussait jusqu'au poste de
l'aiguilleur, où il causait un instant. Le vaste ciel noir, la
paix souveraine de la nuit finissaient par calmer sa fièvre. A
la suite d'une lutte avec des maraudeurs, on l'avait armé d'un
revolver, qu'il portait tout chargé dans sa poche. Et, jusqu'à
l'aube souvent, il se promenait ainsi, s'arrêtant dès qu'il
croyait voir remuer la nuit, reprenant sa marche avec le vague
regret de n'avoir pas à faire le coup de feu, soulagé lorsque le
ciel blanchissait et tirait de l'ombre le grand fantôme pâle de
la gare. Maintenant que le jour se levait dès trois heures, il
rentrait se jeter dans son fauteuil, où il dormait d'un sommeil
de plomb, jusqu'à ce que son réveille-matin le mît debout,
effaré.
Tous les quinze jours, le jeudi et le samedi, Séverine rejoignait
Jacques; et, une nuit, comme elle lui parlait du revolver dont
son mari était armé, ils s'en inquiétèrent. Jamais, à la vérité,
Roubaud n'allait jusqu'au dépôt. Cela n'en donna pas moins à
leurs promenades une apparence de danger, qui en doublait le
charme. Ils avaient surtout trouvé un coin adorable: c'était,
derrière la maison des Sauvagnat, une sorte d'allée, entre des
tas énormes de charbon de terre, qui en faisaient la rue
solitaire d'une ville étrange, aux grands palais carrés de marbre
noir. On s'y trouvait absolument caché et il y avait, au bout,
une petite remise à outils, dans laquelle un empilement de sacs
vides aurait fait une couche très molle. Mais, un samedi qu'une
averse brusque les forçait à s'y réfugier, elle s'était obstinée
à rester debout, n'abandonnant toujours que ses lèvres, dans des
baisers sans fin. Elle ne mettait pas là sa pudeur, elle donnait
à boire son souffle, goulûment, comme par amitié. Et, lorsque,
brûlant de cette flamme, il tentait de la prendre, elle se
défendait, elle pleurait, en répétant chaque fois les mêmes
raisons. Pourquoi voulait-il lui faire tant de peine? Cela lui
semblait si tendre, de s'aimer, sans toute cette saleté du sexe!
Souillée à seize ans par la débauche de ce vieux dont le spectre
sanglant la hantait, violentée plus tard par les appétits brutaux
de son mari, elle avait gardé une candeur d'enfant, une
virginité, toute la honte charmante de la passion qui s'ignore.
Ce qui la ravissait, chez Jacques, c'était sa douceur, son
obéissance à ne pas égarer ses mains sur elle, dès qu'elle les
prenait simplement entre les siennes, si faibles. Pour la
première fois, elle aimait, et elle ne se livrait point, parce
que, justement, cela lui aurait gâté son amour, d'être tout de
suite à celui-ci, de la même façon qu'elle avait appartenu aux
deux autres. Son désir inconscient était de prolonger à jamais
cette sensation si délicieuse, de redevenir toute jeune, avant la
souillure, d'avoir un bon ami, ainsi qu'on en a à quinze ans, et
qu'on embrasse à pleine bouche derrière les portes. Lui, en
dehors des instants de fièvre, n'avait point d'exigence, se
prêtait à ce bonheur voluptueusement différé. Ainsi qu'elle, il
semblait retourner à l'enfance, commençant l'amour, qui,
jusque-là, était resté pour lui une épouvante. S'il se montrait
docile, retirant ses mains, dès qu'elle les écartait, c'était
qu'une peur sourde demeurait au fond de sa tendresse, un grand
trouble, où il craignait de confondre le désir avec son ancien
besoin de meurtre. Celle-ci, qui avait tué, était comme le rêve
de sa chair. Sa guérison, chaque jour, lui paraissait plus
certaine, puisqu'il l'avait tenue des heures à son cou, que sa
bouche, sur la sienne, buvait son âme, sans que sa furieuse envie
se réveillât d'en être le maître en l'égorgeant. Mais il n'osait
toujours pas; et cela était si bon d'attendre, de laisser à leur
amour même le soin de les unir, quand la minute viendrait, dans
l'évanouissement de leur volonté, aux bras l'un de l'autre.
Ainsi, les rendez-vous heureux se succédaient, ils ne se
lassaient pas de se retrouver pour un moment, de marcher ensemble
par les ténèbres, entre les grands tas de charbon qui
assombrissaient la nuit, autour d'eux.
Une nuit de juillet, Jacques, pour arriver au Havre à onze heures
cinq, l'heure réglementaire, dut pousser la Lison, comme si la
chaleur étouffante l'eût rendue paresseuse. Depuis Rouen, sur sa
gauche, un orage l'accompagnait, suivant la vallée de la Seine,
avec de larges éclairs éblouissants; et, de temps à autre, il se
retournait, pris d'inquiétude, car Séverine, ce soir-là, devait
venir le rejoindre. Sa peur était que cet orage, s'il éclatait
trop tôt, ne l'empêchât de sortir. Aussi, lorsqu'il eut réussi à
entrer en gare, avant la pluie, s'impatienta-t-il contre les
voyageurs, qui n'en finissaient point de débarrasser les wagons.
Roubaud était là, sur le quai, cloué pour la nuit.
--Diable! dit-il en riant, vous êtes bien pressé d'aller vous
coucher... Dormez bien.
--Merci.
Et Jacques, après avoir refoulé le train, siffla et se rendit au
dépôt. Les vantaux de l'immense porte étaient ouverts, la Lison
s'engouffra sous le hangar fermé, une sorte de galerie à deux
voies, longue environ de soixante-dix mètres, et qui pouvait
contenir six machines. Il y faisait très sombre, quatre becs de
gaz éclairaient à peine les ténèbres, qu'ils semblaient accroître
de grandes ombres mouvantes; et seuls, par moments, les larges
éclairs enflammaient le vitrage du toit et les hautes fenêtres, à
droite et à gauche: on distinguait alors, comme dans une flambée
d'incendie, les murs lézardés, les charpentes noires de charbon,
toute la misère caduque de cette bâtisse, devenue insuffisante.
Deux machines étaient déjà là, froides, endormies.
Tout de suite, Pecqueux se mit à éteindre le foyer. Il tisonnait
violemment, et des braises, s'échappant du cendrier, tombaient
dessous, dans la fosse.
--J'ai trop faim, je vas casser une croûte, dit-il. Est-ce que
vous en êtes?
Jacques ne répondit pas. Malgré sa hâte, il ne voulait pas
quitter la Lison, avant que les feux fussent renversés et la
chaudière vidée. C'était un scrupule, une habitude de bon
mécanicien, dont il ne se départait jamais. Lorsqu'il avait le
temps, il ne s'en allait même qu'après l'avoir visitée, essuyée,
avec le soin qu'on met à panser une bête favorite.
L'eau coula dans la fosse, à gros bouillons, et il dit seulement
alors:
--Dépêchons, dépêchons.
Un formidable coup de tonnerre lui coupa la parole. Cette fois,
les hautes fenêtres, sur le ciel en flamme, s'étaient détachées
si nettement, qu'on aurait pu en compter les vitres cassées, très
nombreuses. A gauche, le long des étaux, qui servaient pour les
réparations, une feuille de tôle, laissée debout, résonna avec la
vibration persistante d'une cloche. Toute l'antique charpente du
comble avait craqué.
--Bougre! dit simplement le chauffeur.
Le mécanicien eut un geste de désespoir. C'était fini, d'autant
plus que, maintenant, une pluie diluvienne s'abattait sur le
hangar. Le roulement de l'averse menaçait de crever le vitrage
du toit. Là-haut, également, des carreaux devaient être brisés,
car il pleuvait sur la Lison, de grosses gouttes, en paquets. Un
vent furieux entrait par les portes laissées ouvertes, on aurait
dit que la carcasse de la vieille bâtisse allait être emportée.
Pecqueux achevait d'accommoder la machine.
--Voilà! on verra clair demain... Pas besoin de lui faire
davantage la toilette...
Et, revenant à son idée:
--Faut manger... Il pleut trop, pour aller se coller sur sa
paillasse.
La cantine, en effet, se trouvait là, contre le dépôt même;
tandis que la Compagnie avait dû louer une maison, rue
François-Mazeline, où étaient installés des lits pour les
mécaniciens et les chauffeurs qui passaient la nuit au Havre.
Par un tel déluge, on aurait eu le temps d'être trempé jusqu'aux
os.
Jacques dut se décider à suivre Pecqueux, qui avait pris le petit
panier de son chef, comme pour lui éviter le soin de le porter.
Il savait que ce panier contenait encore deux tranches de veau
froid, du pain, une bouteille entamée à peine; et c'était ce qui
lui donnait faim, simplement. La pluie redoublait, un coup de
tonnerre encore venait d'ébranler le hangar. Quand les deux
hommes s'en allèrent, à gauche, par la petite porte qui
conduisait à la cantine, la Lison se refroidissait déjà. Elle
s'endormit, abandonnée, dans les ténèbres que les violents
éclairs illuminaient, sous les grosses gouttes qui trempaient ses
reins. Près d'elle, une prise d'eau, mal fermée, ruisselait et
entretenait une mare, coulant entre ses roues, dans la fosse.
Mais, avant d'entrer à la cantine, Jacques voulut se
débarbouiller. Il y avait toujours là, dans une pièce, de l'eau
chaude, avec des baquets. Il tira un savon de son panier, il se
décrassa les mains et la face, noires du voyage; et, comme il
avait la précaution, recommandée aux mécaniciens, d'emporter un
vêtement de rechange, il put se changer des pieds à la tête,
ainsi qu'il le faisait du reste, par coquetterie, chaque soir de
rendez-vous, en arrivant au Havre. Déjà, Pecqueux attendait dans
la cantine, ne s'étant lavé que le bout du nez et le bout des
doigts.
Cette cantine consistait simplement en une petite salle nue,
peinte en jaune, où il n'y avait qu'un fourneau pour faire
chauffer les aliments, et qu'une table, scellée au sol,
recouverte d'une feuille de zinc, en guise de nappe. Deux bancs
complétaient le mobilier. Les hommes devaient apporter leur
nourriture, et mangeaient sur du papier, avec la pointe de leur
couteau. Une large fenêtre éclairait la pièce.
--En voilà une sale pluie! cria Jacques en se plantant à la
fenêtre.
Pecqueux s'était assis sur un banc, devant la table.
--Vous ne mangez pas, alors?
--Non, mon vieux, finissez mon pain et ma viande, si le coeur
vous en dit... Je n'ai pas faim.
L'autre, sans se faire prier, se jeta sur le veau, acheva la
bouteille. Souvent, il avait de pareilles aubaines, car son chef
était petit mangeur; et il l'aimait davantage, dans son
dévouement de chien, pour toutes les miettes qu'il ramassait
ainsi derrière lui. La bouche pleine, il reprit, après un
silence:
--La pluie, qu'est-ce que ça fiche, puisque nous voilà garés?
C'est vrai que, si ça continue, moi, je vous lâche, je vas à
côté.
Il se mit à rire, car il ne se cachait pas, il avait dû lui
confier sa liaison avec Philomène Sauvagnat, pour qu'il ne
s'étonnât point de le voir découcher si souvent, les nuits où il
allait la retrouver. Comme elle occupait, chez son frère, une
pièce du rez-de-chaussée, près de la cuisine, il n'avait qu'à
taper au volet: elle ouvrait, il entrait d'une enjambée,
simplement. C'était par là, disait-on, que toutes les équipes de
la gare avaient sauté. Mais, maintenant, elle s'en tenait au
chauffeur, qui suffisait, semblait-il.
--Nom de Dieu de nom de Dieu! jura sourdement Jacques, en voyant
le déluge reprendre avec plus de violence, après une accalmie.
Pecqueux, qui tenait au bout de son couteau la dernière bouchée
de viande, eut de nouveau un rire bon enfant.
--Dites, c'est donc que vous aviez de l'occupation, ce soir?
Hein! à nous deux, on ne peut guère nous reprocher d'user les
matelas, là-bas, rue François-Mazeline.
Vivement, Jacques quitta la fenêtre.
--Pourquoi ça?
--Dame, vous voilà comme moi, depuis ce printemps, à n'y rentrer
qu'à des deux ou trois heures du matin.
Il devait savoir quelque chose, peut-être avait-il surpris un
rendez-vous. Dans chaque dortoir, les lits allaient par couple,
celui du chauffeur près de celui du mécanicien; car on resserrait
le plus possible l'existence de ces deux hommes, destinés à une
entente de travail si étroite. Aussi n'était-il pas étonnant que
celui-ci s'aperçût de la conduite irrégulière de son chef, très
rangé jusque-là.
--J'ai des maux de tête, dit le mécanicien au hasard. ça me fait
du bien, de marcher la nuit.
Mais déjà le chauffeur se récriait.
--Oh! vous savez, vous êtes bien libre... Ce que j'en dis,
c'est pour la farce... Même que, si vous aviez de l'ennui un
jour, faut pas se gêner de vous adresser à moi; parce que je suis
bon là, pour tout ce que vous voudrez.
Sans s'expliquer plus clairement, il se permit de lui prendre la
main, la serra à l'écraser, dans le don entier de sa personne.
Puis, il froissa et jeta le papier gras qui avait enveloppé la
viande, remit la bouteille vide dans le panier, fit ce petit
ménage en serviteur soigneux, habitué au balai et à l'éponge.
Et, comme la pluie s'entêtait, bien que les coups de tonnerre
eussent cessé:
--Alors, je file, je vous laisse à vos affaires.
--Oh! dit Jacques, puisque ça continue, je vais aller m'étendre
sur le lit de camp.
C'était, à côté du dépôt, une salle avec des matelas, protégés
par des housses de toile, où les hommes venaient se reposer tout
vêtus lorsqu'ils n'avaient à attendre, au Havre, que trois ou
quatre heures. En effet, dès qu'il eut vu disparaître le
chauffeur dans le ruissellement, vers la maison des Sauvagnat, il
se risqua à son tour, courut au corps de garde. Mais il ne se
coucha pas, se tint sur le seuil de la porte grande ouverte,
étouffé par l'épaisse chaleur qui régnait là. Dans le fond, un
mécanicien, allongé sur le dos, ronflait, la bouche élargie.
Quelques minutes encore se passèrent, et Jacques ne pouvait se
résigner à perdre son espoir. Dans son exaspération contre ce
déluge imbécile, grandissait une folle envie d'aller quand même
au rendez-vous, d'avoir au moins la joie d'y être, lui, s'il ne
comptait plus y trouver Séverine. C'était un élancement de tout
son corps, il finit par sortir sous l'averse, il arriva à leur
coin préféré, suivit l'allée noire que formaient les tas de
charbon. Et, comme les grosses gouttes, cinglant de face,
l'aveuglaient, il poussa jusqu'à la remise aux outils, où, une
fois déjà, il s'était abrité avec elle. Il lui semblait qu'il y
serait moins seul.
Jacques entrait dans l'obscurité profonde de ce réduit, lorsque
deux bras légers l'enveloppèrent, et des lèvres chaudes se
posèrent sur ses lèvres. Séverine était là.
--Mon Dieu! vous étiez venue?
--Oui, j'ai vu monter l'orage, je suis accourue ici, avant la
pluie... Comme vous avez tardé!
Elle soupirait d'une voix défaillante, jamais il ne l'avait eue
si abandonnée à son cou. Elle glissa, elle se trouva assise sur
les sacs vides, sur cette couche molle qui occupait tout un
angle. Et lui, tombé près d'elle, sans que leurs bras se fussent
dénoués, sentait ses jambes en travers des siennes. Ils ne
pouvaient se voir, leurs haleines les enveloppaient comme d'un
vertige, dans l'anéantissement de tout ce qui les entourait.
Mais, sous l'ardent appel de leur baiser, le tutoiement était
monté à leur bouche, comme le sang mêlé de leurs coeurs.
--Tu m'attendais...
--Oh! je t'attendais, je t'attendais...
Et, tout de suite, dès la première minute, presque sans paroles,
ce fut elle qui l'attira d'une secousse, qui le força à la
prendre. Elle n'avait point prévu cela. Quand il était arrivé,
elle ne comptait même plus qu'elle le verrait; et elle venait
d'être emportée dans la joie inespérée de le tenir, dans un
brusque et irrésistible besoin d'être à lui, sans calcul ni
raisonnement. Cela était parce que cela devait être. La pluie
redoublait sur le toit de la remise, le dernier train de Paris
qui entrait en gare passa, grondant et sifflant, ébranlant le
sol.
Lorsque Jacques se releva, il écouta avec surprise le roulement
de l'averse. Où était-il donc? Et, comme il retrouvait par
terre, sous sa main, le manche d'un marteau qu'il avait senti en
s'asseyant, il fut inondé de félicité. Alors, c'était fait? il
avait possédé Séverine et il n'avait pas pris ce marteau pour lui
casser le crâne. Elle était à lui sans bataille, sans cette
envie instinctive de la jeter sur son dos, morte, ainsi qu'une
proie qu'on arrache aux autres. Il ne sentait plus sa soif de
venger des offenses très anciennes dont il aurait perdu l'exacte
mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la
première tromperie au fond des cavernes. Non, la possession de
celle-ci était d'un charme puissant, elle l'avait guéri, parce
qu'il la voyait autre, violente dans sa faiblesse, couverte du
sang d'un homme qui lui faisait comme une cuirasse d'horreur.
Elle le dominait, lui qui n'avait point osé. Et ce fut avec une
reconnaissance attendrie, un désir de se fondre en elle, qu'il la
reprit dans ses bras.
Séverine, elle aussi, s'abandonnait, bien heureuse, délivrée
d'une lutte dont elle ne comprenait plus la raison. Pourquoi
s'était-elle donc refusée si longtemps? Elle s'était promise,
elle aurait dû se donner, puisqu'il ne devait y avoir que plaisir
et douceur. Maintenant, elle comprenait bien qu'elle en avait
toujours eu l'envie, même lorsqu'il lui semblait si bon
d'attendre. Son coeur, son corps ne vivaient que d'un besoin
d'amour absolu, continu, et c'était une cruauté affreuse, ces
événements qui la jetaient, effarée, à toutes ces abominations.
Jusque-là, l'existence avait abusé d'elle, dans la boue, dans le
sang, avec une violence telle, que ses beaux yeux bleus, restés
naïfs, en gardaient un élargissement de terreur, sous son casque
tragique de cheveux noirs. Elle était restée vierge malgré tout,
elle venait de se donner pour la première fois, à ce garçon,
qu'elle adorait, dans le désir de disparaître en lui, d'être sa
servante. Elle lui appartenait, il pouvait disposer d'elle, à
son caprice.
--Oh! mon chéri, prends-moi, garde-moi, je ne veux que ce que tu
veux.
--Non, non! chérie, c'est toi la maîtresse, je ne suis là que
pour t'aimer et t'obéir.
Des heures se passèrent. La pluie avait cessé depuis longtemps,
un grand silence enveloppait la gare, que troublait seule une
voix lointaine, indistincte, montant de la mer. Ils étaient
encore aux bras l'un de l'autre, lorsqu'un coup de feu les mit
debout, frémissants. Le jour allait paraître, une tache pâle
blanchissait le ciel, au-dessus de l'embouchure de la Seine.
Qu'était-ce donc que ce coup de feu? Leur imprudence, cette
folie de s'être ainsi attardés, leur montrait, dans une brusque
imagination, le mari les poursuivant à coups de revolver.
--Ne sors pas! Attends, je vais voir.
Jacques, prudemment, s'était avancé jusqu'à la porte. Et là,
dans l'ombre épaisse encore, il entendit approcher un galop
d'hommes, il reconnut la voix de Roubaud, qui poussait les
surveillants, en leur criant que les maraudeurs étaient trois,
qu'il les avait parfaitement vus volant du charbon. Depuis
quelques semaines surtout, pas de nuit ne se passait sans qu'il
eût de la sorte des hallucinations de brigands imaginaires.
Cette fois, sous l'empire d'une frayeur soudaine, il avait tiré
au hasard, dans les ténèbres.
--Vite, vite! ne restons pas là, murmura le jeune homme. Ils
vont visiter la remise... Sauve-toi!
D'un grand élan, ils s'étaient repris, s'étouffant à pleins bras,
à pleines lèvres. Puis, Séverine, légère, fila le long du dépôt,
protégée par le vaste mur; tandis que lui, doucement, se
dissimulait au milieu des tas de charbon. Et il était temps, en
vérité, car Roubaud voulait en effet visiter la remise. Il
jurait que les maraudeurs devaient y être. Les lanternes des
surveillants dansaient au ras du sol. Il y eut une querelle.
Tous finirent par reprendre le chemin de la gare, irrités de
cette poursuite inutile.
Et, comme Jacques, rassuré, se décidait à aller enfin se coucher
rue François-Mazeline, il fut surpris de se heurter presque dans
Pecqueux, qui achevait de rattacher ses vêtements, avec de sourds
jurons.
--Quoi donc, mon vieux?
--Ah! nom de Dieu! ne m'en parlez pas! Ce sont ces imbéciles
qui ont réveillé Sauvagnat. Il m'a entendu avec sa soeur, il est
descendu en chemise, et je me suis dépêché de sauter par la
fenêtre... Tenez! écoutez un peu.
Des cris, des sanglots de femme qu'on corrige s'élevaient,
pendant qu'une grosse voix d'homme grondait des injures.
--Hein? ça y est, il lui allonge sa raclée. Elle a beau avoir
trente-deux ans, il lui donne le fouet comme à une petite fille,
quand il la surprend... Ah! tant pis, je ne m'en mêle pas:
c'est son frère!
--Mais, dit Jacques, je croyais qu'il vous tolérait, vous, qu'il
ne se fâchait que lorsqu'il la trouvait avec un autre.
--Oh! on ne sait jamais. Des fois, il fait semblant de ne pas
me voir. Puis, vous entendez, des fois, il cogne... ça ne
l'empêche pas d'aimer sa soeur. Elle est sa soeur, il
préférerait tout lâcher que de se séparer d'elle. Seulement, il
veut de la conduite... Nom de Dieu! je crois qu'elle a son
compte, aujourd'hui.
Les cris cessaient, dans de grands soupirs de plainte, et les
deux hommes s'éloignèrent. Dix minutes plus tard, ils dormaient
profondément, côte à côte, au fond du petit dortoir badigeonné de
jaune, meublé simplement de quatre lits, de quatre chaises et
d'une table, où il y avait une seule cuvette en zinc.
Alors, chaque nuit de rendez-vous, Jacques et Séverine goûtèrent
de grandes félicités. Ils n'eurent pas toujours, autour d'eux,
cette protection de la tempête. Des cieux étoilés, des lunes
éclatantes, les gênèrent, mais, à ces rendez-vous-là, ils
filaient dans les raies d'ombre, ils cherchaient les coins
d'obscurité, où il était si bon de se serrer l'un contre l'autre.
Et il y eut ainsi, en août et en septembre, des nuits adorables,
d'une telle douceur, qu'ils se seraient laissé surprendre par le
soleil, alanguis, si le réveil de la gare, de lointains souffles
de machine, ne les avaient séparés. Même les premiers froids
d'octobre ne leur déplurent pas. Elle venait plus couverte,
enveloppée d'un grand manteau, dans lequel lui-même disparaissait
à moitié. Puis, ils se barricadaient au fond de la remise aux
outils, qu'il avait trouvé le moyen de fermer à l'intérieur, à
l'aide d'une barre de fer. Ils y étaient comme chez eux, les
ouragans de novembre, les coups de vent pouvaient arracher les
ardoises des toitures, sans même leur effleurer la nuque.
Cependant, lui, depuis le premier soir, avait une envie, celle de
la posséder chez elle, dans cet étroit logement où elle lui
semblait autre, plus désirable, avec son calme souriant de
bourgeoise honnête; et elle s'y était toujours refusée, moins par
crainte de l'espionnage du couloir, que dans un scrupule dernier
de vertu, réservant le lit conjugal. Mais, un lundi, en plein
jour, comme il devait déjeuner là et que le mari tardait à
monter, retenu par le chef de gare, il plaisanta, la porta sur ce
lit, dans une folie de témérité dont ils riaient tous les deux;
si bien qu'ils s'y oublièrent. Dès lors, elle ne résista plus,
il monta la rejoindre, après minuit sonné, les jeudis et les
samedis. Cela était horriblement dangereux: ils n'osaient
bouger, à cause des voisins; ils y éprouvèrent un redoublement de
tendresse, des jouissances nouvelles. Souvent, un caprice de
courses nocturnes, un besoin de fuir en bêtes échappées, les
ramenait au-dehors, dans la solitude noire des nuits glacées. En
décembre, par une gelée terrible, ils s'y aimèrent.
Depuis quatre mois déjà, Jacques et Séverine vivaient ainsi,
d'une passion croissante. Ils étaient véritablement neufs tous
les deux, dans l'enfance de leur coeur, cette innocence étonnée
du premier amour, ravie des moindres caresses. En eux,
continuait le combat de soumission, à qui se sacrifierait
davantage. Lui, n'en doutait plus, avait trouvé la guérison de
son affreux mal héréditaire; car, depuis qu'il la possédait, la
pensée du meurtre ne l'avait plus troublé. Était-ce donc que la
possession physique contentait ce besoin de mort? Posséder,
tuer, cela s'équivalait-il, dans le fond sombre de la bête
humaine? Il ne raisonnait pas, trop ignorant, n'essayait pas
d'entrouvrir la porte d'épouvante. Parfois, entre ses bras, il
retrouvait la brusque mémoire de ce qu'elle avait fait, de cet
assassinat, avoué du regard seul, sur le banc du square des
Batignolles; et il n'éprouvait même pas l'envie d'en connaître
les détails. Elle, au contraire, semblait de plus en plus
tourmentée du besoin de tout dire. Lorsqu'elle le serrait d'une
étreinte, il sentait bien qu'elle était gonflée et haletante de
son secret, qu'elle ne voulait ainsi entrer en lui que pour se
soulager de la chose dont elle étouffait. C'était un grand
frisson qui lui partait des reins, qui soulevait sa gorge
d'amoureuse, dans le flot confus de soupirs montant à ses lèvres.
La voix expirante, au milieu d'un spasme, n'allait-elle point
parler? Mais, vite, d'un baiser, il fermait sa bouche, y
scellait l'aveu, saisi d'une inquiétude. Pourquoi mettre cet
inconnu entre eux? pouvait-on affirmer que cela ne changerait
rien à leur bonheur? Il flairait un danger, un frémissement le
reprenait, à l'idée de remuer avec elle ces histoires de sang.
Et elle le devinait sans doute, elle redevenait, contre lui,
caressante et docile, en créature d'amour, uniquement faite pour
aimer et être aimée. Une folie de possession alors les
emportait, ils demeuraient parfois évanouis aux bras l'un de
l'autre.
Roubaud, depuis l'été, s'était encore épaissi, et à mesure que sa
femme retournait à la gaieté, à la fraîcheur de ses vingt ans,
lui vieillissait, semblait plus sombre. En quatre mois, comme
elle le disait, il avait beaucoup changé. Il donnait toujours de
cordiales poignées de main à Jacques, l'invitait, n'était heureux
que lorsqu'il l'avait à sa table. Seulement, cette distraction
ne lui suffisait plus, il sortait souvent, dès la dernière
bouchée, laissait parfois le camarade avec sa femme, sous le
prétexte qu'il étouffait et qu'il avait besoin d'aller prendre
l'air. La vérité était que, maintenant, il fréquentait un petit
café du cours Napoléon, où il retrouvait M. Cauche, le
commissaire de surveillance. Il buvait peu, des petits verres de
rhum; mais un goût du jeu lui était venu, qui tournait à la
passion. Il ne se ranimait, n'oubliait tout que les cartes à la
main, enfoncé dans des parties de piquet interminables.
M. Cauche, un effréné joueur, avait décidé qu'on intéresserait
les parties; on en était venu à jouer cent sous; et, dès lors,
Roubaud, étonné de ne pas se connaître, avait brûlé de la rage du
gain, cette fièvre chaude de l'argent gagné, qui ravage un homme
jusqu'à lui faire risquer sa situation, sa vie, dans un coup de
dés. Jusque-là, son service n'en avait pas souffert: il
s'échappait dès qu'il était libre, ne rentrait qu'à des deux ou
trois heures du matin, les nuits où il ne veillait pas. Sa femme
ne s'en plaignait point, elle lui reprochait uniquement de
rentrer plus maussade; car il avait une déveine extraordinaire,
il finissait par s'endetter.
Un soir, une première querelle éclata entre Séverine et Roubaud.
Sans le haïr encore, elle en arrivait à le supporter
difficilement, car elle le sentait peser sur sa vie, elle aurait
été si légère, si heureuse, s'il ne l'avait pas accablée de sa
présence! Du reste, elle n'éprouvait aucun remords à le tromper:
n'était-ce pas sa faute, ne l'avait-il pas presque poussée à la
chute? Dans leur lente désunion, pour guérir de ce malaise qui
les désorganisait, chacun d'eux se consolait, s'égayait à sa
guise. Puisqu'il avait le jeu, elle pouvait bien avoir un amant.
Mais, ce qui la fâchait surtout, ce qu'elle n'acceptait pas sans
révolte, c'était la gêne où la mettaient ses pertes continuelles.
Depuis que les pièces de cent sous du ménage filaient au café du
cours Napoléon, elle ne savait parfois comment payer sa
blanchisseuse. Toutes sortes de douceurs, de petits objets de
toilette, lui manquaient. Et, ce soir-là, ce fut justement à
propos de l'achat nécessaire d'une paire de bottines, qu'ils en
vinrent à se quereller. Lui, sur le point de sortir, ne trouvant
pas de couteau de table pour se couper un morceau de pain, avait
pris le grand couteau, l'arme, qui traînait dans un tiroir du
buffet. Elle le regardait, tandis qu'il refusait les quinze
francs des bottines, ne les ayant pas, ne sachant où les prendre;
elle répétait sa demande, obstinément, le forçait à répéter son
refus, peu à peu exaspéré; mais, tout d'un coup, elle lui montra
du doigt l'endroit du parquet où dormaient des spectres, elle lui
dit qu'il y en avait là, de l'argent, et qu'elle en voulait. Il
devint très pâle, il lâcha le couteau, qui retomba dans le
tiroir. Un instant, elle crut qu'il allait la battre, car il
s'était approché, bégayant que cet argent-là pouvait bien
pourrir, qu'il se trancherait la main plutôt que de le reprendre;
et il serrait les poings, il menaçait de l'assommer, si elle
s'avisait, pendant son absence, de soulever la frise, pour voler
seulement un centime. Jamais, jamais! c'était mort et enterré!
Mais elle, d'ailleurs, avait blêmi également, défaillante à la
pensée de fouiller là. La misère pouvait venir, tous deux
crèveraient de faim à côté. En effet, ils n'en parlèrent plus,
même les jours de grande gêne. Quand ils posaient le pied à
cette place, la sensation de brûlure avait grandi, si
intolérable, qu'ils finissaient par faire un détour.
Alors, d'autres disputes se produisirent, au sujet de la
Croix-de-Maufras. Pourquoi ne vendaient-ils pas la maison? et
ils s'accusaient mutuellement de ne rien faire de ce qu'il aurait
fallu, pour hâter cette vente. Lui, violemment, refusait
toujours de s'en occuper; tandis qu'elle, les rares fois où elle
écrivait à Misard, n'en obtenait que des réponses vagues: aucun
acquéreur ne se présentait, les fruits avaient coulé, les légumes
ne poussaient pas, faute d'arrosage. Peu à peu, le grand calme
où était tombé le ménage, après la crise, se troublait ainsi,
semblait emporté par un recommencement terrible de fièvre. Tous
les germes de malaise, l'argent caché, l'amant introduit,
s'étaient développés, les séparaient maintenant, les irritaient
l'un contre l'autre. Et, dans cette agitation croissante, la vie
allait devenir un enfer.
D'ailleurs, comme par un contrecoup fatal, tout se gâtait de même
autour des Roubaud. Une nouvelle bourrasque de commérages et de
discussions soufflait dans le couloir. Philomène venait de
rompre violemment avec madame Lebleu, à la suite d'une calomnie
de cette dernière, qui l'accusait de lui avoir vendu une poule
morte de maladie. Mais la vraie raison de rupture était dans un
rapprochement de Philomène et de Séverine. Pecqueux ayant, une
nuit, reconnu celle-ci au bras de Jacques, elle avait fait taire
ses scrupules d'autrefois, elle s'était montrée aimable pour la
maîtresse du chauffeur; et Philomène, très flattée de cette
liaison avec une dame qui était la beauté et la distinction sans
conteste de la gare, venait de se retourner contre la femme du
caissier, cette vieille gueuse, disait-elle, capable de faire
battre les montagnes. Elle lui donnait tous les torts, elle
criait partout, à cette heure, que le logement sur la rue
appartenait aux Roubaud, que c'était une abomination de ne pas le
leur rendre. Les choses commençaient donc à tourner très mal
pour madame Lebleu, d'autant plus que son acharnement à guetter
mademoiselle Guichon, afin de la surprendre avec le chef de gare,
menaçait aussi de lui causer des ennuis sérieux: elle ne les
surprenait toujours pas, mais elle avait le tort de se laisser
surprendre, elle, l'oreille tendue, collée aux portes; si bien
que M. Dabadie, exaspéré d'être ainsi espionné, avait dit au
sous-chef Moulin que, si Roubaud réclamait encore le logement, il
était prêt à contresigner la lettre. Et Moulin, peu bavard
d'habitude, ayant répété cela, on avait failli se battre de porte
en porte, d'un bout du couloir à l'autre, tellement les passions
s'étaient rallumées.
Au milieu de ces secousses croissantes, Séverine n'avait qu'un
bon jour, le vendredi. Depuis octobre, elle avait eu la
tranquille audace d'inventer un prétexte, le premier venu, une
douleur au genou, qui nécessitait les soins d'un spécialiste; et,
chaque vendredi, elle partait par l'express de six heures
quarante du matin, que conduisait Jacques, elle passait la
journée avec lui à Paris, puis revenait par l'express de six
heures trente. D'abord, elle s'était crue obligée de donner à
son mari des nouvelles de son genou: il allait mieux, il allait
plus mal; ensuite, voyant qu'il ne l'écoutait même pas, elle
avait carrément cessé de lui en parler. Et, parfois, elle le
regardait, elle se demandait s'il savait. Comment ce jaloux
féroce, cet homme qui avait tué, aveuglé de sang, dans une rage
imbécile, en arrivait-il à lui tolérer un amant? Elle ne pouvait
le croire, elle pensait simplement qu'il devenait stupide.
Dans les premiers jours de décembre, par une nuit glaciale,
Séverine attendit son mari très tard. Le lendemain, un vendredi,
avant l'aube, elle devait prendre l'express; et, ces soirs-là,
elle faisait d'habitude une toilette soigneuse, préparait ses
vêtements, pour être tout de suite habillée, au saut du lit.
Enfin, elle se coucha, finit par s'endormir, vers une heure.
Roubaud n'était pas rentré. Déjà deux fois, il n'avait reparu
qu'au petit jour, tout à sa passion grandissante, ne pouvant plus
s'arracher du café, dont une petite salle, au fond, se changeait
peu à peu en un véritable tripot: on y jouait maintenant de
grosses sommes, à l'écarté. Heureuse du reste de coucher seule,
bercée par l'attente de sa bonne journée du lendemain, la jeune
femme dormait profondément, dans la chaleur douce des
couvertures.
Mais trois heures allaient sonner, lorsqu'un bruit singulier
l'éveilla. D'abord, elle ne put comprendre, crut rêver, se
rendormit. C'étaient des pesées sourdes, des craquements de
bois, comme si l'on avait voulu forcer une porte. Un éclat, une
déchirure plus violente, la mit sur son séant. Et une peur la
bouleversa: quelqu'un, à coup sûr, faisait sauter la serrure du
couloir. Pendant une minute, elle n'osa bouger, écoutant, les
oreilles bourdonnantes. Puis, elle eut le courage de se lever,
pour voir; elle marcha sans bruit, pieds nus, elle entrouvrit la
porte de sa chambre doucement, saisie d'un tel froid, qu'elle en
était toute pâle et amincie encore, sous sa chemise; et le
spectacle qu'elle aperçut, dans la salle à manger, la cloua de
surprise et d'effroi.
Par terre, Roubaud, vautré sur le ventre, soulevé sur les coudes,
venait d'arracher la frise, à l'aide d'un ciseau. Une bougie,
posée près de lui, l'éclairait, en projetant son ombre énorme
jusqu'au plafond. Et, à cette minute, le visage penché au-dessus
du trou qui creusait le parquet d'une fente noire, il regardait,
les yeux élargis. Le sang violaçait ses joues, il avait sa face
d'assassin. Brutalement, il plongea la main, ne trouva rien,
dans le frisson qui l'agitait, dut approcher la bougie. Au fond,
apparurent le porte-monnaie, les billets, la montre.
Séverine eut un cri involontaire, et Roubaud, terrifié, se
retourna. Un moment, il ne la reconnut pas, crut sans doute à un
spectre, en la voyant toute blanche, avec ses regards
d'épouvante.
--Qu'est-ce que tu fais donc? demanda-t-elle.
Alors, comprenant, évitant de répondre, il ne lâcha qu'un
grognement sourd. Il la regardait, gêné par sa présence,
désireux de la renvoyer au lit. Mais pas une parole raisonnable
ne lui venait, il la trouvait simplement à gifler, ainsi
grelottante, toute nue.
--N'est-ce pas? continua-t-elle, tu me refuses des bottines, et
tu prends l'argent pour toi, parce que tu as perdu.
Cela, du coup, l'enragea. Est-ce qu'elle allait lui gâter la vie
encore, se mettre en travers de son plaisir, cette femme qu'il ne
désirait plus, dont la possession n'était plus qu'une secousse
désagréable? Puisqu'il s'amusait ailleurs, il n'avait aucun
besoin d'elle. De nouveau, il fouilla, ne prit que le
porte-monnaie, contenant les trois cents francs d'or. Et,
lorsque, du talon, il eut remis la frise en place, il vint lui
jeter au visage, les dents serrées:
--Tu m'embêtes, je fais ce que je veux. Est-ce que je te
demande, moi, ce que tu vas faire, tout à l'heure, à Paris?
Puis, avec un furieux haussement d'épaules, il retourna au café,
en laissant la bougie par terre.
Séverine la ramassa, alla se remettre au lit, glacée jusqu'au
coeur; et elle la garda allumée, ne pouvant se rendormir,
attendant l'heure de l'express, peu à peu brûlante, les yeux
grands ouverts. C'était certain maintenant, il y avait eu une
désorganisation progressive, comme une infiltration du crime, qui
décomposait cet homme, et qui avait pourri tout lien, entre eux.
Roubaud savait.