M. Dabadie s'emporta.

Où sont les hommes qui ont fait la visite, hier soir? Qu'on me

les amène!

Ils étaient justement là, ils s'avancèrent, balbutièrent des

excuses: la nuit, est-ce qu'on pouvait se rendre compte? et,

cependant, ils passaient bien leurs mains partout. La veille,

ils juraient n'avoir rien senti.

Cependant, M. Cauche, resté debout dans le wagon, prenait des

notes au crayon, pour son rapport. Il appela Roubaud, qu'il

fréquentait volontiers, tous deux fumant des cigarettes, le long

du quai, aux heures de flâne.

--Monsieur Roubaud, montez donc, vous m'aiderez.

Et, quand le sous-chef eut enjambé le sang du tapis, pour ne pas

marcher dedans:

--Regardez sous l'autre coussin, voir si rien n'y a glissé.

Il souleva le coussin, il chercha, les mains prudentes, les

regards simplement curieux.

Il n'y a rien.

Mais une tache, sur le drap capitonné du dossier, attira son

attention; et il la signala au commissaire. N'était-ce pas

l'empreinte sanglante d'un doigt? Non, on finit par tomber

d'accord que c'était une éclaboussure. Le flot de monde s'était

rapproché, pour suivre cet examen, flairant le crime, se pressant

derrière le chef de gare qu'une répugnance d'homme délicat avait

retenu sur le marchepied.

Soudain, celui-ci fit une réflexion.

--Dites donc, monsieur Roubaud, vous étiez dans le train...

N'est-ce pas? vous êtes bien rentré par l'express, hier soir...

Vous pourriez peut-être nous donner des renseignements, vous!

--Tiens! c'est vrai, s'écria le commissaire. Est-ce que vous

avez remarqué quelque chose?

Pendant trois ou quatre secondes, Roubaud demeura muet. Il était

baissé à ce moment, examinant le tapis. Mais il se releva

presque tout de suite, en répondant de sa voix naturelle, un peu

grosse

--Certainement, certainement, je vais vous dire... Ma femme

était avec moi. Si ce que je sais doit figurer au rapport,

j'aimerais bien qu'elle descendît, pour contrôler mes souvenirs

par les siens.

Cela parut très raisonnable à M. Cauche, et Pecqueux, qui venait

d'arriver, offrit d'aller chercher madame Roubaud. Il partit à

grandes enjambées, il y eut un moment d'attente. Philomène,

accourue avec le chauffeur, l'avait suivi des yeux, irritée de ce

qu'il se chargeait de cette commission. Mais, ayant aperçu

madame Lebleu, qui se hâtait, de toute la vitesse de ses pauvres

jambes enflées, elle se précipita, l'aida; et les deux femmes

levèrent les mains au ciel, poussèrent des exclamations,

passionnées par la découverte d'un si abominable crime. Bien

qu'on ne sût encore absolument rien, déjà des versions

circulaient, autour d'elles, dans l'effarement des gestes et des

visages. Dominant le bourdonnement des voix, Philomène

elle-même, qui ne tenait le fait de personne, affirmait sur sa

parole d'honneur que madame Roubaud avait vu l'assassin. Et le

silence se fit, lorsque Pecqueux reparut, accompagné de cette

dernière.

--Voyez-la donc! murmura madame Lebleu. Si l'on dirait la femme

d'un sous-chef, avec son air de princesse! Ce matin, avant le

jour, elle était déjà ainsi, peignée et corsetée comme si elle

allait en visite.

Ce fut à petits pas réguliers que Séverine s'avança. Il y avait

tout un long bout du quai à suivre, sous les yeux qui la

regardaient venir; et elle ne faiblissait pas, elle appuyait

simplement son mouchoir sur ses paupières, dans la grosse douleur

qu'elle venait d'éprouver, en apprenant le nom de la victime.

Vêtue d'une robe de laine noire, très élégante, elle semblait

porter le deuil de son protecteur. Ses lourds cheveux sombres

luisaient au soleil, car elle n'avait pas même pris le temps de

se couvrir la tête, malgré le froid. Ses yeux bleus si doux,

pleins d'angoisse et noyés de larmes, la rendaient très

touchante.

--Bien sûr qu'elle a raison de pleurer, dit à demi-voix

Philomène. Les voilà fichus, maintenant qu'on a tué leur bon

Dieu.

Lorsque Séverine fut là, au milieu de tout ce monde, devant la

portière ouverte du coupé, M. Cauche et Roubaud en descendirent;

et, tout de suite, ce dernier commença à dire ce qu'il savait.

--N'est-ce pas? ma chère, hier matin, dès notre arrivée à Paris,

nous sommes allés voir monsieur Grandmorin... Il pouvait être

onze heures un quart, n'est-ce pas?

Il la regardait fixement, elle répéta d'une voix docile:

--Oui, onze heures un quart.

Mais ses yeux s'étaient arrêtés sur le coussin noir de sang, elle

eut un spasme, des sanglots profonds jaillirent de sa gorge. Et

le chef de gare, ému, empressé, intervint:

--Madame, si vous ne pouviez supporter ce spectacle... Nous

comprenons très bien votre douleur.

--Oh! simplement deux mots, interrompit le commissaire. Nous

ferons ensuite reconduire madame chez elle.

Roubaud se hâta de continuer:

--C'est alors, après avoir causé de différentes choses, que

monsieur Grandmorin nous annonça qu'il devait partir le

lendemain, pour aller à Doinville, chez sa soeur... Je le vois

encore assis à son bureau. Moi, j'étais ici; ma femme était

là... N'est-ce pas, ma chère, il nous a dit qu'il partirait le

lendemain?

--Oui, le lendemain.

M. Cauche, qui continuait à prendre au crayon des notes rapides,

leva la tête.

--Comment, le lendemain? mais puisqu'il est parti le soir!

--Attendez donc! répliqua le sous-chef. Même, quand il sut que

nous repartions le soir, il eut un instant l'idée de prendre

l'express avec nous, si ma femme voulait bien le suivre jusqu'à

Doinville, où elle passerait quelques jours chez sa soeur, comme

cela était arrivé déjà. Mais ma femme, qui avait beaucoup à

faire ici, a refusé... N'est-ce pas, tu as refusé?

--J'ai refusé, oui.

--Et voilà, il a été très gentil... Il s'était occupé de moi, il

nous a accompagnés jusqu'à la porte de son cabinet...

N'est-ce pas, ma chère?

--Oui, jusqu'à la porte.

--Le soir, nous sommes partis... Avant de nous installer dans

notre compartiment, j'ai causé avec monsieur Vandorpe, le chef de

gare. Et je n'ai rien vu du tout. J'étais très ennuyé, parce

que je nous croyais seuls, et qu'il y avait, dans un coin, une

dame que je n'avais pas remarquée; d'autant plus que deux autres

personnes, un ménage, sont encore montées au dernier moment...

Jusqu'à Rouen non plus, rien de particulier, je n'ai rien vu...

Aussi, à Rouen, comme nous étions descendus pour nous dégourdir

les jambes, quelle n'a pas été notre surprise, d'apercevoir, à

trois ou quatre voitures de la nôtre, M. Grandmorin, debout à la

portière d'un coupé! «Comment, monsieur le président, vous êtes

parti? Ah! bien, nous ne nous doutions guère de voyager avec

vous!» Et il nous a expliqué qu'il avait reçu une dépêche... On

a sifflé, nous sommes remontés vite dans notre compartiment, où,

par parenthèse, nous n'avons retrouvé personne, tous nos

compagnons de route s'étant arrêtés à Rouen, ce qui ne nous a pas

fait de peine... Et voilà! c'est bien tout, ma chère, n'est-ce

pas?

--Oui, c'est bien tout.

Ce récit, si simple qu'il fût, avait fortement impressionné

l'auditoire. Tous attendaient de comprendre, la face béante. Le

commissaire, cessant d'écrire, exprima la surprise générale, en

demandant:

--Et vous êtes sûr qu'il n'y avait personne dans le coupé, avec

monsieur Grandmorin?

--Oh! ça, absolument sûr.

Un frémissement courut. Ce mystère qui se posait, soufflait de

la peur, un petit froid que chacun sentit passer sur sa nuque.

Si le voyageur était seul, par qui avait-il pu être assassiné et

jeté du coupé, à trois lieues de là, avant un nouvel arrêt du

train?

Dans le silence, on entendit la voix mauvaise de Philomène:

--C'est drôle tout de même.

En se sentant dévisagé, Roubaud la regarda, avec un hochement du

menton, comme pour dire qu'il trouvait ça drôle, lui aussi. Près

d'elle, il aperçut Pecqueux et madame Lebleu, qui hochaient

également la tête. Les yeux de tous s'étaient tournés de son

côté, on attendait autre chose, on cherchait sur sa personne un

détail oublié, qui éclaircirait l'affaire. Il n'y avait aucune

accusation, dans ces regards ardemment curieux; et il croyait

pourtant voir poindre le soupçon vague, ce doute que le plus

petit fait parfois change en certitude.

--Extraordinaire, murmura M. Cauche.

--Tout à fait extraordinaire, répéta M. Dabadie.

Alors, Roubaud se décida:

--Ce dont je suis encore bien sûr, c'est que l'express qui va,

d'un trait, de Rouen à Barentin, a marché à sa vitesse

réglementaire, sans que j'aie remarqué rien d'anormal... Je le

dis, parce que, justement, nous trouvant seuls, j'avais baissé la

glace, pour fumer une cigarette; et je jetais des coups d'oeil

au-dehors, je me rendais parfaitement compte de tous les bruits

du train... Même, à Barentin, ayant reconnu sur le quai monsieur

Bessière, le chef de gare, mon successeur, je l'ai appelé, et

nous avons échangé trois paroles, tandis que, monté sur le

marchepied, il me serrait la main... N'est ce pas? ma chère, on

peut l'interroger, monsieur Bessière le dira.

Séverine, toujours immobile et pâle, son fin visage noyé de

chagrin, confirma une fois de plus la déclaration de son mari.

--Il le dira, oui.

Dès ce moment, toute accusation devenait impossible, si les

Roubaud, remontés à Rouen, dans leur compartiment, y avaient été

salués, à Barentin, par un ami. L'ombre de soupçon que le

sous-chef croyait avoir vue passer dans les yeux, s'en était

allée; et l'étonnement de chacun grandissait. L'affaire prenait

une tournure de plus en plus mystérieuse.

--Voyons, dit le commissaire, êtes-vous bien certain que

personne, à Rouen, n'a pu monter dans le coupé, après que vous

avez eu quitté monsieur Grandmorin?

Evidemment, Roubaud n'avait pas prévu cette question, car, pour

la première fois, il se troubla, n'ayant sans doute plus la

réponse préparée d'avance. Il regarda sa femme, hésitant.

--Oh! non, je ne crois pas... On fermait les portières, on

sifflait, nous avons eu bien juste le temps de regagner notre

voiture... Et puis, le coupé était réservé, personne ne pouvait

monter, il me semble...

Mais les yeux bleus de sa femme s'élargissaient, devenaient si

grands, qu'il s'effraya d'être affirmatif.

--Après tout, je ne sais pas... Oui, peut-être quelqu'un a pu

monter... Il y avait une vraie bousculade...

Et, à mesure qu'il parlait, sa voix se refaisait nette, toute

cette histoire nouvelle naissait, s'affirmait.

--Vous savez, à cause des fêtes du Havre, la foule était

énorme... Nous avons été obligés de défendre notre compartiment

contre des voyageurs de deuxième et même de troisième classe...

Avec ça, la gare est très mal éclairée, on ne voyait rien, on se

poussait, on criait, dans la cohue du départ... Ma foi! oui, il

est très possible que, ne sachant comment se caser, ou même

profitant de l'encombrement, quelqu'un se soit introduit de force

dans le coupé, à la dernière seconde.

Et, s'interrompant:

--Hein? ma chère, c'est ce qui a dû arriver.

Séverine, l'air brisé, son mouchoir sur ses yeux meurtris,

répéta:

--C'est ce qui est arrivé, certainement.

Dès lors, la piste était donnée; et, sans se prononcer, le

commissaire de surveillance et le chef de gare échangèrent un

regard, d'un air entendu. Un long mouvement avait agité la

foule, qui sentait que l'enquête était finie, et qu'un besoin de

commentaires tourmentait: tout de suite des suppositions

circulèrent, chacun avait une histoire. Depuis un instant, le

service de la gare se trouvait comme suspendu, le personnel

entier était là, obsédé par ce drame; et ce fut une surprise que

de voir entrer sous la marquise le train de neuf heures

trente-huit. On courut, les portières s'ouvrirent, le flot des

voyageurs s'écoula. Presque tous les curieux, d'ailleurs,

étaient restés autour du commissaire, qui, par un scrupule

d'homme méthodique, visitait une dernière fois le coupé

ensanglanté.

Pecqueux, gesticulant entre madame Lebleu et Philomène, aperçut à

ce moment son mécanicien, Jacques Lantier, qui venait de

descendre du train et qui, immobile, regardait de loin le

rassemblement. Il l'appela violemment de la main. Jacques ne

bougeait pas. Enfin, il se décida, d'une marche lente.

--Quoi donc? demanda-t-il à son chauffeur.

Il savait bien, il n'écouta que d'une oreille distraite la

nouvelle de l'assassinat et les suppositions que l'on faisait.

Ce qui le surprenait, le remuait étrangement, c'était de tomber

au milieu de cette enquête, de retrouver ce coupé, entrevu dans

les ténèbres, lancé à toute vitesse. Il allongea le cou, regarda

la mare de sang caillé sur le coussin; et il revoyait la scène du

meurtre, il revoyait surtout le cadavre, étendu en travers de la

voie, là-bas, avec sa gorge ouverte. Puis, comme il détournait

les yeux, il remarqua les Roubaud, pendant que Pecqueux

continuait à lui raconter l'histoire, de quelle façon ces

derniers étaient mêlés à l'affaire, leur départ de Paris dans le

même train que la victime, les dernières paroles qu'ils avaient

échangées ensemble, à Rouen. L'homme, il le connaissait, pour

lui serrer la main, parfois, depuis qu'il faisait le service de

l'express; la femme, il l'avait entrevue de loin en loin, il

s'était écarté d'elle comme des autres, dans sa peur maladive.

Mais, à cette minute, ainsi pleurante et pâle, avec la douceur

effarée de ses yeux bleus sous l'écrasement noir de sa chevelure,

elle le frappa. Il ne la quittait plus du regard, et il eut une

absence, il se demanda, étourdi, pourquoi les Roubaud et lui

étaient là, comment les faits avaient pu les réunir devant cette

voiture du crime, eux de retour de Paris, la veille, lui revenu

de Barentin à l'instant même.

--Oh! je sais, je sais, dit-il tout haut, interrompant le

chauffeur. J'étais justement là-bas, à la sortie du tunnel,

cette nuit, et j'ai bien cru voir quelque chose, au moment où le

train a passé.

Ce fut une grosse émotion, tous l'entourèrent. Et lui, le

premier, avait frémi, étonné, bouleversé de ce qu'il venait de

dire. Pourquoi avait-il parlé, après s'être promis si

formellement de se taire? Tant de bonnes raisons lui

conseillaient le silence! Et les mots étaient inconsciemment

sortis de ses lèvres, tandis qu'il regardait cette femme. Elle

avait brusquement écarté son mouchoir, pour fixer sur lui ses

yeux en larmes, qui s'agrandissaient encore.

Mais le commissaire s'était vivement approché.

--Quoi? qu'avez-vous vu?

Et Jacques, sous le regard immobile de Séverine, dit ce qu'il

avait vu: le coupé éclairé, passant dans la nuit, à toute vapeur,

et les profils fuyants des deux hommes, l'un renversé, l'autre le

couteau au poing. Près de sa femme, Roubaud écoutait, en fixant

sur lui ses gros yeux vifs.

--Alors, demanda le commissaire, vous reconnaîtriez l'assassin?

--Oh! ça, non, je ne crois pas.

--Portait-il un paletot ou une blouse?

--Je ne pourrais rien affirmer. Songez donc, un train qui devait

marcher à une vitesse de quatre-vingts kilomètres!

Séverine, en dehors de sa volonté, échangea un coup d'oeil avec

Roubaud, qui eut la force de dire:

--En effet, il faudrait avoir de bons yeux.

--N'importe, conclut M. Cauche, voilà une déposition importante.

Le juge d'instruction vous aidera à voir clair dans tout ça...

monsieur Lantier et monsieur Roubaud, donnez-moi vos noms bien

exacts, pour les citations.

C'était fini, le groupe des curieux se dissipa peu à peu, le

service de la gare reprit son activité. Roubaud surtout dut

courir s'occuper de l'omnibus de neuf heures cinquante, dans

lequel des voyageurs montaient déjà. Il avait donné à Jacques

une poignée de main, plus vigoureuse que de coutume; et celui-ci,

resté seul avec Séverine, derrière madame Lebleu, Pecqueux et

Philomène, qui s'en allaient en chuchotant, s'était cru forcé

d'accompagner la jeune femme sous la marquise, jusqu'à l'escalier

des employés, ne trouvant rien à lui dire, retenu pourtant près

d'elle, comme si un lien venait de se nouer entre eux.

Maintenant, la gaieté du jour avait grandi, le soleil clair

montait vainqueur des brumes matinales, dans la grande limpidité

bleue du ciel; pendant que le vent de mer, prenant de la force

avec la marée montante, apportait sa fraîcheur salée. Et, comme

il la quittait enfin, il rencontra de nouveau ses larges yeux,

dont la douceur terrifiée et suppliante l'avait si profondément

remué.

Mais il y eut un léger coup de sifflet. C'était Roubaud qui

donnait le signal du départ. La machine répondit par un

sifflement prolongé, et le train de neuf heures cinquante

s'ébranla, roula plus vite, disparut au loin, dans la poussière

d'or du soleil.

La Bête humaine · 第 5 / 17 题