Le lendemain, un dimanche, cinq heures du matin venaient de
sonner à tous les clochers du Havre, lorsque Roubaud descendit de
la marquise de la gare, pour prendre son service. Il faisait
encore nuit noire; mais le vent, qui soufflait de la mer, avait
grandi et poussait les brumes, noyant les coteaux dont les
hauteurs s'étendent de Sainte-Adresse au fort de Tourneville;
tandis que, vers l'ouest, au-dessus du large, une éclaircie se
montrait, un pan de ciel, où brillaient les dernières étoiles.
Sous la marquise, les becs de gaz brûlaient toujours, pâlis par
le froid humide et l'heure matinale; et il y avait là le premier
train de Montivilliers, que formaient des hommes d'équipe, aux
ordres du sous-chef de nuit. Les portes des salles n'étaient pas
ouvertes, les quais s'étendaient déserts, dans ce réveil engourdi
de la gare.
Comme il sortait de chez lui, en haut, au-dessus des salles
d'attente, Roubaud avait trouvé la femme du caissier, madame
Lebleu, immobile au milieu du couloir central, sur lequel
donnaient les logements des employés. Depuis des semaines, cette
dame se relevait la nuit, pour guetter mademoiselle Guichon, la
buraliste, qu'elle soupçonnait d'une intrigue avec le chef de
gare, M. Dabadie. D'ailleurs, elle n'avait jamais surpris la
moindre chose, pas une ombre, pas un souffle. Et, ce matin-là
encore, elle était vite rentrée chez elle, ne rapportant que
l'étonnement d'avoir aperçu, chez les Roubaud, pendant les trois
secondes mises par le mari à ouvrir et à refermer la porte, la
femme debout dans la salle à manger, la belle Séverine déjà
vêtue, peignée, chaussée, elle qui d'habitude traînait au lit
jusqu'à neuf heures. Aussi, madame Lebleu avait-elle réveillé
Lebleu, pour lui apprendre ce fait extraordinaire. La veille,
ils ne s'étaient pas couchés avant l'arrivée de l'express de
Paris, à onze heures cinq, brûlant de savoir ce qu'il advenait de
l'histoire du sous-préfet. Mais ils n'avaient rien pu lire dans
l'attitude des Roubaud, qui étaient revenus avec leur figure de
tous les jours; et, vainement, jusqu'à minuit, ils avaient tendu
l'oreille: aucun bruit ne sortait de chez leurs voisins, ceux-ci
devaient s'être endormis tout de suite, d'un profond sommeil.
Certainement, leur voyage n'avait pas eu un bon résultat, sans
quoi Séverine n'aurait pas été levée à pareille heure. Le
caissier ayant demandé quelle mine elle faisait, sa femme s'était
efforcée de la dépeindre: très raide, très pâle, avec ses grands
yeux bleus, si clairs sous ses cheveux noirs; et pas un
mouvement, l'air d'une somnambule. Enfin, on saurait bien à quoi
s'en tenir, dans la journée.
En bas, Roubaud trouva son collègue Moulin, qui avait fait le
service de nuit. Et il prit le service, tandis que Moulin
causait, se promenait quelques minutes encore, tout en le mettant
au courant des menus faits arrivés depuis la veille: des rôdeurs
avaient été surpris, au moment de s'introduire dans la salle de
consigne; trois hommes d'équipe s'étaient fait réprimander pour
indiscipline; un crochet d'attelage venait de se rompre, pendant
qu'on formait le train de Montivilliers. Silencieux, Roubaud
écoutait, d'un visage calme; et il était seulement un peu blême,
sans doute un reste de fatigue, que ses yeux battus accusaient
aussi. Cependant, son collègue avait cessé de parler, qu'il
semblait l'interroger encore, comme s'il se fût attendu à
d'autres événements. Mais c'était bien tout, il baissa la tête,
regarda un instant la terre.
En marchant le long du quai, les deux hommes étaient arrivés au
bout de la halle couverte, à l'endroit où, sur la droite, se
trouvait une remise, dans laquelle stationnaient les wagons de
roulement, ceux qui, arrivés la veille, servaient à former les
trains du lendemain. Et il avait relevé le front, ses regards
s'étaient fixés sur une voiture de première classe, pourvue d'un
coupé, le numéro 293, qu'un bec de gaz justement éclairait d'une
lueur vacillante, lorsque l'autre s'écria:
--Ah! j'oubliais...
La face pâlie de Roubaud se colora, et il ne put retenir un léger
mouvement.
--J'oubliais, répéta Moulin. Il ne faut pas que cette voiture
parte, ne la faites pas mettre ce matin dans l'express de six
heures quarante.
Il y eut un court silence, avant que Roubaud demandât, d'une voix
très naturelle:
--Tiens! pourquoi donc?
--Parce qu'il y a un coupé retenu pour l'express de ce soir. On
n'est pas sûr qu'il en vienne dans la journée, autant garder
celui-là.
Il le regardait toujours fixement, il répondit:
--Sans doute.
Mais une autre pensée l'absorbait, il s'emporta tout d'un coup.
--C'est dégoûtant! Voyez-moi comme ces bougres-là nettoient!
Cette voiture semble avoir de la poussière de huit jours.
--Ah! reprit Moulin, quand les trains arrivent passé onze
heures, il n'y a pas de danger que les hommes donnent un coup de
torchon... ça va bien encore lorsqu'ils consentent à faire la
visite. L'autre soir, ils ont oublié sur une banquette un
voyageur endormi, qui ne s'est réveillé que le lendemain matin.
Puis, étouffant un bâillement, il dit qu'il montait se coucher.
Et, comme il s'en allait, une brusque curiosité le ramena.
--A propos, votre affaire avec le sous-préfet, c'est fini,
n'est-ce pas?
--Oui, oui, un très bon voyage, je suis content.
--Allons, tant mieux... Et rappelez-vous que le 293 ne part pas.
Quand Roubaud se trouva seul sur le quai, il revint lentement
vers le train de Montivilliers, qui attendait. Les portes des
salles furent ouvertes, des voyageurs parurent, quelques
chasseurs avec leurs chiens, deux ou trois familles de
boutiquiers profitant du dimanche, peu de monde en somme. Mais,
ce train-là parti, le premier de la journée, il n'eut pas de
temps à perdre, il dut immédiatement faire former l'omnibus de
cinq heures quarante-cinq, un train pour Rouen et Paris. A cette
heure matinale, le personnel étant peu nombreux, la besogne du
sous-chef de service se compliquait de toutes sortes de soins.
Lorsqu'il eut surveillé la manoeuvre, chaque voiture prise au
remisage, mise sur le chariot que des hommes poussaient et
amenaient sous la marquise, il dut courir à la salle de départ,
donner un coup d'oeil à la distribution des billets et à
l'enregistrement des bagages. Une querelle éclatait entre des
soldats et un employé, qui nécessita son intervention. Pendant
une demi-heure, parmi les courants d'air glacé, au milieu du
public grelottant, les yeux gros encore de sommeil, dans cette
mauvaise humeur d'une bousculade en pleines ténèbres, il se
multiplia, n'eut pas une pensée à lui. Puis, le départ de
l'omnibus ayant déblayé la gare, il se hâta de se rendre au poste
de l'aiguilleur, s'assurer que tout allait bien de ce côté, car
un autre train arrivait, le direct de Paris, qui avait du retard.
Il revint assister au débarquement, attendit que le flot des
voyageurs eût rendu les billets et se fût empilé dans les
voitures des hôtels, qui, en ce temps-là, entraient attendre sous
la marquise, séparées de la voie par une simple palissade. Et,
alors seulement, il put souffler un instant dans la gare
redevenue déserte et silencieuse.
Six heures sonnaient. Roubaud sortit de la halle couverte, d'un
pas de promenade; et, dehors, ayant devant lui l'espace, il leva
la tête, il respira, en voyant que l'aube se levait enfin. Le
vent du large avait achevé de balayer les brumes, c'était le
clair matin d'un beau jour. Il regarda vers le nord la côte
d'Ingouville, jusqu'aux arbres du cimetière, se détacher d'un
trait violacé sur le ciel pâlissant; ensuite, se tournant vers le
midi et l'ouest, il remarqua, au-dessus de la mer, un dernier vol
de légères nuées blanches, qui nageaient lentement en escadre;
tandis que l'est tout entier, la trouée immense de l'embouchure
de la Seine, commençait à s'embraser du lever prochain de
l'astre. D'un geste machinal, il venait d'ôter sa casquette
brodée d'argent, comme pour rafraîchir son front dans l'air vif
et pur. Cet horizon accoutumé, le vaste déroulement plat des
dépendances de la gare, à gauche l'arrivage, puis le Dépôt des
machines, à droite l'expédition, toute une ville, semblait
l'apaiser, le rendre au calme de sa besogne quotidienne,
éternellement la même. Par-dessus le mur de la rue
Charles-Laffitte, des cheminées d'usine fumaient, on apercevait
les énormes tas de charbon des entrepôts, qui longent le bassin
Vauban. Et une rumeur montait déjà des autres bassins. Les
coups de sifflet des trains de marchandises, le réveil et l'odeur
du flot apportés dans le vent, le firent songer à la fête du
jour, à ce navire qu'on allait lancer et autour duquel la foule
s'écraserait.
Comme Roubaud rentrait sous la halle couverte, il trouva l'équipe
qui commençait à former l'express de six heures quarante; et il
crut que les hommes mettaient le 293 sur le chariot, tout
l'apaisement de la fraîche matinée s'en alla dans un éclat subit
de colère.
--Nom de Dieu! pas cette voiture-là! Laissez-la donc
tranquille! Elle ne part que ce soir.
Le chef de l'équipe lui expliquait qu'on poussait simplement la
voiture, pour en prendre une autre, qui était derrière. Mais il
n'entendait pas, assourdi par son emportement, hors de toute
proportion.
--Bougres de maladroits, quand on vous dit de ne pas y toucher!
Lorsqu'il eut compris enfin, il resta furieux, tomba sur les
incommodités de la gare, où l'on ne pouvait seulement retourner
un wagon. En effet, la gare, bâtie une des premières de la
ligne, était insuffisante, indigne du Havre, avec sa remise en
vieille charpente, sa marquise de bois et de zinc, au vitrage
étroit, ses bâtiments nus et tristes, lézardés de toutes parts.
--C'est une honte, je ne sais pas comment la Compagnie n'a pas
encore flanqué ça par terre.
Les hommes de l'équipe le regardaient, surpris de l'entendre
parler librement, lui d'une discipline si correcte d'habitude.
Il s'en aperçut, s'arrêta tout d'un coup. Et, silencieux, raidi,
il continua de surveiller la manoeuvre. Un pli de mécontentement
coupait son front bas, tandis que sa face ronde et colorée,
hérissée de barbe rousse, prenait une tension profonde de
volonté.
Dès lors, Roubaud eut tout son sang-froid. Il s'occupa
activement de l'express, contrôla chaque détail. Des attelages
lui ayant paru mal faits, il exigea qu'on les serrât sous ses
yeux. Une mère et ses deux filles, que fréquentait sa femme,
voulurent qu'il les installât dans le compartiment des dames
seules. Puis, avant de siffler pour donner le signal du départ,
il s'assura encore de la bonne ordonnance du train; et il le
regarda longuement s'éloigner, de ce coup d'oeil clair des hommes
dont une minute de distraction peut coûter des vies humaines.
Tout de suite, d'ailleurs, il dut traverser la voie pour recevoir
un train de Rouen, qui entrait en gare. Justement, il s'y
trouvait un employé des postes, avec lequel, chaque jour, il
échangeait les nouvelles. C'était, dans sa matinée si occupée,
un court repos, près d'un quart d'heure, pendant lequel il
pouvait respirer, aucun service immédiat ne le réclamant. Et, ce
matin-là, comme d'habitude, il roula une cigarette, il causa très
gaiement. Le jour avait grandi, on venait d'éteindre les becs de
gaz, sous la marquise. Elle était si pauvrement vitrée, qu'une
ombre grise y régnait encore; mais, au-delà, le vaste pan de ciel
sur lequel elle ouvrait, flambait déjà d'un incendie de rayons;
tandis que l'horizon entier devenait rose, d'une netteté vive de
détails, dans cet air pur d'un beau matin d'hiver.
A huit heures, M. Dabadie, le chef de gare, descendait
d'habitude, et le sous-chef allait au rapport. C'était un bel
homme, très brun, bien tenu, ayant les allures d'un grand
commerçant tout à ses affaires. Du reste, il se désintéressait
volontiers de la gare des voyageurs, il se consacrait surtout au
mouvement des bassins, au transit énorme des marchandises, en
continuelles relations avec le haut commerce du Havre et du monde
entier. Ce jour-là, il était en retard; et, deux fois déjà,
Roubaud avait poussé la porte du bureau, sans l'y trouver. Sur
la table, le courrier n'était pas même ouvert. Les yeux du
sous-chef venaient de tomber, parmi les lettres, sur une dépêche.
Puis comme si une fascination le retenait là, il n'avait plus
quitté la porte, se retournant malgré lui, jetant vers la table
de courts regards.
Enfin, à huit heures dix, M. Dabadie parut. Roubaud, qui s'était
assis, se taisait, pour lui permettre d'ouvrir la dépêche. Mais
le chef ne se hâtait point, voulait se montrer aimable avec son
subordonné, qu'il estimait.
--Et, naturellement, à Paris, tout a bien marché?
--Oui, monsieur, je vous remercie.
Il avait fini par ouvrir la dépêche; et il ne la lisait pas, il
souriait toujours à l'autre, dont la voix s'était assourdie, sous
le violent effort qu'il faisait pour maîtriser un tic nerveux qui
lui convulsait le menton.
--Nous sommes très heureux de vous garder ici.
--Et moi, monsieur, je suis bien content de rester avec vous.
Alors, comme M. Dabadie se décidait à parcourir la dépêche,
Roubaud, dont une légère sueur mouillait la face, le regarda.
Mais l'émotion à laquelle il s'attendait, ne se produisait point;
le chef achevait tranquillement la lecture du télégramme, qu'il
rejeta sur son bureau: sans doute un simple détail de service.
Et tout de suite il continua d'ouvrir son courrier, pendant que,
selon l'habitude de chaque matin, le sous-chef faisait son
rapport verbal sur les événements de la nuit et de la matinée.
Seulement, ce matin-là, Roubaud, hésitant, dut chercher, avant de
se rappeler ce que lui avait dit son collègue, au sujet des
rôdeurs surpris dans la salle de consigne. Quelques paroles
furent encore échangées, et le chef le congédiait d'un geste,
lorsque les deux chefs adjoints, celui des bassins et celui de la
petite vitesse, entrèrent, venant eux aussi au rapport. Ils
apportaient une nouvelle dépêche, qu'un employé venait de leur
remettre, sur le quai.
--Vous pouvez vous retirer, dit M. Dabadie, en voyant que Roubaud
s'arrêtait à la porte.
Mais celui-ci attendait, les yeux ronds et fixes; et il ne s'en
alla que lorsque le petit papier fut retombé sur la table, écarté
du même geste indifférent. Un instant, il erra sous la marquise,
perplexe, étourdi. L'horloge marquait huit heures trente-cinq,
il n'avait plus de départ avant l'omnibus de neuf heures
cinquante. D'ordinaire, il employait cette heure de répit à
faire une tournée dans la gare. Il marcha pendant quelques
minutes, sans savoir où ses pieds le conduisaient. Puis, comme
il levait la tête et qu'il se retrouvait devant la voiture 293,
il fit un brusque crochet, il s'éloigna vers le dépôt des
machines, bien qu'il n'eût rien à voir de ce côté. Le soleil
maintenant montait à l'horizon, une poussière d'or pleuvait dans
l'air pâle. Et il ne jouissait plus de la belle matinée, il
pressait le pas, l'air très affairé, tâchant de tuer l'obsession
de son attente.
Une voix, tout d'un coup, l'arrêta.
--Monsieur Roubaud, bonjour!... Vous avez vu ma femme?
C'était Pecqueux, le chauffeur, un grand gaillard de
quarante-trois ans, maigre avec de gros os, la face cuite par le
feu et par la fumée. Ses yeux gris sous le front bas, sa bouche
large dans une mâchoire saillante, riaient d'un continuel rire de
noceur.
--Comment! c'est vous? dit Roubaud en s'arrêtant, étonné. Ah!
oui, l'accident arrivé à la machine, j'oubliais... Et vous ne
repartez que ce soir? Un congé de vingt-quatre heures, bonne
affaire, hein?
--Bonne affaire! répéta l'autre, gris encore d'une noce faite la
veille.
D'un village près de Rouen, il était entré tout jeune dans la
Compagnie, comme ouvrier ajusteur. Puis, à trente ans,
s'ennuyant à l'atelier, il avait voulu être chauffeur, pour
devenir mécanicien; et c'était alors qu'il avait épousé Victoire,
du même village que lui. Mais les années s'écoulaient, il
restait chauffeur, jamais maintenant il ne passerait mécanicien,
sans conduite, sans bonne tenue, ivrogne, coureur de femmes.
Vingt fois, on l'aurait congédié, s'il n'avait pas eu la
protection du président Grandmorin, et si l'on ne s'était habitué
à ses vices, qu'il rachetait par sa belle humeur et par son
expérience de vieil ouvrier. Il ne devenait vraiment à craindre
que lorsqu'il était ivre, car il se changeait alors en vraie
brute, capable d'un mauvais coup.
--Et ma femme, vous l'avez vue? demanda-t-il de nouveau, la
bouche fendue par son large rire.
--Certes, oui, nous l'avons vue, répondit le sous-chef. Nous
avons même déjeuné dans votre chambre... Ah! une brave femme
que vous avez là, Pecqueux. Et vous avez bien tort de ne pas lui
être fidèle.
Il rigola plus violemment.
--Oh! si l'on peut dire! Mais c'est elle qui veut que je
m'amuse!
C'était vrai. Victoire, son aînée de deux ans, devenue énorme et
difficile à remuer, glissait des pièces de cent sous dans ses
poches, afin qu'il prît du plaisir dehors. Jamais elle n'avait
beaucoup souffert de ses infidélités, du continuel guilledou
qu'il courait, par un besoin de nature; et maintenant l'existence
était réglée, il avait deux femmes, une à chaque bout de la
ligne, sa femme à Paris pour les nuits qu'il y couchait, et une
autre au Havre pour les heures d'attente qu'il y passait, entre
deux trains. Très économe, vivant chichement elle-même,
Victoire, qui savait tout et qui le traitait maternellement,
répétait volontiers qu'elle ne voulait pas le laisser en affront
avec l'autre, là-bas. Même, à chaque départ, elle veillait sur
son linge, car il lui aurait été très sensible que l'autre
l'accusât de ne pas tenir leur homme proprement.
--N'importe, reprit Roubaud, ce n'est guère gentil. Ma femme,
qui adore sa nourrice, veut vous gronder.
Mais il se tut, en voyant sortir d'un hangar, contre lequel ils
se trouvaient, une grande femme sèche, Philomène Sauvagnat, la
soeur du chef de dépôt, l'épouse supplémentaire que Pecqueux
avait au Havre, depuis un an. Tous deux devaient être à causer
sous le hangar, lorsque lui s'était avancé pour appeler le
sous-chef. Elle, encore jeune malgré ses trente-deux ans, haute,
anguleuse, la poitrine plate, la chair brûlée de continuels
désirs, avait la tête longue, aux yeux flambants, d'une cavale
maigre et hennissante. On l'accusait de boire. Tous les hommes
de la gare avaient défilé chez elle, dans la petite maison que
son frère occupait près du Dépôt des machines, et qu'elle tenait
fort salement. Ce frère, auvergnat, têtu, très sévère sur la
discipline, très estimé de ses chefs, avait eu les plus gros
ennuis à son sujet, jusqu'au point d'être menacé de renvoi; et,
si maintenant on la tolérait à cause de lui, il ne s'obstinait
lui-même à la garder que par esprit de famille; ce qui ne
l'empêchait pas, lorsqu'il la surprenait avec un homme, de la
rouer de coups, si rudement qu'il la laissait sur le carreau,
morte. Il y avait eu, entre elle et Pecqueux, une vraie
rencontre: elle, assouvie enfin, aux bras de ce grand diable
rigoleur; lui, changé de sa femme trop grasse, heureux de
celle-ci trop maigre, répétant par farce qu'il n'avait plus
besoin de chercher ailleurs. Et Séverine seule, qui croyait
devoir cela à Victoire, s'était brouillée avec Philomène, qu'elle
évitait déjà le plus possible, par une fierté de nature, et
qu'elle avait cessé de saluer.
--Eh bien! dit Philomène insolemment, à tout à l'heure,
Pecqueux. Je m'en vas, puisque monsieur Roubaud a de la morale à
te faire, de la part de sa femme.
Lui, bon garçon, riait toujours.
--Reste donc, il plaisante.
--Non, non! Faut que j'aille porter deux oeufs de mes poules,
que j'ai promis à madame Lebleu.
Elle avait lancé ce nom exprès, connaissant la rivalité sourde
entre la femme du caissier et la femme du sous-chef, affectant
d'être au mieux avec la première, pour faire enrager l'autre.
Mais elle resta pourtant, tout d'un coup intéressée, lorsqu'elle
entendit le chauffeur demander des nouvelles de l'affaire du
sous-préfet.
--C'est arrangé, vous êtes content, n'est-ce pas? monsieur
Roubaud?
--Très content.
Pecqueux cligna les yeux d'un air malin.
--Oh! vous n'aviez pas à être inquiet, parce que, lorsqu'on a un
gros bonnet dans sa manche... Hein? vous savez qui je veux
dire. Ma femme aussi lui a bien de la reconnaissance.
Le sous-chef interrompit cette allusion au président Grandmorin,
en répétant d'une voix brusque:
--Et alors vous ne partez que ce soir?
--Oui, la Lison va être réparée, on finit d'ajuster la bielle...
Et j'attends mon mécanicien, qui s'est donné de l'air, lui. Vous
le connaissez, Jacques Lantier? Il est de votre pays.
Un instant, Roubaud resta sans répondre, absent, l'esprit perdu.
Puis, avec un sursaut de réveil:
--Hein? Jacques Lantier, le mécanicien... Certainement, je le
connais. Oh! vous savez, bonjour, bonsoir. C'est ici que nous
nous sommes rencontrés, car il est mon cadet, et je ne l'avais
jamais vu, là-bas, à Plassans... L'automne dernier, il a rendu
un petit service à ma femme, une commission qu'il a faite pour
elle, chez des cousines, à Dieppe... Un garçon capable, à ce
qu'on dit.
Il parlait au hasard, d'abondance. Soudain, il s'éloigna.
--Au revoir, Pecqueux... J'ai à donner un coup d'oeil de ce
côté.
Alors seulement Philomène s'en alla, de son pas allongé de
cavale; tandis que Pecqueux, immobile, les mains dans les poches,
riant d'aise à la fainéantise de cette gaie matinée, s'étonnait
que le sous-chef, après s'être contenté de faire le tour du
hangar, s'en retournait rapidement. Ce n'était pas long à
donner, son coup d'oeil. Qu'est-ce qu'il pouvait bien être venu
moucharder?
Comme Roubaud rentrait sous la marquise, neuf heures allaient
sonner. Il marcha jusqu'au fond, près des messageries, regarda,
sans paraître trouver ce qu'il cherchait; puis, il revint, du
même pas d'impatience. Successivement, il interrogea des yeux
les bureaux des différents services. A cette heure, la gare
était calme, déserte; et il s'y agitait seul, l'air de plus en
plus énervé de cette paix, dans ce tourment de l'homme, menacé
d'une catastrophe, qui finit par souhaiter ardemment qu'elle
éclate. Son sang-froid était à bout, il ne pouvait tenir en
place. Maintenant, ses yeux ne quittaient plus l'horloge. Neuf
heures, neuf heures cinq. D'ordinaire, il ne remontait chez lui
qu'à dix heures, après le départ du train de neuf heures
cinquante, pour déjeuner. Et, tout d'un coup, il remonta, à la
pensée de Séverine, qui, elle aussi, là-haut, devait attendre.
Dans le couloir, à cette minute précise, madame Lebleu ouvrait à
Philomène, venue en voisine, décoiffée, et tenant deux oeufs.
Elles restèrent, il fallut bien que Roubaud rentrât chez lui,
sous leurs yeux braqués. Il avait sa clef, il se hâta. Tout de
même, dans le va-et-vient rapide de la porte, elles aperçurent
Séverine, assise sur une chaise de la salle à manger, les mains
oisives, le profil pâle, immobile. Et, attirant Philomène,
s'enfermant à son tour, madame Lebleu raconta qu'elle l'avait
déjà vue de la sorte, le matin: sans doute l'histoire du
sous-préfet qui tournait mal. Mais non, Philomène expliqua
qu'elle accourait, parce qu'elle avait des nouvelles; et elle
répéta ce qu'elle venait d'entendre dire au sous-chef lui-même.
Alors, les deux femmes se perdirent en conjectures. C'étaient
ainsi, à chacune de leurs rencontres, des commérages sans fin.
--On leur a lavé la tête, ma petite, j'en mettrais ma main au
feu... Pour sûr, ils branlent dans le manche.
--Ah! ma bonne dame, si l'on pouvait donc nous en débarrasser!
La rivalité, de plus en plus envenimée entre les Lebleu et les
Roubaud, était simplement née d'une question de logement. Tout
le premier étage, au-dessus des salles d'attente, servait à loger
les employés; et le couloir central, un vrai couloir d'hôtel,
peint en jaune, éclairé par le haut, séparait l'étage en deux,
alignant les portes brunes à droite et à gauche. Seulement, les
logements de droite avaient des fenêtres qui donnaient sur la
cour du départ, plantée de vieux ormes, par-dessus lesquels se
déroulait l'admirable vue de la côte d'Ingouville; tandis que les
logements de gauche, aux fenêtres cintrées, écrasées, s'ouvraient
directement sur la marquise de la gare, dont la pente haute, le
faîtage de zinc et de vitres sales barraient l'horizon. Rien
n'était plus gai que les uns, avec la continuelle animation de la
cour, la verdure des arbres, la vaste campagne; et il y avait de
quoi mourir d'ennui dans les autres, où l'on voyait à peine
clair, le ciel muré comme en prison. Sur le devant, habitaient
le chef de gare, le sous-chef Moulin et les Lebleu; sur le
derrière, les Roubaud, ainsi que la buraliste, mademoiselle
Guichon, sans compter trois pièces, qui étaient réservées aux
inspecteurs de passage. Or, il était notoire que les deux
sous-chefs avaient toujours logé côte à côte. Si les Lebleu
étaient là, cela venait d'une complaisance de l'ancien sous-chef,
remplacé par Roubaud, qui, veuf sans enfants, avait voulu être
agréable à madame Lebleu, en lui cédant son logement. Mais
est-ce que ce logement n'aurait pas dû faire retour aux Roubaud?
Est-ce que cela était juste, de les reléguer sur le derrière,
quand ils avaient le droit d'être sur le devant? Tant que les
deux ménages avaient vécu en bon accord, Séverine s'était effacée
devant sa voisine, plus âgée qu'elle de vingt ans, mal portante
avec ça, si énorme qu'elle étouffait sans cesse. Et la guerre
n'était vraiment déclarée que depuis le jour où Philomène avait
fâché les deux femmes, par d'abominables bavardages.
--Vous savez, reprit celle-ci, qu'ils sont bien capables d'avoir
profité de leur voyage à Paris, pour demander votre expulsion...
On m'a affirmé qu'ils ont écrit au directeur une longue lettre où
ils font valoir leur droit.
Madame Lebleu suffoquait.
--Les misérables!... Et je suis bien sûre qu'ils travaillent
pour mettre la buraliste avec eux; car voici quinze jours qu'elle
me salue à peine, celle-là... Encore quelque chose de propre!
Aussi, je la guette...
Elle baissa la voix pour affirmer que mademoiselle Guichon,
chaque nuit, devait aller retrouver le chef de gare. Leurs deux
portes se faisaient face. C'était M. Dabadie, veuf, père d'une
grande fille toujours en pension, qui avait amené là cette blonde
de trente ans, déjà fanée, silencieuse et mince, d'une souplesse
de couleuvre. Elle avait dû être vaguement institutrice. Et
impossible de la surprendre, tellement elle se glissait sans
bruit, à travers les fentes les plus étroites. Par elle-même,
elle ne comptait guère. Mais, si elle couchait avec le chef de
gare, elle prenait une importance décisive, et le triomphe était
de la tenir, en possédant son secret.
--Oh! je finirai par savoir, continua madame Lebleu. Je ne veux
pas me laisser manger... Nous sommes ici, nous y resterons. Les
braves gens sont pour nous, n'est-ce pas? ma petite.
Toute la gare, en effet, se passionnait, dans cette guerre des
deux logements. Le couloir surtout en était ravagé. Il n'y
avait guère que l'autre sous-chef, Moulin, qui se désintéressât,
satisfait d'être sur le devant, marié à une petite femme timide
et frêle, qu'on ne voyait jamais et qui lui donnait un enfant
tous les vingt mois.
--Enfin, conclut Philomène, s'ils branlent dans le manche, ce
n'est pas encore de ce coup qu'ils resteront sur le carreau...
Méfiez-vous, car ils connaissent du monde qui a le bras long.
Elle tenait toujours ses deux oeufs, elle les offrit: des oeufs
du matin, qu'elle venait de ramasser sous ses poules. Et la
vieille dame se confondait en remerciements.
--Que vous êtes gentille! Vous me gâtez... Venez donc causer
plus souvent. Vous savez que mon mari est toujours à sa caisse;
et moi je m'ennuie tant, clouée ici, à cause de mes jambes!
Qu'est-ce que je deviendrais, si ces misérables me prenaient ma
vue?
Puis, comme elle l'accompagnait et qu'elle rouvrait la porte,
elle posa un doigt sur ses lèvres.
--Chut! écoutons.
Toutes deux, debout dans le couloir, restèrent cinq grandes
minutes debout, sans un geste, en retenant leur souffle. Elles
penchaient la tête, tendaient l'oreille vers la salle à manger
des Roubaud. Mais pas un bruit n'en sortait, il régnait là un
silence de mort. Et, de peur d'être surprises, elles se
séparèrent enfin, en se saluant une dernière fois de la tête,
sans une parole. L'une s'en alla sur la pointe des pieds,
l'autre referma sa porte si doucement, qu'on n'entendit pas le
pêne glisser dans la gâche.
A neuf heures vingt, Roubaud était de nouveau en bas, sous la
marquise. Il surveillait la formation de l'omnibus de neuf
heures cinquante; et, malgré l'effort de sa volonté, il
gesticulait davantage, il piétinait, tournait sans cesse la tête
pour inspecter le quai du regard, d'un bout à l'autre. Rien
n'arrivait, ses mains en tremblaient.
Puis, brusquement, comme il fouillait encore la gare d'un coup
d'oeil en arrière, il entendit près de lui la voix d'un employé
du télégraphe, disant, essoufflée:
--Monsieur Roubaud, vous ne savez pas où sont monsieur le chef de
gare et monsieur le commissaire de surveillance... J'ai là des
dépêches pour eux, et voici dix minutes que je cours...
Il s'était retourné, dans un tel raidissement de tout son être,
que pas un muscle de son visage ne bougea. Ses yeux se fixèrent
sur les deux dépêches que tenait l'employé. Cette fois, à
l'émotion de celui-ci, il en avait la certitude, c'était enfin la
catastrophe.
--Monsieur Dabadie a passé là tout à l'heure, dit-il
tranquillement.
Et jamais il ne s'était senti si froid, d'intelligence si nette,
tout entier bandé à la défense. Maintenant, il était sûr de lui.
--Tenez! reprit-il, le voici qui arrive, monsieur Dabadie.
En effet, le chef de gare revenait de la petite vitesse. Dès
qu'il eut parcouru la dépêche, il s'exclama.
--Il y a eu un assassinat sur la ligne... C'est l'inspecteur de
Rouen qui me télégraphie.
--Comment? demanda Roubaud, un assassinat parmi notre personnel?
--Non, non, sur un voyageur, dans un coupé... Le corps a été
jeté, presque au sortir du tunnel de Malaunay, au poteau 153...
Et la victime est un de nos administrateurs, le président
Grandmorin.
A son tour, le sous-chef s'exclamait.
--Le président! ah! ma pauvre femme va-t-elle être chagrine!
Le cri était si juste, si apitoyé, que M. Dabadie s'y arrêta un
instant.
--C'est vrai, vous le connaissiez, un si brave homme, n'est-ce
pas?
Puis, revenant à l'autre télégramme, adressé au commissaire de
surveillance:
--Ça doit être du juge d'instruction, sans doute pour quelque
formalité... Et il n'est que neuf heures vingt-cinq, monsieur
Cauche n'est pas encore là, naturellement... Qu'on aille vite au
café du Commerce, sur le cours Napoléon. On l'y trouvera à coup
sûr.
Cinq minutes plus tard, M. Cauche arrivait, ramené par un homme
d'équipe. Ancien officier, considérant son emploi comme une
retraite, il ne paraissait jamais à la gare avant dix heures, y
flânait un moment, et retournait au café. Ce drame, tombé entre
deux parties de piquet, l'avait d'abord étonné, car les affaires
qui passaient par ses mains étaient d'ordinaire peu graves. Mais
la dépêche venait bien du juge d'instruction de Rouen; et, si
elle arrivait douze heures après la découverte du cadavre,
c'était que ce juge avait d'abord télégraphié à Paris, au chef de
gare, pour savoir dans quelles conditions la victime était
partie; puis, renseigné sur le numéro du train et sur celui de la
voiture, il avait alors seulement envoyé, au commissaire de
surveillance, l'ordre de visiter le coupé qui se trouvait dans la
voiture 293, si cette voiture était encore au Havre. Tout de
suite, la mauvaise humeur que M. Cauche montrait, d'avoir été
dérangé inutilement sans doute, disparut et fit place à une
attitude d'extrême importance, proportionnée à la gravité
exceptionnelle que prenait l'affaire.
--Mais, s'écria-t-il, subitement inquiet, avec la peur de voir
l'enquête lui échapper, la voiture ne doit plus être ici, elle a
dû repartir ce matin.
Ce fut Roubaud qui le rassura, de son air calme.
--Non, non, faites excuse... Il y avait un coupé retenu pour ce
soir, la voiture est là, sous la remise.
Et il marcha le premier, le commissaire et le chef de gare le
suivirent. Cependant, la nouvelle devait se répandre, car les
hommes d'équipe, sournoisement, quittaient la besogne, suivaient
eux aussi; tandis que, sur les portes des divers services, des
employés se montraient, finissaient par s'approcher, un à un.
Bientôt, il y eut là un rassemblement.
Comme on arrivait devant la voiture, M. Dabadie fit tout haut une
réflexion:
--Pourtant, hier soir, la visite a eu lieu. S'il était resté des
traces, on les aurait signalées au rapport.
--Nous allons bien voir, dit M. Cauche.
Il ouvrit la portière, il monta dans le coupé. Et, à l'instant
même, il se récria, s'oubliant, jurant.
--Ah! nom de Dieu! on dirait qu'on a saigné un cochon!
Un petit souffle d'épouvante courut parmi les assistants, des
têtes s'allongèrent; et M. Dabadie, un des premiers, voulut voir,
se haussa sur le marchepied; pendant que, derrière lui, Roubaud,
pour faire comme les autres, tendait aussi le cou.
A l'intérieur, le coupé ne montrait aucun désordre. Les glaces
étaient restées fermées, tout semblait en place. Seulement, une
odeur affreuse s'échappait de la portière ouverte; et là, au
milieu d'un des coussins, une mare de sang noir s'était coagulée,
une mare si profonde, si large, qu'un ruisseau en avait jailli
comme d'une source, s'épanchant sur le tapis. Des caillots
demeuraient accrochés au drap. Et rien autre, rien que ce sang
nauséabond.