IV

Ce jour-là, dans la seconde semaine de mars, M. Denizet, le juge

d'instruction, avait mandé de nouveau à son cabinet, au Palais de

Justice de Rouen, certains témoins importants de l'affaire

Grandmorin.

Depuis trois semaines, cette affaire faisait un bruit énorme.

Elle avait bouleversé Rouen, elle passionnait Paris, et les

journaux de l'opposition, dans la violente campagne qu'ils

menaient contre l'empire, venaient de la prendre comme machine de

guerre. L'approche des élections générales, dont la

préoccupation dominait toute la politique, enfiévrait la lutte.

Il y avait eu, à la Chambre, des séances très orageuses: celle où

l'on avait disputé âprement la validation des pouvoirs de deux

députés attachés à la personne de l'empereur; celle encore où

l'on s'était acharné contre la gestion financière du préfet de la

Seine, en réclamant l'élection d'un conseil municipal. Et

l'affaire Grandmorin arrivait à point pour continuer l'agitation,

les histoires les plus extraordinaires circulaient, les journaux

s'emplissaient chaque matin de nouvelles hypothèses, injurieuses

pour le gouvernement. D'une part, on laissait entendre que la

victime, un familier des Tuileries, ancien magistrat, commandeur

de la Légion d'honneur, riche à millions, était adonné aux pires

débauches; de l'autre, l'instruction n'ayant pas abouti

jusque-là, on commençait à accuser la police et la magistrature

de complaisance, on plaisantait sur cet assassin légendaire,

resté introuvable. S'il y avait beaucoup de vérité dans ces

attaques, elles n'en étaient que plus dures à supporter.

Aussi, M. Denizet sentait-il bien toute la lourde responsabilité

qui pesait sur lui. Il se passionnait, lui aussi, d'autant plus

qu'il avait de l'ambition et qu'il attendait ardemment une

affaire de cette importance, pour mettre en lumière les hautes

qualités de perspicacité et d'énergie qu'il s'accordait. Fils

d'un gros éleveur normand, il avait fait son droit à Caen et

n'était entré qu'assez tard dans la magistrature, où son origine

paysanne, aggravée par une faillite de son père, avait rendu son

avancement difficile. Substitut à Bernay, à Dieppe, au Havre, il

avait mis dix ans pour devenir procureur impérial à Pont-Audemer.

Puis, envoyé à Rouen comme substitut, il y était juge

d'instruction depuis dix-huit mois, à cinquante ans passés. Sans

fortune, ravagé de besoins que ne pouvaient contenter ses maigres

appointements, il vivait dans cette dépendance de la magistrature

mal payée, acceptée seulement des médiocres, et où les

intelligents se dévorent, en attendant de se vendre. Lui, était

d'une intelligence très vive, très déliée, honnête même, ayant

l'amour de son métier, grisé de sa toute-puissance, qui le

faisait, dans son cabinet de juge, maître absolu de la liberté

des autres. Son intérêt seul corrigeait sa passion, il avait un

si cuisant désir d'être décoré et de passer à Paris, qu'après

s'être laissé emporter, au premier jour de l'instruction, par son

amour de la vérité, il avançait maintenant avec une extrême

prudence, en devinant de toutes parts des fondrières, dans

lesquelles son avenir pouvait sombrer.

Il faut dire que M. Denizet était prévenu, car, dès le

commencement de son enquête, un ami lui avait conseillé de se

rendre à Paris, au ministère de la justice. Là, il avait

longuement causé avec le secrétaire général, M. Camy-Lamotte,

personnage considérable, ayant la haute main sur le personnel,

chargé des nominations, en continuel rapport avec les Tuileries.

C'était un bel homme, parti comme lui substitut, mais que ses

relations et sa femme avaient fait nommer député et grand

officier de la Légion d'honneur. L'affaire lui était arrivée

naturellement entre les mains, le procureur impérial de Rouen,

inquiet de ce drame louche où un ancien magistrat se trouvait

être la victime, ayant pris la précaution d'en référer au

ministre, qui s'était déchargé à son tour sur son secrétaire

général. Et, ici, il y avait eu une rencontre: M. Camy-Lamotte

était justement un ancien condisciple du président Grandmorin,

plus jeune de quelques années, resté avec lui sur un pied

d'amitié si étroite, qu'il le connaissait à fond, jusque dans ses

vices. Aussi parlait-il de la mort tragique de son ami avec une

affliction profonde, et il n'avait entretenu M. Denizet que de

son désir ardent d'atteindre le coupable. Mais il ne cachait pas

que les Tuileries se désolaient de tout ce bruit disproportionné,

il s'était permis de lui recommander beaucoup de tact. En somme,

le juge avait compris qu'il ferait bien de ne pas se hâter, de ne

rien risquer sans approbation préalable. Même il était revenu à

Rouen avec la certitude que, de son côté, le secrétaire général

avait lancé des agents, désireux d'instruire l'affaire, lui

aussi. On voulait connaître la vérité, pour la cacher mieux,

s'il était nécessaire.

Cependant, des jours se passèrent, et M. Denizet, malgré son

effort de patience, s'irritait des plaisanteries de la presse.

Puis, le policier reparaissait, le nez au vent, comme un bon

chien. Il était emporté par le besoin de trouver la vraie piste,

par la gloire d'être le premier à l'avoir flairée, quitte à

l'abandonner, si on lui en donnait l'ordre. Et, tout en

attendant du ministère une lettre, un conseil, un simple signe,

qui tardait à venir, il s'était remis activement à son

instruction. Sur deux ou trois arrestations déjà faites, aucune

n'avait pu être maintenue. Mais, brusquement, l'ouverture du

testament du président Grandmorin réveilla en lui un soupçon,

dont il s'était senti effleuré dès les premières heures: la

culpabilité possible des Roubaud. Ce testament, encombré de legs

étranges, en contenait un par lequel Séverine était instituée

légataire de la maison située au lieu dit la Croix-de-Maufras.

Dès lors, le mobile du meurtre, vainement cherché jusque-là,

était trouvé: les Roubaud, connaissant le legs, avaient pu

assassiner leur bienfaiteur pour entrer en jouissance immédiate.

Cela le hantait d'autant plus, que M. Camy-Lamotte avait parlé

singulièrement de madame Roubaud, comme l'ayant connue autrefois

chez le président, lorsqu'elle était jeune fille. Seulement, que

d'invraisemblances, que d'impossibilités matérielles et morales!

Depuis qu'il dirigeait ses recherches dans ce sens, il butait à

chaque pas contre des faits qui déroutaient sa conception d'une

enquête judiciaire classiquement menée. Rien ne s'éclairait, la

grande clarté centrale, la cause première, illuminant tout,

manquait.

Une autre piste existait bien, que M. Denizet n'avait pas perdue

de vue, la piste fournie par Roubaud lui-même, celle de l'homme

qui, grâce à la bousculade du départ, pouvait être monté dans le

coupé. C'était le fameux assassin introuvable, légendaire, dont

tous les journaux de l'opposition ricanaient. L'effort de

l'instruction avait d'abord porté sur le signalement de cet

homme, à Rouen d'où il était parti, à Barentin où il devait être

descendu; mais il n'en était rien résulté de précis, certains

témoins niaient même la possibilité du coupé réservé pris

d'assaut, d'autres donnaient les renseignements les plus

contradictoires. Et la piste ne semblait devoir mener à rien de

bon, lorsque le juge, en interrogeant le garde-barrière Misard,

tomba sans le vouloir sur la dramatique aventure de Cabuche et de

Louisette, cette enfant qui, violentée par le président, serait

allée mourir chez son bon ami. Ce fut pour lui le coup de

foudre, d'un bloc l'acte d'accusation classique se formula dans

sa tête. Tout s'y trouvait, des menaces de mort proférées par le

carrier contre la victime, des antécédents déplorables, un alibi

invoqué maladroitement, impossible à prouver. En secret, dans

une minute d'inspiration énergique, il avait fait, la veille,

enlever Cabuche de la petite maison qu'il occupait au fond des

bois, sorte de tanière perdue, où l'on avait trouvé un pantalon

taché de sang. Et, tout en se défendant encore contre la

conviction qui l'envahissait, tout en se promettant de ne pas

lâcher l'hypothèse des Roubaud, il exultait à l'idée que lui seul

avait eu le nez assez fin pour découvrir l'assassin véritable.

C'était dans le but de se faire une certitude qu'il avait mandé,

ce jour-là, à son cabinet, plusieurs des témoins déjà entendus,

au lendemain du crime.

Le cabinet du juge d'instruction se trouvait, du côté de la rue

Jeanne-d'Arc, dans le vieux bâtiment délabré, collé au flanc de

l'ancien palais des ducs de Normandie, transformé aujourd'hui en

Palais de Justice, qu'il déshonorait. Cette grande pièce triste,

située au rez-de-chaussée, était éclairée d'un jour si blafard,

qu'il fallait y allumer une lampe, dès trois heures, en hiver.

Tendue d'un ancien papier vert décoloré, elle avait pour tout

ameublement deux fauteuils, quatre chaises, le bureau du juge, la

petite table du greffier; et, sur la cheminée froide, deux coupes

de bronze flanquaient une pendule de marbre noir. Derrière le

bureau, une porte conduisait à une seconde pièce, dans laquelle

le juge cachait parfois les personnes qu'il voulait garder à sa

disposition; tandis que la porte d'entrée s'ouvrait directement

sur le large couloir, garni de banquettes, où attendaient les

témoins.

Dès une heure et demie, bien que la citation ne fût que pour deux

heures, les Roubaud étaient là. Ils arrivaient du Havre, ils

avaient à peine pris le temps de déjeuner, dans un petit

restaurant de la Grande-Rue. Tous les deux vêtus de noir, lui en

redingote, elle en robe de soie, comme une dame, gardaient la

gravité un peu lasse et chagrine d'un ménage qui a perdu un

parent. Elle s'était assise sur une banquette, immobile, sans

une parole, pendant que, resté debout, les mains derrière le dos,

il se promenait à pas lents devant elle. Mais, à chaque retour,

leurs regards se rencontraient, et leur anxiété cachée passait

alors, ainsi qu'une ombre, sur leurs faces muettes. Bien qu'il

les eût comblés de joie, le legs de la Croix-de-Maufras venait de

raviver leurs craintes; car la famille du président, sa fille

surtout, outrée des donations étranges, si nombreuses qu'elles

atteignaient la moitié de la fortune totale, parlait d'attaquer

le testament; et madame de Lachesnaye, poussée par son mari, se

montrait particulièrement dure contre son ancienne amie Séverine,

qu'elle chargeait des soupçons les plus graves. D'autre part, la

pensée d'une preuve, à laquelle Roubaud n'avait pas songé

d'abord, le hantait maintenant d'une peur continue: la lettre

qu'il avait fait écrire à sa femme afin de décider Grandmorin à

partir, cette lettre qu'on allait retrouver, si celui-ci ne

l'avait pas détruite, et dont on pouvait reconnaître l'écriture.

Heureusement, les jours passaient, rien ne s'était encore

produit, la lettre devait avoir été déchirée. Chaque citation

nouvelle, au cabinet du juge d'instruction, n'en demeurait pas

moins, pour le ménage, une cause de sueurs froides, sous leur

correcte attitude d'héritiers et de témoins.

Deux heures sonnèrent. Jacques parut à son tour. Lui, arrivait

de Paris. Tout de suite, Roubaud s'avança, la main tendue, très

expansif.

--Ah! vous aussi, on vous a dérangé... Hein! est-ce ennuyeux,

cette triste affaire qui n'en finit pas!

Jacques, en apercevant Séverine, toujours assise, immobile,

venait de s'arrêter net. Depuis trois semaines, tous les deux

jours, à chacun de ses voyages au Havre, le sous-chef le comblait

de prévenances. Même, une fois, il avait dû accepter à déjeuner.

Et, près de la jeune femme, il s'était senti frémir de son

frisson, dans un trouble croissant. Allait-il donc la vouloir

aussi, celle-là? Son coeur battait, ses mains brûlaient, à voir

seulement la ligne blanche de son cou, autour de l'échancrure du

corsage. Aussi était-il désormais fermement résolu à la fuir.

--Et, reprit Roubaud, que dit-on de l'affaire, à Paris? Rien de

nouveau, n'est-ce pas? Voyez-vous, on ne sait rien, on ne saura

jamais rien... Venez donc dire bonjour à ma femme.

Il l'entraîna, il fallut que Jacques s'approchât, saluât

Séverine, gênée, souriante de son air d'enfant peureux. Il

s'efforçait de causer de choses indifférentes, sous les regards

du mari et de la femme qui ne le quittaient pas, comme s'ils

avaient tâché de lire, au-delà même de sa pensée, dans les

songeries vagues où lui-même hésitait à descendre. Pourquoi

était-il si froid? pourquoi semblait-il chercher à les éviter?

Est-ce que ses souvenirs se réveillaient, est-ce que c'était pour

les confronter avec lui qu'on les avait rappelés? Cet unique

témoin qu'ils redoutaient, ils auraient voulu le conquérir, se

l'attacher par des liens d'une fraternité si étroite, qu'il ne

trouvât plus le courage de parler contre eux.

Ce fut le sous-chef, torturé, qui revint à l'affaire.

--Alors, vous ne vous doutez pas pour quelle raison on nous cite?

Hein! peut-être y a-t-il du nouveau?

Jacques eut un geste d'indifférence.

--Un bruit circulait tout à l'heure, à la gare, lorsque je suis

arrivé. On parlait d'une arrestation.

Les Roubaud s'étonnèrent, très agités, très perplexes. Comment,

une arrestation? personne ne leur en avait soufflé mot! Une

arrestation faite, ou une arrestation à faire? Ils l'accablaient

de questions, mais il n'en savait pas davantage.

A ce moment, dans le couloir, un bruit de pas éveilla l'attention

de Séverine.

--Voici Berthe et son mari, murmura-t-elle.

C'étaient, en effet, les Lachesnaye. Ils passèrent très raides

devant les Roubaud, la jeune femme n'eut pas même un regard pour

son ancienne camarade. Et un huissier les introduisit tout de

suite dans le cabinet du juge d'instruction.

--Ah bien! Il faut nous armer de patience, dit Roubaud. Nous

sommes là pour deux bonnes heures... Asseyez-vous donc!

Lui-même venait de se placer à gauche de Séverine, et de la main

il invitait Jacques à se mettre de l'autre côté, près d'elle.

Celui-ci resta debout un instant encore. Puis, comme elle le

regardait de son air doux et craintif, il se laissa aller sur la

banquette. Elle était très frêle entre eux, il la sentait d'une

tendresse soumise; et la tiédeur légère qui émanait de cette

femme, pendant leur longue attente, l'engourdissait lentement,

tout entier.

Dans le cabinet de M. Denizet, les interrogatoires allaient

commencer. Déjà l'instruction avait fourni la matière d'un

dossier énorme, plusieurs liasses de papiers, revêtues de

chemises bleues. On s'était efforcé de suivre la victime depuis

son départ de Paris. M. Vandorpe, le chef de gare, avait déposé

sur le départ de l'express de six heures trente, la voiture 293

ajoutée au dernier moment, les quelques paroles échangées avec

Roubaud, monté dans son compartiment un peu avant l'arrivée du

président Grandmorin, enfin l'installation de celui-ci dans son

coupé, où il était certainement seul. Puis, le conducteur du

train, Henri Dauvergne, interrogé sur ce qui s'était passé à

Rouen, pendant l'arrêt de dix minutes, n'avait pu rien affirmer.

Il avait vu les Roubaud causant, devant le coupé, et il croyait

bien qu'ils étaient retournés dans leur compartiment, dont un

surveillant aurait refermé la portière; mais cela restait vague,

au milieu des poussées de la foule et des demi-ténèbres de la

gare. Quant à se prononcer si un homme, le fameux assassin

introuvable, avait pu se jeter dans le coupé, au moment de la

mise en marche, il croyait l'aventure peu vraisemblable, tout en

en admettant la possibilité; car elle s'était, à sa connaissance,

déjà produite deux fois. D'autres employés du personnel de

Rouen, questionnés aussi sur les mêmes points, au lieu d'apporter

quelque lumière, n'avaient guère qu'embrouillé les choses, par

leurs réponses contradictoires. Cependant, un fait prouvé,

c'était la poignée de main donnée par Roubaud, de l'intérieur du

wagon, au chef de gare de Barentin, monté sur le marchepied: ce

chef de gare, M. Bessière, l'avait formellement reconnu comme

exact, et il avait ajouté que son collègue était seul avec sa

femme, qui, couchée à demi, paraissait dormir tranquillement.

D'autre part, on était allé jusqu'à rechercher les voyageurs,

partis de Paris dans le même compartiment que les Roubaud. La

grosse dame et le gros monsieur, arrivés tard, à la dernière

minute, des bourgeois de Petit-Couronne, avaient déclaré que,

s'étant assoupis tout de suite, ils ne pouvaient rien dire; et

quant à la femme noire, muette en son coin, elle s'était dissipée

comme une ombre, il avait été absolument impossible de la

retrouver. Enfin, c'était d'autres témoins encore, le fretin,

ceux qui avaient servi à établir l'identité des voyageurs

descendus ce soir-là à Barentin, l'homme devant s'être arrêté là:

on avait compté les billets, on était arrivé à connaître tous les

voyageurs, sauf un, justement un grand gaillard, la tête

enveloppée d'un mouchoir bleu, que les uns disaient vêtu d'un

paletot et les autres d'une blouse. Rien que sur cet homme,

disparu, évanoui ainsi qu'un rêve, il y avait au dossier trois

cent dix pièces, d'une confusion telle, que chaque témoignage y

était démenti par un autre.

Et le dossier se compliquait encore des pièces judiciaires: le

procès-verbal de constat rédigé par le greffier que le procureur

impérial et le juge d'instruction avaient emmené sur le théâtre

du crime, toute une volumineuse description de l'endroit de la

voie ferrée où la victime gisait, de la position du corps, du

costume, des objets trouvés dans les poches, ayant permis

d'établir l'identité; le procès-verbal du médecin, amené

également, une pièce où, en termes scientifiques, était

longuement décrite la plaie de la gorge, l'unique plaie, une

affreuse entaille faite avec un instrument tranchant, un couteau

sans doute; d'autres procès-verbaux encore, d'autres documents

sur le transport du cadavre à l'hôpital de Rouen, sur le temps

qu'il y était resté, avant que sa décomposition remarquablement

prompte eût forcé l'autorité à le rendre à la famille. Mais, de

ce nouvel amas de paperasses, demeuraient seulement deux ou trois

points importants. D'abord, dans les poches, on n'avait retrouvé

ni la montre, ni un petit portefeuille, où devaient être dix

billets de mille francs, somme due par le président Grandmorin à

sa soeur, madame Bonnehon, et que celle-ci attendait. Il aurait

donc semblé que le crime avait eu le vol pour mobile, si d'autre

part une bague, ornée d'un gros brillant, n'était restée au

doigt. De là encore toute une série d'hypothèses. On n'avait

malheureusement pas les numéros des billets de banque; mais la

montre était connue, une montre très forte, à remontoir, portant

sur le boîtier les deux initiales entrelacées du président et

dans l'intérieur un chiffre de fabrication, le numéro 2516.

Enfin, l'arme, le couteau dont l'assassin s'était servi, avait

donné lieu à des recherches considérables, le long de la voie,

parmi les broussailles environnantes, partout où il aurait pu

être jeté; mais elles étaient demeurées inutiles, l'assassin

devait avoir caché le couteau, dans le même trou que les billets

et la montre. On avait seulement ramassé, à une centaine de

mètres avant la station de Barentin, la couverture de voyage de

la victime, abandonnée là, comme un objet compromettant; et elle

figurait parmi les pièces à conviction.

Lorsque les Lachesnaye entrèrent, M. Denizet, debout devant son

bureau, relisait un des premiers interrogatoires, que son

greffier venait de chercher dans le dossier. C'était un homme

petit et assez fort, entièrement rasé, grisonnant déjà. Les

joues épaisses, le menton carré, le nez large, avaient une

immobilité blême, qu'augmentaient encore les paupières lourdes,

retombant à demi sur de gros yeux clairs. Mais toute la

sagacité, toute l'adresse qu'il croyait avoir, s'étaient

réfugiées dans la bouche, une de ces bouches de comédien jouant

leurs sentiments à la ville, d'une mobilité extrême, et qui

s'amincissait, dans les minutes où il devenait très fin. La

finesse le perdait le plus souvent, il était trop perspicace, il

rusait trop avec la vérité simple et bonne, d'après un idéal de

métier, s'étant fait de sa fonction un type d'anatomiste moral,

doué de seconde vue, extrêmement spirituel. D'ailleurs, il

n'était pas non plus un sot.

Tout de suite, il se montra aimable pour madame de Lachesnaye,

car il y avait encore en lui un magistrat mondain, fréquentant la

société de Rouen et des environs.

--Madame, veuillez vous asseoir.

Et il avança lui-même un siège à la jeune femme, une blonde

chétive, l'air désagréable et laide, dans ses vêtements de deuil.

Mais il fut simplement poli, de mine un peu rogue même, pour

M. de Lachesnaye, blond lui aussi et malingre; car ce petit

homme, conseiller à la cour dès l'âge de trente-six ans, décoré,

grâce à l'influence de son beau-père et aux services que son

père, également magistrat, avait rendus autrefois dans les

commissions mixtes, représentait à ses yeux la magistrature de

faveur, la magistrature riche, les médiocres qui s'installaient,

certains d'un chemin rapide par leur parenté et leur fortune;

tandis que lui, pauvre, sans protection, se trouvait réduit à

tendre l'éternelle échine du solliciteur, sous la pierre sans

cesse retombante de l'avancement. Aussi n'était-il pas fâché de

lui faire sentir, dans ce cabinet, sa toute-puissance, l'absolu

pouvoir qu'il avait sur la liberté de tous, au point de changer

d'un mot un témoin en prévenu, et de procéder à son arrestation

immédiate, si la fantaisie l'en prenait.

--Madame, continua-t-il, vous me pardonnerez d'avoir encore à

vous torturer avec cette douloureuse histoire. Je sais que vous

souhaitez aussi vivement que nous de voir la clarté se faire et

le coupable expier son crime.

D'un signe, il prévint le greffier, un grand garçon jaune, à la

figure osseuse, et l'interrogatoire commença.

Mais, dès les premières questions posées à sa femme, M. de

Lachesnaye, qui s'était assis, voyant qu'on ne l'en priait pas,

s'efforça de se substituer à elle. Il en vint à exhaler toute

son amertume contre le testament de son beau-père. Comprenait-on

cela? des legs si nombreux, si importants, qu'ils atteignaient

presque la moitié de la fortune, une fortune de trois millions

sept cent mille francs! Et à des personnes qu'on ne connaissait

pas pour la plupart, à des femmes de toutes les classes! Il y

avait jusqu'à une petite marchande de violettes, installée sous

une porte de la rue du Rocher. C'était inacceptable, il

attendait que l'instruction criminelle fût finie, pour voir s'il

n'y aurait pas moyen de faire casser ce testament immoral.

Pendant qu'il se désolait ainsi, les dents serrées, montrant le

sot qu'il était, le provincial à passions têtues, enfoncé dans

l'avarice, M. Denizet le regardait de ses gros yeux clairs, à

demi cachés, et sa bouche fine exprimait un dédain jaloux, pour

cet impuissant que deux millions ne satisfaisaient pas, et qu'il

verrait sans doute un jour sous la pourpre suprême, grâce à tout

cet argent.

--Je crois, monsieur, que vous auriez tort, dit-il enfin. Le

testament ne pourrait être attaqué que si le total des legs

dépassait la moitié de la fortune, et ce n'est pas le cas.

Puis, se tournant vers son greffier:

--Dites donc, Laurent, vous n'écrivez pas tout ceci, je pense.

D'un faible sourire, celui-ci le rassura, en homme qui savait

comprendre.

--Mais, enfin, reprit M. de Lachesnaye plus aigrement, on ne

s'imagine pas, j'espère, que je vais laisser la Croix-de-Maufras

à ces Roubaud. Un cadeau pareil à la fille d'un domestique! Et

pourquoi, à quel titre? Puis, s'il est prouvé qu'ils ont trempé

dans le crime...

La Bête humaine · 第 6 / 17 题