La lettre était longue. Le Premier Consul y discutait avec l'éloquence

qui lui était propre, et un langage qui n'était pas celui de la

diplomatie, les motifs que la France et l'Autriche pouvaient encore

avoir de rester armées l'une contre l'autre. Est-ce pour la religion que

vous combattez? lui disait-il. Mais faites alors la guerre aux Russes et

aux Anglais, qui sont les ennemis de votre foi, et ne soyez pas leur

allié! Est-ce pour vous garder des principes révolutionnaires? Mais la

guerre les a propagés dans une moitié du continent, en étendant les

conquêtes de la France, et ne pourra que les propager davantage. Est-ce

pour l'équilibre de l'Europe? Mais les Anglais menacent plus que nous

cet équilibre; car ils sont devenus les maîtres et les tyrans du

commerce, et personne ne peut plus lutter contre eux, tandis que

l'Europe pourra toujours contenir la France, si elle voulait

sérieusement menacer l'indépendance des nations. (Raisonnement

malheureusement bien juste, et que quinze ans de guerre n'ont que trop

justifié.) Est-ce, ajoutait le diplomate guerrier, est-ce pour

l'intégrité de l'Empire germanique? Mais Votre Majesté nous a livré

elle-même Mayence et les États allemands de la rive gauche du Rhin.

D'ailleurs l'Empire vous demande avec instance de lui donner la paix.

Est-ce enfin pour les intérêts de la maison d'Autriche? Rien n'est plus

naturel; mais exécutons le traité de Campo-Formio, qui attribue à Votre

Majesté de larges indemnités en compensation des provinces perdues dans

les Pays-Bas, et les lui assure là où elle préfère les obtenir,

c'est-à-dire en Italie. Que Votre Majesté envoie des négociateurs où

elle voudra, et nous ajouterons au traité de Campo-Formio des

stipulations capables de la rassurer sur l'existence des États

secondaires, qu'on reproche à la République française d'avoir tous

ébranlés.--Le Premier Consul faisait ici allusion à la Hollande, à la

Suisse, au Piémont, à l'État Romain, à la Toscane, à Naples, que le

Directoire avait mis en révolution. À ces conditions, ajoutait-il, la

paix est faite: rendons l'armistice commun a toutes les armées, et

entrons en négociation immédiate.

M. de Saint-Julien, l'un des généraux qui avaient la confiance de

l'empereur, dut porter à Vienne, et cette lettre, et la convention

d'Alexandrie.

Quelques jours après, un peu revenu de ses premières impressions, le

Premier Consul éprouvait un de ces regrets, qu'il a éprouvés souvent,

quand il lui arrivait d'écrire une pièce importante de premier

mouvement, et sans avoir consulté des esprits plus froids que le sien.

Rendant compte de sa démarche aux Consuls, il leur disait: J'ai

expédié un courrier à l'empereur avec une lettre que le ministre des

relations extérieures vous communiquera. _Vous la trouverez un peu

originale_; mais elle est écrite sur un champ de bataille. (22 juin.)

[En marge: Départ du Premier Consul pour Milan.]

Après avoir dit adieu à son armée, il partit pour Milan le 17 juin (28

prairial) au matin, trois jours après la victoire de Marengo. On l'y

attendait avec une vive impatience. Il y arriva le soir, à la nuit. La

population, avertie, était accourue dans les rues pour le voir passer.

Elle poussait des cris de joie, et jetait des fleurs dans sa voiture.

La ville était illuminée avec cet éclat que les Italiens savent seuls

déployer dans leurs fêtes. Les Lombards, qui venaient de supporter

pendant dix ou douze mois le joug des Autrichiens, rendu plus dur par

la guerre et la violence des circonstances, tremblaient d'être

replacés, sous leur insupportable autorité. Ils avaient, pendant les

chances diverses de cette courte campagne, recueilli les bruits les

plus contraires, éprouvé les plus cruelles anxiétés, et ils étaient

ravis de voir enfin leur délivrance assurée. Le général Bonaparte fit

proclamer sur-le-champ le rétablissement de la République Cisalpine,

et se hâta de mettre quelque ordre aux affaires d'Italie, que sa

dernière victoire changeait complètement de face.

[En marge: État des affaires d'Italie par suite de la victoire de

Marengo.]

Nous avons déjà dit que la guerre entreprise par la formidable

coalition des Russes, des Anglais, des Autrichiens, pour rétablir dans

leurs États les princes renversés par les prétendus envahissements du

Directoire, n'avait remis personne à sa place. Le roi de Piémont était

à Rome; le grand-duc de Toscane en Autriche; le pape était mort à

Valence, et ses provinces étaient envahies par les Napolitains. La

famille royale de Naples, livrée entièrement aux Anglais, se trouvait

seule dans ses États, où elle souffrait la plus sanguinaire des

réactions. La reine de Naples, le chevalier Acton, lord Nelson,

permettaient, s'ils ne les ordonnaient pas, des cruautés abominables.

La victoire de la République française devait changer tout cela:

l'humanité y était aussi intéressée que la politique.

[En marge: Dispositions à l'égard du Piémont, de la Toscane, des États

Romains.]

Le Premier Consul institua un gouvernement provisoire à Milan, en

attendant qu'on pût réorganiser la Cisalpine, et lui donner des

frontières définitives, ce qui n'était possible qu'à la paix. Il ne se

crut pas obligé envers le roi de Piémont à plus d'égards que n'en

avait montré l'Autriche, et en conséquence il ne se hâta pas de le

rétablir dans ses États. Il lui substitua un gouvernement provisoire,

et nomma le général Jourdan commissaire auprès de ce Gouvernement,

avec mission de le diriger. Depuis long-temps le Premier Consul

voulait employer, et enlever à ses ennemis cet homme honnête et sage,

peu fait pour être le chef des anarchistes en France. Le Piémont était

ainsi gardé en réserve, avec l'intention d'en disposer à la paix, soit

au profit de la République française, soit comme gage de

réconciliation avec l'Europe, en reconstituant les États secondaires,

détruits sous le Directoire. La Toscane devait rester occupée par un

corps autrichien. Le Premier Consul la fit observer, prêt à y porter

la main, si les Anglais y descendaient, ou si on continuait à y faire

des levées d'hommes contre la France. Quant à Naples, il ne dit rien,

ne fit rien, attendant les conséquences de sa victoire sur l'esprit de

cette cour. Déjà la reine de Naples, épouvantée, se disposait à se

rendre à Vienne, pour invoquer l'appui de l'Autriche, et surtout celui

de la Russie.

[En marge: Conclave à Venise pour donner un successeur à Pie VI.]

[En marge: Le cardinal Consalvi.]

Restait la cour de Rome: c'est là que les intérêts temporels se

compliquaient des intérêts spirituels les plus graves. Pie VI, comme

on l'a vu, venait de mourir en France, prisonnier du Directoire. Le

Premier Consul, fidèle à sa politique, lui avait fait rendre des

honneurs funèbres. Un conclave s'était réuni à Venise, et avait obtenu

avec beaucoup de peine, du cabinet autrichien, la permission de donner

un successeur au pape défunt. Trente-cinq cardinaux assistaient à ce

conclave. Un prélat en était secrétaire: c'était monsignor Consalvi,

prêtre romain, jeune, ambitieux, remarquable par la souplesse, la

pénétration, l'agrément de son esprit, et mêlé depuis aux plus

grandes choses du siècle. Le conclave, suivant l'usage dans toute

élection politique ou religieuse, s'était divisé. Vingt-deux de ses

membres étaient rangés derrière le cardinal Braschi, neveu du dernier

pape, et portaient au pontificat le cardinal Bellisomi, évêque de

Césène. Ceux qui ne voulaient pas perpétuer à Rome la domination de la

famille Braschi, rangés derrière le cardinal Antonelli, portaient le

cardinal Mattei, signataire du traité de Tolentino. Mais ils ne lui

donnaient que treize voix. Plusieurs mois avaient été employés à

soutenir de part et d'autre cette lutte silencieuse, mais obstinée.

Aucun des deux concurrents n'avait jusqu'ici gagné de voix sur

l'autre. Alors on songea au savant cardinal Gerdil, qui avait figuré

dans les controverses du dernier siècle. Ce nouveau candidat était

Savoyard, et devenu, depuis les victoires de la République, sujet de

la France. L'Autriche exerça contre lui son droit d'exclusion. Pour en

finir, deux voix se détachèrent du cardinal Mattei, et promirent de se

réunir au cardinal Bellisomi, ce qui lui assurait vingt-quatre voix,

c'est-à-dire les deux tiers des suffrages, nombre rigoureusement exigé

par les lois de l'Église pour qu'une élection fût valable. Mais, comme

on se trouvait dans les États de l'Autriche, on avait cru convenable

de lui soumettre auparavant cette nomination, afin d'obtenir son

agrément tacite. La cour de Vienne eut le tort de laisser écouler plus

d'un mois sans donner de réponse. La susceptibilité des princes de

l'Église en fut blessée; en même temps tous les partis se

disloquèrent, et l'élection du cardinal Bellisomi devint impossible.

C'était ce moment de désordre et de fatigue qu'attendait l'habile

secrétaire du conclave, le prélat Consalvi, pour faire surgir une

nouvelle candidature, objet de ses longues et secrètes méditations.

Parlant à tous les partis le langage qui pouvait les toucher, il

démontra aux uns les inconvénients de la domination des Braschi, aux

autres le peu de fondement qu'on pouvait faire sur l'Autriche et sur

les diverses cours chrétiennes; puis, s'adressant au vieil intérêt

romain, si profond, si sagace, il découvrit à leurs yeux surpris une

perspective tout à fait nouvelle pour eux.--C'est de la France, leur

dit-il, que nous sont venues les persécutions depuis dix années. Eh

bien, c'est de la France que nous viendront peut-être à l'avenir les

secours et les consolations. La France, depuis Charlemagne, fut

toujours pour l'Église le plus utile, le moins gênant des protecteurs.

Un jeune homme, bien extraordinaire, bien difficile à juger encore, y

domine aujourd'hui. Il aura prochainement, n'en doutez pas, reconquis

l'Italie. (La bataille de Marengo n'était pas encore livrée.)

Souvenez-vous qu'il a protégé les prêtres en 1797, et qu'il a rendu

tout récemment des honneurs funèbres à Pie VI. Des paroles singulières

qu'on lui a entendu dire sur la religion, sur la cour de Rome, nous

ont été répétées par des témoins dignes de foi. Ne négligeons pas les

ressources qui s'offriraient de ce côté. Arrêtons-nous à un choix qui

ne puisse pas être considéré comme une hostilité pour la France, qui

puisse même lui convenir jusqu'à un certain point; et nous ferons

peut-être une chose plus utile pour l'Église, qu'en demandant des

candidats à toutes les cours catholiques de l'Europe.--

[En marge: Le cardinal Chiaramonti, depuis Pie VII.]

[En marge: L'élection de Pie VII décidée par l'adhésion du cardinal

Maury.]

C'était là certainement un éclair de ce génie de la cour romaine, qui

allait jeter encore quelques grandes lueurs au commencement de ce

siècle. Monsignor Consalvi mit alors en avant le nom du cardinal

Chiaramonti, évêque d'Imola. On ne pouvait pas mieux choisir pour le

but qu'il se proposait. Le cardinal Chiaramonti, natif de Césène, âgé

de 58 ans, parent de Pie VI, élevé par lui à la pourpre romaine,

jouissait par son esprit, son savoir, et ses douces vertus, de

l'estime universelle. À ses qualités attachantes, il joignait une

grande fermeté; et on l'avait vu lutter, à une époque antérieure,

contre les tracasseries de son ordre, celui de Saint-Benoît, et contre

les persécutions du Saint-Office, avec une constance victorieuse. Son

acte le plus récent et le plus célèbre était une homélie faite en

qualité d'évêque d'Imola, quand son diocèse avait été réuni à la

République Cisalpine. Il avait parlé alors de la Révolution française

avec une modération qui avait charmé le vainqueur d'Italie, et

scandalisé les fanatiques de l'ancien régime. Respecté néanmoins de

tout le monde, il plaisait au parti Braschi, ne répugnait pas au parti

contraire, convenait à tous les cardinaux fatigués de la longueur du

conclave, et semblait heureusement choisi à ceux qui espéraient

beaucoup du bon vouloir de la France dans l'avenir. L'adhésion

inattendue d'un illustre personnage décida son élection, qui ne

rencontra du reste de véritable difficulté que dans sa résistance

personnelle à un tel honneur. Cette adhésion fut celle du cardinal

Maury. Ce célèbre champion de la vieille monarchie française était

retiré auprès de la cour romaine, où il vivait, récompensé par le

chapeau de cardinal de ses luttes avec Barnave et Mirabeau. C'était un

émigré, mais un émigré doué d'un esprit remarquable, d'un grand sens,

et accueillant avec une satisfaction secrète l'idée de se rattacher au

gouvernement de la France, depuis que la gloire rachetait la nouveauté

de ce gouvernement. Il disposait de six voix, et les donna au cardinal

Chiaramonti, qui fut élu pape, à peu près au moment de l'arrivée du

général Bonaparte à Milan, par la route du Saint-Bernard.

Le nouveau pontife était à Venise, n'ayant pu obtenir de la cour de

Vienne qu'on le couronnât à Saint-Marc, ni de la cour de Naples qu'on

lui rendît Rome. Cependant, parti presque à l'improviste pour se

transporter à Ancône, il négociait en cette ville l'évacuation des

États de l'Église, et son propre retour dans la capitale du monde

chrétien. Dans cette situation précaire, la France, devenue

bienveillante pour le Saint-Siège, pouvait lui prêter un appui fort

utile, et la singulière prévision de monsignor Consalvi recevoir son

accomplissement d'une manière bien soudaine. Cette rencontre du

cardinal Chiaramonti et du Premier Consul, l'un élevé au trône

pontifical, l'autre à la dictature républicaine, presque en même

temps, ne devait pas être l'un des événements les moins étonnants et

les moins féconds de ce siècle.

[En marge: Ouvertures du Premier Consul au nouveau pape.]

Le jeune Bonaparte, en 1796, général soumis au Directoire, ne pouvant

pas tout oser, n'ayant pas encore la prétention de donner des leçons à

la Révolution française, avait maintenu le Pape par le traité de

Tolentino, et ne lui avait retiré que les Légations, pour les

transmettre à la République Cisalpine. Devenu aujourd'hui Premier

Consul, maître de faire ce qu'il jugerait convenable, décidé à revenir

sur une grande partie des choses accomplies par la Révolution

française, il ne pouvait pas hésiter dans sa conduite envers le Pape

récemment élu. À peine retourné à Milan, il vit le cardinal

Martiniana, évêque de Verceil, ami de Pie VII, lui déclara qu'il était

résolu à bien vivre avec le Saint-Siège, à réconcilier la Révolution

française avec l'Église, à soutenir même celle-ci contre ses ennemis,

si le nouveau Pape se montrait raisonnable, et comprenait bien la

situation actuelle de la France et du monde. Cette parole, jetée dans

l'oreille du vieux cardinal, ne devait pas être perdue, et allait

bientôt porter des fruits abondants. L'évêque de Verceil fit partir

pour Rome son propre neveu, le comte Alciati, afin de nouer une

négociation.

À cette ouverture, le général Bonaparte joignit un acte encore plus

hardi, et qu'il n'aurait pas osé se permettre à Paris, mais qu'il

était charmé de faire arriver de loin en France, comme un signe de ses

intentions futures. Les Italiens avaient préparé un _Te Deum_ solennel

dans la vieille cathédrale de Milan. Il voulut y assister, et, le 18

juin (29 prairial), il écrivit ces paroles aux Consuls: «Aujourd'hui,

malgré ce qu'en pourront dire nos athées de Paris, je vais, en grande

cérémonie, au _Te Deum_ qu'on chante à la métropole de Milan.» (Dépôt

de la _Secrétairerie d'État_.)

[En marge: Dispositions militaires du Premier Consul avant de quitter

l'Italie.]

[En marge: Masséna nommé général en chef.]

Après avoir donné ces soins aux affaires générales d'Italie, il fit

quelques dispositions indispensables pour distribuer l'armée dans le

pays conquis, la nourrir, la réorganiser. Masséna venait de le

rejoindre. L'humeur du défenseur de Gênes s'effaça devant l'accueil

flatteur que lui fit le Premier Consul, et il reçut le commandement de

l'armée d'Italie, qu'il méritait à tant de titres. Cette armée se

composa du corps qui avait défendu Gênes, de celui qui avait défendu

le Var, des troupes descendues par le Saint-Bernard, de celles qui,

sous le général Moncey, étaient venues d'Allemagne. Tout cela formait

la masse imposante de 80 mille soldats éprouvés. Le Premier Consul les

établit dans les riches plaines du Pô, afin de les faire reposer de

leurs fatigues, et de les dédommager de leurs privations par

l'abondance dont ils allaient jouir.

Avec sa prévoyance accoutumée, le Premier Consul donna l'ordre de

faire sauter les forts et citadelles qui fermaient les issues entre la

France et l'Italie. En conséquence, la démolition des forts d'Arona,

de Bard, de Seravalle, des citadelles d'Ivrée et de Ceva, fut

prescrite et exécutée. Il fixa le mode et l'étendue des contributions

qui devaient servir à sustenter l'armée; fit partir lui-même la garde

consulaire, en calculant les étapes de manière qu'elle pût arriver à

Paris pour la fête du 14 juillet, laquelle, d'après ses intentions,

devait être célébrée avec une grande pompe. Il prit soin, à Milan

même, de régler les détails de cette fête. Il est nécessaire,

écrivait-il, de s'étudier à rendre brillante la solennité du 14

juillet, et d'avoir soin qu'elle ne _singe_ pas les réjouissances qui

ont eu lieu jusqu'à ce jour. Les courses de chars pouvaient être

très-bonnes en Grèce, où l'on se battait sur des chars. Cela ne

signifie pas grand'chose chez nous. (Milan, 22 juin.--_Dépôt de la

Secrétairerie d'État._) Il défendit qu'on lui élevât des arcs de

triomphe, en disant qu'il ne voulait _d'autre arc de triomphe que la

satisfaction publique_.

[En marge: Les Français rentrent dans Gênes.]

Si le Premier Consul, malgré tout ce qui le rappelait à Paris, avait

séjourné une dizaine de jours à Milan, c'était pour se bien assurer de

la fidèle exécution de la convention d'Alexandrie. Il se défiait de la

bonne foi autrichienne, et crut même s'apercevoir de quelques retards

dans la remise de certaines places. Il gourmanda aussitôt la faiblesse

de Berthier, et ordonna de retenir les seconde et troisième colonnes

de l'armée de M. de Mélas. La première était déjà partie. On pouvait

avoir des craintes surtout pour Gênes, que les Autrichiens devaient

être tentés de livrer aux Anglais, avant que les Français y fussent

entrés. Le prince de Hohenzollern, en effet, ou spontanément, ou

suscité par les Anglais, refusait en ce moment de rendre aux troupes

de Masséna une place qu'on avait eu tant de peine à conquérir. M. de

Mélas, apprenant ces difficultés, insista de la manière la plus loyale

auprès de son lieutenant, pour qu'il exécutât la convention

d'Alexandrie, le menaçant, s'il résistait, de le livrer aux

conséquences que pourrait entraîner pour lui un acte de déloyauté. Les

paroles de M. de Mélas furent entendues, et Gênes fut remise aux

Français le 24 juin, au milieu de l'allégresse des patriotes

liguriens, délivrés en si peu de jours de la présence des Autrichiens,

et de la domination des oligarques. Ainsi s'était vérifiée la belle

parole de Masséna: Je vous jure que je serai rentré dans Gênes avant

quinze jours!--

[En marge: Accueil que reçoit le Premier Consul sur les routes.]

Tout cela fait, le Premier Consul partit de Milan, le 24 juin, avec

Duroc, son aide-de-camp de prédilection, Bessières, commandant de la

garde consulaire, M. de Bourrienne, son secrétaire, et Savary, l'un

des deux officiers qu'il avait attachés à sa personne, en mémoire de

Desaix. Il s'arrêta quelques heures à Turin, pour ordonner des travaux

à la citadelle, traversa le mont Cenis, et entra dans Lyon sous des

arcs de triomphe, au milieu de la population émerveillée des prodiges

qui venaient de s'accomplir. Les Lyonnais, qui étaient épris au même

degré de sa gloire et de sa politique, envahirent l'hôtel des

Célestins, où il était descendu, et voulurent absolument le voir. Il

fut obligé de se présenter à eux. Des acclamations unanimes éclatèrent

à son aspect. On lui demanda si instamment de poser la première pierre

de la place Bellecour, dont la reconstruction allait être commencée,

qu'il fut obligé d'y consentir. Il passa un jour à Lyon, au milieu du

concours de tout le peuple des environs. Après avoir adressé aux

Lyonnais des paroles qui les charmèrent, relativement au

rétablissement prochain de la paix, de l'ordre et du commerce, il

repartit pour Paris. Les habitants des provinces accouraient de toute

part sur son passage. Cet homme si bien traité alors par la fortune,

jouissait vivement de sa gloire; et cependant, s'entretenant sans

cesse pendant la route avec ses compagnons de voyage, il leur adressa

cette grande parole, qui peint si bien son insatiable amour de la

renommée. Oui, leur dit-il, j'ai conquis en moins de deux ans le

Kaire, Milan, Paris; eh bien, si je mourais demain, je n'aurais pas

une demi-page dans une histoire universelle.--Il arriva dans la nuit

du 2 au 3 juillet à Paris.

[En marge: Attitude des principaux personnages de la République

pendant l'absence du général Bonaparte.]

Son retour était nécessaire, car, éloigné de la capitale depuis près

de deux mois, son absence, surtout au moment des fausses nouvelles de

Marengo, avait fait renaître quelques intrigues. On l'avait même cru

pendant un instant, ou mort ou vaincu, et les ambitieux s'étaient mis

à l'oeuvre. Les uns songeaient à Carnot, les autres à M. de La

Fayette, sorti d'Olmutz, et rentré en France, par un bienfait du

Premier Consul. Ils voulaient faire de Carnot ou de M. de La Fayette,

un président de la République. M. de La Fayette n'avait eu aucune part

à ces intrigues; Carnot, pas davantage. Mais Joseph et Lucien

Bonaparte conçurent contre ce dernier, et fort injustement, des

défiances qu'ils firent partager à leur frère. De là vint la fâcheuse

résolution, que le Premier Consul exécuta plus tard, de retirer à

Carnot le portefeuille de la guerre. On avait même cru voir que MM. de

Talleyrand et Fouché, qui se haïssaient l'un l'autre, avaient

cependant tendu à se rapprocher, sans doute pour se concerter, et

profiter ensemble des événements. On ne put rien apercevoir en ce

moment, chez l'homme le plus appelé à figurer dans le cas où le

général Bonaparte aurait disparu de la scène, chez M. Sieyès. Mais il

fut le seul qui montra autant de réserve. Tout cela du reste eut à

peine le temps de poindre, tant les mauvaises nouvelles furent bientôt

effacées par les bonnes. Mais on exagéra beaucoup ce qui s'était passé

en le rapportant, et le Premier Consul en éprouva contre quelques

personnages des ressentiments, qu'il eut le bon esprit de dissimuler,

et même d'oublier entièrement à l'égard de tous ceux qu'on lui avait

signalés, un seul excepté, l'illustre Carnot. Le Premier Consul

d'ailleurs, tout entier à la joie de ses succès, ne voulut pas que,

dans ce moment, le plus léger nuage vînt troubler la félicité

publique. Il accueillit tout le monde parfaitement, et fut accueilli

avec transport, surtout par ceux qui avaient des reproches à se faire.

Le peuple de Paris, apprenant son retour, accourut sous les fenêtres

des Tuileries, et remplit, pendant la journée entière, les cours et le

jardin du palais. Le Premier Consul fut plusieurs fois obligé de se

montrer à la foule. Le soir, la ville de Paris fut spontanément

illuminée. On fêtait avec empressement une victoire miraculeuse,

présage certain d'une paix ardemment désirée. Cette journée toucha si

profondément celui qui était l'objet de ces hommages, que, vingt ans

plus tard, seul, exilé, prisonnier au milieu de la solitude de l'Océan

Atlantique, il la comptait, en recueillant ses souvenirs, parmi les

plus belles de sa vie.

[En marge: Les corps de l'État se rendent auprès du premier Consul

pour le féliciter.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 33 段