de ses soldats, et parle aux divers corps. Mes amis, leur dit-il,
c'est assez reculer; souvenez-vous que j'ai l'habitude de coucher sur
le champ de bataille.--Après avoir ranimé ses troupes, qui, rassurées
par l'arrivée des réserves, brûlent de vaincre, il donne le signal. La
charge est battue sur toute la ligne.
Les Autrichiens, en ordre de marche plutôt qu'en ordre de bataille,
cheminaient sur la grande route. La colonne dirigée par M. de Zach
s'avançait la première. Un peu en arrière, venait le centre à demi
déployé dans la plaine, et faisant face à Lannes.
[En marge: La bataille recommence une troisième fois.]
[En marge: Vigoureuse attaque de Desaix.--Sa mort.]
[En marge: Lannes presse vivement les Autrichiens.]
Le général Marmont démasque à l'improviste douze pièces de canon. Une
épaisse mitraille tombe sur la tête de la colonne autrichienne surprise,
et ne s'attendant pas à une nouvelle résistance, car on croyait les
Français décidément en retraite. Elle avait peine à se remettre de cette
subite émotion, quand Desaix ébranle la 9e légère. Allez avertir le
Premier Consul, dit-il à son aide-de-camp Savary, que je charge, et que
j'ai besoin d'être appuyé par la cavalerie.--Desaix, à cheval, marche
lui-même en tête de cette demi-brigade. Il franchit avec elle le léger
pli de terrain qui la dérobait à la vue des Autrichiens, et se révèle
brusquement à eux par une décharge de mousqueterie exécutée à bout
portant. Les Autrichiens répondent, et Desaix tombe aussitôt percé d'une
balle dans la poitrine.--Cachez ma mort, dit-il au général Boudet qui
était son chef de division, car cela pourrait ébranler les
troupes.--Inutile précaution de ce héros! On l'a vu tomber, et ses
soldats, comme ceux de Turenne, demandent à grands cris à venger leur
chef. La 9e légère qui, ce jour-là, mérita le titre d'_incomparable_,
qu'elle a porté jusqu'à la fin de nos guerres, la 9e légère, après avoir
vomi ses feux, se range en colonne, et tombe sur la masse profonde des
Autrichiens. À sa vue les deux premiers régiments qui ouvraient la
marche, surpris, se rejettent en désordre sur la seconde ligne, et
disparaissent dans ses rangs. La colonne des grenadiers de Lattermann se
trouve alors seule en tête, et reçoit ce choc en troupe d'élite. Elle
tient ferme. La lutte s'étend sur les deux côtés de la grande route. La
9e légère est appuyée, à droite, par les troupes de Victor ralliées, à
gauche, par les 30e et 59e demi-brigades de la division Boudet, qui ont
suivi le mouvement. Les grenadiers de Lattermann se défendent avec
peine, quand tout à coup un orage imprévu vient fondre sur leur tête. Le
général Kellermann, qui, à la demande de Desaix, avait reçu l'ordre de
charger, part au galop, et passant entre Lannes et Desaix, place une
partie de ses escadrons en potence pour faire face a la cavalerie
autrichienne qu'il voyait devant lui, puis, avec le reste, se jette dans
le flanc de la colonne des grenadiers, assaillis déjà de front par
l'infanterie de Boudet. Cette charge, exécutée avec une vigueur
extraordinaire, coupe la colonne en deux. Les dragons de Kellermann
sabrent à droite et à gauche, jusqu'à ce que, pressés de tous côtés, les
malheureux grenadiers déposent les armes. Deux mille d'entre eux se
rendent prisonniers. À leur tête, le général Zach lui-même est obligé de
remettre son épée. Les Autrichiens sont ainsi privés de direction pour
la fin de la bataille; car M. de Mélas, comme on l'a vu, croyant la
victoire assurée, était rentré dans Alexandrie. Kellermann ne s'en tient
pas là; il s'élance sur les dragons de Lichtenstein et les met en fuite.
Ceux-ci se replient sur le centre des Autrichiens, qui se déployait dans
la plaine, en face de Lannes, et y causent quelque désordre. Lannes
avance alors, pousse avec vigueur ce centre ébranlé des Autrichiens,
tandis que les grenadiers de la garde consulaire et Carra-Saint-Cyr se
portent de nouveau sur Castel-Ceriolo, dont ils n'étaient pas fort
éloignés. Sur toute la ligne de San-Giuliano à Castel-Ceriolo, les
Français ont repris l'offensive; ils marchent en avant, ivres de joie et
d'enthousiasme, en voyant la victoire revenir à eux. La surprise, le
découragement ont passé du côté des Autrichiens.
[En marge: Panique de la cavalerie autrichienne.]
Admirable puissance de la volonté qui s'obstine, et parvient en
s'obstinant à ramener la fortune! De San-Giuliano à Castel-Ceriolo,
cette ligne oblique des Français avance au pas de charge, refoulant
les Autrichiens, tout étonnés d'avoir une nouvelle bataille à livrer.
Carra-Saint-Cyr a bientôt reconquis le village de Castel-Ceriolo, et
le général Ott, qui s'était d'abord avancé au delà de ce village,
craignant d'être débordé, songe à rétrograder avant d'avoir perdu ses
communications. Un mouvement de panique se communique à sa cavalerie;
elle s'enfuit au galop, en criant: Aux ponts. Alors c'est à qui
arrivera le premier à ces ponts de la Bormida. Le général Ott
repassant par Castel-Ceriolo, avec les troupes de Vogelsang, est
obligé de se faire jour à travers les Français. Il y réussit, et
regagne en hâte les bords de la Bormida, où tout se précipite avec
furie.
[En marge: L'armée autrichienne est jetée en désordre dans la
Bormida.]
Les corps des généraux Kaim, Haddick veulent en vain tenir au centre;
Lannes ne leur en laisse pas le moyen, les jette dans Marengo, et va
les pousser dans le Fontanone, et du Fontanone dans la Bormida. Mais
les grenadiers de Weidenfeld tiennent tête un instant, pour donner à
Oreilly, qui s'était avancé jusqu'à Cassina-Grossa, le temps de
rebrousser chemin. De son côté, la cavalerie autrichienne essaie
quelques charges, pour arrêter la marche des Français. Mais elle est
ramenée par les grenadiers à cheval de la garde consulaire, que
conduisent Bessières et le jeune Beauharnais. Lannes et Victor, avec
leurs corps réunis, se jettent enfin sur Marengo, et culbutent
Oreilly, ainsi que les grenadiers de Weidenfeld. La confusion, sur les
ponts de la Bormida, s'accroît à chaque instant. Fantassins,
cavaliers, artilleurs s'y pressent en désordre. Les ponts ne pouvant
pas contenir tout le monde, on se jette dans la Bormida pour passer à
gué. Un conducteur d'artillerie essaie de la traverser avec la pièce
de canon qu'il conduisait; il y réussit. L'artillerie tout entière
veut alors suivre son exemple, mais une partie des voitures reste
engagée dans le lit de la rivière. Les Français, ardents à la
poursuite, prennent hommes, chevaux, canons, bagages. L'infortuné
baron de Mélas, qui, deux heures auparavant, avait laissé son armée
victorieuse, était accouru au bruit de ce désastre, et n'en pouvait
croire ses yeux. Il était au désespoir.
[En marge: Immenses résultats de la bataille de Marengo.]
[En marge: L'aide-de-camp Savary recueille le corps de Desaix.]
Telle fut cette sanglante bataille de Marengo, qui exerça, comme on le
verra bientôt, une immense influence sur les destinées de la France et
du monde; elle donna en effet dans le moment la paix à la République,
et, un peu plus tard, l'Empire au Premier Consul. Elle fut cruellement
disputée, et elle en valait la peine; car jamais résultat ne fut plus
grave pour l'un et pour l'autre des deux adversaires. M. de Mélas se
battait afin d'éviter une affreuse capitulation; le général Bonaparte
jouait en ce jour toute sa fortune. Les pertes, vu le nombre des
combattants, furent immenses, et hors de toutes les proportions
habituelles. Les Autrichiens perdirent environ 8 mille hommes en morts
ou blessés, et plus de 4 mille prisonniers. Leur état-major fut
cruellement décimé; le général Haddick fut tué; les généraux
Vogelsang, Lattermann, Bellegarde, Lamarsaille, Gottesheim furent
blessés; et, avec eux, un grand nombre d'officiers. Ils perdirent
donc, en hommes hors de combat ou pris, le tiers de leur armée, si
elle était de 33 à 40 mille hommes, comme on l'a dit généralement.
Quant aux Français, ils eurent 6 mille tués ou blessés; on leur enleva
un millier de prisonniers, ce qui présente encore une perte du quart,
sur 28 mille soldats présents à la bataille. Leur état-major était
aussi maltraité que l'état-major autrichien. Les généraux Mainony,
Rivaud, Malher, Champeaux, étaient blessés, le dernier mortellement.
La plus grande perte était celle de Desaix. La France n'en avait pas
fait une plus regrettable, depuis dix ans de guerre. Aux yeux du
Premier Consul, cette perte fut assez grande pour diminuer chez lui la
joie de la victoire. Son secrétaire, M. de Bourrienne, accourant pour
le féliciter de ce miraculeux triomphe, lui dit: Quelle belle
journée!--Oui, bien belle, répondit le Premier Consul, si ce soir
j'avais pu embrasser Desaix sur le champ de bataille. J'allais le
faire, ajouta-t-il, ministre de la guerre; je l'aurais fait prince, si
j'avais pu.--Le vainqueur de Marengo ne se doutait pas encore qu'il
pourrait bientôt donner des couronnes à ceux qui le servaient.
L'infortuné Desaix était gisant auprès de San-Giuliano, au milieu de
ce vaste champ de carnage. Son aide-de-camp Savary, qui lui était
depuis long-temps attaché, le cherchant au milieu des morts; le
reconnut à son abondante chevelure, le recueillit avec un soin pieux,
l'enveloppa dans le manteau d'un hussard, et, le plaçant sur son
cheval, le transporta au quartier-général de Torre-di-Garofolo.
[En marge: Désespoir de l'armée autrichienne.]
[En marge: Envoi d'un parlementaire autrichien au Premier Consul.]
Bien que la plaine de Marengo fût inondée de sang français, la joie
régnait dans l'armée. Soldats et généraux sentaient le mérite de leur
conduite, et appréciaient l'immense importance d'une victoire
remportée sur les derrières de l'ennemi. Les Autrichiens, au
contraire, étaient consternés; ils se savaient enveloppés et réduits à
subir la loi du vainqueur. Le baron de Mélas qui, dans cette journée,
avait eu deux chevaux tués sous lui, et s'était conduit, malgré son
grand âge, comme aurait pu le faire le plus jeune, le plus vaillant
soldat de son armée, le baron de Mélas était plongé dans la plus
profonde douleur. Il était rentré dans Alexandrie, pour prendre un peu
de repos, et en se croyant vainqueur. Maintenant il voyait son armée à
moitié détruite, fuyant par toutes les issues, abandonnant son
artillerie aux Français, ou la laissant noyée dans les marécages de la
Bormida. Pour comble de malheur, son chef d'état-major Zach, qui
jouissait de toute sa confiance, était en ce moment prisonnier des
Français. Il promenait en vain ses regards sur ses généraux; aucun ne
voulait donner un conseil; tous maudissaient le cabinet de Vienne, qui
les avait entretenus dans de si funestes illusions, et les avait ainsi
précipités dans un abîme. Cependant il fallait prendre un parti; mais
lequel?... Se battre pour se faire jour? On venait de le tenter, et on
n'y avait pas réussi. Se retirer sur Gênes, ou bien passer le Pô
supérieur pour forcer le Tessin? Mais ces partis, difficiles avant la
bataille, étaient impossibles depuis qu'elle avait été livrée et
perdue. Le général Suchet était à quelques lieues en arrière, avec
l'armée de Ligurie, vers Acqui; le général Bonaparte était en avant
d'Alexandrie, avec l'armée de réserve victorieuse. L'un et l'autre
allaient faire leur jonction, et couper la route de Gênes. Le général
Moncey, qui, avec les détachements venus d'Allemagne, gardait le
Tessin, pouvait être secouru par le général Bonaparte, en aussi peu de
temps qu'on en mettrait à marcher vers lui. Il n'y avait donc chance
de salut d'aucun côté, et il fallait s'arrêter à la cruelle idée de
capituler; bienheureux si, en abandonnant l'Italie, on sauvait la
liberté de l'armée autrichienne, et si on obtenait de la générosité du
vainqueur que cette malheureuse armée ne fût pas prisonnière de
guerre! En conséquence, il fut résolu qu'on enverrait un parlementaire
au général Bonaparte, pour entrer en négociation. Le prince de
Lichtenstein fut choisi pour se rendre le lendemain matin, 15 juin (26
prairial), au quartier-général français.
[En marge: Dispositions de Premier Consul à traiter.]
[En marge: Berthier envoyé au quartier-général autrichien.]
De son côté, le Premier Consul avait beaucoup de raisons de traiter.
Son but principal était atteint, car l'Italie se trouvait délivrée en
une seule bataille. Après la victoire qu'il venait de remporter, et
qui achevait l'investissement complet des Autrichiens, il était
certain d'obtenir l'évacuation de l'Italie; il aurait même pu, à la
rigueur, exiger que les vaincus déposassent les armes, et se
constituassent prisonniers. Mais, en humiliant l'honneur de ces braves
gens, on allait peut-être les pousser à un acte de désespoir. C'était
verser un sang inutile, c'était surtout perdre du temps. Absent de
Paris depuis plus d'un mois, il lui importait d'y retourner au plus
tôt. Nous avions un prisonnier qui pouvait être un intermédiaire
précieux, c'était M. de Zach. Le Premier Consul s'ouvrit à lui,
exprima en sa présence son sincère désir de faire la paix, sa
disposition à ménager l'armée impériale, et à lui accorder les plus
honorables conditions. Le parlementaire autrichien étant arrivé sur
ces entrefaites, il manifesta devant cet envoyé les mêmes dispositions
qu'à M. de Zach, et les chargea tous deux de se rendre avec Berthier
auprès de M. de Mélas, pour arrêter les bases d'une capitulation.
Suivant sa coutume dans toutes les circonstances de ce genre, il
déclara irrévocablement les conditions arrêtées déjà dans sa pensée,
annonçant qu'aucun pourparler ne les lui ferait modifier. Ainsi, il
consentait à ne point exiger que l'armée autrichienne fût déclarée
prisonnière; il voulait bien la laisser passer avec les honneurs de la
guerre; mais il exigeait qu'on rendît immédiatement à la France toutes
les places de la Ligurie, du Piémont, de la Lombardie, des Légations,
et que les Autrichiens évacuassent toute l'Italie jusqu'au Mincio. Les
négociateurs partirent aussitôt pour le quartier-général autrichien.
Quoique rigoureuses, les conditions qu'ils apportaient étaient
naturelles, on doit même dire généreuses. Une seule était pénible,
presque humiliante, c'était la remise de Gênes, après tant de sang
répandu, et après quelques jours seulement d'occupation; mais
évidemment le vainqueur ne pouvait pas s'en départir. M. de Mélas,
cependant, envoya son principal négociateur auprès du Premier Consul,
pour élever quelques contestations sur l'armistice proposé.--Monsieur,
lui dit avec vivacité le Premier Consul, mes conditions sont
irrévocables. Ce n'est pas d'hier que je fais la guerre; votre
position m'est aussi connue qu'à vous-mêmes. Vous êtes dans
Alexandrie, encombrés de morts, de blessés, de malades, dépourvus de
vivres, privés de l'élite de votre armée, enveloppés de toutes parts.
Je pourrais tout exiger, mais je respecte les cheveux blancs de votre
général, la vaillance de vos soldats, et je ne demande que ce qu'exige
impérieusement la situation présente des affaires. Retournez à
Alexandrie; quoi que vous fassiez, vous n'aurez pas d'autres
conditions.--
[En marge: Célèbre convention d'Alexandrie signée le 15.]
[En marge: Conditions de cette convention.]
La convention fut signée à Alexandrie dans la journée même du 15,
d'après les bases proposées par le général Bonaparte. Il fut convenu
d'abord qu'il y aurait suspension d'armes en Italie, jusqu'après la
réception d'une réponse de Vienne. Si la convention était acceptée,
les Autrichiens avaient la faculté de se retirer, avec les honneurs de
la guerre, derrière la ligne du Mincio. Ils s'engageaient, en se
retirant, à remettre aux Français toutes les places fortes qu'ils
occupaient. Les châteaux de Tortone, d'Alexandrie, de Milan, d'Arona,
de Plaisance, devaient être remis du 16 au 20 juin (27 prairial-1er
messidor); les châteaux de Ceva, de Savone, les places de Coni et de
Gênes, du 16 au 24 juin; le fort d'Urbin, le 26. L'armée autrichienne
devait être divisée en trois colonnes, qui se retireraient l'une
après l'autre, au fur et à mesure de la livraison des places. Les
immenses approvisionnements accumulés par M. de Mélas en Italie
étaient partagés par moitié: l'artillerie des fonderies italiennes
était concédée à l'armée française, l'artillerie des fonderies
autrichiennes à l'armée impériale. Les Impériaux, après avoir évacué
la Lombardie jusqu'au Mincio, devaient se renfermer derrière la ligne
suivante: le Mincio, la Fossa-Maestra, la rive gauche du Pô, depuis
Borgo-Forte jusqu'à l'embouchure de ce fleuve dans l'Adriatique.
Peschiera et Mantoue restaient à l'armée autrichienne. Il était dit,
sans explication, que le détachement de cette armée actuellement en
Toscane continuerait à occuper cette province. Il ne pouvait être
parlé des États du pape, et du roi de Naples, dans cette capitulation,
puisque ces princes étaient étrangers aux événements de la haute
Italie. Si cette convention n'était pas ratifiée par l'empereur, on
avait dix jours pour s'avertir de la reprise des hostilités. En
attendant, on ne pouvait faire de part ni d'autre de détachement sur
l'Allemagne.
Ce fut là le sens de cette célèbre convention d'Alexandrie, qui, en
une journée, valut à la France la restitution de la haute Italie,
laquelle entraînait la restitution de l'Italie entière. On a beaucoup
reproché depuis, et trop sévèrement, à M. de Mélas, cette campagne et
cette convention. Il faut être juste pour le malheur, quand il est
racheté surtout par une conduite pleine d'honneur. M. de Mélas fut
trompé sur l'existence de l'armée de réserve par le cabinet de
Vienne, qui ne cessa de l'entretenir dans les plus funestes
illusions. Une fois détrompé, on put lui reprocher de n'avoir réuni
ses troupes, ni assez tôt, ni assez complètement, et d'avoir laissé
trop de monde dans les places. Ce n'était pas, en effet, derrière les
murs de ces places, mais sur le champ de bataille de Marengo, qu'il
fallait les défendre. Cette faute admise, il faut reconnaître que M.
de Mélas tint la conduite des gens de coeur lorsqu'ils sont
enveloppés, c'est de se faire jour l'épée à la main. Il l'essaya
bravement, et fut vaincu. Dès lors il n'y avait plus pour lui qu'une
chose possible, c'était de sauver la liberté de son armée, car
l'Italie était irrévocablement perdue pour lui. Il ne pouvait obtenir
plus qu'il n'obtint; il aurait même pu, si le vainqueur eût voulu,
subir plus d'humiliations encore. Et le vainqueur lui-même fit bien de
ne pas exiger davantage, puisqu'en voulant humilier ces braves gens,
il se serait exposé à les pousser à de sanglantes extrémités, et à
perdre un temps précieux, sa présence à Paris étant dans le moment
indispensable. Plaignons donc M. de Mélas, et admirons sans réserve la
conduite du vainqueur, qui dut les prodigieux résultats de cette
campagne, non pas au hasard, mais aux combinaisons les plus profondes,
les plus merveilleusement exécutées.
[En marge: Quel est le véritable vainqueur de Marengo?]
Quelques détracteurs ont prétendu attribuer au général Kellermann le
gain de la bataille de Marengo, et tous les résultats que cette
bataille mémorable entraîna dans la suite. Pourquoi donc, s'il faut
dépouiller de cette gloire le général Bonaparte, ne pas l'attribuer à
cette noble victime de la plus heureuse inspiration, à ce Desaix qui,
devinant, avant de les avoir reçus, les ordres de son chef, vint lui
apporter la victoire, et sa vie? Pourquoi ne pas l'attribuer aussi à
cet intrépide défenseur de Gênes, qui, en retenant les Autrichiens sur
l'Apennin, donna au général Bonaparte le temps de descendre les Alpes,
et les lui livra presque à moitié détruits? À ce dire, les généraux
Kellermann, Desaix, Masséna, seraient tous les véritables vainqueurs
de Marengo, tous, excepté le général Bonaparte! Mais en ce monde le
cri des peuples a toujours décerné la gloire, et le cri des peuples a
proclamé vainqueur de Marengo, celui qui, découvrant avec le coup
d'oeil du génie le parti qu'on pouvait tirer des Hautes-Alpes pour
déboucher sur les derrières des Autrichiens, avait trompé, trois mois
de suite, leur vigilance; avait créé une armée qui n'existait pas,
rendu cette création incroyable pour toute l'Europe, traversé le
Saint-Bernard sans route frayée, paru à l'improviste au milieu de
l'Italie confondue d'étonnement, enveloppé avec un art merveilleux son
adversaire infortuné, et lui avait livré une bataille décisive, perdue
le matin, regagnée le soir, et certainement regagnée le lendemain, si
elle ne l'avait été le jour même: car, outre les six mille hommes de
Desaix, dix mille hommes accourus du Tessin, dix mille postés sur le
bas Pô, présentaient le moyen infaillible de détruire l'armée ennemie.
Qu'on suppose, en effet, les Autrichiens, vainqueurs le 14 juin,
s'engageant dans le défilé de la Stradella, trouvant à Plaisance les
généraux Duhesme et Loison avec 10 mille hommes pour leur disputer le
passage du Pô, et ayant en queue le général Bonaparte, renforcé des
généraux Desaix et Moncey: qu'auraient fait les Autrichiens dans ce
coupe-gorge, arrêtés par un fleuve bien défendu, et poursuivis par une
armée supérieure en nombre? Ils auraient succombé plus désastreusement
encore que dans les champs de la Bormida. Le vrai vainqueur de Marengo
est donc celui qui maîtrisa la fortune par ces combinaisons,
profondes, admirables, sans égales dans l'histoire des grands
capitaines.
Du reste, il fut bien servi par ses lieutenants, et il n'est besoin de
sacrifier aucune gloire pour édifier la sienne. Masséna, par une
défense de Gênes héroïque, Desaix, par la plus heureuse détermination,
Lannes, par une incomparable fermeté dans la plaine de Marengo,
Kellermann, par une belle charge de cavalerie, concoururent à son
triomphe. Il les récompensa tous de la manière la plus éclatante; et,
quant à Desaix, il paya sa mort des plus nobles regrets. Le Premier
Consul ordonna des honneurs magnifiques pour l'homme qui venait de
rendre à la France un si grand service; il eut même le soin de
recueillir sa famille militaire, et prit auprès de lui ses deux
aides-de-camp, restés sans emploi par la mort de leur général:
c'étaient les colonels Rapp et Savary.
[En marge: Lettre du Premier Consul à l'empereur d'Allemagne.]
Avant de quitter le champ de bataille de Marengo, le Premier Consul
voulut écrire une nouvelle lettre à l'empereur d'Allemagne. Bien que
la première ne lui eût valu qu'une réponse indirecte, adressée par M.
de Thugut à M. de Talleyrand, il croyait que la victoire lui
permettait de renouveler des instances repoussées. Dans ce moment, il
désirait la paix avec une ardeur extrême; il sentait que pacifier la
France au dehors, après l'avoir pacifiée au dedans, était son
véritable rôle, et que cette tâche accomplie légitimerait son autorité
naissante beaucoup plus que ne pourraient le faire de nouvelles
victoires. Susceptible d'ailleurs des impressions les plus vives, il
avait été singulièrement touché de la vue de cette plaine de Marengo,
sur laquelle gisait le quart des deux armées. Sous l'influence de ces
sentiments il écrivit à l'empereur une lettre assez étrange. C'est sur
le champ de bataille, lui disait-il, au milieu des souffrances d'une
multitude de blessés, et environné de quinze mille cadavres, que je
conjure Votre Majesté d'écouter la voix de l'humanité, et de ne pas
permettre que deux braves nations s'entr'égorgent pour des intérêts
qui leur sont étrangers. C'est à moi de presser Votre Majesté, puisque
je suis plus près qu'elle du théâtre de la guerre. Son coeur ne peut
pas être si vivement frappé que le mien...--