donnèrent le premier exemple de ces félicitations, dont on a vu depuis
se renouveler tant de fois, et sous tous les règnes, le fastidieux
spectacle. Ce spectacle était nouveau alors, et parfaitement motivé.
On vit donc paraître aux Tuileries le Sénat, le Corps Législatif, le
Tribunat, les grands tribunaux, la préfecture de la Seine, les
autorités civiles et militaires, les directeurs de la Banque de
France, enfin l'Institut et les sociétés savantes. Ces grands corps
accouraient pour complimenter le vainqueur de Marengo, et lui
parlaient comme on parlait jadis, comme on a parlé depuis aux rois.
Mais il faut dire que le langage, quoique uniformément louangeur,
était dicté par un sincère enthousiasme. En effet, la face des choses
changée en quelques mois, là sécurité succédant à un trouble profond,
une victoire inouïe replaçant la France à la tête des puissances de
l'Europe, la certitude d'une paix prochaine faisant cesser les
anxiétés d'une guerre générale, la prospérité enfin s'annonçant déjà
de toutes parts, comment de si grands résultats, sitôt réalisés,
n'auraient-ils pas transporté les esprits! Le président du Sénat
terminait comme il suit son allocution, qui peut donner une idée de
toutes les autres:
«Nous nous plaisons à reconnaître que la patrie vous doit son salut,
que la République vous devra son affermissement, et le peuple une
prospérité, que vous aurez fait succéder en un jour à dix années de
la plus orageuse des révolutions.»
[En marge: Opérations de Moreau sur le Danube.]
[En marge: Moreau adopte l'idée de passer le Danube au-dessous d'Ulm.]
Pendant que ces choses se passaient en Italie et en France, Moreau,
sur les bords du Danube, continuait sa belle campagne contre M. de
Kray. Nous l'avons laissé manoeuvrant autour d'Ulm, pour obliger les
Autrichiens à quitter cette forte position. Il s'était placé entre
l'Iller et le Lech, appuyant sa gauche et sa droite à ces deux
rivières, tournant la face au Danube, le dos à la ville d'Augsbourg,
prêt à recevoir M. de Kray s'il voulait combattre, et en attendant lui
barrant le chemin des Alpes, ce qui était la condition essentielle du
plan général. Si les succès de Moreau n'avaient été ni prompts ni
décisifs, ils avaient été soutenus, et suffisants pour permettre au
Premier Consul d'accomplir en Italie ce qu'il s'était proposé d'y
faire. Mais le moment était venu où le général de l'armée du Rhin,
enhardi par le temps, et par les succès de l'armée de réserve, allait
tenter une manoeuvre sérieuse, pour déloger M. de Kray de la position
d'Ulm. Maintenant que, sans connaître la bataille de Marengo, il
savait cependant l'heureux succès du passage des Alpes, Moreau ne
craignant plus autant de découvrir les montagnes, avait toute liberté
dans ses mouvements. Des diverses manoeuvres possibles pour faire
tomber là position d'Ulm, il préféra celle qui consistait à passer le
Danube au-dessous de cette position, et à forcer M. de Kray de
décamper, en menaçant de couper sa ligne de retraite. Cette manoeuvre
était en effet la meilleure; car celle qui aurait consisté à percer
droit sur Vienne, par Munich; était trop hardie pour le caractère de
Moreau, et peut-être prématurée dans l'état général des affaires.
Celle qui aurait consisté à passer au-dessus et tout près d'Ulm, pour
emporter de vive force le camp des Autrichiens, était hasardée, comme
toute attaque de vive force. Mais, passer au-dessous d'Ulm, et, en
menaçant M. de Kray de lui enlever sa ligne de retraite, l'obliger à
la regagner, était à la fois la manoeuvre la plus sage et la plus
sûre.
Du 15 au 18 juin, Moreau se mit en mouvement pour exécuter sa nouvelle
résolution. L'organisation de son armée, comme on l'a dit, avait reçu
quelques changements par suite du départ des généraux Saint-Cyr et
Sainte-Suzanne. Lecourbe formait toujours la droite, et Moreau le
centre, à la tête du corps de réserve. Le corps de Saint-Cyr, passé
aux ordres du général Grenier, formait la gauche. Le corps de
Sainte-Suzanne, réduit aux proportions d'une forte division, et confié
à l'audacieux Richepanse, allait faire l'office d'un corps de
flanqueurs, qui dans le moment eut la mission d'observer Ulm, pendant
qu'on manoeuvrerait au-dessous.
[En marge: Passage du Danube, et bataille d'Hochstëtt, le 19 juin.]
Il y avait eu quelques combats sous Ulm, un notamment le 5 juin, où
deux divisions françaises avaient tenu tête à 40 mille Autrichiens.
C'était de la part de M. de Kray une manière de nous fixer devant Ulm,
en nous y occupant fortement. Le 18 juin, Richepanse était en vue
d'Ulm, Grenier avec la gauche à Guntzbourg, le centre, composé du
corps de réserve, à Burgau; Lecourbe avec la droite s'étendait jusqu'à
Dillingen. (Voir la carte nº 10.) L'ennemi avait coupé tous les ponts
depuis Ulm jusqu'à Donauwerth. Mais une reconnaissance faite par
Lecourbe avait décidé Moreau à choisir les points de Blindheim et de
Gremheim, pour y passer le Danube, parce que sur ces deux points les
ponts imparfaitement coupés étaient plus aisés à réparer. Lecourbe fut
chargé de cette opération périlleuse. Pour la lui faciliter, on le
renforça du général Boyer avec cinq bataillons, et de toute la réserve
de cavalerie sous les ordres du général d'Hautpoul. Le centre, sous le
général en chef, se porta même de Burgau à Aislingen, pour être en
mesure de seconder le passage. Grenier avec la gauche eut ordre de
faire une tentative de son côté, afin d'attirer à lui l'attention de
l'ennemi. Le 19 juin, au matin, Lecourbe avait disposé ses troupes
entre le village de Blindheim et de Gremheim, dont les ponts n'étaient
qu'à moitié détruits, et il eut soin de s'abriter derrière quelques
bouquets de bois. Il n'avait point d'équipage de ponts, et possédait
seulement une certaine quantité de madriers. Il suppléa par de
l'audace à tout ce qui lui manquait. Le général Gudin dirigeait sous
Lecourbe cette tentative de passage. Quelques pièces d'artillerie
furent placées sur la rive du Danube pour en éloigner l'ennemi; en
même temps l'adjudant Quenot se jeta bravement à la nage, pour aller
s'emparer de deux grosses nacelles qu'on apercevait à l'autre bord. Ce
courageux officier les ramena sous une pluie de balles, et revint
n'ayant qu'une légère blessure au pied. On avait choisi les meilleurs
nageurs des divisions, ils déposèrent leurs vêtements et leurs armes
dans les deux nacelles, et se jetèrent au milieu des eaux du Danube
sous le feu de l'ennemi. Arrivés sur l'autre rive, et sans même
prendre le temps de se vêtir, ils se saisirent de leurs armes,
fondirent sur quelques compagnies d'Autrichiens qui gardaient cette
partie du fleuve, les dispersèrent, et leur enlevèrent deux pièces de
canon avec les caissons. Cela fait, on courut aux ponts dont les
appuis, subsistaient encore; on travailla des deux bords à y placer
des échelles et des madriers, et à rétablir un commencement de
communication. Quelques canonniers français en profitèrent pour passer
de l'autre côté du Danube, et allèrent employer contre l'ennemi les
deux pièces de canon qu'on lui avait prises. Bientôt on fut maître des
deux rives, et on rétablit suffisamment les ponts pour donner passage
à la plus grande partie des troupes. L'infanterie et la cavalerie
commencèrent à déboucher. Il fallait bien s'attendre que de nombreux
renforts autrichiens remonteraient promptement de Donauwerth, et
descendraient de toutes les positions supérieures, Gundelfingen,
Guntzbourg et Ulm. Lecourbe, qui s'était rendu de sa personne sur les
lieux, fit placer l'infanterie dont il pouvait disposer, avec quelques
pelotons de cavalerie, dans le village de Schwenningen, qui était
situé sur la route de Donauwerth. Ce point était important, car c'est
par là que les Autrichiens, remontant le Danube, devaient se
présenter. Bientôt, en effet, 4 mille hommes d'infanterie, 500
chevaux, 6 pièces de canon, se montrèrent, et attaquèrent le village
qui, en moins de deux heures, fut perdu et reconquis plusieurs fois.
Cependant la supériorité numérique des Autrichiens, et leur
acharnement à reprendre une position décisive, allaient triompher de
nos troupes, et leur faire abandonner le village, lorsque Lecourbe
reçut à propos un renfort de deux escadrons de carabiniers. Il les
réunit à quelques pelotons du 8e de hussards, qu'il avait sous la
main, et les lança sur l'infanterie ennemie, qui s'étendait dans la
vaste plaine aux bords du Danube. Cette charge fut exécutée avec tant
de vigueur et de promptitude, que les Autrichiens culbutés nous
laissèrent leur artillerie, 2 mille prisonniers et 300 chevaux. Deux
bataillons de Wurtembergeois, voulant tenir en se formant en carrés,
furent enfoncés comme les autres. Après ce brillant combat, soutenu
par la brigade Puthod, Lecourbe n'avait plus rien à craindre du côté
du bas Danube. Mais ce n'était pas de là que pouvaient venir les plus
grands dangers. Le gros des Autrichiens étant placé au-dessus,
c'est-à-dire à Dillingen, Gundelfingen et Ulm, il fallait se retourner
de ce côté, pour faire face à l'ennemi qui allait en descendre.
Heureusement les divisions Montrichard, Gudin, la réserve d'Hautpoul,
avaient passé sur les ponts de Gremheim et de Blindheim rétablis, et
elles bordaient la célèbre plaine d'Hochstëtt, rendue tristement
fameuse pour nous du temps de Louis XIV (13 août 1704). L'ennemi qui,
des points les plus rapprochés, était accouru sur Dillingen, à quelque
distance d'Hochstëtt, était rangé près du Danube, l'infanterie à notre
gauche le long des marécages du fleuve, et derrière quelques bouquets
de bois, la cavalerie à notre droite, réunie en très-grand nombre. Il
se présentait ainsi en bon ordre, attendant les renforts qui lui
arrivaient, et se retirant lentement pour se rapprocher de ces
renforts. La 37e demi-brigade et un escadron du 9e de hussards
suivaient pas à pas le mouvement rétrograde des Autrichiens. Lecourbe,
débarrassé par le combat de Schwenningen de l'ennemi qui pouvait venir
par le bas Danube, était arrivé au galop à la tête du 2e régiment de
carabiniers, des cuirassiers, des 6e et 9e de cavalerie, et enfin du
9e de hussards. C'était presque toute la réserve de cavalerie du
général d'Hautpoul. On était en plaine, et séparé de l'ennemi par un
petit cours d'eau, l'Egge, sur lequel était un village, celui de
Schrezheim. Lecourbe, à la tête des cuirassiers, traverse le village
au galop, les forme en débouchant, et les lance sur la cavalerie
autrichienne, qui, surprise par cette charge vive et brusque, se
replie en désordre, et laisse à découvert les 9 mille hommes
d'infanterie qu'elle était chargée de protéger. Ces fantassins, ainsi
abandonnés, veulent se jeter dans les fossés qui sillonnent les bords
du Danube autour de Dillingen; mais les cuirassiers, bien dirigés,
coupent la colonne, et en séparent 1,800 hommes, qui deviennent nos
prisonniers.
C'étaient déjà deux combats heureux dans la journée, dus en partie à
la cavalerie, et ce n'était pas le dernier. Lecourbe se place sur
l'Egge, attendant le reste de ses réserves, qui arrivaient par le pont
de Dillingen, tombé dans nos mains. Mais la cavalerie de M. de Kray
accourait en toute hâte, devançant l'infanterie, et se formait sur
deux grandes lignes, dans la plaine en arrière de Lauingen. C'était
le cas pour notre cavalerie de profiter de l'élan qu'elle devait aux
succès du matin, et de se mesurer en plaine avec les nombreux et
brillants escadrons de l'armée autrichienne. Lecourbe, après avoir
fait occuper Lauingen par son infanterie, réunit toutes les troupes à
cheval de ses divisions à celles de d'Hautpoul, et les déploie dans la
plaine, offrant aux ennemis un genre de combat qui devait les tenter,
à cause du nombre et de la qualité de leurs cavaliers. La première
ligne autrichienne s'ébranle au galop, avec l'ensemble et l'aplomb
naturels à une cavalerie très-manoeuvrière. Elle ramène en effet le 2e
régiment de carabiniers, qui s'était si vaillamment conduit le matin,
et quelques escadrons de hussards qui avaient chargé avec lui. Alors
nos cuirassiers s'avancent, rallient les carabiniers et les hussards,
qui font volte-face en se voyant appuyés, et tous ensemble fondent
avec vigueur sur les escadrons autrichiens, qu'ils ramènent à leur
tour. À cette vue, la seconde ligne de la cavalerie ennemie s'élance,
et, ayant l'avantage de l'impulsion sur nos cavaliers, qui s'étaient
désunis dans la charge, les oblige à revenir en toute hâte. Mais le 9e
était en réserve. Manoeuvrant avec habileté et hardiesse, il aborde
par le flanc la cavalerie autrichienne, la surprend, la renverse, et
assure à nos escadrons victorieux la plaine d'Hochstëtt.
[En marge: Résultats de la bataille d'Hochstëtt.]
Les résultats en morts, blessés ou prisonniers ne pouvaient pas être
fort considérables; car il n'y a de bien sérieux que les rencontres de
la cavalerie avec l'infanterie. Mais la plaine nous restait, et notre
cavalerie venait de prendre une véritable supériorité sur celle des
Autrichiens, ce qui ne lui était pas encore arrivé. Toutes nos armes
avaient dès ce moment un ascendant décidé sur celles de l'ennemi. Il
était huit heures, et dans les longs jours de juin, il restait encore
du temps aux Impériaux pour nous disputer la rive gauche du Danube, si
glorieusement conquise le matin. Huit mille hommes d'infanterie
arrivaient, en effet, au secours des corps déjà battus, et ils étaient
suivis par une nombreuse artillerie. Moreau était survenu à la tête de
toutes ses réserves. Une nouvelle bataille plus acharnée s'engage
alors. L'infanterie française aborde à son tour, sous les boulets et
la mitraille, l'infanterie autrichienne. Les soldats de M. de Kray,
qui combattent pour un grand intérêt, celui de se maintenir dans la
position d'Ulm, déploient une extrême vigueur. Moreau se trouve engagé
plusieurs fois de sa personne au milieu de la mêlée: mais son
infanterie, appuyée par la cavalerie qui était revenue à la charge,
reste enfin victorieuse vers onze heures du soir. Au même instant, la
37e demi-brigade entrait dans Gundelfingen, et dès lors toutes les
positions de la plaine étaient en notre pouvoir. Nous avions franchi
le Danube, fait 5 mille prisonniers, enlevé 20 pièces de canon, 1,200
chevaux, 300 voitures, et les magasins considérables de Donauwerth. On
s'était battu dix-huit heures de suite. Cette opération, qui changeait
les malheureux souvenirs d'Hochstëtt en souvenirs de gloire, était,
après Marengo, la plus belle opération de la campagne. Elle honorait
également Lecourbe et Moreau. Celui-ci s'était enhardi lentement; mais
enfin, stimulé par les exemples donnés en Italie, il était entré dans
des voies plus grandes, et il venait de cueillir un laurier sur cet
arbre auquel le Premier Consul en avait dérobé de si beaux. Heureuse
et noble rivalité, si elle ne s'était jamais étendue au delà!
[En marge: M. de Kray décampe, et quitte la position d'Ulm.]
Après une manoeuvre si hardie et si décisive de la part de son
adversaire, M. de Kray ne pouvait tenir plus long-temps à Ulm, sans se
voir coupé de ses communications avec Vienne. Aller droit aux Français
pour leur livrer bataille était trop hasardeux, avec des soldats dont
le dernier événement venait encore d'ébranler le moral. Il se hâta
donc de décamper le soir même. Il fit passer devant lui le parc formé
de près de mille voitures, et suivit le lendemain, avec le gros de
l'armée, sur la route de Nordlingen. Il marchait, par un temps
affreux, et sur des routes que la pluie avait entièrement dégradées.
Cependant la rapidité de sa retraite fut telle, qu'il parvint en
vingt-quatre heures à Neresheim. Pour soutenir ses troupes
défaillantes, il fit répandre le bruit qu'une suspension d'armes
venait d'être signée en Italie, qu'elle allait être étendue à
l'Allemagne, et que la paix ne pouvait manquer de s'ensuivre. Cette
nouvelle répandît la joie parmi ses soldats, et leur rendit quelque
force. Ils arrivèrent à Nordlingen.
[En marge: Juillet 1800.]
Moreau avait appris trop tard le départ de l'ennemi, Richepanse
n'avait pu s'apercevoir de l'évacuation d'Ulm, que lorsque déjà les
derniers détachements se retiraient, et il en avait aussitôt fait part
à son général en chef. Mais, dans cet intervalle, les Autrichiens
avaient gagné de l'avance, et le mauvais temps qu'il faisait depuis
deux jours ne permettait pas de les rejoindre par une marche forcée.
Moreau arriva néanmoins à Nordlingen le 23 juin au soir, serrant de
près l'arrière-garde de M. de Kray, qui continuait à se retirer.
Voyant que, par de mauvais chemins, il ne gagnerait pas assez d'avance
pour atteindre l'armée autrichienne, et qu'il serait entraîné dans une
poursuite infructueuse à des distances inconnues, Moreau prit le parti
de s'arrêter, et de choisir une position, calculée sur l'état présent
des choses. M. de Kray, sans vouloir lui donner la bonne nouvelle de
la victoire de Marengo, qui n'était pas encore connue dans le camp des
Français, lui fit annoncer cependant la suspension d'armes conclue en
Italie, et lui proposa d'en stipuler une pareille en Allemagne.
Moreau, soupçonnant dès lors que de grands événements s'étaient passés
au delà des Alpes, ne doutant pas qu'ils ne fussent heureux, et
s'attendant à recevoir à chaque instant un courrier qui les lui
apprendrait, ne voulut rien conclure avant de les connaître, et
surtout avant d'avoir conquis de meilleurs cantonnements pour ses
soldats. Il prit la résolution de repasser le Danube, de confier à
Richepanse l'investissement des deux principales places situées sur ce
fleuve, Ulm et Ingolstadt, de se porter avec le gros de son armée au
delà du Lech, d'occuper Augsbourg et Munich, de s'assurer ainsi une
partie de la Bavière pour vivre, de conquérir enfin les ponts de
l'Isar, et toutes les routes qui aboutissent à l'Inn.
[En marge: Mort du grenadier Latour-d'Auvergne.]
Moreau repassa donc le Danube et le Lech par Donauwerth et Rhain,
porta ses divers corps par Pottmess et Pfaffenhofen, jusqu'aux bords
de l'Isar. Il occupa sur ce fleuve les points de Landshut, Moosburg,
Freisingen, et détacha Decaen sur Munich, lequel y entra comme en
triomphe le 28 juin. Pendant qu'il exécutait ce mouvement, les deux
armées se rencontrèrent une dernière fois, et se heurtèrent à
l'improviste dans un combat sans but. Ce fut à Neubourg, sur la rive
droite du Danube, pendant que les uns et les autres marchaient sur
l'Isar. Une division française, engagée trop loin du reste de l'armée,
eut à soutenir un combat long et acharné, dans lequel elle finit par
triompher, après avoir fait la perte la plus sensible, celle du brave
Latour-d'Auvergne. Cet illustre soldat, honoré par le général
Bonaparte du titre de Premier grenadier de France, fut tué d'un coup
de lance au coeur. L'armée versa des larmes sur sa tombe, et ne quitta
le champ de bataille qu'après lui avoir élevé un monument.
Le 3 juillet (14 messidor), Moreau était au milieu de la Bavière,
bloquant Ulm et Ingolstadt, sur le Danube, et occupant sur l'Isar
Landshut, Moosburg, Freisingen et Munich. C'était le moment de songer
enfin au Tyrol, et d'enlever au prince de Reuss les fortes positions
dont il était maître le long des montagnes, aux sources de l'Iller, du
Lech, de l'Isar, positions au moyen desquelles il pouvait toujours
inquiéter les Français. Sans doute il n'était pas très-dangereux,
mais sa présence nous obligeait à faire des détachements
considérables, et il devenait un sujet de préoccupation continuelle
pour notre aile droite. Dans ce but, le général Molitor fut renforcé,
et reçut les moyens d'attaquer les Grisons et le Tyrol. Les positions
de Fussen, Reitti, Immenstadt, Feldkirch, furent successivement
enlevées d'une manière prompte et brillante, et notre établissement
sur l'Isar se trouva ainsi parfaitement consolidé.
[En marge: Suspension d'armes en Allemagne.]
M. de Kray avait repassé l'Isar, et s'était porté derrière l'Inn,
occupant en avant de ce fleuve le camp d'Ampfing, les têtes de pont de
Wasserbourg et de Muhldorf. On était à la mi-juillet (fin de
messidor). Le gouvernement français avait laissé au général Moreau la
liberté d'agir à son gré, et de poser les armes quand il le jugerait
convenable. Il crut avec raison qu'il ne convenait pas d'être seul à
se battre. Le repos dont jouissaient les soldats d'Italie, faisait
envie aux soldais d'Allemagne; de plus, l'armée du Rhin, portée entre
l'Isar et l'Inn, avait une position beaucoup plus avancée que l'armée
d'Italie, et avait ainsi un de ses flancs découvert. Bien qu'une
stipulation de la convention d'Alexandrie interdît aux Français comme
aux Autrichiens de porter des détachements en Allemagne, il pouvait se
faire qu'une telle stipulation ne fût pas exactement observée, et que
l'armée du Rhin eût bientôt sur les bras une augmentation imprévue
d'ennemis. Moreau, qui avait reçu plusieurs propositions de M. de
Kray, se décida enfin à les écouter, et, le 15 juillet (26 messidor),
consentit à signer à Parsdorf, lieu placé en avant de Munich, une
suspension d'armes conforme à peu près à celle d'Italie.
Les deux armées devaient se retirer chacune derrière une ligne de
démarcation, qui, partant de Balzers dans les Grisons, longeait le
Tyrol, courait entre l'Isar et l'Inn, à égale distance de ces deux
rivières, venait tomber à Wilshofen sur le Danube, remontait ce fleuve
jusqu'à l'embouchure de l'Alt-Mühl, suivait l'Alt-Mühl, la Rednitz, le
Main jusqu'à Mayence. Les places de Philipsbourg, Ulm, Ingolstadt,
restaient bloquées; mais elles devaient tous les quinze jours recevoir
une quantité de vivres, proportionnée à la force de leurs garnisons.
Les deux armées avaient douze jours pour se prévenir, en cas de
reprise des hostilités. L'armée française avait ainsi pour se nourrir
la Franconie, la Souabe et une grande partie de la Bavière. Nos
soldats, placés sur le Mincio d'un côté des Alpes, sur l'Isar de
l'autre côté, allaient se dédommager dans les riches plaines de
l'Italie et de l'Allemagne de leurs privations et de leurs travaux.
Ces braves soldats l'avaient mérité par les plus nobles exploits qui
eussent encore signalé les armes françaises. L'armée du Rhin, bien
qu'elle n'eût pas jeté un aussi grand éclat que l'armée d'Italie,
s'était signalée néanmoins par une campagne conduite avec autant de
sagesse que de vigueur. Le dernier grand événement de cette campagne,
le passage du Danube à Hochstëtt, pouvait prendre place à côté des
beaux faits d'armes de notre histoire militaire. L'opinion qui, en
1799, n'avait pas été favorable à Moreau, était devenue en 1800
presque partiale en sa faveur. Après le nom du général Bonaparte, et
bien loin, il est vrai, mais à une distance à laquelle les places
étaient belles encore, on plaçait sans cesse le nom du général Moreau;
et comme l'opinion est mobile, ce dernier effaçait cette année le
vainqueur de Zurich, par lequel il avait été effacé l'année
précédente.
La nouvelle des heureux succès de l'armée du Rhin compléta la
satisfaction produite par les succès extraordinaires de l'armée
d'Italie, et changea en certitude les espérances de paix qui
remplissaient les esprits. La joie était générale. Les fonds publics,
qualifiés cinq pour cent, qui se vendaient à 13 francs avant le 18
brumaire, étaient montés à 40. Un arrêté des Consuls annonça aux
rentiers que le premier semestre de l'an IX, celui qui devait échoir
le 22 septembre 1800, leur serait payé intégralement en argent:
heureuse nouvelle, qui depuis long-temps n'avait pas été donnée aux
infortunés créanciers de l'État! On attribuait tous ces biens aux
armées, aux généraux qui les avaient conduites, mais principalement au
jeune Bonaparte, qui venait à la fois de gouverner et de combattre
d'une manière également supérieure. Aussi la fête du 14 juillet, l'une
des deux solennités républicaines conservées par la Constitution,
fut-elle célébrée avec un grand éclat. Une cérémonie magnifique était
préparée aux Invalides. Le musicien Méhul avait composé de beaux
chants, et on avait fait venir pour les exécuter les premiers
chanteurs de l'Italie, à laquelle on commençait alors à prendre ses
chefs-d'oeuvre et ses artistes. Après avoir entendu ces chants sous le
dôme des Invalides, le Premier Consul, accompagné d'un nombreux
état-major, se rendit au milieu du Champ-de-Mars pour recevoir la
garde consulaire. Elle arrivait le matin même, couverte de poussière,
ses vêtements en lambeaux, n'ayant cessé de marcher depuis le
lendemain de la bataille de Marengo, pour être exacte au rendez-vous
que le Premier Consul lui avait donné pour le 14 juillet. Elle
apportait aux Invalides les drapeaux pris dans la dernière campagne,
afin de les joindre au dépôt commun de nos trophées. La foule, qui
bordait les deux côtés du Champ-de-Mars, se précipita pour voir de
plus près les héros de Marengo. L'ivresse poussée au comble faillit
amener des accidents. Le Premier Consul fut long-temps pressé dans
cette mêlée populaire. Il rentra aux Tuileries entouré de la multitude
attachée à ses pas. La journée fut consacrée tout entière à des
réjouissances publiques.