autrichienne était au désespoir. Un conseil de guerre venait d'être
assemblé, et aucune des résolutions que redoutait le général français
n'avait été adoptée. On avait bien pensé à se retirer par le Pô
supérieur et le Tessin, ou à s'enfermer dans Gênes; mais les généraux
autrichiens, en braves gens qu'ils étaient, avaient préféré suivre les
conseils de l'honneur. Après tout, avaient-ils dit, nous combattions
depuis dix-huit mois comme de bons soldats; nous avions reconquis
l'Italie, nous marchions sur les frontières de la France; notre
gouvernement nous y poussait; hier encore il nous en donnait l'ordre:
c'était à lui à nous avertir du danger qui menaçait nos derrières.
S'il y a un tort dans notre situation, c'est à lui que ce tort
appartient. Tous les moyens proposés pour éviter la rencontre de
l'armée française, sont compliqués, difficiles, chanceux; il n'y a
qu'un parti simple et honorable, c'est celui de nous faire jour.
Demain, il faut nous ouvrir la route au prix de notre sang. Si nous
réussissons, nous regagnerons, après une victoire, le chemin de
Plaisance et de Mantoue; sinon, après avoir fait notre devoir, la
responsabilité de notre désastre pèsera sur d'autres que sur nous.--
Le Premier Consul n'avait pas imaginé qu'on pût perdre autant de temps
à délibérer dans de pareilles conjonctures. Mais personne n'égalait la
promptitude de ses déterminations, et M. de Mélas était dans une
position assez malheureuse pour lui pardonner les cruelles perplexités
qui retardaient sa résolution définitive. En prenant le parti de
livrer bataille, le général autrichien se conduisit en soldat plein
d'honneur; mais on pouvait lui reprocher d'avoir laissé 25 mille
hommes dans les places de Coni, Turin, Tortone, Gênes, Acqui, Gavi,
Alexandrie, surtout après les pertes que venait de faire le général
Ott à Montebello. Avec 25 mille hommes dans les places, 3 mille en
Toscane, 12 mille entre Mantoue et Venise, il lui restait 40 mille
hommes au plus à présenter sur le champ de bataille, où allait se
décider le sort de la guerre. Voilà ce qu'était devenue cette belle
armée de 120 mille hommes, qui devait, au début de la campagne, forcer
les frontières méridionales de la France! quarante mille avaient péri,
quarante mille étaient disséminés, quarante mille allaient combattre
pour échapper aux fourches caudines; mais, parmi ces derniers, se
trouvaient une puissante cavalerie, et 200 bouches à feu.
[En marge: M. de Mélas se décide à livrer bataille.]
Il fut arrêté que le lendemain l'armée tout entière déboucherait par
les ponts de la Bormida, car il y en avait deux couverts par une même
tête de pont, malgré les faux avis donnés au général Bonaparte; que le
général Ott, à la tête de 10 mille hommes, moitié cavalerie, moitié
infanterie, déboucherait de la Bormida, et, prenant sur la gauche, se
dirigerait vers un village appelé Castel-Ceriolo; que les généraux
Haddick et Kaim, à la tête du gros de l'armée, 20 mille hommes
environ, emporteraient le village de Marengo, qui donne entrée dans la
plaine, et que le général Oreilly, avec 5 ou 6 mille soldats,
prendrait à droite, en remontant la Bormida. Une puissante artillerie
devait soutenir ce mouvement. Un détachement assez considérable,
surtout en cavalerie, fut laissé en arrière d'Alexandrie, sur la
route d'Acqui, pour observer les troupes de Suchet, de l'arrivée
desquelles on avait de vagues nouvelles.
[En marge: Bataille de Marengo livrée le 14 juin 1800.]
Nous avons décrit cette vaste plaine de Marengo, que la grande route
d'Alexandrie à Plaisance traverse dans toute son étendue, et qui se
trouve enfermée entre la Scrivia et la Bormida. (Voir la carte nº 9.)
Les Français, venant de Plaisance et de la Scrivia, rencontraient
d'abord San-Giuliano, puis, à trois quarts de lieue plus loin,
Marengo, qui touchait presque à la Bormida, et formait le principal
débouché que l'armée autrichienne avait à conquérir pour sortir
d'Alexandrie. Entre San-Giuliano et Marengo s'allongeait en ligne
droite la route qu'on allait se disputer, et des deux côtés s'étendait
une plaine couverte de champs de blé et de vignes. Au-dessous de
Marengo, et à droite pour les Français, à gauche pour les Autrichiens,
se trouvait Castel-Ceriolo, gros bourg, par lequel le général Ott
devait passer, afin de tourner le corps du général Victor établi dans
Marengo. C'est donc sur Marengo qu'allait se diriger la principale
attaque des Autrichiens, puisque ce village donnait entrée dans la
plaine.
[En marge: Les Autrichiens passent la Bormida.]
À la pointe du jour, l'armée autrichienne franchit les deux ponts de
la Bormida. Mais son mouvement fut lent, parce qu'elle n'avait qu'une
seule tête de pont pour déboucher. Oreilly passa le premier, et
rencontra la division Gardanne, que le général Victor, après avoir
occupé Marengo, avait portée en avant. Cette division n'était formée
que de la 101e et de la 44e demi-brigade. Oreilly, appuyé par une
nombreuse artillerie, et ayant une force double, la contraignit à se
replier et à se renfermer dans Marengo. Heureusement, il ne s'y jeta
pas à sa suite, et attendit que le centre, sous le général Haddick,
pût le soutenir. La lenteur de la marche à travers le défilé formé par
les ponts, fit perdre deux ou trois heures aux Autrichiens. Enfin les
généraux Haddick et Kaim se déployèrent derrière Oreilly, et le
général Ott passa ces mêmes ponts pour se rendre à Castel-Ceriolo.
Sur-le-champ le général Victor réunit ses deux divisions pour défendre
Marengo, et envoya dire au Premier Consul que l'armée autrichienne
s'avançait tout entière, avec l'intention évidente de livrer bataille.
Un obstacle de terrain vint seconder très-à-propos la bravoure de nos
soldats. En avant de Marengo, entre les Autrichiens et les Français,
se trouvait un ruisseau profond et fangeux, appelé le Fontanone. Il
coulait entre Marengo et la Bormida, pour aller, un peu au-dessous, se
jeter dans le Tanaro. Victor plaça vers sa droite, c'est-à-dire dans
le village de Marengo, les 101e et 44e demi-brigades, sous le général
Gardanne; à gauche du village, la 24e, la 43e, la 96e sous le général
Chambarlhac; un peu en arrière, le général Kellermann avec les 20e,
26e, 8e de cavalerie, et un escadron du 12e. Le reste du 12e fut
envoyé sur la haute Bormida pour observer les mouvements éloignés de
l'ennemi.
[En marge: Les deux armées se disputent le village de Marengo.]
Le général Haddick s'avança sur le ruisseau, protégé par 25 pièces
d'artillerie qui foudroyaient les Français. Il se jeta bravement dans
le lit du Fontanone, à la tête de la division Bellegarde. Le général
Rivaud, sortant aussitôt de l'abri du village avec la 44e et la 101e,
se mit à fusiller à bout portant les Autrichiens qui essayaient de
déboucher. Un combat des plus violents s'engagea le long du Fontanone.
Haddick y revint à plusieurs fois; mais Rivaud[9], tenant ferme sous
les batteries des Autrichiens, arrêta, par un feu de mousqueterie
exécuté de très-près, le corps de Haddick, et le rejeta en désordre de
l'autre côté du ruisseau. L'infortuné général Haddick reçut une
blessure mortelle, et ses soldats se retirèrent. M. de Mélas fit
avancer alors les troupes du général Kaim, et prescrivit à Oreilly de
longer la Bormida, de la remonter jusqu'à un lieu nommé la
Stortigliona, pour faire exécuter sur notre gauche une charge par la
cavalerie de Pilati. Mais, en cet instant, le général Kellermann était
à cheval, à la tête de sa division de cavalerie, observant le
mouvement des escadrons ennemis, et Lannes, qui avait couché à droite
de Victor, dans la plaine, venait se mettre en ligne entre Marengo et
Castel-Ceriolo. Les Autrichiens firent donc un second effort. Les
divisions Gardanne et Chambarlhac, rangées en demi-cercle, autour du
lit demi-circulaire du Fontanone, étaient placées de manière à faire
un feu convergent sur le point d'attaque. Elles écrasèrent de leur
mousqueterie les troupes du général Kaim. Pendant ce temps, le général
Pilati, remontant au-dessus, était parvenu à passer le Fontanone à la
tête de 2 mille chevaux. Le brave Kellermann, qui dans cette journée
ajouta beaucoup à la gloire de Valmy, attachée à son nom, fondit sur
les escadrons de Pilati dès qu'ils essayèrent de déboucher, les sabra,
les précipita dans le lit fangeux de ce petit cours d'eau, que l'art
n'eût pas mieux tracé pour couvrir la position des Français.
[Note 9: Olivier Rivaud.]
Dans ce moment, bien que notre armée surprise n'eût en ligne que les
deux corps de Victor et Lannes, c'est-à-dire 15 ou 16 mille hommes,
pour résister à 36 mille environ, cependant, grâce à la faute commise
la veille par les Autrichiens de n'avoir pas occupé Marengo, faute qui
d'ailleurs avait eu pour eux ses avantages, puisqu'elle avait induit
le général Bonaparte en erreur, notre armée avait le temps d'attendre
son chef, et les réserves restées en arrière, ou envoyées sur la route
de Novi.
[En marge: L'armée française perd le village de Marengo.]
Les choses en étaient là, lorsque M. de Mélas, décidé à tenter les
derniers efforts pour sauver l'honneur et la liberté de son armée, et
parfaitement secondé par ses soldats, tous vétérans dont les victoires
de la précédente campagne avaient élevé le coeur, M. de Mélas fit
aborder encore une fois la ligne française. Le général Ott, qui avait
mis beaucoup de temps à défiler, commençait à pouvoir agir vers la
gauche des Autrichiens. Il manoeuvra pour nous tourner, traversa
Castel-Ceriolo, et déborda Lannes qui, placé à côté de Victor entre
Marengo et Castel-Ceriolo, formait la droite de notre ligne. Pendant
que la colonne du général Ott occupait l'attention de Lannes, les
corps d'Oreilly, Haddick et Kaim ralliés, furent dirigés de nouveau
sur le Fontanone, en face de Marengo. Une artillerie formidable
appuyait tous leurs mouvements. Les grenadiers de Lattermann entrèrent
dans le ruisseau, le franchirent, et gravirent l'autre bord. La
division Chambarlhac, placée sur la gauche de Marengo, et sur les
flancs des grenadiers autrichiens, fit sur eux un feu meurtrier.
Cependant un bataillon de ces grenadiers parvint à se maintenir au
delà du Fontanone. M. de Mélas redoubla la canonnade sur la division
Chambarlhac, qui n'était pas couverte par les maisons du village,
comme celle qui défendait Marengo même. Pendant ce temps, des
pionniers autrichiens construisirent à la hâte un pont de chevalets.
Alors le brave Rivaud, à la tête de la 44e, sortit du village de
Marengo, et marchant sur les assaillants, malgré la mitraille, allait
les précipiter dans le Fontanone; mais d'affreuses décharges
d'artillerie arrêtèrent la 44e, épuisée par cette lutte obstinée, et
Rivaud lui-même fut blessé. Saisissant le moment, les grenadiers de
Lattermann s'avancèrent en masse, et pénétrèrent dans Marengo. Rivaud,
tout couvert de sang, se remit encore une fois à la tête de la 44e,
fit une charge vigoureuse sur ces grenadiers, les rejeta hors de
Marengo; mais, accueilli dès qu'il sortait de l'abri des maisons par
un feu épouvantable d'artillerie, il ne put leur faire repasser le
ruisseau qui avait jusqu'ici protégé si bien notre armée. Affaibli par
le sang qu'il perdait, se soutenant à peine, ce vaillant officier fut
obligé de se laisser emporter loin du champ de bataille. Les
grenadiers autrichiens se maintinrent donc dans la position qu'ils
venaient de conquérir. Au même instant, la division Chambarlhac, qui
n'était, comme nous venons de le dire, protégée par aucun abri, et
recevait la mitraille à découvert, fut presque écrasée. Le général
Oreilly repoussa la 96e, placée à notre extrême gauche, et commença
dès lors à la déborder. Vers la droite, Lannes, qui, n'ayant d'abord
affaire qu'au seul corps du général Kaim, allait le culbuter dans le
lit du Fontanone, se vit tourné tout à coup par le général Ott,
débouchant de Castel-Ceriolo avec une nombreuse cavalerie. La brigade
de cavalerie Champeaux, rangée en arrière du corps de Lannes, comme
Kellermann en arrière du corps de Victor, exécuta vainement des
charges brillantes. L'infortuné Champeaux reçut une blessure mortelle.
Notre armée, débordée sur les deux ailes, détachée de ce point de
Marengo auquel elle s'était si fortement attachée d'abord, notre armée
n'avait plus rien pour la soutenir. Elle courait le danger d'être
jetée dans la plaine en arrière, où aucun appui ne pouvait la protéger
contre 200 bouches à feu et une immense cavalerie.
Il était dix heures du matin. Le carnage avait été horrible. Une masse
considérable de blessés encombrait la route, entre Marengo et
San-Giuliano. Déjà une partie des troupes de Victor, accablées par le
nombre, se retiraient en désordre, criant que tout était perdu. Tout
était perdu en effet sans un renfort de troupes nouvelles, qui ne
fussent point épuisées, et surtout sans un grand capitaine, capable de
ressaisir la victoire.
[En marge: Le général Bonaparte arrive sur le champ de bataille.]
Le général Bonaparte, averti que l'armée autrichienne, qu'il craignait
de voir échapper, le surprenait, au contraire, dans cette plaine de
Marengo, si déserte la veille, accourut de Torre-di-Garofolo, bénissant
l'heureux débordement de la Scrivia, qui l'avait empêché d'aller coucher
à Voghera. Il amenait avec lui la garde consulaire, troupe peu
nombreuse, mais d'une valeur incomparable, et qui devint plus tard la
garde impériale; il amenait la division Monnier, composée de trois
demi-brigades excellentes; il se faisait suivre à peu de distance par
une réserve de deux régiments de cavalerie; il envoyait enfin à Desaix
l'ordre de marcher en toute hâte sur San-Giuliano.
Le Premier Consul, à la tête de ces réserves, se transporte au galop
sur le champ de bataille. Il trouve Lannes débordé à droite par
l'infanterie et la cavalerie du général Ott, essayant néanmoins à
gauche de se soutenir autour de Marengo, Gardanne se défendant encore
dans les haies de ce village, objet d'une lutte si acharnée, et de
l'autre côté la division Chambarlhac, foudroyée, se dispersant sous le
feu des Autrichiens.
À cette vue, il juge avec son coup d'oeil supérieur ce qu'il convient
de faire pour rétablir les affaires. Sa gauche mutilée est dans une
vraie déroute; mais sa droite n'est que menacée, elle se maintient
encore; c'est à celle-là qu'il faut porter secours. En la fixant
solidement à Castel-Ceriolo, il aura un point d'appui au milieu de
cette vaste plaine; il pourra pivoter autour de son aile raffermie,
ramener son aile battue en arrière, pour la dérober aux coups de
l'ennemi. Perdrait-il, par ce mouvement, la grande route de Marengo à
San-Giuliano, le mal serait fort réparable; car derrière sa nouvelle
position passe un autre chemin qui conduit à Salé, et de Salé aux
rives du Pô. Sa ligne de retraite vers Pavie reste donc assurée. Placé
d'ailleurs à la droite de la plaine, il est dans le flanc des
Autrichiens, qui vont s'engager sur la grande route de Marengo à
San-Giuliano, s'ils veulent mettre la victoire à profit.
Ces réflexions faites avec la rapidité de l'éclair, le général
Bonaparte exécute aussitôt la résolution qu'il vient de concevoir. Il
porte en avant dans la plaine, à la droite de Lannes, les 800
grenadiers de la garde consulaire, et leur ordonne d'arrêter la
cavalerie autrichienne, en attendant l'arrivée des trois demi-brigades
de Monnier. Ces braves gens, formés en carré, reçoivent avec un
admirable sang-froid les charges des dragons de Lobkowitz, et restent
inébranlables sous les assauts répétés d'une multitude de cavaliers.
Un peu à leur droite, le général Bonaparte ordonne à deux
demi-brigades de Monnier, arrivées dans le moment, de se diriger sur
Castel-Ceriolo. Ces deux demi-brigades, la 70e et la 19e conduites par
le général Carra-Saint-Cyr, marchent en avant, et, tantôt disposées en
carré pour arrêter la cavalerie, tantôt en colonnes d'attaque pour
aborder l'infanterie, parviennent à regagner le terrain perdu, et à se
loger dans les haies et les jardins de Castel-Ceriolo. Au même
instant, le général Bonaparte, à la tête de la 72e vient soutenir la
gauche de Lannes, pendant que Dupont, le chef d'état-major, va
rallier en arrière les débris du corps de Victor, poursuivis par les
chevaux d'Oreilly, mais protégés par Murat avec la réserve de
cavalerie. La présence du Premier Consul, la vue des bonnets à poil de
sa garde à cheval, ont ranimé les troupes. Le combat recommence avec
une nouvelle fureur. Le brave Watrin, du corps de Lannes, avec la 6e
de ligne et la 22e, rejette à la baïonnette les soldats de Kaim dans
le Fontanone. Lannes, remplissant la 40e et la 28e du feu de son âme
héroïque, les pousse l'une et l'autre sur les Autrichiens. Partout on
combat avec acharnement dans cette immense plaine. Gardanne essaie de
reconquérir Marengo; Lannes tâche de s'emparer du ruisseau qui a
d'abord si utilement couvert nos troupes; les grenadiers de la garde
consulaire, toujours en carré comme une citadelle vivante au milieu de
ce champ de bataille, remplissent le vide entre Lannes et les colonnes
de Carra-Saint-Cyr, entrées dans les premières maisons de
Castel-Ceriolo. Mais le baron de Mélas, avec le courage du désespoir,
ramenant ses masses réunies sur Marengo, débouche enfin du village,
repousse les soldats exténués de Gardanne, qui s'attachent en vain à
tous les obstacles. Oreilly achève d'accabler de mitraille la division
Chambarlhac, toujours restée à découvert sous les coups d'une immense
artillerie.
Il n'y a plus moyen de tenir; il faut céder le terrain. Le général
Bonaparte ordonne de le céder peu à peu, en faisant une ferme
contenance. Mais tandis que sa gauche, privée de Marengo et désormais
sans appui, recule rapidement jusqu'à San-Giuliano, où elle va
chercher un abri, lui continue à tenir la droite de la plaine, et s'y
défend lentement, grâce au point de Castel-Ceriolo, grâce à l'énergie
de la garde consulaire, grâce à Lannes surtout, qui fait des efforts
inouïs. Tant qu'il se maintient à droite, le Premier Consul conserve
une ligne de retraite assurée par Salé vers les bords du Pô; et si
même Desaix, dirigé la veille sur Novi, en revient à temps, il peut
reconquérir le champ de bataille, et ramener la victoire de son côté.
[En marge: Résistance héroïques de Lannes.]
C'est dans ce moment que Lannes et ses quatre demi-brigades font des
efforts dignes des hommages de la postérité. L'ennemi, qui a débouché
en masse de Marengo dans la plaine, vomit, par quatre-vingts bouches à
feu, une grêle de boulets et de mitraille. Lannes, à la tête de ces
quatre demi-brigades, met deux heures à parcourir trois quarts de
lieue. Lorsque l'ennemi s'approche et devient trop pressant, il
s'arrête, et le charge à la baïonnette. Quoique son artillerie soit
démontée, quelques pièces légères, attelées des meilleurs chevaux et
manoeuvrées avec autant d'habileté que d'audace, viennent aider de
leur feu les demi-brigades qui sont serrées de trop près, et osent se
mettre en batterie en face de la formidable artillerie autrichienne.
La garde consulaire, qu'on n'a pu ébranler à force de charges de
cavalerie, est maintenant attaquée à coups de canon. On cherche à la
battre en brèche comme une muraille, puis on lance sur elle les
chevaux Frimont. Elle fait des pertes sensibles, et recule, mais sans
se rompre. Carra-Saint-Cyr se replie aussi, et abandonne
Castel-Ceriolo, en conservant toutefois un dernier appui dans les
vignes en arrière de ce village. Nous restons cependant en possession
de la route de Castel-Ceriolo à Salé. Partout la plaine présente un
vaste champ de carnage, où le feu des explosions s'ajoute à celui de
l'artillerie, car Lannes fait sauter les caissons qu'il ne peut plus
ramener.
La moitié du jour est écoulée. M. de Mélas croit enfin tenir la
victoire qu'il a si chèrement achetée. Ce vieillard, qui, par le
courage au moins, se montre digne de son adversaire dans cette journée
mémorable, rentre dans Alexandrie exténué de fatigue. Il laisse le
commandement à son chef d'état-major, M. de Zach, et expédie à toute
l'Europe des courriers pour annoncer sa victoire et la défaite du
général Bonaparte à Marengo. Ce chef d'état-major, chargé du
commandement, forme alors le gros de l'armée autrichienne en colonne
de marche, sur la grande route de Marengo à San-Giuliano. Il place en
tête deux régiments d'infanterie, la colonne des grenadiers de
Lattermann ensuite, et après les bagages. Il range à gauche le corps
du général Oreilly, à droite les corps des généraux Kaim et Haddick,
et il s'efforce de gagner, dans cet ordre, cette grande route de
Plaisance, objet de tant d'efforts, et salut de l'armée autrichienne.
Il est trois heures: si aucune circonstance nouvelle ne survient, la
bataille peut être considérée comme perdue pour les Français, sauf à
réparer le lendemain, avec les troupes qui se rabattront du Tessin et
de l'Adda sur le Pô, le malheur de la journée. Desaix cependant reste
encore avec la division Boudet tout entière: arrivera-t-il à
temps?... Telle est la circonstance de laquelle dépend le sort de la
bataille. Les aides-de-camp du Premier Consul avaient couru après lui
dès le matin. Mais, long-temps avant d'être rejoint par eux, Desaix,
au premier coup de canon tiré dans la plaine de Marengo, s'était
arrêté sur place. Entendant ce canon lointain, il en avait conclu que
l'ennemi, qu'on l'envoyait chercher à Novi sur la route de Gênes,
était à Marengo même. Il avait aussitôt dépêché Savary avec quelques
centaines de chevaux sur Novi, pour voir ce qui s'y passait, et avec
sa division s'était mis à attendre, écoutant toujours le canon des
Autrichiens et des Français, qui ne cessait de retentir dans la
direction de la Bormida. Savary n'ayant rencontré personne dans les
environs de Novi, Desaix s'était confirmé dans son heureuse
conjecture, et, sans plus différer, avait marché sur Marengo, se
faisant précéder par plusieurs aides-de-camp pour annoncer son arrivée
au Premier Consul. Il avait cheminé toute la journée, et, à trois
heures, en effet, ses têtes de colonne commençaient à se montrer à
l'entrée de la plaine, aux environs de San-Giuliano. Lui-même, les
devançant au galop, accourait auprès de la personne du Premier Consul.
Heureuse inspiration d'un lieutenant, aussi intelligent que dévoué!
Heureuse fortune de la jeunesse! Si, quinze ans plus tard, le Premier
Consul, aujourd'hui si bien secondé par ses généraux, avait trouvé un
Desaix sur le champ de bataille de Waterloo, il eût conservé l'empire,
et la France sa position dominatrice parmi les puissances de l'Europe!
[En marge: Avis de Desaix sur l'état de la bataille.]
[En marge: Nouvelles dispositions pour regagner la bataille.]
La présence de Desaix va changer la face des choses. On l'entoure, on
lui raconte la journée. Les généraux se forment en cercle autour de
lui et du Premier Consul, et discutent vivement sur cette grave
situation. La plupart sont d'avis de la retraite. Le Premier Consul
n'est pas de cette opinion, et il pressé vivement Desaix de dire la
sienne. Desaix, promenant ses regards sur ce champ de bataille
dévasté, puis tirant sa montre et regardant l'heure, répond au général
Bonaparte ces simples et nobles paroles: Oui, la bataille est perdue;
mais il n'est que trois heures, il reste encore le temps d'en gagner
une.--Le général Bonaparte, charmé de l'avis de Desaix, se dispose à
profiter des ressources que ce général lui amène, et des avantages que
lui assure la situation prise dès le matin. Il est, en effet, dans la
plaine à droite, tandis que l'ennemi est à gauche, en colonne de
marche, sur la grande route, s'avançant sur San-Giuliano. Desaix
arrivant par San-Giuliano avec 6 mille hommes de troupes fraîches, et
donnant de front sur les Autrichiens, peut les arrêter court, pendant
que le gros de l'armée ralliée se jettera dans leur flanc. Les
dispositions sont faites en conséquence, et sur-le-champ.
[Illustration: Desaix. (À Marengo.)]
Les trois demi-brigades de Desaix sont formées en avant de
San-Giuliano, un peu à droite de la grande route: la 30e déployée en
ligne, la 9e et la 59e en colonnes serrées sur les ailes de la
première. Une légère ondulation du terrain les cache à l'ennemi. À
leur gauche se trouvent les débris ralliés et un peu remis de
Chambarlhac et Gardanne, sous le général Victor, à leur droite dans
la plaine, Lannes, dont le mouvement de retraite s'est arrêté; puis la
garde consulaire, puis Carra-Saint-Cyr, qui s'est maintenu le plus
près possible de Castel-Ceriolo. L'armée forme ainsi une longue ligne
oblique de San-Giuliano à Castel-Ceriolo. Entre Desaix et Lannes, et
un peu en arrière, on a placé la cavalerie de Kellermann dans un
intervalle. Une batterie de 12 pièces, seul reste de toute
l'artillerie de l'armée, est répandue sur le front du corps de Desaix.