avait envoyé Berthier sur le bord du Pô, et, jour par jour, souvent
heure par heure, lui prescrivait, dans une correspondance incessante,
les mouvements à exécuter.
Bien qu'en s'emparant du Pô, de Pavie à Plaisance, il fût maître de la
ligne de retraite que M. de Mélas devait être tenté de suivre, tout
n'était pas dit cependant; car, ce qui faisait de cette route de
Plaisance la véritable ligne de retraite pour les Autrichiens, c'était
la présence des Français derrière le Tessin et autour de Milan. (Voir
la carte nº 3.) Les Français, en effet, dans cette position, fermaient
le passage que les Autrichiens auraient pu s'ouvrir en traversant le
Pô entre Turin et Valence; mais si maintenant, pour se porter à la
rencontre de M. de Mélas, les Français venaient passer le Pô entre
Pavie et Plaisance, abandonnaient ainsi Milan, et affaiblissaient le
Tessin, ils pouvaient faire renaître chez M. de Mélas la tentation de
passer ou par Turin, ou par Casale, ou par Valence, de traverser nos
derrières abandonnés, la ville de Milan elle-même, et de nous rendre à
peu près ce que nous leur avions fait en descendant des Alpes.
Il n'était pas impossible aussi que M. de Mélas, se décidant au
sacrifice d'une partie de ses bagages et de sa grosse artillerie,
qu'il pouvait d'ailleurs laisser dans les places du Piémont, ne
rebroussât chemin vers Gênes, et, remontant par Tortone, Novi, jusqu'à
la Bocchetta, de là se jetant dans la vallée de la Trebbia, ne vînt
tomber sur le Pô, au-dessous de Plaisance, aux environs de Crémone ou
de Parme, et ne réussît à gagner, par cette voie détournée, Mantoue et
les États autrichiens. Cette marche à travers la Ligurie et les
contreforts de l'Apennin, la même qu'on venait de prescrire au général
Gottesheim, était la moins probable, car elle présentait de grandes
difficultés, et entraînait le sacrifice d'une partie du matériel; mais
elle était possible à la rigueur, et il fallait la prévoir comme les
autres. C'est à se prémunir contre ces chances diverses que le général
Bonaparte employa tous ses soins; et il n'y a peut-être pas un
exemple, dans l'histoire, de dispositions aussi habiles, aussi
profondément conçues, que celles qu'il imagina dans cette occasion
décisive.
[En marge: Dernières dispositions du général Bonaparte pour envelopper
les Autrichiens.]
Il fallait résoudre ce triple problème, de fermer par une barrière de
fer la route principale, celle qui va directement d'Alexandrie à
Plaisance; d'occuper, de manière à pouvoir y courir au besoin, celle
qui par le Pô supérieur tombait sur le Tessin; enfin, de se tenir en
mesure de descendre à temps sur le Pô inférieur, si les Autrichiens,
cherchant à s'enfuir par le revers de l'Apennin, voulaient passer le
fleuve au-dessous de Plaisance, vers Crémone ou Parme. Le général
Bonaparte, méditant sans cesse sur la carte d'Italie, pour y trouver
un poste qui remplît ces trois conditions, fit un choix digne d'être
éternellement admiré.
[En marge: Position de la Stradella occupée par le général Bonaparte.]
Si on examine le mouvement de la chaîne de l'Apennin, on verra que,
par suite du contour qu'elle forme pour embrasser le golfe de Gênes,
elle remonte au nord, et projette des contreforts qui viennent serrer
le Pô de très-près, depuis la position de la Stradella jusqu'aux
environs de Plaisance. (Voir la carte nº 3.) Dans toute cette partie
du Piémont et du duché de Parme, le pied des hauteurs se rapproche du
fleuve, au point de ne laisser qu'une place très-étroite à la grande
route de Plaisance. Une armée, placée en avant de la Stradella, à
l'entrée d'une espèce de défilé long de plusieurs lieues, la gauche
sur les hauteurs, le centre sur la route, la droite le long du Pô, et
des terrains marécageux qui le bordent, est difficile à déloger. Il
faut ajouter que la route est semée de bourgs et de villages, bâtis en
grosse maçonnerie, et très-capables de résister au canon. Contre
l'armée impériale qui avait beaucoup de cavalerie et d'artillerie, la
position présentait donc, indépendamment de ses avantages naturels, la
propriété d'annuler ces deux armes.
Elle avait encore d'autres avantages tout particuliers. C'est fort
près de cette position que les affluents de l'autre rive du Pô, les
plus importants à occuper, tels que le Tessin et l'Adda, viennent
faire leur jonction. Ainsi le Tessin se réunit au Pô, un peu
au-dessous de Pavie, et au-dessus de Belgiojoso, presque vis-à-vis la
Stradella, à deux lieues au plus. L'Adda, coulant au delà et plus
long-temps, avant de se réunir au Pô, vient s'y jeter entre Plaisance
et Crémone. On comprend tout de suite que, placé à la Stradella, et
maître des ponts de Belgiojoso, de Plaisance, de Crémone, le général
Bonaparte était en possession des points les plus décisifs, car il
barrait la route principale, celle d'Alexandrie à Plaisance, et il
pouvait en même temps, par une forte marche, ou courir sur le Tessin,
ou redescendre le Pô jusqu'à Crémone, et voler vers l'Adda, qui
couvrait ses derrières contre le corps de Wukassowich.
C'est dans cette espèce de réseau, formé par l'Apennin, le Pô, le
Tessin, l'Adda, qu'il distribua ses forces. Il résolut d'abord de se
porter à la Stradella même, avec les 30 mille meilleurs soldats de son
armée, les divisions Watrin, Chambarlhac, Gardanne, Boudet, Monnier,
placées sous Murat, Victor et Lannes, dans la position que nous avons
décrite, la gauche aux montagnes, le centre sur la grande route, la
droite le long du Pô. La division Chabran, venue par le petit
Saint-Bernard, et chargée d'abord d'occuper Ivrée, fut ensuite portée
à Verceil, avec ordre de se replier sur le Tessin, en cas d'approche
de l'ennemi. La division Lapoype, descendue du Saint-Gothard, fut
postée sur le Tessin même, aux environs de Pavie. C'étaient 9 à 10
mille hommes qui devaient se replier les uns sur les autres, disputer
le passage du Tessin à outrance, et donner le temps au général
Bonaparte d'accourir en une journée à leur secours. Le détachement du
Simplon gardait, sous le général Béthencourt, vers Arona, la route du
Saint-Gothard, retraite de l'armée française en cas de malheur. La
division Gilly devait garder Milan; ce que rendait nécessaire la
présence d'une garnison autrichienne dans le château de cette ville.
C'étaient encore trois ou quatre mille hommes consacrés à ce double
objet. Enfin la division Lorges, venue d'Allemagne, avait ordre de
s'établir à Lodi sur l'Adda. La division Loison, qui faisait partie de
l'armée de réserve, avait mission, sous les ordres du générai Duhesme,
de défendre Plaisance et Crémone. C'était une autre force de 10 à 11
mille hommes, employée sur ces deux derniers points.
Telle était la distribution des cinquante et quelques mille soldats,
dont le général Bonaparte pouvait disposer dans le moment: 32 mille
étaient au point central de la Stradella, 9 à 10 mille sur le Tessin,
3 ou 4 mille à Milan et Arona, enfin 10 à 11 mille sur le cours
inférieur du Pô et de l'Adda, tous placés de manière à se soutenir
réciproquement avec une extrême promptitude. En effet, sur un avis
venu du Tessin, le général Bonaparte pouvait en un jour voler au
secours des 10 mille Français qui le gardaient. Sur un avis du bas Pô,
il pouvait, dans le même espace de temps, descendre sur Plaisance et
Crémone, pendant que le général Loison, défendant le passage du
fleuve, lui donnerait le temps d'accourir. Les uns et les autres, de
leur côté, pouvaient se rabattre sur la Stradella, et renforcer le
général Bonaparte en aussi peu de temps qu'il en mettrait à venir à
eux.
Le général Bonaparte semblait abandonner ici son principe ordinaire,
celui de concentrer ses forces, la veille d'une grande bataille. Si
une telle concentration passe pour un chef-d'oeuvre de l'art, quand
elle s'opère à propos, au moment d'une action décisive, et dans le cas
de deux adversaires qui marchent l'un vers l'autre, il en est tout
autrement lorsque l'un des deux veut fuir, et que l'art consiste à le
saisir avant de le combattre. C'était le cas ici. Il fallait, en
effet, que le général Bonaparte tendît autour de l'armée autrichienne
un réseau, et que ce réseau fût assez fort pour la retenir, car s'il
n'y avait eu sur le Tessin ou sur le Pô inférieur que des
avant-gardes, propres tout au plus à donner un avis, mais non à barrer
le chemin à l'ennemi, le but était manqué totalement. Il fallait sur
tous les points, des postes capables à la fois de signaler et
d'arrêter les Autrichiens, en conservant au centre une masse
principale, prête à courir partout avec des moyens décisifs. On ne
pouvait donc combiner avec un art plus profond l'emploi de ses forces,
et modifier plus habilement l'application de ses propres principes,
que ne le fit le général Bonaparte en cette occasion. C'est à leur
manière d'appliquer, suivant les circonstances, un principe vrai, mais
général, qu'on reconnaît les hommes d'action supérieurs.
[En marge: Prévoyance du général Bonaparte.]
Ce plan arrêté, le général Bonaparte donna ses ordres en conséquence.
Lannes, avec la division Watrin, avait été transporté à la Stradella
par Pavie et Belgiojoso. Il importait que les divisions Chambarlhac,
Gardanne, Monnier et Boudet, rendues à Plaisance, lui apportassent le
secours de leurs forces, avant que les corps autrichiens qui,
repoussés de Plaisance, allaient se rallier au général Ott vers
Tortone, eussent le temps de l'accabler. C'est ce que le général
Bonaparte avait prévu, avec sa prodigieuse sagacité. Ne pouvant
quitter Milan que le 8, pour se transporter le 9 à la Stradella, il
fit parvenir à Berthier, Lannes, Murat les instructions qui
suivent.--Concentrez-vous, leur disait-il, à la Stradella. Le 8, le 9,
au plus tard, vous aurez sur les bras 15 ou 18 mille Autrichiens
venant de Gênes. Portez-vous à leur rencontre, écrasez-les. Ce sera
autant d'ennemis de moins à combattre le jour de la bataille décisive,
qui nous attend avec l'armée entière de M. de Mélas.--Ces ordres
donnés, il partit le 8 de Milan pour passer le Pô de sa personne, et
être le lendemain à la Stradella.
[En marge: Bataille de Montebello livrée le 9 juin.]
[En marge: Position de Lannes à Montebello.]
Il était impossible de deviner avec plus de justesse les mouvements
de l'ennemi. Nous avons dit tout à l'heure que trois détachements
autrichiens s'étaient inutilement présentés devant Plaisance; que le
détachement arrivé de Toscane par Fiorenzuola, y avait été rejeté; que
celui du général Gottesheim, descendu avec de l'infanterie par la
vallée de la Trebbia, venait d'être refoulé dans cette vallée; enfin,
que le général Oreilly, accouru d'Alexandrie avec de la cavalerie,
s'était vu contraint de retourner vers Tortone. Mais le général Ott,
de son côté, marchant avec le corps principal par la route de Gênes à
Tortone, arrivait à la Stradella le 9 juin, au matin, ainsi que
l'avait prévu le général Bonaparte. Il ramenait en avant les généraux
Gottesheim et Oreilly, qu'il avait rencontrés en retraite, et voulait
faire un effort vigoureux sur Plaisance, n'imaginant pas que l'armée
française pût être échelonnée presque tout entière dans le défilé de
la Stradella. Il avait, en comptant les troupes qui venaient de le
rejoindre, 17 ou 18 mille hommes. Lannes n'en pouvait réunir, dans la
matinée du 9, que 7 ou 8 mille; mais, grâce aux avis réitérés du
général en chef, 5 à 6 mille allaient le rejoindre dans la journée. Le
champ de bataille était celui que nous avons décrit. Lannes se
présentait, la gauche sur les hauteurs de l'Apennin, le centre sur la
chaussée, vers le bourg de Casteggio, la droite dans la plaine du Pô.
Il avait eu le tort de se porter un peu trop en avant de la Stradella,
vers Casteggio et Montebello, là où la route cesse de former un
défilé, grâce à l'étendue de la plaine. Mais les Français, pleins de
confiance, quoique inférieurs en nombre, étaient capables des plus
grands efforts de dévouement, surtout sous un chef comme Lannes, qui
possédait au plus haut point l'art de les entraîner.
Lannes, portant avec vigueur la division Watrin sur Casteggio, replia
les avant-postes d'Oreilly. Son plan consistait à s'emparer du bourg
de Casteggio, situé devant lui sur la route, soit en l'attaquant de
front, soit en le tournant par la plaine du Pô d'un côté, par les
escarpements de l'Apennin de l'autre. La nombreuse artillerie des
Autrichiens, établie sur la route, battait le terrain en tous sens.
Deux bataillons de la 6e légère s'efforcèrent d'enlever en la tournant
par la droite cette artillerie meurtrière, tandis que le troisième
bataillon de la 6e, et la 40e tout entière, s'efforçaient de gagner
les monticules voisins, placés à gauche, et que le reste de la
division Watrin marchait sur Casteggio même, où se trouvait le centre
de l'ennemi. Un combat acharné s'engagea sur tous les points. Les
Français étaient près d'emporter les positions attaquées, mais le
général Gottesheim, accouru avec son infanterie pour appuyer Oreilly,
culbuta les bataillons qui avaient gravi les hauteurs. Lannes, sous un
feu épouvantable, soutint ses troupes, et les empêcha de céder au
nombre. Cependant elles allaient succomber, lorsqu'arriva la division
Chambarlhac, faisant partie du corps du général Victor. Le général
Rivaud, à la tête de la 43e, gravit de nouveau les hauteurs, rallia
les bataillons français qui venaient d'en être repoussés, et réussit à
s'y maintenir après des efforts inouïs. Au centre, c'est-à-dire sur la
grande route, la 96e vint aider le général Watrin dans son attaque
contre le bourg de Casteggio; et la 24e, s'étendant à droite dans la
plaine, essaya de tourner la gauche de l'ennemi, afin de faire tomber
le feu de son artillerie. Pendant cet effort combiné sur les ailes, le
brave Watrin eut à soutenir un combat acharné dans Casteggio; il
perdit et reprit ce bourg plusieurs fois. Mais Lannes, présent
partout, donna l'impulsion décisive. Par ses ordres, le général Rivaud
à gauche, resté maître des hauteurs, et les ayant franchies, descendit
sur les derrières de Casteggio; les troupes portées dans la plaine à
droite, parvinrent à tourner le bourg tant disputé; les uns et les
autres marchèrent sur Montebello, tandis que le général Watrin,
faisant sur le centre ennemi un dernier effort, l'enfonçait, et
dépassait enfin Casteggio. Les Autrichiens, se trouvant dans ce moment
repoussés de toutes parts, s'enfuirent à Montebello, laissant dans nos
mains une masse considérable de prisonniers.
L'action avait duré depuis onze heures du matin jusqu'à huit heures du
soir. C'étaient les Autrichiens du blocus de Gênes, formés par Masséna
aux combats les plus rudes, qui étaient ici dans les plaines du
Piémont, luttant avec désespoir pour se faire jour. Ils étaient
secondés par une nombreuse artillerie, et ils avaient déployé une
bravoure plus qu'ordinaire. Le Premier Consul arriva dans le moment
même où finissait cette bataille, dont il avait si bien prévu le lieu
et le jour. Il trouva Lannes couvert de sang, mais ivre de joie, et
les troupes enchantées de leur succès. Elles avaient, comme il l'a dit
depuis, le sentiment de s'être bien comportées. Les conscrits
s'étaient montres dignes de rivaliser avec les vieux soldats; nous
avions fait 4 mille prisonniers, blessé ou tué près de 3 mille hommes.
La victoire avait été pour nous difficile à remporter, puisque 12
mille combattants au plus en avaient rencontré 18 mille.
Telle est cette bataille de Montebello, qui a donné à Lannes et à sa
famille le titre qui la distingue parmi les familles françaises de ce
temps: titre glorieux, que des fils doivent être fiers de porter!
C'était un beau début que cette première rencontre, et qui annonçait à
M. de Mélas que la route ne se rouvrirait pas facilement devant lui.
Le général Ott, affaibli de 7 mille hommes, se retira consterné sur
Alexandrie. Le moral de l'armée française fut porté au plus haut degré
d'exaltation.
Le Premier Consul se hâta de réunir ses divisions, et d'occuper
fortement cette route d'Alexandrie à Plaisance, que M. de Mélas devait
suivre, d'après toutes les probabilités. Lannes s'étant trop avancé,
le Premier Consul rétrograda un peu, jusqu'au point même qui s'appelle
la Stradella, parce que le défilé, plus resserré en cet endroit, par
le rapprochement des hauteurs et du fleuve, rend la position plus
sûre.
[En marge: Le Premier Consul attend à la Stradella les mouvements des
Autrichiens.]
Le 10 et le 11 juin se passèrent à observer les mouvements des
Autrichiens, à concentrer l'armée, à la faire reposer un peu de ses
marches rapides, à organiser le mieux possible l'artillerie; car
jusqu'ici on n'avait pas pu réunir sur ce point plus de 40 pièces de
campagne.
[En marge: Arrivée de Desaix au quartier-général.]
Le 11, on vit arriver, au quartier-général, l'un des généraux les
plus distingués de cette époque, Desaix, qui égalait peut-être Moreau,
Masséna, Kléber, Lannes, en talents militaires, mais qui, par les
rares perfections de son caractère, les effaçait tous. Il quittait
l'Égypte, où Kléber venait de commettre des fautes politiques, que
nous aurons bientôt le chagrin de raconter, que Desaix avait voulu en
vain prévenir, et dont il avait fui en Europe le pénible spectacle.
Ces fautes, au surplus, avaient été glorieusement réparées depuis.
Desaix, arrêté près des côtes de France, s'était vu traité par les
Anglais d'une manière odieuse. Il arrivait indigné, et demandait à se
venger les armes à la main. Il aimait le Premier Consul avec une sorte
de passion; et le Premier Consul, touché de l'affection d'un si noble
coeur, lui rendait la plus vive amitié qu'il ait ressentie de sa vie.
Ils passèrent toute une nuit ensemble, à se raconter les événements
d'Égypte et de France, et le Premier Consul lui donna sur-le-champ le
commandement des divisions Monnier et Boudet réunies.
[En marge: Le Premier Consul quitte la Stradella pour aller au-devant
de l'ennemi.]
[En marge: Plaine de Marengo.]
[En marge: On ne rencontre pas un seul ennemi dans la plaine.]
Le lendemain, 12 juin, le général Bonaparte, surpris de ne pas voir
paraître les Autrichiens, ne put s'empêcher de concevoir quelques
craintes. Étonné que, dans une situation pareille, M. de Mélas
hésitât, perdît du temps, et laissât toutes les issues se fermer
autour de lui, jugeant un peu trop son adversaire d'après lui-même, il
se dit que M. de Mélas n'avait pas pu perdre des heures si précieuses,
et qu'il avait dû s'échapper, soit en remontant vers Gênes, soit en
passant le Pô supérieur pour forcer le Tessin. Fatigué d'attendre, il
quitta, le 12 dans l'après-midi, sa position de la Stradella, et
s'avança, suivi de toute l'armée, jusqu'à la hauteur de Tortone. Il
ordonna le blocus de cette place, et établit son quartier-général à
Voghera. Le 13 au matin, il passa la Scrivia, et déboucha dans
l'immense plaine qui s'étend entre la Scrivia et la Bormida, laquelle
ne s'appelle plus aujourd'hui que la plaine de Marengo. C'est la même
dans laquelle, plusieurs mois auparavant, sa prévoyante imagination
lui représentait une grande bataille avec M. de Mélas. En cet endroit,
le Pô s'est éloigné de l'Apennin, et a laissé de vastes espaces, à
travers lesquels la Bormida et le Tanaro roulent leurs eaux devenues
moins rapides, les confondent près d'Alexandrie, et vont les jeter
ensuite dans le lit du Pô. La route, longeant le pied de l'Apennin
jusqu'à Tortone, s'en sépare à la hauteur de cette place, se détourne
à droite, passe la Scrivia, et débouche dans une vaste plaine. (Voir
la carte nº 9.) Elle la traverse à un premier village, appelé
San-Giuliano, passe à un second, appelé Marengo; enfin elle franchit
la Bormida, et aboutit à la célèbre forteresse d'Alexandrie. Si
l'ennemi voulait suivre la grande route de Plaisance à Mantoue, c'est
ici qu'il m'attendrait, se dit le général Bonaparte; ici sa nombreuse
artillerie, sa belle cavalerie, auraient de grands avantages, et il
combattrait avec tous ses moyens réunis.--Cette réflexion faite, le
général Bonaparte, pour se confirmer davantage dans ses conjectures,
fit battre la campagne par la cavalerie légère, qui ne trouva pas un
seul parti autrichien. Vers la chute du jour, il porta le corps du
général Victor, composé des divisions Gardanne et Chambarlhac, en
avant, jusqu'à Marengo. On trouva sur ce point un détachement, c'était
celui d'Oreilly, qui défendit un instant le village de Marengo,
l'abandonna ensuite, et repassa la Bormida. Une reconnaissance mal
faite donna même lieu de croire que l'ennemi n'avait pas de pont sur
la Bormida.
[En marge: Le Premier Consul croit les Autrichiens échappés.]
À tous ces signes, le général Bonaparte n'eut plus de doute. M. de
Mélas, suivant lui, s'était échappé. Il n'aurait pas abandonné la
plaine, et surtout le village de Marengo, qui enferme l'entrée, s'il
avait voulu la traverser pour livrer bataille, et conquérir la route
d'Alexandrie à Plaisance. Trompé par cette réflexion si juste, le
général Bonaparte laissa le général Victor avec ses deux divisions à
Marengo; il plaça Lannes en échelon dans la plaine avec la division
Watrin, et il courut à son quartier-général de Voghera, pour avoir des
nouvelles du général Moncey établi sur le Tessin, du général Duhesme
établi sur le Pô inférieur, et savoir ainsi ce que devenait M. de
Mélas. Des officiers d'état-major, partis de tous ces points, avaient
rendez-vous auprès de lui, à son quartier-général. Mais la Scrivia
était débordée, et, très-heureusement, il fut forcé de s'arrêter à
Torre-di-Garofolo. Les nouvelles du Tessin et du Pô, nouvelles de la
journée même, annonçaient un parfait repos. M. de Mélas n'avait rien
tenté de ce côté. Qu'avait-il pu devenir?... Le général Bonaparte
pensa qu'il était remonté sur Gênes par Novi, afin de passer dans la
vallée de la Trebbia, et de retomber sur Crémone. Il semblait, en
effet, que, n'étant pas à Alexandrie, n'étant pas en marche sur le
Tessin, il n'avait pas pu prendre un autre parti. On pouvait supposer
aussi que, suivant l'exemple de Wurmser à Mantoue, il irait s'enfermer
dans Gênes, où, nourri par les Anglais, ayant une garnison de 50 mille
hommes, il aurait le moyen de traîner la guerre en longueur. Ces idées
s'étant emparées vivement de l'esprit du Premier Consul, il enjoignit
à Desaix de marcher sur Rivalta et Novi, avec la seule division
Boudet. C'était, effectivement, par Novi que M. de Mélas devait passer
pour se rendre d'Alexandrie à Gênes.
Toutefois, par un heureux pressentiment, il garda la division Monnier,
la seconde de Desaix, en réserve au quartier-général, et il pourvut à
tout, autant que possible, en laissant Victor à Marengo avec deux
divisions, Lannes avec une dans la plaine, Murat à ses côtés avec
toute la cavalerie. Si on songe à la distribution générale des forces
françaises dans ce moment, répandues, partie sur le Tessin, partie sur
le Pô inférieur et l'Adda, partie sur la route de Gênes, on sera
frappé de leur dispersion. C'était la conséquence forcée de la
situation générale, et des circonstances du jour.
Le 13 au soir, veille de l'une des grandes journées de l'histoire, le
général Bonaparte coucha au village de Torre-di-Garofolo, et il
s'endormit, attendant les nouvelles du lendemain.
[En marge: Délibérations dans le quartier-général autrichien.]