[En marge: Belles paroles de Masséna.]

Le 3 juin enfin, Masséna fut obligé de négocier. On parlait de

capitulation, il en rejeta l'idée de manière à ne pas permettre d'y

revenir. Il voulait que l'armée pût se retirer librement, avec armes et

bagages, enseignes déployées, ayant la faculté de servir et de combattre,

lorsqu'elle aurait dépassé les lignes des assiégeants.--Sinon, disait-il

aux parlementaires autrichiens, je sortirai de Gênes les armes à la main.

Avec huit mille hommes affamés, je me présenterai à votre camp, et je

combattrai jusqu'à ce que je me sois fait jour.--On consentait à laisser

partir la garnison, mais on voulait qu'il restât prisonnier de sa

personne, parce qu'on craignait qu'avec un chef tel que lui, cette

garnison s'en allant de Gênes à Savone, se réunissant aux troupes de

Suchet, ne tentât encore quelque entreprise redoutable sur les derrières

du baron de Mélas. Pour calmer l'indignation de Masséna, on lui avoua le

motif, si honorable pour lui, de cette condition. Il n'en voulut pas

entendre parler. Alors on demanda que la garnison se retirât par mer, afin

qu'elle n'eût pas le temps de se joindre au corps de Suchet. À toutes ces

propositions il opposa sa réponse accoutumée, c'est qu'il se ferait jour.

Enfin, on consentit à laisser passer 8 mille hommes par terre,

c'est-à-dire tous ceux qui pouvaient encore soutenir le poids de leurs

armes. Les convalescents devaient être successivement embarqués, et

transportés au quartier-général de Suchet. Il restait 4 mille malades que

les Autrichiens prenaient l'engagement de nourrir, de soigner, et de

rendre ensuite à l'armée française. Le général Miollis leur était laissé

pour les commander. Masséna stipula les intérêts des Génois, et exigea,

comme condition expresse, qu'aucun d'eux ne fût recherché pour les

opinions émises pendant notre occupation; que les biens et les personnes

fussent fidèlement respectés. M. de Corvetto, célèbre Génois, depuis

ministre en France, avait été admis à ces conférences, et put être témoin

des efforts faits en faveur des Génois. Masséna voulut de plus qu'on leur

laissât leur gouvernement actuel, celui qu'ils devaient à la Révolution

française. Sur ce point, les généraux autrichiens refusèrent de

s'engager.--Eh bien! leur dit Masséna, faites ce que vous voudrez; mais

avant quinze jours je vous déclare que je serai de retour dans

Gênes!--Parole prophétique, à laquelle un officier autrichien, M. de

Saint-Julien, fit cette réponse noble et délicate: Vous trouverez dans

cette place, monsieur le général, des hommes à qui vous avez appris à la

défendre.--

La conférence définitive eut lieu le 4 juin au matin, dans une

chapelle, au pont de Cornigliano. L'article qui avait pour but de

conduire par terre une partie de l'armée, donna lieu à une dernière

difficulté. Mais Masséna laissant l'alternative ou de consentir à ce

qu'il désirait, ou de soutenir le lendemain un combat désespéré, les

généraux autrichiens se rendirent. Il fut stipulé que cette

convention, d'évacuation, de laquelle le mot de capitulation avait été

soigneusement écarté, serait conclue le soir même. Du reste, les

officiers ennemis, saisis d'admiration pour le général français, le

comblèrent d'égards et de marques de respect.

[En marge: Reddition de Gênes.]

Le soir venu, il hésitait encore à signer, espérant toujours qu'il

pourrait être délivré. Enfin, quand on ne put plus différer sans

manquer à la parole donnée, il accorda sa signature. Le lendemain, nos

troupes sortirent avec le général Gazan à leur tête, et trouvèrent des

rations aux avant-postes. Masséna s'embarqua de sa personne, pour être

plus promptement rendu au quartier-général de Suchet. Il sortit du

port dans une embarcation portant le drapeau tricolore, et sous les

boulets de l'escadre anglaise.

[En marge: À quel prix l'armée de Ligurie avait retenu les Autrichiens

devant Gênes.]

Ainsi finit ce siège mémorable, pendant lequel une armée française

venait de se signaler par de si grandes vertus et de si grands

services. Elle avait fait plus de prisonniers, et tué plus d'ennemis

qu'elle ne comptait de soldats. Avec 15 mille hommes, elle avait pris

ou mis hors de combat plus de 18 mille Autrichiens. Elle avait surtout

ruiné le moral de l'armée impériale, en la contraignant à des efforts

continuels et extraordinaires. Mais veut-on savoir à quel prix cette

brave garnison de Gênes avait fait de telles choses? Sur 15 mille

combattants, elle en avait perdu 3 mille par le feu; 4 mille autres

étaient frappés plus ou moins grièvement; 8 mille seulement allaient

rejoindre l'armée active. Le général en second, Soult, était resté aux

mains de l'ennemi, après avoir eu la jambe fracassée. Sur trois

généraux de division, un mourut d'épidémie, Marbot; un autre fut

gravement blessé, Gazan. Sur six généraux de brigade, quatre furent

blessés, Gardanne, Petitot, Fressinet, d'Arnaud. Sur douze

adjudants-généraux, six furent blessés, un pris, un autre tué. Deux

officiers d'état-major furent tués, sept pris, quatorze blessés. Onze

colonels sur dix-sept furent mis hors de combat, ou faits prisonniers.

Les trois quarts des officiers eurent le même sort. On voit que c'est

en donnant l'exemple du dévouement, que les chefs de cette brave armée

la soutinrent au milieu de si cruelles épreuves. Du reste, elle se

montra digne de ceux qui la conduisaient, et jamais le soldat français

ne déploya plus de constance et d'héroïsme. Honneur donc à la bravoure

malheureuse, qui, par son dévouement sans bornes, avait contribué aux

triomphes de la bravoure heureuse, dont nous allons maintenant

raconter les exploits!

[En marge: Retraite des Autrichiens sur le Var.]

[En marge: Brillante poursuite des Autrichiens par le général Suchet.]

Tandis que, pressé de lever le siège de Gênes, le général Ott

accordait à Masséna les belles conditions que nous venons de

rapporter, le général Elsnitz, rappelé par les ordres du baron de

Mélas, abandonnait le pont du Var. Les attaques des Autrichiens sur ce

point avaient été tardives, parce que leur grosse artillerie,

transportée par mer, s'était fait long-temps attendre. Diverses

tentatives eurent lieu successivement le 22 et le 27 mai; la dernière

surtout fut un vrai coup de désespoir du général Elsnitz, qui voulait,

avant de se retirer, n'avoir négligé aucun effort. Ces attaques furent

vaillamment repoussées. Le général Elsnitz, reconnaissant qu'il n'y

avait aucune chance de succès, songea donc à repasser les monts.

Suchet, jugeant avec un coup d'oeil prompt et juste les intentions du

général autrichien, fit ses dispositions pour ne pas lui laisser

opérer sa retraite en sécurité. Il vit très-bien qu'en manoeuvrant

toujours par sa gauche, le long des montagnes, il placerait les

Autrichiens dans une situation périlleuse, et parviendrait

probablement à leur enlever quelque corps détaché. En effet, en dehors

de la ligne du Var, qui avait arrêté l'invasion, s'étend parallèlement

la ligne de la Roya, dont la source est placée au col de Tende même.

Si les Français, se portant au delà du Var, prévenaient les

Autrichiens sur les sources de la Roya, ils s'emparaient du col de

Tende, et réduisaient leurs adversaires à courir le long des crêtes de

l'Apennin pour y trouver un passage. (Voir la carte nº 4.) Cette idée

juste, exécutée avec vigueur, procura au général Suchet les plus

heureux résultats. Il commença par déposter de Ronciglione le général

Gorupp, continua de marcher vivement, par sa gauche, sur la droite

ébranlée des Autrichiens, enleva successivement le col de Rauss, qui

donne passage de la vallée du Var dans celle de la Roya, prit le

fameux camp des Mille-Fourches, et, maître du col de Tende, se trouva,

le 1er juin, placé sur la ligne de retraite du général Elsnitz. Le

général Gorupp, rejeté en désordre sur la haute Roya, eut encore le

temps de gagner le col de Tende, mais en laissant sur la route

beaucoup de morts et de prisonniers. Le général Elsnitz, avec le reste

de son armée, n'eut d'autre ressource que de suivre le versant

maritime de l'Apennin jusqu'à Oneille, et de revenir par Pieve et

Saint-Jacques dans la vallée du Tanaro. Il avait à traverser des

montagnes affreuses, avec des soldats déjà démoralisés par cette

espèce de fuite, et ayant à ses trousses un ennemi qui passait avec

joie de la défensive à l'offensive. Pendant cinq jours entiers les

Autrichiens furent poursuivis sans relâche, éprouvant des échecs

continuels; et le 6 juin, enfin, le général Elsnitz, arrivé à Orméa,

n'y comptait pas 10 mille hommes. Il était le 7 à Ceva. Le général

Gorupp s'était retiré sur Coni avec une faible division. On évalue à

10 mille la perte en hommes qu'avait faite le corps autrichien du Var.

[En marge: Réunion de Suchet et de Masséna.]

[En marge: Position prise par l'armée de Ligurie sur les derrières de

l'armée autrichienne.]

Le général Suchet, si long-temps séparé de Masséna, le retrouva le

long du rivage, aux environs de Savone. Les 12 mille Français qui

venaient du Var, se rejoignirent aux 8 mille qui sortaient de Gênes,

et formèrent ainsi un corps de 20 mille hommes, très-bien placé pour

tomber sur les derrières de M. de Mélas. Mais Masséna s'était fait une

blessure assez grave en débarquant, il ne pouvait monter à cheval; les

8 mille hommes qu'il amenait étaient exténués de fatigue, et, il faut

le dire, il y avait dans le coeur de tous les défenseurs de Gênes une

secrète irritation contre le Premier Consul, qu'on savait triomphant à

Milan, tandis que l'armée de Ligurie se trouvait réduite à capituler.

Masséna ne voulut pas que le général Suchet courût les chances d'une

descente en Italie, dans l'ignorance des mouvements qu'allaient faire

au delà des Alpes les deux généraux opposés l'un à l'autre. Le baron

de Mélas, ayant réuni tous ses lieutenants, Haddick, Kaim, Elsnitz,

Ott, pouvait se trouver à la tête de forces redoutables, se jeter sur

le général Suchet, et l'écraser avant de se porter à la rencontre du

général Bonaparte. Masséna permit à son lieutenant Suchet de passer

l'Apennin, de se placer en avant d'Acqui, et lui ordonna de rester

dans cette position, observant, inquiétant l'armée autrichienne,

demeurant suspendu sur sa tête, comme l'épée de Damoclès. On verra

tout à l'heure quels services rendit encore l'armée de Ligurie, par sa

seule présence sur le sommet de l'Apennin.

[En marge: État dans lequel Masséna livre les Autrichiens au général

Bonaparte.]

Masséna pensait que cette brave armée, en terminant par un mouvement

menaçant la mémorable défense de Gênes, en avait fait assez pour le

triomphe du Premier Consul, et qu'elle n'en pouvait faire davantage

sans imprudence: ce grand homme de guerre avait raison! Il livrait les

Autrichiens épuises, réduits de plus d'un tiers, au général Bonaparte.

Des 70 mille hommes qui avaient passé l'Apennin, il n'en revenait pas

plus de 40 mille, en comptant le détachement ramené par M. de Mélas à

Turin. Les 50 mille demeurés en Lombardie étaient aussi fort réduits,

et surtout très-dispersés. Les généraux Haddick et Kaim, qui

gardaient, l'un la vallée d'Aoste, l'autre la vallée de Suze, avaient

fait des pertes assez notables. Le général Wukassowich, rejeté au delà

du Mincio, et séparé de son général en chef par l'armée française

descendue du Saint-Bernard, était paralysé pour le reste de la

campagne. Un corps de quelques mille hommes était aventuré en

Toscane. En réunissant sur-le-champ les généraux Elsnitz et Ott, qui

revenaient des bords du Var et de Gênes, aux généraux Haddick et Kaim,

qui revenaient des vallées d'Aoste et de Suze, M. de Mélas pouvait

former encore une masse de 75 mille hommes environ. Mais il lui

fallait laisser des garnisons dans les places du Piémont et de la

Ligurie, telles que Gênes, Savone, Gavi, Acqui, Coni, Turin,

Alexandrie, Tortone; et il ne devait pas lui rester plus de 50 et

quelques mille soldats à mettre en ligne un jour de bataille, en

supposant qu'il ne sacrifiât pas trop de monde à la garde des places,

et que la réunion de ses généraux s'exécutât sans accident.

[En marge: Grave situation de M. de Mélas.]

La situation du généralissime autrichien était donc fort critique,

même après la prise de Gênes. Elle l'était non-seulement sous le

rapport de la dispersion et de la diminution de ses forces, mais sous

le rapport encore de la marche à suivre, pour sortir de l'étroite

enceinte du Piémont, dans laquelle le général Bonaparte venait de

l'enfermer. Il fallait en effet repasser le Pô devant les Français, et

regagner, à travers la Lombardie qu'ils occupaient, la grande route du

Tyrol ou du Frioul. La difficulté était immense devant un adversaire

qui excellait surtout à la guerre, dans l'art des grands mouvements.

[En marge: Diverses issues pour s'enfuir.]

[En marge: Plaisance est le point capital pour les deux armées.]

M. de Mélas avait conservé le cours supérieur du Pô, depuis sa source

jusqu'à Valence. (Voir la carte nº 3.) Il lui était facile de passer

ce fleuve à Turin, Chivasso, Casale ou Valence, n'importe; mais, en le

passant sur l'un de ces points, il allait tomber sur le Tessin, que

le général Bonaparte occupait, et sur Milan, centre de toutes les

forces françaises. Il y avait donc peu de chance de s'enfuir de ce

côté. Restait le parti d'appuyer à droite, de se diriger vers le cours

inférieur du Pô, c'est-à-dire de se porter à Plaisance ou Crémone,

afin de gagner la grande route de Mantoue. Plaisance, d'après cela,

devenait pour les deux adversaires le point capital à occuper. Pour M.

de Mélas, c'était le moyen à peu près unique d'échapper aux fourches

caudines; pour le général Bonaparte, c'était le moyen de recueillir le

prix de sa marche audacieuse à travers les Alpes. Si ce dernier, en

effet, laissait échapper les Autrichiens, bien qu'il eût délivré le

Piémont, c'était peu qu'un tel résultat, en comparaison des périls

qu'il avait bravés; il encourait même quelque ridicule aux yeux de

l'Europe attentive à cette campagne, car sa manoeuvre, dont

l'intention était aujourd'hui manifeste, se trouvait déjouée.

Plaisance était par conséquent la clef du Piémont: il la fallait, et à

celui qui voulait en sortir, et à celui qui voulait y enfermer son

adversaire.

[En marge: Ordres de concentration aux généraux autrichiens.]

Par ces motifs, M. de Mélas fixa deux points de concentration à ses

troupes: Alexandrie, aux troupes qui étaient dans le haut Piémont;

Plaisance, à celles qui étaient autour de Gênes. Il ordonna aux

généraux Kaim et Haddick de marcher de Turin, par Asti, sur

Alexandrie; au général Elsnitz, revenu des bords du Var, de s'y rendre

par Ceva et Cherasco. Ces trois corps, une fois réunis, devaient se

transporter d'Alexandrie à Plaisance. Il enjoignit au général Ott,

revenant de Gênes, de descendre directement, par la Bocchetta et

Tortone, sur Plaisance. Un corps d'infanterie, débarrassé de tous les

empêchements d'une armée, eut ordre de s'y porter plus directement

encore par la route de Bobbio, qui longe la vallée de la Trebbia.

Enfin le général Oreilly, qui était déjà autour d'Alexandrie avec un

fort détachement de cavalerie, reçut l'instruction de ne pas attendre

la concentration des troupes du haut Piémont, et de se porter à

Plaisance de toute la vitesse de ses chevaux. Le petit corps aventuré

en Toscane reçut aussi l'instruction de s'y rendre par le duché de

Parme et la route de Fiorenzuola. Ainsi, tandis que la principale

partie de l'armée autrichienne se concentrait sur Alexandrie pour

marcher de là sur Plaisance, les corps les plus rapprochés de

Plaisance même avaient ordre d'y marcher en droite ligne, et

sur-le-champ.

[En marge: Le général Bonaparte aspire, comme le général autrichien, à

s'emparer de Plaisance.]

[En marge: Le général Bonaparte intercepte tous les courrier

autrichiens.]

Mais il était douteux qu'on pût prévenir le général Bonaparte dans un

objet aussi important. Il avait perdu dans Milan cinq ou six jours à

rallier le corps venu par le Saint-Gothard; temps précieux, puisque

Gênes avait succombé dans cet intervalle. Mais maintenant que le

général Moncey, avec les troupes tirées d'Allemagne, avait franchi le

Saint-Gothard, il n'allait plus perdre une minute. Placé sur la route

des courriers qui de Vienne étaient adressés à Turin à M. de Mélas, et

de Turin étaient renvoyés par M. de Mélas à Vienne, il était

aujourd'hui initié à toutes les pensées du gouvernement impérial. Il

avait lu, par exemple, les singulières dépêches dans lesquelles M. de

Thugut, rassurant le général autrichien, lui recommandait d'être

tranquille, de ne pas se laisser détourner de son objet par la fable

de l'armée de réserve; d'emporter bien vite Gênes et la ligne du Var,

afin de pouvoir faire un détachement au profit de l'armée du maréchal

de Kray, acculé sur Ulm. Il avait lu aussi les dépêches de M. de

Mélas, pleines d'abord de confiance, et bientôt de trouble et

d'inquiétude. Ces jouissances furent cependant troublées le 8 juin,

car il apprit, par cette même correspondance, que Masséna venait

d'être obligé de rendre Gênes le 4. Cette nouvelle, au reste, ne

changeait en rien son plan de campagne; car ayant voulu se porter sur

les derrières de l'ennemi pour l'envelopper et lui faire mettre bas

les armes, l'Italie et la ville de Gênes, s'il réussissait, étaient

reconquises du même coup. L'inconvénient véritablement grave résultant

de la prise de Gênes, c'était d'avoir sur les bras les troupes

disponibles du général Ott. Mais la dépêche interceptée portait sa

consolation avec elle, car cette dépêche disait que l'armée de Masséna

n'était point prisonnière de guerre. Dès lors, si, d'une part, des

troupes autrichiennes plus considérables allaient descendre de

l'Apennin, d'autre part, des troupes françaises, sur lesquelles on ne

comptait pas d'abord, devaient descendre de l'Apennin à la suite des

troupes autrichiennes.

Le Premier Consul, maintenant que Gênes avait ouvert ses portes, était

moins pressé de rencontrer M. de Mélas. Mais il était extraordinairement

pressé d'occuper la ligne du Pô, depuis Pavie jusqu'à Plaisance et

Crémone; et il faisait, pour s'emparer de ces points importants, celui

de Plaisance surtout, des dispositions tout aussi actives que celles de

M. de Mélas lui-même. Tandis qu'il s'occupait à Milan de rallier les

troupes venues des divers points des Alpes, il poussait sur le Pô les

troupes venues avec lui par le Saint-Bernard. Lannes avait déjà pris

possession de Pavie avec la division Watrin. Ce général fut chargé de

passer le Pô, un peu au-dessous de sa réunion avec le Tessin,

c'est-à-dire à Belgiojoso. Murat, avec les divisions Boudet et Monnier,

eut ordre de le passer à Plaisance; Duhesme, avec la division Loison, de

le passer à Crémone.

[En marge: Lannes passe le Pô à Belgiojoso.]

Le 6 juin, Lannes ayant réuni à Pavie, dans le Tessin, toutes les

barques disponibles, les amena dans le Pô, et, arrivé entre Belgiojoso

et San-Cipriano, fit commencer le passage. Le général Watrin, qui

était placé sous ses ordres, franchit le fleuve avec un détachement. À

peine transporté sur la rive droite, ce détachement eut affaire aux

troupes qui étaient sorties de Valence et d'Alexandrie, pour voler à

Plaisance. Il courut le danger d'être jeté dans le fleuve; mais le

général Watrin tint ferme jusqu'à ce que les allées et venues des

barques lui eussent amené du renfort, et il finit par demeurer maître

du terrain. Le reste de la division Watrin, conduit par Lannes, passa

ensuite le Pô, et vint prendre position un peu au delà, menaçant la

grande route d'Alexandrie à Plaisance.

[En marge: Murat s'empare de Plaisance.]

Le même jour Murat abordait Plaisance. Il y avait dans cette ville

toutes les administrations autrichiennes, et quelques centaines

d'hommes pour les garder. À l'approche du danger, l'officier

autrichien fit armer de canons la tête du pont de Plaisance, placée

sur la rive gauche du Pô, et tâcha de s'y défendre, eu attendant que

les corps, qui s'avançaient de tout côté, fussent arrivés à son

secours. L'avant-garde de la division Monnier, qui croyait se

présenter devant une position non défendue, fut accueillie par un

horrible feu de mitraille, et ne put venir à bout de cette position en

l'abordant de front. On remit au lendemain pour exécuter une attaque

en règle.

[En marge: Tous les corps autrichiens repoussés de Plaisance.]

[En marge: Les Français maîtres de tous les passages du Pô.]

Le lendemain 7, le général Oreilly, qui avait reçu de M. de Mélas

l'ordre de courir d'Alexandrie à Plaisance, y parvint avec sa

cavalerie. Les autres corps autrichiens, celui qui remontait de Parme

par Fiorenzuola, celui qui descendait avec le général Gottesheim par

Bobbio, celui qui venait avec le général Ott par Tortone, n'étaient

pas arrivés. Le général Oreilly seul n'était guère en mesure, avec ses

escadrons, de défendre Plaisance. Les quelques centaines d'hommes qui

avaient voulu résister dans la tête du pont, avaient perdu un quart de

leur monde. Dans cette situation, le commandant autrichien fit évacuer

l'artillerie et couper le pont de Plaisance, qui était établi sur des

bateaux; et, tandis que le général Boudet accourait pour réparer

l'échec de la veille, il trouva la tête de pont évacuée, et le pont

lui-même détruit. Mais il restait une partie des barques qui avaient

servi à le construire; Murat s'en empara, et fit passer un peu

au-dessous, à Nocetto, par des débarquements successifs, la brigade

Musnier sur l'autre rive du Pô. Cette brigade se jeta sur Plaisance,

et y pénétra à la suite d'un combat assez vif. Le général Oreilly se

hâta de rétrograder pour être à temps de sauver le parc d'artillerie

qu'on envoyait d'Alexandrie, et qui était exposé à tomber dans les

mains des Français, en se présentant devant Plaisance. Il revint en

effet assez vite pour empêcher que ce parc ne tombât ni dans les mains

de Murat, ni dans celles de Lannes. Il eut plus d'une charge de

cavalerie à fournir contre les troupes avancées de Lannes, qui avaient

passé le Pô à Belgiojoso, mais il se dégagea, et vint donner

contre-ordre au parc, qui s'enferma dans Tortone. Tandis que le

général Oreilly rebroussait chemin vers Alexandrie, passant

heureusement à travers nos avant-postes, l'avant-garde de l'infanterie

du général Gottesheim, descendue le long de la Trebbia par Bobbio, se

présentait devant Plaisance. C'était le régiment de Klébeck qui venait

ainsi donner sur la division Boudet tout entière, et se faire écraser.

Ce malheureux régiment, assailli par des forces supérieures, perdit un

grand nombre de prisonniers, et se replia en désordre sur le corps

principal de Gottesheim qu'il précédait. Le général Gottesheim,

effrayé de cette échauffourée, remonta en toute hâte les pentes de

l'Apennin, pour aller rejoindre, à travers les montagnes, Tortone et

Alexandrie, ce qui l'exposa à errer plusieurs jours de suite. Enfin le

régiment revenant de Toscane, par la route de Parme et de Fiorenzuola,

arrivait le même jour sur les faubourgs de Plaisance. Ce fut une

nouvelle déroute pour ce corps détaché, qui, tombant à l'improviste au

milieu d'une armée ennemie, fut rejeté en désordre sur la route de

Parme. Ainsi, des quatre corps qui marchaient sur Plaisance, trois,

les moins importants il est vrai, avaient été culbutés, et

s'enfuyaient en laissant des prisonniers. Le quatrième, et le plus

considérable, celui du général Ott, ayant un plus long détour à

parcourir, était encore en arrière, et allait rencontrer Lannes en

avant de Belgiojoso. Dès ce moment, les Français étaient maîtres du

Pô, et avaient en leur possession les deux principaux passages, celui

de Belgiojoso, près Pavie, et celui de Plaisance même. Bientôt ils en

occupèrent un troisième, car le lendemain le général Duhesme, à la

tête de la division Loison, enleva Crémone à un détachement que le

général Wukassowich y avait laissé en se retirant. Il y recueillit

beaucoup de matériel, et fit deux mille prisonniers.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 33 段