Le 3 juin enfin, Masséna fut obligé de négocier. On parlait de
capitulation, il en rejeta l'idée de manière à ne pas permettre d'y
revenir. Il voulait que l'armée pût se retirer librement, avec armes et
bagages, enseignes déployées, ayant la faculté de servir et de combattre,
lorsqu'elle aurait dépassé les lignes des assiégeants.--Sinon, disait-il
aux parlementaires autrichiens, je sortirai de Gênes les armes à la main.
Avec huit mille hommes affamés, je me présenterai à votre camp, et je
combattrai jusqu'à ce que je me sois fait jour.--On consentait à laisser
partir la garnison, mais on voulait qu'il restât prisonnier de sa
personne, parce qu'on craignait qu'avec un chef tel que lui, cette
garnison s'en allant de Gênes à Savone, se réunissant aux troupes de
Suchet, ne tentât encore quelque entreprise redoutable sur les derrières
du baron de Mélas. Pour calmer l'indignation de Masséna, on lui avoua le
motif, si honorable pour lui, de cette condition. Il n'en voulut pas
entendre parler. Alors on demanda que la garnison se retirât par mer, afin
qu'elle n'eût pas le temps de se joindre au corps de Suchet. À toutes ces
propositions il opposa sa réponse accoutumée, c'est qu'il se ferait jour.
Enfin, on consentit à laisser passer 8 mille hommes par terre,
c'est-à-dire tous ceux qui pouvaient encore soutenir le poids de leurs
armes. Les convalescents devaient être successivement embarqués, et
transportés au quartier-général de Suchet. Il restait 4 mille malades que
les Autrichiens prenaient l'engagement de nourrir, de soigner, et de
rendre ensuite à l'armée française. Le général Miollis leur était laissé
pour les commander. Masséna stipula les intérêts des Génois, et exigea,
comme condition expresse, qu'aucun d'eux ne fût recherché pour les
opinions émises pendant notre occupation; que les biens et les personnes
fussent fidèlement respectés. M. de Corvetto, célèbre Génois, depuis
ministre en France, avait été admis à ces conférences, et put être témoin
des efforts faits en faveur des Génois. Masséna voulut de plus qu'on leur
laissât leur gouvernement actuel, celui qu'ils devaient à la Révolution
française. Sur ce point, les généraux autrichiens refusèrent de
s'engager.--Eh bien! leur dit Masséna, faites ce que vous voudrez; mais
avant quinze jours je vous déclare que je serai de retour dans
Gênes!--Parole prophétique, à laquelle un officier autrichien, M. de
Saint-Julien, fit cette réponse noble et délicate: Vous trouverez dans
cette place, monsieur le général, des hommes à qui vous avez appris à la
défendre.--
La conférence définitive eut lieu le 4 juin au matin, dans une
chapelle, au pont de Cornigliano. L'article qui avait pour but de
conduire par terre une partie de l'armée, donna lieu à une dernière
difficulté. Mais Masséna laissant l'alternative ou de consentir à ce
qu'il désirait, ou de soutenir le lendemain un combat désespéré, les
généraux autrichiens se rendirent. Il fut stipulé que cette
convention, d'évacuation, de laquelle le mot de capitulation avait été
soigneusement écarté, serait conclue le soir même. Du reste, les
officiers ennemis, saisis d'admiration pour le général français, le
comblèrent d'égards et de marques de respect.
[En marge: Reddition de Gênes.]
Le soir venu, il hésitait encore à signer, espérant toujours qu'il
pourrait être délivré. Enfin, quand on ne put plus différer sans
manquer à la parole donnée, il accorda sa signature. Le lendemain, nos
troupes sortirent avec le général Gazan à leur tête, et trouvèrent des
rations aux avant-postes. Masséna s'embarqua de sa personne, pour être
plus promptement rendu au quartier-général de Suchet. Il sortit du
port dans une embarcation portant le drapeau tricolore, et sous les
boulets de l'escadre anglaise.
[En marge: À quel prix l'armée de Ligurie avait retenu les Autrichiens
devant Gênes.]
Ainsi finit ce siège mémorable, pendant lequel une armée française
venait de se signaler par de si grandes vertus et de si grands
services. Elle avait fait plus de prisonniers, et tué plus d'ennemis
qu'elle ne comptait de soldats. Avec 15 mille hommes, elle avait pris
ou mis hors de combat plus de 18 mille Autrichiens. Elle avait surtout
ruiné le moral de l'armée impériale, en la contraignant à des efforts
continuels et extraordinaires. Mais veut-on savoir à quel prix cette
brave garnison de Gênes avait fait de telles choses? Sur 15 mille
combattants, elle en avait perdu 3 mille par le feu; 4 mille autres
étaient frappés plus ou moins grièvement; 8 mille seulement allaient
rejoindre l'armée active. Le général en second, Soult, était resté aux
mains de l'ennemi, après avoir eu la jambe fracassée. Sur trois
généraux de division, un mourut d'épidémie, Marbot; un autre fut
gravement blessé, Gazan. Sur six généraux de brigade, quatre furent
blessés, Gardanne, Petitot, Fressinet, d'Arnaud. Sur douze
adjudants-généraux, six furent blessés, un pris, un autre tué. Deux
officiers d'état-major furent tués, sept pris, quatorze blessés. Onze
colonels sur dix-sept furent mis hors de combat, ou faits prisonniers.
Les trois quarts des officiers eurent le même sort. On voit que c'est
en donnant l'exemple du dévouement, que les chefs de cette brave armée
la soutinrent au milieu de si cruelles épreuves. Du reste, elle se
montra digne de ceux qui la conduisaient, et jamais le soldat français
ne déploya plus de constance et d'héroïsme. Honneur donc à la bravoure
malheureuse, qui, par son dévouement sans bornes, avait contribué aux
triomphes de la bravoure heureuse, dont nous allons maintenant
raconter les exploits!
[En marge: Retraite des Autrichiens sur le Var.]
[En marge: Brillante poursuite des Autrichiens par le général Suchet.]
Tandis que, pressé de lever le siège de Gênes, le général Ott
accordait à Masséna les belles conditions que nous venons de
rapporter, le général Elsnitz, rappelé par les ordres du baron de
Mélas, abandonnait le pont du Var. Les attaques des Autrichiens sur ce
point avaient été tardives, parce que leur grosse artillerie,
transportée par mer, s'était fait long-temps attendre. Diverses
tentatives eurent lieu successivement le 22 et le 27 mai; la dernière
surtout fut un vrai coup de désespoir du général Elsnitz, qui voulait,
avant de se retirer, n'avoir négligé aucun effort. Ces attaques furent
vaillamment repoussées. Le général Elsnitz, reconnaissant qu'il n'y
avait aucune chance de succès, songea donc à repasser les monts.
Suchet, jugeant avec un coup d'oeil prompt et juste les intentions du
général autrichien, fit ses dispositions pour ne pas lui laisser
opérer sa retraite en sécurité. Il vit très-bien qu'en manoeuvrant
toujours par sa gauche, le long des montagnes, il placerait les
Autrichiens dans une situation périlleuse, et parviendrait
probablement à leur enlever quelque corps détaché. En effet, en dehors
de la ligne du Var, qui avait arrêté l'invasion, s'étend parallèlement
la ligne de la Roya, dont la source est placée au col de Tende même.
Si les Français, se portant au delà du Var, prévenaient les
Autrichiens sur les sources de la Roya, ils s'emparaient du col de
Tende, et réduisaient leurs adversaires à courir le long des crêtes de
l'Apennin pour y trouver un passage. (Voir la carte nº 4.) Cette idée
juste, exécutée avec vigueur, procura au général Suchet les plus
heureux résultats. Il commença par déposter de Ronciglione le général
Gorupp, continua de marcher vivement, par sa gauche, sur la droite
ébranlée des Autrichiens, enleva successivement le col de Rauss, qui
donne passage de la vallée du Var dans celle de la Roya, prit le
fameux camp des Mille-Fourches, et, maître du col de Tende, se trouva,
le 1er juin, placé sur la ligne de retraite du général Elsnitz. Le
général Gorupp, rejeté en désordre sur la haute Roya, eut encore le
temps de gagner le col de Tende, mais en laissant sur la route
beaucoup de morts et de prisonniers. Le général Elsnitz, avec le reste
de son armée, n'eut d'autre ressource que de suivre le versant
maritime de l'Apennin jusqu'à Oneille, et de revenir par Pieve et
Saint-Jacques dans la vallée du Tanaro. Il avait à traverser des
montagnes affreuses, avec des soldats déjà démoralisés par cette
espèce de fuite, et ayant à ses trousses un ennemi qui passait avec
joie de la défensive à l'offensive. Pendant cinq jours entiers les
Autrichiens furent poursuivis sans relâche, éprouvant des échecs
continuels; et le 6 juin, enfin, le général Elsnitz, arrivé à Orméa,
n'y comptait pas 10 mille hommes. Il était le 7 à Ceva. Le général
Gorupp s'était retiré sur Coni avec une faible division. On évalue à
10 mille la perte en hommes qu'avait faite le corps autrichien du Var.
[En marge: Réunion de Suchet et de Masséna.]
[En marge: Position prise par l'armée de Ligurie sur les derrières de
l'armée autrichienne.]
Le général Suchet, si long-temps séparé de Masséna, le retrouva le
long du rivage, aux environs de Savone. Les 12 mille Français qui
venaient du Var, se rejoignirent aux 8 mille qui sortaient de Gênes,
et formèrent ainsi un corps de 20 mille hommes, très-bien placé pour
tomber sur les derrières de M. de Mélas. Mais Masséna s'était fait une
blessure assez grave en débarquant, il ne pouvait monter à cheval; les
8 mille hommes qu'il amenait étaient exténués de fatigue, et, il faut
le dire, il y avait dans le coeur de tous les défenseurs de Gênes une
secrète irritation contre le Premier Consul, qu'on savait triomphant à
Milan, tandis que l'armée de Ligurie se trouvait réduite à capituler.
Masséna ne voulut pas que le général Suchet courût les chances d'une
descente en Italie, dans l'ignorance des mouvements qu'allaient faire
au delà des Alpes les deux généraux opposés l'un à l'autre. Le baron
de Mélas, ayant réuni tous ses lieutenants, Haddick, Kaim, Elsnitz,
Ott, pouvait se trouver à la tête de forces redoutables, se jeter sur
le général Suchet, et l'écraser avant de se porter à la rencontre du
général Bonaparte. Masséna permit à son lieutenant Suchet de passer
l'Apennin, de se placer en avant d'Acqui, et lui ordonna de rester
dans cette position, observant, inquiétant l'armée autrichienne,
demeurant suspendu sur sa tête, comme l'épée de Damoclès. On verra
tout à l'heure quels services rendit encore l'armée de Ligurie, par sa
seule présence sur le sommet de l'Apennin.
[En marge: État dans lequel Masséna livre les Autrichiens au général
Bonaparte.]
Masséna pensait que cette brave armée, en terminant par un mouvement
menaçant la mémorable défense de Gênes, en avait fait assez pour le
triomphe du Premier Consul, et qu'elle n'en pouvait faire davantage
sans imprudence: ce grand homme de guerre avait raison! Il livrait les
Autrichiens épuises, réduits de plus d'un tiers, au général Bonaparte.
Des 70 mille hommes qui avaient passé l'Apennin, il n'en revenait pas
plus de 40 mille, en comptant le détachement ramené par M. de Mélas à
Turin. Les 50 mille demeurés en Lombardie étaient aussi fort réduits,
et surtout très-dispersés. Les généraux Haddick et Kaim, qui
gardaient, l'un la vallée d'Aoste, l'autre la vallée de Suze, avaient
fait des pertes assez notables. Le général Wukassowich, rejeté au delà
du Mincio, et séparé de son général en chef par l'armée française
descendue du Saint-Bernard, était paralysé pour le reste de la
campagne. Un corps de quelques mille hommes était aventuré en
Toscane. En réunissant sur-le-champ les généraux Elsnitz et Ott, qui
revenaient des bords du Var et de Gênes, aux généraux Haddick et Kaim,
qui revenaient des vallées d'Aoste et de Suze, M. de Mélas pouvait
former encore une masse de 75 mille hommes environ. Mais il lui
fallait laisser des garnisons dans les places du Piémont et de la
Ligurie, telles que Gênes, Savone, Gavi, Acqui, Coni, Turin,
Alexandrie, Tortone; et il ne devait pas lui rester plus de 50 et
quelques mille soldats à mettre en ligne un jour de bataille, en
supposant qu'il ne sacrifiât pas trop de monde à la garde des places,
et que la réunion de ses généraux s'exécutât sans accident.
[En marge: Grave situation de M. de Mélas.]
La situation du généralissime autrichien était donc fort critique,
même après la prise de Gênes. Elle l'était non-seulement sous le
rapport de la dispersion et de la diminution de ses forces, mais sous
le rapport encore de la marche à suivre, pour sortir de l'étroite
enceinte du Piémont, dans laquelle le général Bonaparte venait de
l'enfermer. Il fallait en effet repasser le Pô devant les Français, et
regagner, à travers la Lombardie qu'ils occupaient, la grande route du
Tyrol ou du Frioul. La difficulté était immense devant un adversaire
qui excellait surtout à la guerre, dans l'art des grands mouvements.
[En marge: Diverses issues pour s'enfuir.]
[En marge: Plaisance est le point capital pour les deux armées.]
M. de Mélas avait conservé le cours supérieur du Pô, depuis sa source
jusqu'à Valence. (Voir la carte nº 3.) Il lui était facile de passer
ce fleuve à Turin, Chivasso, Casale ou Valence, n'importe; mais, en le
passant sur l'un de ces points, il allait tomber sur le Tessin, que
le général Bonaparte occupait, et sur Milan, centre de toutes les
forces françaises. Il y avait donc peu de chance de s'enfuir de ce
côté. Restait le parti d'appuyer à droite, de se diriger vers le cours
inférieur du Pô, c'est-à-dire de se porter à Plaisance ou Crémone,
afin de gagner la grande route de Mantoue. Plaisance, d'après cela,
devenait pour les deux adversaires le point capital à occuper. Pour M.
de Mélas, c'était le moyen à peu près unique d'échapper aux fourches
caudines; pour le général Bonaparte, c'était le moyen de recueillir le
prix de sa marche audacieuse à travers les Alpes. Si ce dernier, en
effet, laissait échapper les Autrichiens, bien qu'il eût délivré le
Piémont, c'était peu qu'un tel résultat, en comparaison des périls
qu'il avait bravés; il encourait même quelque ridicule aux yeux de
l'Europe attentive à cette campagne, car sa manoeuvre, dont
l'intention était aujourd'hui manifeste, se trouvait déjouée.
Plaisance était par conséquent la clef du Piémont: il la fallait, et à
celui qui voulait en sortir, et à celui qui voulait y enfermer son
adversaire.
[En marge: Ordres de concentration aux généraux autrichiens.]
Par ces motifs, M. de Mélas fixa deux points de concentration à ses
troupes: Alexandrie, aux troupes qui étaient dans le haut Piémont;
Plaisance, à celles qui étaient autour de Gênes. Il ordonna aux
généraux Kaim et Haddick de marcher de Turin, par Asti, sur
Alexandrie; au général Elsnitz, revenu des bords du Var, de s'y rendre
par Ceva et Cherasco. Ces trois corps, une fois réunis, devaient se
transporter d'Alexandrie à Plaisance. Il enjoignit au général Ott,
revenant de Gênes, de descendre directement, par la Bocchetta et
Tortone, sur Plaisance. Un corps d'infanterie, débarrassé de tous les
empêchements d'une armée, eut ordre de s'y porter plus directement
encore par la route de Bobbio, qui longe la vallée de la Trebbia.
Enfin le général Oreilly, qui était déjà autour d'Alexandrie avec un
fort détachement de cavalerie, reçut l'instruction de ne pas attendre
la concentration des troupes du haut Piémont, et de se porter à
Plaisance de toute la vitesse de ses chevaux. Le petit corps aventuré
en Toscane reçut aussi l'instruction de s'y rendre par le duché de
Parme et la route de Fiorenzuola. Ainsi, tandis que la principale
partie de l'armée autrichienne se concentrait sur Alexandrie pour
marcher de là sur Plaisance, les corps les plus rapprochés de
Plaisance même avaient ordre d'y marcher en droite ligne, et
sur-le-champ.
[En marge: Le général Bonaparte aspire, comme le général autrichien, à
s'emparer de Plaisance.]
[En marge: Le général Bonaparte intercepte tous les courrier
autrichiens.]
Mais il était douteux qu'on pût prévenir le général Bonaparte dans un
objet aussi important. Il avait perdu dans Milan cinq ou six jours à
rallier le corps venu par le Saint-Gothard; temps précieux, puisque
Gênes avait succombé dans cet intervalle. Mais maintenant que le
général Moncey, avec les troupes tirées d'Allemagne, avait franchi le
Saint-Gothard, il n'allait plus perdre une minute. Placé sur la route
des courriers qui de Vienne étaient adressés à Turin à M. de Mélas, et
de Turin étaient renvoyés par M. de Mélas à Vienne, il était
aujourd'hui initié à toutes les pensées du gouvernement impérial. Il
avait lu, par exemple, les singulières dépêches dans lesquelles M. de
Thugut, rassurant le général autrichien, lui recommandait d'être
tranquille, de ne pas se laisser détourner de son objet par la fable
de l'armée de réserve; d'emporter bien vite Gênes et la ligne du Var,
afin de pouvoir faire un détachement au profit de l'armée du maréchal
de Kray, acculé sur Ulm. Il avait lu aussi les dépêches de M. de
Mélas, pleines d'abord de confiance, et bientôt de trouble et
d'inquiétude. Ces jouissances furent cependant troublées le 8 juin,
car il apprit, par cette même correspondance, que Masséna venait
d'être obligé de rendre Gênes le 4. Cette nouvelle, au reste, ne
changeait en rien son plan de campagne; car ayant voulu se porter sur
les derrières de l'ennemi pour l'envelopper et lui faire mettre bas
les armes, l'Italie et la ville de Gênes, s'il réussissait, étaient
reconquises du même coup. L'inconvénient véritablement grave résultant
de la prise de Gênes, c'était d'avoir sur les bras les troupes
disponibles du général Ott. Mais la dépêche interceptée portait sa
consolation avec elle, car cette dépêche disait que l'armée de Masséna
n'était point prisonnière de guerre. Dès lors, si, d'une part, des
troupes autrichiennes plus considérables allaient descendre de
l'Apennin, d'autre part, des troupes françaises, sur lesquelles on ne
comptait pas d'abord, devaient descendre de l'Apennin à la suite des
troupes autrichiennes.
Le Premier Consul, maintenant que Gênes avait ouvert ses portes, était
moins pressé de rencontrer M. de Mélas. Mais il était extraordinairement
pressé d'occuper la ligne du Pô, depuis Pavie jusqu'à Plaisance et
Crémone; et il faisait, pour s'emparer de ces points importants, celui
de Plaisance surtout, des dispositions tout aussi actives que celles de
M. de Mélas lui-même. Tandis qu'il s'occupait à Milan de rallier les
troupes venues des divers points des Alpes, il poussait sur le Pô les
troupes venues avec lui par le Saint-Bernard. Lannes avait déjà pris
possession de Pavie avec la division Watrin. Ce général fut chargé de
passer le Pô, un peu au-dessous de sa réunion avec le Tessin,
c'est-à-dire à Belgiojoso. Murat, avec les divisions Boudet et Monnier,
eut ordre de le passer à Plaisance; Duhesme, avec la division Loison, de
le passer à Crémone.
[En marge: Lannes passe le Pô à Belgiojoso.]
Le 6 juin, Lannes ayant réuni à Pavie, dans le Tessin, toutes les
barques disponibles, les amena dans le Pô, et, arrivé entre Belgiojoso
et San-Cipriano, fit commencer le passage. Le général Watrin, qui
était placé sous ses ordres, franchit le fleuve avec un détachement. À
peine transporté sur la rive droite, ce détachement eut affaire aux
troupes qui étaient sorties de Valence et d'Alexandrie, pour voler à
Plaisance. Il courut le danger d'être jeté dans le fleuve; mais le
général Watrin tint ferme jusqu'à ce que les allées et venues des
barques lui eussent amené du renfort, et il finit par demeurer maître
du terrain. Le reste de la division Watrin, conduit par Lannes, passa
ensuite le Pô, et vint prendre position un peu au delà, menaçant la
grande route d'Alexandrie à Plaisance.
[En marge: Murat s'empare de Plaisance.]
Le même jour Murat abordait Plaisance. Il y avait dans cette ville
toutes les administrations autrichiennes, et quelques centaines
d'hommes pour les garder. À l'approche du danger, l'officier
autrichien fit armer de canons la tête du pont de Plaisance, placée
sur la rive gauche du Pô, et tâcha de s'y défendre, eu attendant que
les corps, qui s'avançaient de tout côté, fussent arrivés à son
secours. L'avant-garde de la division Monnier, qui croyait se
présenter devant une position non défendue, fut accueillie par un
horrible feu de mitraille, et ne put venir à bout de cette position en
l'abordant de front. On remit au lendemain pour exécuter une attaque
en règle.
[En marge: Tous les corps autrichiens repoussés de Plaisance.]
[En marge: Les Français maîtres de tous les passages du Pô.]
Le lendemain 7, le général Oreilly, qui avait reçu de M. de Mélas
l'ordre de courir d'Alexandrie à Plaisance, y parvint avec sa
cavalerie. Les autres corps autrichiens, celui qui remontait de Parme
par Fiorenzuola, celui qui descendait avec le général Gottesheim par
Bobbio, celui qui venait avec le général Ott par Tortone, n'étaient
pas arrivés. Le général Oreilly seul n'était guère en mesure, avec ses
escadrons, de défendre Plaisance. Les quelques centaines d'hommes qui
avaient voulu résister dans la tête du pont, avaient perdu un quart de
leur monde. Dans cette situation, le commandant autrichien fit évacuer
l'artillerie et couper le pont de Plaisance, qui était établi sur des
bateaux; et, tandis que le général Boudet accourait pour réparer
l'échec de la veille, il trouva la tête de pont évacuée, et le pont
lui-même détruit. Mais il restait une partie des barques qui avaient
servi à le construire; Murat s'en empara, et fit passer un peu
au-dessous, à Nocetto, par des débarquements successifs, la brigade
Musnier sur l'autre rive du Pô. Cette brigade se jeta sur Plaisance,
et y pénétra à la suite d'un combat assez vif. Le général Oreilly se
hâta de rétrograder pour être à temps de sauver le parc d'artillerie
qu'on envoyait d'Alexandrie, et qui était exposé à tomber dans les
mains des Français, en se présentant devant Plaisance. Il revint en
effet assez vite pour empêcher que ce parc ne tombât ni dans les mains
de Murat, ni dans celles de Lannes. Il eut plus d'une charge de
cavalerie à fournir contre les troupes avancées de Lannes, qui avaient
passé le Pô à Belgiojoso, mais il se dégagea, et vint donner
contre-ordre au parc, qui s'enferma dans Tortone. Tandis que le
général Oreilly rebroussait chemin vers Alexandrie, passant
heureusement à travers nos avant-postes, l'avant-garde de l'infanterie
du général Gottesheim, descendue le long de la Trebbia par Bobbio, se
présentait devant Plaisance. C'était le régiment de Klébeck qui venait
ainsi donner sur la division Boudet tout entière, et se faire écraser.
Ce malheureux régiment, assailli par des forces supérieures, perdit un
grand nombre de prisonniers, et se replia en désordre sur le corps
principal de Gottesheim qu'il précédait. Le général Gottesheim,
effrayé de cette échauffourée, remonta en toute hâte les pentes de
l'Apennin, pour aller rejoindre, à travers les montagnes, Tortone et
Alexandrie, ce qui l'exposa à errer plusieurs jours de suite. Enfin le
régiment revenant de Toscane, par la route de Parme et de Fiorenzuola,
arrivait le même jour sur les faubourgs de Plaisance. Ce fut une
nouvelle déroute pour ce corps détaché, qui, tombant à l'improviste au
milieu d'une armée ennemie, fut rejeté en désordre sur la route de
Parme. Ainsi, des quatre corps qui marchaient sur Plaisance, trois,
les moins importants il est vrai, avaient été culbutés, et
s'enfuyaient en laissant des prisonniers. Le quatrième, et le plus
considérable, celui du général Ott, ayant un plus long détour à
parcourir, était encore en arrière, et allait rencontrer Lannes en
avant de Belgiojoso. Dès ce moment, les Français étaient maîtres du
Pô, et avaient en leur possession les deux principaux passages, celui
de Belgiojoso, près Pavie, et celui de Plaisance même. Bientôt ils en
occupèrent un troisième, car le lendemain le général Duhesme, à la
tête de la division Loison, enleva Crémone à un détachement que le
général Wukassowich y avait laissé en se retirant. Il y recueillit
beaucoup de matériel, et fit deux mille prisonniers.