Pendant qu'il délibérait, le général Bonaparte arrêtait, lui, ses

déterminations avec sa promptitude et sa résolution accoutumées. Les

déterminations qu'il avait à prendre n'étaient pas moins graves que

celles de son adversaire. Si les Autrichiens étaient dispersés, les

Français l'étaient aussi, car ils descendaient du mont Cenis, du grand

et du petit Saint-Bernard, du Simplon, du Saint-Gothard. Il fallait

les réunir, fermer ensuite toute retraite au baron de Mélas, et enfin

débloquer Masséna, qui, dans le moment, devait être réduit à la

dernière extrémité.

[En marge: Le général Bonaparte se décide à marcher sur Milan.]

Descendu du Saint-Bernard, le général Bonaparte avait à sa droite le

mont Cenis et Turin, à sa gauche le Saint-Gothard et Milan, et à

cinquante lieues devant lui Gênes et Masséna. (Voir la carte nº 3.)

Quel parti prendre? appuyer à droite, au mont Cenis, pour rallier les

4 mille hommes du général Thurreau, était un bien faible résultat. On

s'exposait ainsi à rencontrer tout de suite M. de Mélas, ce qui

n'était pas fort dangereux sans doute dans l'état de dispersion de ses

forces; mais, en appuyant à droite, on lui livrait à gauche les routes

de Milan ou de Plaisance pour se retirer. Ce n'était pas la peine, en

vérité, d'avoir fait de si grands efforts, pour se porter à travers

les Alpes sur les communications de l'ennemi, si après les avoir

occupées on les laissait libres. Aller droit devant soi, passer le Pô,

voler à Gênes à travers les corps dispersés de l'armée autrichienne,

en négligeant le général Thurreau à droite, le général Moncey à

gauche, et compromettant toutes ses communications, n'était pas sage,

pas digne de la prudence profonde qui avait combiné toutes les parties

de ce plan, avec autant de réflexion que d'audace. On ignorait quelle

réunion de forces pouvait se rencontrer sur cette route; on sacrifiait

sa ligne de retraite vers les Alpes, on abandonnait à eux-mêmes les

généraux Thurreau et Moncey, réduits probablement à se replier vers le

mont Cenis et le Saint-Gothard, Dieu sait après quelles aventures.

Mieux eût valu secourir Masséna directement, par Toulon, Nice et

Gênes. D'après toutes ces considérations, il ne restait évidemment

qu'un parti à prendre, c'était d'appuyer à gauche, vers le

Saint-Gothard et Milan, et de donner la main aux 15 mille hommes du

général Moncey. De la sorte on ralliait à soi le principal détachement

de l'armée, ce qui la portait au chiffre de 60 mille combattants; on

occupait la capitale de la haute Italie; on soulevait les peuples sur

les derrières des Autrichiens; on prenait tous leurs magasins; on

s'emparait de la ligne du Pô, et de tous les ponts sur ce grand

fleuve; enfin, en se mettant en mesure d'agir sur l'une et l'autre

rive, on arrêtait M. de Mélas, quelque route qu'il voulût tenir pour

s'échapper. Il est vrai que dans ce plan les secours à porter à

Masséna étaient différés de huit ou dix jours, ce qui était fâcheux.

Mais le général Bonaparte pensait que sa présence en Italie suffirait

pour dégager l'armée de Ligurie; car il croyait que M. de Mélas se

hâterait d'attirer à lui les corps qui attaquaient Gênes et le pont

du Var. En tout cas, les généraux Masséna et Suchet avaient rempli

l'objet qui leur était assigné, en retenant M. de Mélas sur l'Apennin,

en le fatiguant, en l'épuisant, surtout en l'empêchant de fermer les

débouchés des Alpes. Le défenseur de Gènes, dût-il succomber, ne

faisait que consommer la longue suite de sacrifices imposés à la noble

et malheureuse armée de Ligurie, pour le succès d'une vaste

combinaison.

[En marge: Dernières illusions de M. de Mélas.]

Son parti arrêté, le général Bonaparte fit ses dispositions avec la

plus grande promptitude, et dirigea toute son armée sur la rive gauche

du Pô. Il rallia son parc d'artillerie, qui venait d'être remis en

état; il enjoignit à Lannes de réunir tous les bateaux pris à

Chivasso, de les disposer comme si on allait jeter un pont, et passer

en Piémont. Son intention était de tromper une seconde fois M. de

Mélas sur ses projets, et il y réussit aussi bien que la première

fois. À la vue des mouvements ordonnés par le général Bonaparte, M. de

Mélas, cherchant à se flatter jusqu'au dernier moment, se plut à

espérer que les Français n'avaient pu descendre des Alpes qu'en

très-petit nombre. Il crut que si le général Bonaparte, comme tout

portait à le penser, voulait seulement traverser le Pô pour entrer

dans Turin, et donner la main, vers le mont Cenis, au général

Thurreau, il crut qu'on pourrait lui tenir tête, en coupant tous les

ponts, et en disputant le passage du Pô avec une trentaine de mille

hommes. Il conçut donc l'espérance de pouvoir se défendre sur cette

ligne, sans faire le double sacrifice des positions occupées sur le

Var, et des progrès faits devant Gênes. En conséquence, M. de Mélas

réunit le général Haddick, revenu de la vallée d'Aoste, le général

Kaim, placé au débouché de Suze, les 10 mille hommes amenés avec lui

de Nice, plus un nouveau détachement tiré du Var: formant ainsi un

rassemblement de 30 mille hommes, et ne nous en supposant pas

davantage, il espéra disputer, avec ces forces, le fleuve qui séparait

les deux armées.

[En marge: Juin 1800.]

[En marge: Passage du Tessin.]

Le Premier Consul ne chercha pas à détruire cette nouvelle illusion de

son adversaire, et, le laissant occupé vers Turin à cette

demi-concentration de forces, se replia tout à coup vers Milan.

Lannes, qui avait semblé devoir remonter le Pô pour marcher de

Chivasso sur Turin, le descendit subitement au contraire: il s'avança

par Crescentino et Trino sur Pavie, où se trouvaient les immenses

magasins des Impériaux, en vivres, munitions, artillerie, et la plus

importante des communications, puisqu'elle commande à la fois le

passage du Pô et du Tessin. Murat marcha par Verceil sur le point de

Buffalora. L'armée suivit tout entière ce mouvement général sur Milan.

On arriva le 31 mai devant le Tessin. Ce fleuve est large et profond.

On n'avait point de barques pour le passer, et au delà se montrait une

nombreuse cavalerie appartenant au corps de Wukassowich, lequel

gardait le Simplon et cette partie des débouchés des Alpes. Derrière

le Tessin coule le Naviglio-Grande, large canal qui traverse la

contrée jusqu'à Milan. Ce canal est, pendant une certaine distance,

parallèle au cours du fleuve dont il forme une dérivation; il en est

de plus très-rapproché. La cavalerie ennemie, pressée sur une langue

de terre fort étroite, entre le Tessin et le canal, était extrêmement

gênée dans ses mouvements, et ne pouvait guère user de ses forces.

L'adjudant-général Girard prit quelques embarcations que les paysans

des environs avaient cachées près de Galiate, et qu'ils s'empressèrent

de fournir à l'armée. Il passa suivi d'une petite troupe de soldats,

et se jeta sur l'avant-garde autrichienne. Successivement renforcé par

les allées et venues de ces barques, et appuyé par le feu de

l'artillerie, il repoussa la cavalerie, qui n'osait trop s'engager sur

ce terrain fort ingrat pour elle, et l'obligea de repasser le

Naviglio-Grande, sur un point qu'on appelle le pont de Turbigo. Du

même coup il franchit ainsi le Naviglio et le Tessin. Mais le général

Wukassowich survint avec la brigade d'infanterie Laudon, et tâcha de

pénétrer dans le village de Turbigo. L'adjudant-général Girard eut

alors sur les bras quatre ou cinq mille hommes d'infanterie, et ne put

leur opposer que quelques centaines de soldats. Il se défendit

plusieurs heures de suite avec beaucoup de présence d'esprit et de

courage, et parvint à sauver le pont de Turbigo, dont la perte eût

rejeté les Français en deçà du Naviglio-Grande, et peut-être du Tessin

même. Pendant qu'il se défendait aussi bravement, le général Monnier,

qui était parvenu à passer un peu au-dessous, vint à son secours,

fondit sur les troupes de Laudon, et les chassa de Turbigo. Cette

ligne, qui devait arrêter l'armée française, fut donc franchie au

moyen d'un simple combat d'avant-garde. Le lendemain, 1er juin (12

prairial), la division Boudet passa vers Buffalora, et l'armée

entière s'avança sur Milan. Wukassowich, craignant d'être pris entre

la grande armée qui s'avançait en Lombardie, et le corps de Moncey qui

descendait du Saint-Gothard, se retira en toute hâte, et ordonna à la

brigade Dedovich, qui était au pied des montagnes, de se replier

derrière l'Adda, par Cassano. Lui-même alla chercher un refuge

derrière l'Adda, par Milan et Lodi, après avoir laissé une garnison de

2,800 hommes dans le château de Milan.

Aucun obstacle n'arrêtait désormais l'armée française. Elle pouvait

entrer dans la capitale de la Lombardie, qui gémissait depuis plus

d'une année sous le joug des Autrichiens. Jusqu'alors on n'avait

entretenu ces malheureux Italiens que des succès de M. de Mélas et de

la détresse des Français. Les caricatures sur l'armée de réserve

avaient circulé à Milan aussi bien qu'à Vienne et à Londres. On la

représentait comme un ramassis de vieillards et d'enfants, armés de

bâtons, montés sur des ânes, et ayant deux espingoles pour artillerie.

Tandis qu'on déversait la dérision sur la République française, ce qui

n'était pas bien fâcheux, on faisait peser la plus dure oppression sur

les malheureux Italiens. Tout ce que la Lombardie offrait d'hommes

distingués par la fortune et les lumières, étaient en prison ou dans

l'exil, surtout s'ils avaient pris part aux affaires de la République

Cisalpine. La persécution, chose remarquable, s'était moins appesantie

sur les patriotes exagérés, sur ceux qui correspondaient aux jacobins

français, que sur les hommes modérés, dont l'exemple pouvait être

plus contagieux pour les peuples. Excepté quelques créatures fort

rares du gouvernement autrichien, et quelques nobles attachés au parti

oligarchique, tout le monde soupirait après le retour des Français.

Mais on n'osait guère espérer ce retour, surtout en voyant le baron de

Mélas si avancé en Ligurie, si près de prendre Gênes, de passer le

Var, et le Premier Consul si occupé, en apparence du moins, des

dangers d'invasion qui menaçaient la France du côté du Rhin. On

répandait même, dans le peuple, que ce général Bonaparte, si connu en

Italie, était mort en Égypte; que, nouveau Pharaon, il s'était noyé

dans la mer Rouge, et que celui dont le nom figurait actuellement à

Paris était l'un de ses frères.

[En marge: Surprise et joie des Milanais en apprenant l'arrivée d'une

armée française.]

[En marge: Entrée du général Bonaparte dans Milan.]

On devine aisément la surprise des Italiens quand tout à coup on leur

annonça qu'une armée française se montrait à Ivrée, qu'elle débouchait

même au delà, qu'elle marchait sur le Tessin, enfin qu'elle avait

passé ce fleuve. On se figure l'agitation qui régna dans Milan, les

affirmations, les dénégations qui se croisèrent pendant quarante-huit

heures, la joie enfin qui éclata quand la nouvelle fut confirmée par

la vue du général Bonaparte lui-même, marchant avec son état-major à

la tête de l'avant-garde. Le 2 juin (13 prairial), le peuple entier,

accouru au-devant de l'armée française, reconnut l'illustre général,

qu'il avait vu tant de fois dans ses murs, l'accueillit avec des

transports d'enthousiasme, et le reçut comme un sauveur descendu du

ciel. Les sentiments des Italiens, toujours si vifs, si démonstratifs,

n'avaient jamais éclaté avec tant de force, parce que jamais autant

de circonstances ne s'étaient réunies pour rendre la joie d'un peuple

soudaine et profonde. Le général français, entré dans Milan, se hâta

d'ouvrir les prisons, et de rendre le gouvernement du pays aux amis de

la France. Il donna une administration provisoire à la République

Cisalpine, et composa cette administration des hommes les plus

respectables. Cependant, fidèle en Italie au système qu'il suivait en

France, il ne permit ni violence ni réaction; et, en restituant le

pouvoir aux Italiens de son parti, il ne leur permit pas de l'exercer

contre les Italiens du parti contraire.

Après ces premiers soins donnés aux affaires du Milanais, il se hâta

de pousser ses colonnes dans toutes les directions, jusqu'aux lacs,

jusqu'à l'Adda, jusqu'au Pô, de manière à propager l'insurrection au

profit des Français, à saisir les magasins de l'ennemi, à s'emparer de

ses communications, et à lui fermer toute retraite. Jusqu'ici les

choses allaient au mieux, car Lannes, dirigé sur Pavie, venait d'y

entrer le 1er juin, et d'enlever des magasins immenses. Ce général

avait trouvé à Pavie les hôpitaux autrichiens, des amas considérables

de grains, fourrages, munitions, armes, notamment trois cents bouches

à feu, dont moitié de campagne. Il s'était procuré là plusieurs

équipages de ponts, que les compagnies de pontonniers français,

amenées sans matériel, allaient employer sur le Pô. La division

Chabran, qu'on avait laissée devant le fort de Bard, s'en était

emparée le 1er juin, et y avait trouvé 18 pièces de canon. Le général

Chabran, après y avoir mis garnison, ainsi qu'à Ivrée, vint occuper

le cours du Pô, depuis la Dora-Baltea jusqu'à la Sesia. Lannes

l'occupait depuis ce point jusqu'à Pavie. Le corps du général de

Béthencourt, venu du Simplon, fut placé devant Arona, vers la pointe

du lac Majeur. La légion italienne fut par Brescia portée à la suite

des Autrichiens qui se retiraient en toute hâte. En même temps les

divisions Duhesme et Loison passaient l'Adda, et se rendaient à Lodi,

à Creme, à Pizzighittone. Le général Wukassowich, n'ayant plus même la

prétention de garder l'Adda, se retirait derrière le Mincio, sous le

canon de Mantoue.

Rien n'arrêtait maintenant la marche du général Moncey, sauf toutefois

la difficulté de vivre dans les arides vallées de la haute Suisse. Ses

premières colonnes venaient de paraître; mais il fallait, attendre les

autres encore quelques jours, et c'était là le plus grand inconvénient

de la situation, car il importait de se presser, si on ne voulait pas

voir Gênes tomber dans les mains des Autrichiens. Le général Bonaparte

était certain aujourd'hui de réunir toutes ses colonnes, excepté une

seule, celle du général Thurreau, qui était retranchée au débouché du

mont Cenis, sans pouvoir le franchir. Notre armée était du reste

fortement assise au milieu du Milanais, ayant sa retraite assurée par

le mont Cenis, le Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, tenant

l'Adda, le Tessin, le Pô, vivant des magasins des Autrichiens, leur

coupant toutes les routes, et en mesure de leur livrer une bataille

décisive, après laquelle ils n'avaient plus d'autre ressource, s'ils

étaient vaincus, que de mettre bas les armes. La reddition de Gênes,

si elle avait lieu, était une circonstance fâcheuse; fâcheuse d'abord

pour la brave armée qui la défendait, fâcheuse aussi parce que le

corps autrichien de siège ne manquerait pas de renforcer le général

Mélas, et rendrait ainsi plus difficile la grande bataille qui devait

terminer la campagne. Mais si le général Bonaparte remportait la

victoire, Gênes et l'Italie étaient reconquises du même coup.

Néanmoins il mettait un grand prix à sauver Gênes; mais on ne devait

guère espérer la réunion du corps de Moncey avant le 5 ou 6 juin, et

on ne pouvait pas se flatter que Gênes tînt jusqu'à cette époque.

[En marge: M. de Mélas tout à fait détrompé renonce aux demi-mesures.]

[En marge: Ordres de concentration envoyés à l'armée autrichienne.]

Le baron de Mélas, que les dernières nouvelles avaient éclairé tout à

fait, et qui voyait son adversaire, entré à Milan, donner la main à

toutes les colonnes successivement descendues des Alpes, comprenait

maintenant le vaste plan ourdi contre lui. Pour surcroît de malheur,

il venait d'apprendre les infortunes de M. de Kray, et la retraite de

ce dernier sur Ulm. Il sortit enfin du système des demi-mesures, et

donna l'ordre impératif au général Elsnitz d'abandonner le pont du

Var, et au général Ott de renoncer au siège de Gênes, pour se réunir

tous les deux à Alexandrie. C'était là ce que le général Bonaparte

avait espéré pour le salut de Gênes. Mais il était décidé que la noble

et malheureuse armée de Ligurie payerait jusqu au bout, de son sang,

de ses souffrances, et enfin d'une reddition douloureuse, les

triomphes de l'armée de réserve.

[En marge: Dernières extrémités de Masséna dans Gênes.]

Le grand caractère de Masséna s'était soutenu jusqu'à la fin. _Avant

de se rendre_, disaient les soldats, _il nous fera manger jusqu'à ses

bottes_. La viande de bétail étant consommée, on mangeait celle de

cheval; n'ayant même plus de celle-ci, on se nourrissait des animaux

les plus immondes. Le triste pain fait avec de l'avoine et des fèves

avait été dévoré aussi. Depuis le 23 mai (3 prairial), Masséna

recueillant l'amidon, la graine de lin, le cacao existant dans les

magasins de Gênes, en avait fait composer un pain, que les soldats

pouvaient à peine avaler, et que bien peu d'entre eux parvenaient à

digérer. Presque tous allaient encombrer les hôpitaux. Le peuple,

réduit à une soupe d'herbe pour unique aliment, éprouvait toutes les

angoisses de la faim. Les rues étaient jonchées de malheureux expirant

d'inanition, de femmes exténuées qui exposaient à la charité publique

les enfants qu'elles ne pouvaient plus nourrir. Un autre spectacle

épouvantait la ville et l'armée: c'était celui des nombreux

prisonniers que Masséna avait faits, et auxquels il n'avait aucune

nourriture à donner. Il ne voulait plus les rendre sur parole, depuis

qu'on avait vu ceux qui avaient été rendus de la sorte, reparaître

dans les rangs ennemis. Il avait donc proposé au général Ott, puis à

l'amiral Keith, de fournir les vivres nécessaires à leur consommation

journalière, en donnant sa parole d'honneur qu'il n'en serait rien

distrait pour la garnison. La parole d'un tel homme valait bien qu'on

la tînt pour sûre. Mais l'acharnement était si grand, qu'on résolut

d'imposer à Masséna la charge d'alimenter les prisonniers,

dussent-ils souffrir de cruelles privations. Les généraux ennemis

eurent donc la barbarie de condamner leurs soldats aux horribles

souffrances de la faim, pour augmenter la disette de Gênes, en y

laissant quelques mille bouches de plus à nourrir. Masséna fournit à

ces prisonniers la soupe d'herbe qu'il donnait aux habitants. Ce

n'était pas assez pour des hommes robustes, habitués à l'abondance

dans les riches campagnes d'Italie: ils étaient toujours à la veille

de se révolter; et, pour leur en ôter la pensée, Masséna les fit

enfermer dans de vieilles carcasses de vaisseaux, qu'on plaça au

milieu du port, et sur lesquelles une forte artillerie constamment

braquée était prête à vomir la mort. Ces malheureux poussaient des

hurlements affreux, qui remuaient profondément cette population

elle-même, déjà si affectée de ses propres souffrances.

Chaque jour le nombre de nos soldats diminuait; on les voyait expirer

dans les rues, et on avait été obligé de leur permettre, tant ils

étaient affaiblis, de s'asseoir en montant la garde. Les Génois

découragés ne faisaient plus le service de la garde nationale,

craignant d'être compromis lorsque bientôt les Autrichiens

ramèneraient le parti oligarchique. De temps en temps de sourdes

rumeurs annonçaient que le désespoir des habitants allait éclater, et,

pour en prévenir l'explosion, des bataillons avec des canons chargés

occupaient les principales places.

Masséna imposait au peuple et à l'armée par son attitude impassible.

Le respect qu'inspirait ce héros, mangeant le pain affreux des

soldats, vivant avec eux sous le feu de l'ennemi, et supportant, outre

leurs souffrances physiques, les soucis du commandement avec une

inébranlable fermeté, le respect qu'il inspirait contenait tout le

monde: il exerçait au milieu de Gênes désolée l'ascendant d'une grande

âme.

Cependant un sentiment d'espérance soutenait encore les assiégés.

Plusieurs aides-de-camp du général, après de courageux efforts,

avaient traversé le blocus, et apporté quelques nouvelles. Le chef

d'état-major général Oudinot, qui pendant le siège avait donné les

plus grandes preuves de dévouement; les colonels Reille, Franceschi,

Ortigoni avaient passé, et avaient appris, tantôt que le Premier

Consul se mettait en route, tantôt qu'il passait les Alpes. L'un

d'eux, Franceschi, l'avait laissé descendant le Saint-Bernard. Mais

depuis le 20 mai on n'avait plus de ses nouvelles. Dix et douze jours

écoulés dans cette situation paraissaient des siècles, et on se

demandait avec désespoir comment il se pouvait qu'en dix jours le

général Bonaparte n'eût pas franchi l'espace qui sépare les Alpes de

l'Apennin. Tel qu'on le connaît, disait-on, il est déjà vainqueur ou

vaincu; s'il n'arrive pas, c'est qu'il a succombé dans cette

entreprise téméraire. S'il avait pu déboucher en Italie, il aurait

déjà saisi le général autrichien, et l'aurait arraché des murs de

Gênes. D'autres prétendaient que le général Bonaparte avait considéré

l'armée de Ligurie comme un corps sacrifié à une grande opération;

qu'il avait voulu une seule chose, c'était de retenir le baron de

Mélas sur l'Apennin; mais que, ce but atteint, il ne songeait plus à

la débloquer, et marchait à un but plus vaste.--Eh bien! ajoutaient

les Génois et nos soldats eux-mêmes, on nous a sacrifiés à la gloire

de la France: soit; mais aujourd'hui le but est atteint; veut-on que

nous expirions jusqu'au dernier? Si c'était au feu, les armes à la

main, à la bonne heure; mais de faim, de maladie, c'est impossible! Le

temps est venu de se rendre.--Plusieurs soldats désespérés allèrent

jusqu'à briser leurs armes. On annonça en même temps un complot de

quelques hommes égarés par la souffrance. Masséna leur adressa une

belle proclamation, dans laquelle il leur rappelait les devoirs du

soldat, qui consistent autant à supporter les privations et les

souffrances qu'à braver les dangers; leur montra l'exemple de leurs

officiers, mangeant les mêmes aliments, et se faisant chaque jour tuer

ou blesser à leur tête. Il leur disait que le Premier Consul

s'avançait avec une armée pour les délivrer; que capitulant

aujourd'hui c'était perdre en un instant le résultat de deux mois

d'efforts et de dévouement. Encore quelques jours, quelques heures

peut-être, disait-il, et vous serez délivrés, après avoir rendu

d'éminents services à la patrie!--

Aussi à chaque bruit, à chaque retentissement vers l'horizon, on

croyait entendre le canon du général Bonaparte, et on accourait avec

empressement. Un jour on se persuada que le canon retentissait à la

Bocchetta; une joie folle éclata de toutes parts: Masséna lui-même se

transporta sur les remparts. Vaine illusion! c'était le bruit d'un

orage dans les gorges de l'Apennin. On retomba dans le plus morne

abattement.

[En marge: Nécessité pour Masséna de se rendre.]

Enfin, le 4 juin, il ne devait plus rester que deux onces par homme de

ce pain affreux, composé avec de l'amidon et du cacao. Il fallait bien

livrer la place, car on ne pouvait pas réduire nos malheureux soldats

à se dévorer entre eux, et il y avait un terme inévitable à la

résistance, dans l'impossibilité matérielle d'exister. D'ailleurs

l'armée avait le sentiment d'avoir fait tout ce qu'on pouvait attendre

de son courage. Dans son intime conviction, elle ne couvrait plus les

Thermopyles de la France, mais elle servait à favoriser une manoeuvre,

qui dans le moment devait avoir réussi ou échoué. Elle commençait à

croire surtout que le Premier Consul songeait plutôt à étendre ses

combinaisons qu'à la secourir. Masséna partageait ce sentiment sans

l'avouer; mais il ne regardait ses devoirs comme entièrement

accomplis, que lorsqu'il aurait atteint le dernier terme possible de

la résistance. Ces deux misérables onces de pain qui restaient à

donner à chaque homme, étant consommées, force était de se rendre. Il

s'y résigna enfin avec une amère douleur.

Le général Ott lui avait envoyé un parlementaire, car les Autrichiens

n'étaient pas moins pressés d'en finir que les Français. Ce général

avait, en effet, les ordres les plus positifs de lever le siège de

Gênes, pour se replier sur Alexandrie. Ces offres de l'ennemi, ont dit

quelques historiens, devaient éclairer Masséna. Sans doute, il savait

qu'en attendant un jour ou deux de plus, il serait peut-être secouru;

mais ces deux jours il ne les avait pas.--Donnez-moi, disait-il aux

Génois, deux jours de vivres, un seulement, et je vous sauve du joug

autrichien; je sauve mon armée de la douleur de se rendre.--

[En marge: Pourparlers relatifs à la reddition de Gênes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 33 段