Lannes, qui n'était pas homme à s'arrêter, lança sur-le-champ quelques

compagnies de grenadiers qui abattirent les ponts-levis, et entrèrent

dans Bard, malgré un feu très-vif. Le commandant du fort fit vomir une

multitude de boulets, et surtout d'obus, sur ce malheureux bourg; mais

enfin il s'arrêta, par égard pour les habitants. La division Lannes

stationna en dehors. Il était évident qu'on ne pouvait pas, sous le

feu du fort, qui atteignait la route dans tous les sens, faire passer

le matériel d'une armée. Lannes fit sur-le-champ son rapport à

Berthier, qui se hâta d'arriver, et reconnut avec effroi combien était

difficile à vaincre l'obstacle qui venait de se révéler tout à coup.

Le général Marescot fut mandé. Il examina le fort et le déclara

presque imprenable, non à cause de sa construction qui était médiocre,

mais de sa position qui était entièrement isolée. L'escarpement du

rocher ne permettait guère l'escalade; quant aux murs, bien qu'ils ne

fussent pas couverts par un terrassement, ils ne pouvaient être battus

en brèche, parce qu'il n'y avait pas moyen d'établir une batterie

convenablement placée pour les atteindre. Cependant il était possible,

à force de bras, de hisser sur les hauteurs voisines quelques pièces

de faible calibre. Berthier donna des ordres en conséquence. Les

soldats, qui étaient faits aux entreprises les plus difficiles,

travaillèrent à monter deux pièces de quatre, et même deux pièces de

huit. Ils réussirent en effet à les hisser sur la montagne d'Albaredo,

qui domine le rocher et le fort de Bard, et un feu plongeant, ouvert

tout à coup, causa quelque surprise à la garnison. Néanmoins elle ne

se découragea pas elle riposta, et démonta une de nos pièces qui était

d'un calibre trop faible.

Marescot déclara qu'il n'y avait pas d'espoir de prendre le fort, et

qu'il fallait songer à un autre moyen de franchir l'obstacle. On fit

des reconnaissances sur la gauche, le long des sinuosités de la

montagne d'Albaredo, et on trouva enfin un sentier qui, à travers

beaucoup de dangers, beaucoup plus que n'en avait présenté le

Saint-Bernard lui-même, venait rejoindre la grande route de la vallée

au-dessous du fort, à Saint-Donaz. Ce sentier, quoique traversant une

montagne du second ordre, était au moins aussi difficile à franchir

que le Saint-Bernard, parce qu'il n'était fréquenté que par des pâtres

et des troupeaux. S'il fallait tenter une seconde opération comme

celle qu'on venait d'exécuter, passer ce nouveau col en démontant et

remontant encore une fois l'artillerie, et en la traînant avec des

efforts semblables, les bras de l'armée pouvaient bien n'y pas

suffire, et ce matériel, tant de fois remanié, pouvait bien aussi

n'être plus en état de servir. Berthier, effrayé, donna contre-ordre

sur-le-champ aux colonnes qui arrivaient successivement, fit suspendre

partout la marche des hommes et du matériel, pour ne pas laisser

engager l'armée davantage, si elle devait finir par rétrograder. En un

instant l'alarme se répandit sur les derrières, et on se crut arrêté

dans cette glorieuse entreprise. Berthier envoya plusieurs courriers

au Premier Consul, afin de l'avertir de ce contre-temps inattendu.

[En marge: Avis donné au Premier Consul de l'existence du fort de

Bard.]

Celui-ci était encore à Martigny, ne voulant pas traverser le

Saint-Bernard, qu'il n'eût assisté de ses propres yeux à l'expédition

des dernières parties du matériel. Cette annonce d'un obstacle jugé

insurmontable, lui causa d'abord une espèce de saisissement; mais il

se remit bientôt, et se refusa obstinément à la supposition d'un

mouvement rétrograde. Rien au monde ne pouvait lui faire subir une

telle extrémité. Il pensait que, si l'une des plus hautes montagnes du

globe ne l'avait pas arrêté, un rocher secondaire ne serait pas

capable de vaincre son courage et son génie. On prendrait, se

disait-il, le fort avec de l'audace; si on ne le prenait pas, on le

tournerait. D'ailleurs, pourvu que l'infanterie et la cavalerie

pussent passer avec quelques pièces de quatre, elles se porteraient à

Ivrée, à l'entrée de la plaine, et attendraient là que la grosse

artillerie pût les suivre. Si cette grosse artillerie ne pouvait

franchir l'obstacle qui venait de se présenter, et si pour en avoir il

fallait prendre celle de l'ennemi, l'infanterie française était assez

nombreuse et assez brave pour se jeter sur les Autrichiens et leur

enlever leurs canons. Au surplus, il étudia de nouveau ses cartes,

interrogea une multitude d'officiers italiens, et, apprenant par eux

que d'autres routes aboutissaient d'Aoste aux vallées environnantes,

il écrivit lettres sur lettres à Berthier, lui défendit d'interrompre

le mouvement de l'armée, et lui indiqua, avec une étonnante précision,

les reconnaissances à faire autour du fort de Bard. Ne voulant voir de

danger grave que dans l'arrivée d'un corps ennemi qui viendrait fermer

le débouché d'Ivrée, il enjoignit à Berthier de porter Lannes à Ivrée,

par le sentier d'Albaredo, et de lui faire prendre là une forte

position qui fût à l'abri de l'artillerie et de la cavalerie

autrichiennes.--Quand Lannes, ajoutait le Premier Consul, gardera la

porte de la vallée, peu importe ce qui pourra survenir; ce ne sera

qu'une perte de temps. Nous avons des vivres en suffisante quantité

pour attendre, et nous viendrons toujours à bout, ou de tourner ou de

vaincre l'obstacle qui nous arrête en ce moment.--

[Illustration: Bonaparte traverse le Saint-bernard.]

[En marge: Le Premier Consul se décide à passer le Saint-Bernard de sa

personne.]

Ces instructions données à Berthier, il adressa ses derniers ordres au

général Moncey, qui devait déboucher du Saint-Gothard, au général

Chabran, qui devait, par le petit Saint-Bernard, aboutir tout se

décide juste devant le fort de Bard, et il se décida enfin à passer

les monts de sa personne. Avant de partir, il reçut des nouvelles du

Var, qui lui apprenaient que le 14 mai (24 floréal) le baron de Mélas

était encore à Nice. Comme on était en ce moment au 20 mai, on ne

pouvait pas supposer que le général autrichien fût accouru, dans

l'espace de six jours, de Nice à Ivrée. Il se mit donc en marche pour

traverser le col le 20, avant le jour. L'aide-de-camp Duroc, et son

secrétaire de Bourrienne raccompagnaient. Les arts l'ont dépeint

franchissant les neiges des Alpes sur un cheval fougueux; voici la

simple vérité. Il gravit le Saint-Bernard, monté sur un mulet, revêtu

de cette enveloppe grise qu'il a toujours portée, conduit par un guide

du pays, montrant dans les passages difficiles la distraction d'un

esprit occupé ailleurs, entretenant les officiers répandus sur la

route, et puis, par intervalles, interrogeant le conducteur qui

l'accompagnait, se faisant conter sa vie, ses plaisirs, ses peines,

comme un voyageur oisif qui n'a pas mieux à faire. Ce conducteur, qui

était tout jeune, lui exposa naïvement les particularités de son

obscure existence, et surtout le chagrin qu'il éprouvait de ne

pouvoir, faute d'un peu d'aisance, épouser l'une des filles de cette

vallée. Le Premier Consul, tantôt l'écoutant, tantôt questionnant les

passants dont la montagne était remplie, parvint à l'hospice, où les

bons religieux le reçurent avec empressement. À peine descendu de sa

monture, il écrivit un billet qu'il confia à son guide, en lui

recommandant de le remettre exactement à l'administrateur de l'armée,

resté de l'autre côté du Saint-Bernard. Le soir, le jeune homme,

retourné à Saint-Pierre, apprit avec surprise quel puissant voyageur

il avait conduit le matin, et sut que le général Bonaparte lui faisait

donner un champ, une maison, les moyens de se marier enfin, et de

réaliser tous les rêves de sa modeste ambition. Ce montagnard vient de

mourir de nos jours, dans son pays, propriétaire du champ que le

dominateur du monde lui avait donné. Cet acte singulier de

bienfaisance, dans un moment de si grande préoccupation, est digne

d'attention. Si ce n'est là qu'un pur caprice de conquérant, jetant au

hasard le bien ou le mal, tour à tour renversant des empires ou

édifiant une chaumière, de tels caprices sont bons à citer, ne

serait-ce que pour tenter les maîtres de la terre; mais un pareil acte

révèle autre chose. L'âme humaine, dans ces moments où elle éprouve

des désirs ardents, est portée à la bonté: elle fait le bien comme une

manière de mériter celui qu'elle sollicite de la Providence.

Le Premier Consul s'arrêta quelques instants avec les religieux, les

remercia de leurs soins envers l'armée, et leur fit un don magnifique

pour le soulagement des pauvres et des voyageurs.

[En marge: Le Premier Consul arrive à Bard, et donne des nouveaux

ordres.]

[En marge: L'armée moins l'artillerie, tourne le fort de Bard par le

sentier d'Albaredo.]

Il descendit rapidement, suivant la coutume du pays, en se laissant

glisser sur la neige, et arriva le soir même à Étroubles. Le

lendemain, après quelques soins donnés au parc d'artillerie et aux

vivres, il partit pour Aoste et pour Bard. Reconnaissant que ce qu'on

lui avait dit était vrai, il résolut de faire passer son infanterie,

sa cavalerie et les pièces de quatre par le sentier d'Albaredo, ce qui

était possible en réparant ce sentier. Toutes les troupes devaient

aller prendre possession du débouché des montagnes en avant d'Ivrée,

et le Premier Consul, en attendant, devait essayer quelque tentative

sur le fort, ou bien trouver des moyens de tourner l'obstacle, en

faisant passer son artillerie par un des cols voisins. Il chargea le

général Lecchi, à la tête des Italiens, de s'élever sur la gauche, de

pénétrer par la route de Grassoney dans la vallée de la Sesia,

laquelle aboutit près du Simplon et du lac Majeur. Ce mouvement avait

pour but de dégager le chemin du Simplon, de donner la main à un

détachement qui en descendait, et de reconnaître enfin toutes les

voies praticables aux voitures. Le Premier Consul s'occupa en même

temps du fort de Bard. On était en possession de la seule rue

composant le bourg, mais à la condition de la traverser sous une telle

pluie de feux, qu'il n'y avait guère moyen de passer avec un matériel

d'artillerie, le trajet ne fût-il que de deux ou trois cents toises.

On somma le commandant; mais celui-ci répondit avec fermeté, en homme

qui appréciait l'importance du poste confié à son courage. La force

donc pouvait seule nous rendre maîtres du passage. L'artillerie qu'on

avait braquée sur la montagne d'Albaredo ne produisait pas grand

effet, on tenta une escalade sur la première enceinte du fort; mais

quelques braves grenadiers et un excellent officier, Dufour, y furent

inutilement blessés ou tués. Dans ce moment, les troupes cheminaient

par le sentier d'Albaredo. Quinze cents travailleurs avaient fait à ce

sentier les ouvrages les plus urgents. On avait élargi les endroits

trop resserrés au moyen de quelques levées de terre, diminué les

pentes trop rapides en creusant des marches pour retenir les pieds,

jeté ailleurs des troncs d'arbres pour former des ponts sur quelques

ravins trop difficiles à franchir. L'armée s'avançait successivement

homme à homme, les cavaliers menant leurs chevaux par la bride.

L'officier autrichien qui commandait le fort de Bard, voyait ainsi

défiler nos colonnes désespéré de ne pouvoir arrêter leur marche; et

il mandait à M. de Mélas qu'il était témoin du passage de toute une

armée, infanterie et cavalerie, sans avoir le moyen d'y mettre

obstacle, mais il répondait sur sa tête qu'elle arriverait sans une

seule pièce de canon.

[En marge: Dévouement de l'artillerie française. Elle passe ses canons

sous le feu du fort de Bard.]

Pendant ce temps notre artillerie faisait une tentative des plus

hardies: c'était de faire passer une pièce sous le feu même du fort, à

la faveur de la nuit. Malheureusement l'ennemi, averti par le bruit,

jeta des pots à feu qui éclairèrent la route comme en plein jour, et

lui permirent de la couvrir d'une grêle de projectiles. Sur treize

canonniers qui s'étaient aventurés à traîner cette pièce de canon,

sept furent ou tués ou blessés. Il y avait là de quoi décourager les

plus braves gens, lorsqu'on s'avisa d'un moyen ingénieux, mais fort

périlleux encore. On couvrit la rue de paille et de fumier; on

disposa des étoupes autour des pièces, de manière à empêcher le

moindre retentissement de ces masses de métal sur leurs affûts; on les

détela, et de courageux artilleurs, les traînant à bras, se

hasardèrent à les passer sous les batteries du fort, le long de la rue

de Bard. Ce moyen leur réussit parfaitement. L'ennemi, qui de temps en

temps tirait par précaution, atteignit un certain nombre de nos

canonniers; mais bientôt, malgré ce feu, toute la grosse artillerie se

trouva transportée au delà du défilé, et ce redoutable obstacle, qui

avait donné au Premier Consul plus de soucis que le Saint-Bernard

lui-même, se trouva vaincu. Les chevaux de l'artillerie avaient pris

le sentier d'Albaredo.

[En marge: Prise d'Ivrée à l'escalade.]

Tandis que s'exécutait cette opération si hardie, Lannes, marchant en

avant à la tête de son infanterie, enleva, le 22 mai, la ville

d'Ivrée, qui n'avait pas été réparée depuis les guerres de Louis XIV,

et que, par un pressentiment singulier, mais tardif, l'état-major

autrichien faisait armer dans le moment. Les défenses d'Ivrée

consistaient dans une citadelle détachée du corps de la place, et dans

une enceinte bastionnée. Le brave général Watrin, à la tête de sa

division, assaillit la citadelle, Lannes se porta lui-même sur le

corps de la place, et les soldats les enlevèrent l'une et l'autre à

l'escalade. Il y avait là cinq à six mille Autrichiens, dont moitié de

cavalerie, qui se retirèrent en toute hâte. Lannes leur fit des

prisonniers, les poussa hors de la vallée, et vint prendre position à

l'entrée de la plaine du Piémont, aux points désignés par le Premier

Consul. Quelques jours plus tard, la ville d'Ivrée, défendue par les

Autrichiens, devenait, non pas un obstacle insurmontable, mais un

grave embarras. On y trouva du canon et des vivres; on acheva de

l'armer, de l'approvisionner, de manière à en faire, en cas d'échec,

l'un des appuis de notre ligne de retraite.

[En marge: Mouvements de tous les corps d'armée.]

Sur ces entrefaites, le général Chabran descendait avec sa division

par le petit Saint-Bernard, et, comme cette division comptait beaucoup

de conscrits récemment incorporés, on lui confia le blocus du fort de

Bard, qui ne devait pas tarder à se rendre quand il se verrait sans

ressource, et dépassé d'ailleurs par l'artillerie dont il ne pouvait

plus arrêter la marche. Le général Thurreau, à la tête d'un corps de 4

mille hommes, emportait le débouché de Suze, faisait 1,500

prisonniers, prenait du canon. Il était obligé de s'arrêter à l'entrée

de la vallée, entre Suze et Bussolino. Le général Lecchi, avec les

Italiens, tournait la vallée de la Sesia, repoussait la division de

Rohan, lui enlevait quelques centaines d'hommes, venait dégager le

débouché du Simplon, et donner la main à un détachement de la division

laissée en Suisse au début de la campagne. Enfin le corps du général

Moncey, longuement échelonné dans la vallée du Saint-Gothard, en

gravissait les hauteurs.

[En marge: Combat de la Chiusella, livré le 26 mai.]

Ainsi le mouvement général de l'armée s'opérait sur tous les points

avec un succès complet. Il fallait enfin sortir de la vallée d'Aoste.

Lannes, toujours à l'avant-garde, quitta cette vallée le 26 mai (6

prairial), et n'hésita plus à se montrer en plaine. Le général

autrichien Haddick était chargé de fermer, avec quelques mille hommes

d'infanterie et sa nombreuse cavalerie, ce débouché des Alpes. Il

était couvert par une petite rivière, la Chiusella, qui se jette dans

la Dora-Baltea. Un pont servait à traverser cette rivière. Lannes y

marcha vivement avec son infanterie. Un feu d'artillerie, soudain et

bien dirigé, accueillit nos bataillons, mais ne les empêcha pas

d'avancer. Le brave colonel Macon entra dans le lit de la rivière avec

sa demi-brigade, le franchit au-dessus et au dessous du pont, et

s'éleva sur la rive opposée. La cavalerie autrichienne, commandée par

le général Palfy, voulut alors charger cette demi-brigade. Ce général

tomba mort, et ses cavaliers furent dispersés. Les Français, rejoints

par le reste de la division Lannes, s'avancèrent en poursuivant

l'ennemi avec leur vivacité accoutumée. Le général Haddick, profitant

du désordre de cette poursuite, lança ses escadrons avec beaucoup

d'à-propos. La 6e légère fut obligée de s'arrêter; mais la 22e formée

en colonne serrée, repoussa, uniquement par son feu, cette nouvelle

charge de la cavalerie autrichienne. Quelques mille chevaux

s'ébranlèrent alors à la fois pour tenter un dernier effort sur notre

infanterie. Les 40e et 22e demi-brigades, formées en carré, soutinrent

avec une rare fermeté ce redoutable choc. Trois fois elles furent

chargées, et trois fois les escadrons ennemis vinrent échouer devant

leurs baïonnettes. Le général Haddick, se voyant hors d'état de

résister à l'avant-garde de l'armée française, donna l'ordre de la

retraite, et, après avoir perdu beaucoup d'hommes, morts ou blessés,

et quelques prisonniers, céda la plaine du Piémont à Lannes, et se

retira derrière l'Orco. Lannes continua sa marche, et le 28 mai (8

prairial) se porta sur Chivasso, au bord du Pô. (Voir la carte nº 3.)

Les Autrichiens, frappés de cette invasion subite, se hâtaient de

faire évacuer Turin. Des barques descendaient le Pô, chargées de blé,

de riz, de munitions et de blessés. Lannes s'empara de tous ces

convois. L'abondance préparée par les Autrichiens pour leur armée

allait faire les délices de la nôtre.

Treize jours s'étaient écoulés, et la prodigieuse entreprise du

Premier Consul avait complètement réussi. Une armée de 40 mille

hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, avait passé, sans routes

frayées, les plus grandes montagnes de l'Europe, traînant à force de

bras son matériel sur la neige, ou le poussant sous le feu meurtrier

d'un fort qui tirait à bout portant. Une division de 5 mille hommes

avait descendu le petit Saint-Bernard; une autre de 4 mille avait

débouché par le mont Cenis; un détachement occupait le Simplon; enfin,

un corps de 15 mille Français, sous le général Moncey, était au sommet

du Saint-Gothard. C'étaient 60 et quelques mille soldats qui allaient

entrer en Italie, séparés encore, il est vrai, les uns des autres, par

d'assez grandes distances, mais certains de se rallier bientôt autour

d'une masse principale de 40 mille hommes, qui débouchait par Ivrée,

au centre du demi-cercle des Alpes. Et cette marche extraordinaire

n'était pas une folie d'un général qui, pour tourner son adversaire,

s'exposait à être tourné lui-même! Maître de la vallée d'Aoste, du

Simplon et du Saint-Gothard, le général Bonaparte avait la certitude,

s'il perdait une bataille, de pouvoir retourner au point d'où il était

venu: tout au plus sacrifierait-il quelque artillerie, s'il était

pressé dans sa marche. N'ayant désormais plus rien à cacher, il vint à

Chivasso de sa personne, harangua les troupes, les félicita de leur

fermeté devant la cavalerie autrichienne, leur annonça les grands

résultats qu'il prévoyait, se montra, non-seulement à ses soldats,

mais aux Italiens, aux Autrichiens, pour effrayer maintenant, par sa

redoutable présence, l'ennemi que naguère il voulait laisser endormir

dans une profonde sécurité.

[En marge: Longue illusion du baron de Mélas, détruite par un premier

avis.]

[En marge: Le baron de Mélas repasse le col de Tende avec un

détachement de 10 mille hommes.]

[En marge: Cruelles angoisses du baron de Mélas quand il apprend la

vérité tout entière.]

Que faisait pendant ce temps le baron de Mélas? Toujours rassuré par

le cabinet de Vienne, et par ses propres agents, au sujet de cette

fabuleuse armée de réserve, ce général continuait le siège de Gênes et

l'attaque du pont du Var. Il avait essuyé des pertes considérables sur

ces deux points, mais du reste il persistait à croire que les réunions

faites à Dijon n'étaient qu'un ramassis de conscrits, destinés à

remplir des vides dans les cadres des deux armées du Rhin et de

Ligurie. Un avis, qui lui arriva vers le milieu de mai, lui inspira

quelques inquiétudes pour ses derrières; néanmoins il se rassura

bientôt, et revint à croire que ce qui était réuni à Dijon devait

directement descendre la Saône et le Rhône, pour joindre le corps du

général Suchet sur le Var. Au lieu de renvoyer des troupes par le col

de Tende en Piémont, il garda toutes ses forces, sous le général

Elsnitz, devant le pont du Var. Cependant, les colonnes françaises

qui débouchaient à la fois par toutes les vallées des Alpes, vues et

signalées avec la plus complète certitude par le général Wukassowich,

l'arrachèrent enfin à ses illusions, sans toutefois le détromper

entièrement. Il laissa le général Ott avec 30 mille hommes devant

Gênes, le général Elsnitz avec 20 mille devant le pont du Var, ces

dernières devant être renforcées par les troupes du général

Saint-Julien, devenues disponibles depuis la prise de Savone, et il

rebroussa chemin avec un détachement de 10 mille hommes à travers le

col de Tende, pour se rendre à Coni. Le 22 mai il était rendu dans

cette dernière place. Jusque-là, le général autrichien croyait que les

troupes françaises qui s'étaient montrées, n'étaient que des

rassemblements de conscrits, employés à faire une démonstration sur

ses derrières, pour le détourner du siège de Gênes; et il ne pensait

pas encore que ce pût être le général Bonaparte lui-même à la tête

d'une grande armée. Mais bientôt cette dernière illusion s'évanouit.

Un de ses officiers, qui connaissait parfaitement le général

Bonaparte, fut envoyé à Chivasso, sur le bord du Pô. Cet officier vit

de ses propres yeux le vainqueur de Castiglione et de Rivoli, et en

instruisit son général en chef, qui alors seulement put mesurer toute

l'étendue de ses dangers, car ce n'était pas un rassemblement de

conscrits dont le Premier Consul aurait daigné prendre le

commandement. Ce n'est pas tout: on avait douté que les Français

eussent du canon, mais on venait d'entendre à la Chiusella le bruit de

leur artillerie. Ce vieillard respectable, qui avait déployé

d'incontestables qualités dans la campagne précédente, fut livré alors

à de cruelles angoisses. Chaque jour vint ajouter à son trouble, car

bientôt il apprit que les têtes de colonnes du général Moncey

descendaient du Saint-Gothard.

[En marge: État de dispersion de l'armée autrichienne.]

[En marge: Hésitations du baron de Mélas.]

Il était en effet dans une situation extraordinairement grave. Sur 120

mille hommes, il en avait perdu au moins 25 mille devant Gênes et le

Var. Ceux qui lui restaient se trouvaient dispersés: le général Ott

avec 30 mille hommes était devant Gênes; le général Elsnitz, avec 25

mille, devant le pont du Var; le général Kaim, chargé de garder les

débouchés de Suze et Pignerol, avec une douzaine de mille hommes,

avait perdu Suze, et se retirait sur Turin. Le général Haddick, qui,

avec 9 mille hommes à peu près, devait garder les vallées d'Aoste et

de la Sesia, venait de se retirer devant Lannes; le général

Wukassowich, qui, avec 10 mille hommes, observait les vallées du

Simplon et du Saint-Gothard, qu'allait-il devenir devant Moncey? Le

baron de Mélas lui-même était à Turin avec un corps de 10 mille

hommes, ramené de Nice. Le général Bonaparte n'allait-il pas fondre au

milieu de tous ces corps dispersés, les battre les uns après les

autres, et les détruire? Peut-être il était temps encore de prendre

des déterminations salutaires, à condition qu'elles fussent conçues et

exécutées sur-le-champ; mais le général autrichien perdit quelques

jours à se remettre, à se fixer sur les projets de son adversaire, à

former les siens propres, à se résigner enfin aux sacrifices que

devait entraîner une concentration de forces, car il fallait

abandonner à la fois le Var, peut-être Gênes, et certainement une

grande partie du Piémont.

[En marge: Gravité des déterminations que le général Bonaparte avait à

prendre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 33 段