compagnies de grenadiers qui abattirent les ponts-levis, et entrèrent
dans Bard, malgré un feu très-vif. Le commandant du fort fit vomir une
multitude de boulets, et surtout d'obus, sur ce malheureux bourg; mais
enfin il s'arrêta, par égard pour les habitants. La division Lannes
stationna en dehors. Il était évident qu'on ne pouvait pas, sous le
feu du fort, qui atteignait la route dans tous les sens, faire passer
le matériel d'une armée. Lannes fit sur-le-champ son rapport à
Berthier, qui se hâta d'arriver, et reconnut avec effroi combien était
difficile à vaincre l'obstacle qui venait de se révéler tout à coup.
Le général Marescot fut mandé. Il examina le fort et le déclara
presque imprenable, non à cause de sa construction qui était médiocre,
mais de sa position qui était entièrement isolée. L'escarpement du
rocher ne permettait guère l'escalade; quant aux murs, bien qu'ils ne
fussent pas couverts par un terrassement, ils ne pouvaient être battus
en brèche, parce qu'il n'y avait pas moyen d'établir une batterie
convenablement placée pour les atteindre. Cependant il était possible,
à force de bras, de hisser sur les hauteurs voisines quelques pièces
de faible calibre. Berthier donna des ordres en conséquence. Les
soldats, qui étaient faits aux entreprises les plus difficiles,
travaillèrent à monter deux pièces de quatre, et même deux pièces de
huit. Ils réussirent en effet à les hisser sur la montagne d'Albaredo,
qui domine le rocher et le fort de Bard, et un feu plongeant, ouvert
tout à coup, causa quelque surprise à la garnison. Néanmoins elle ne
se découragea pas elle riposta, et démonta une de nos pièces qui était
d'un calibre trop faible.
Marescot déclara qu'il n'y avait pas d'espoir de prendre le fort, et
qu'il fallait songer à un autre moyen de franchir l'obstacle. On fit
des reconnaissances sur la gauche, le long des sinuosités de la
montagne d'Albaredo, et on trouva enfin un sentier qui, à travers
beaucoup de dangers, beaucoup plus que n'en avait présenté le
Saint-Bernard lui-même, venait rejoindre la grande route de la vallée
au-dessous du fort, à Saint-Donaz. Ce sentier, quoique traversant une
montagne du second ordre, était au moins aussi difficile à franchir
que le Saint-Bernard, parce qu'il n'était fréquenté que par des pâtres
et des troupeaux. S'il fallait tenter une seconde opération comme
celle qu'on venait d'exécuter, passer ce nouveau col en démontant et
remontant encore une fois l'artillerie, et en la traînant avec des
efforts semblables, les bras de l'armée pouvaient bien n'y pas
suffire, et ce matériel, tant de fois remanié, pouvait bien aussi
n'être plus en état de servir. Berthier, effrayé, donna contre-ordre
sur-le-champ aux colonnes qui arrivaient successivement, fit suspendre
partout la marche des hommes et du matériel, pour ne pas laisser
engager l'armée davantage, si elle devait finir par rétrograder. En un
instant l'alarme se répandit sur les derrières, et on se crut arrêté
dans cette glorieuse entreprise. Berthier envoya plusieurs courriers
au Premier Consul, afin de l'avertir de ce contre-temps inattendu.
[En marge: Avis donné au Premier Consul de l'existence du fort de
Bard.]
Celui-ci était encore à Martigny, ne voulant pas traverser le
Saint-Bernard, qu'il n'eût assisté de ses propres yeux à l'expédition
des dernières parties du matériel. Cette annonce d'un obstacle jugé
insurmontable, lui causa d'abord une espèce de saisissement; mais il
se remit bientôt, et se refusa obstinément à la supposition d'un
mouvement rétrograde. Rien au monde ne pouvait lui faire subir une
telle extrémité. Il pensait que, si l'une des plus hautes montagnes du
globe ne l'avait pas arrêté, un rocher secondaire ne serait pas
capable de vaincre son courage et son génie. On prendrait, se
disait-il, le fort avec de l'audace; si on ne le prenait pas, on le
tournerait. D'ailleurs, pourvu que l'infanterie et la cavalerie
pussent passer avec quelques pièces de quatre, elles se porteraient à
Ivrée, à l'entrée de la plaine, et attendraient là que la grosse
artillerie pût les suivre. Si cette grosse artillerie ne pouvait
franchir l'obstacle qui venait de se présenter, et si pour en avoir il
fallait prendre celle de l'ennemi, l'infanterie française était assez
nombreuse et assez brave pour se jeter sur les Autrichiens et leur
enlever leurs canons. Au surplus, il étudia de nouveau ses cartes,
interrogea une multitude d'officiers italiens, et, apprenant par eux
que d'autres routes aboutissaient d'Aoste aux vallées environnantes,
il écrivit lettres sur lettres à Berthier, lui défendit d'interrompre
le mouvement de l'armée, et lui indiqua, avec une étonnante précision,
les reconnaissances à faire autour du fort de Bard. Ne voulant voir de
danger grave que dans l'arrivée d'un corps ennemi qui viendrait fermer
le débouché d'Ivrée, il enjoignit à Berthier de porter Lannes à Ivrée,
par le sentier d'Albaredo, et de lui faire prendre là une forte
position qui fût à l'abri de l'artillerie et de la cavalerie
autrichiennes.--Quand Lannes, ajoutait le Premier Consul, gardera la
porte de la vallée, peu importe ce qui pourra survenir; ce ne sera
qu'une perte de temps. Nous avons des vivres en suffisante quantité
pour attendre, et nous viendrons toujours à bout, ou de tourner ou de
vaincre l'obstacle qui nous arrête en ce moment.--
[Illustration: Bonaparte traverse le Saint-bernard.]
[En marge: Le Premier Consul se décide à passer le Saint-Bernard de sa
personne.]
Ces instructions données à Berthier, il adressa ses derniers ordres au
général Moncey, qui devait déboucher du Saint-Gothard, au général
Chabran, qui devait, par le petit Saint-Bernard, aboutir tout se
décide juste devant le fort de Bard, et il se décida enfin à passer
les monts de sa personne. Avant de partir, il reçut des nouvelles du
Var, qui lui apprenaient que le 14 mai (24 floréal) le baron de Mélas
était encore à Nice. Comme on était en ce moment au 20 mai, on ne
pouvait pas supposer que le général autrichien fût accouru, dans
l'espace de six jours, de Nice à Ivrée. Il se mit donc en marche pour
traverser le col le 20, avant le jour. L'aide-de-camp Duroc, et son
secrétaire de Bourrienne raccompagnaient. Les arts l'ont dépeint
franchissant les neiges des Alpes sur un cheval fougueux; voici la
simple vérité. Il gravit le Saint-Bernard, monté sur un mulet, revêtu
de cette enveloppe grise qu'il a toujours portée, conduit par un guide
du pays, montrant dans les passages difficiles la distraction d'un
esprit occupé ailleurs, entretenant les officiers répandus sur la
route, et puis, par intervalles, interrogeant le conducteur qui
l'accompagnait, se faisant conter sa vie, ses plaisirs, ses peines,
comme un voyageur oisif qui n'a pas mieux à faire. Ce conducteur, qui
était tout jeune, lui exposa naïvement les particularités de son
obscure existence, et surtout le chagrin qu'il éprouvait de ne
pouvoir, faute d'un peu d'aisance, épouser l'une des filles de cette
vallée. Le Premier Consul, tantôt l'écoutant, tantôt questionnant les
passants dont la montagne était remplie, parvint à l'hospice, où les
bons religieux le reçurent avec empressement. À peine descendu de sa
monture, il écrivit un billet qu'il confia à son guide, en lui
recommandant de le remettre exactement à l'administrateur de l'armée,
resté de l'autre côté du Saint-Bernard. Le soir, le jeune homme,
retourné à Saint-Pierre, apprit avec surprise quel puissant voyageur
il avait conduit le matin, et sut que le général Bonaparte lui faisait
donner un champ, une maison, les moyens de se marier enfin, et de
réaliser tous les rêves de sa modeste ambition. Ce montagnard vient de
mourir de nos jours, dans son pays, propriétaire du champ que le
dominateur du monde lui avait donné. Cet acte singulier de
bienfaisance, dans un moment de si grande préoccupation, est digne
d'attention. Si ce n'est là qu'un pur caprice de conquérant, jetant au
hasard le bien ou le mal, tour à tour renversant des empires ou
édifiant une chaumière, de tels caprices sont bons à citer, ne
serait-ce que pour tenter les maîtres de la terre; mais un pareil acte
révèle autre chose. L'âme humaine, dans ces moments où elle éprouve
des désirs ardents, est portée à la bonté: elle fait le bien comme une
manière de mériter celui qu'elle sollicite de la Providence.
Le Premier Consul s'arrêta quelques instants avec les religieux, les
remercia de leurs soins envers l'armée, et leur fit un don magnifique
pour le soulagement des pauvres et des voyageurs.
[En marge: Le Premier Consul arrive à Bard, et donne des nouveaux
ordres.]
[En marge: L'armée moins l'artillerie, tourne le fort de Bard par le
sentier d'Albaredo.]
Il descendit rapidement, suivant la coutume du pays, en se laissant
glisser sur la neige, et arriva le soir même à Étroubles. Le
lendemain, après quelques soins donnés au parc d'artillerie et aux
vivres, il partit pour Aoste et pour Bard. Reconnaissant que ce qu'on
lui avait dit était vrai, il résolut de faire passer son infanterie,
sa cavalerie et les pièces de quatre par le sentier d'Albaredo, ce qui
était possible en réparant ce sentier. Toutes les troupes devaient
aller prendre possession du débouché des montagnes en avant d'Ivrée,
et le Premier Consul, en attendant, devait essayer quelque tentative
sur le fort, ou bien trouver des moyens de tourner l'obstacle, en
faisant passer son artillerie par un des cols voisins. Il chargea le
général Lecchi, à la tête des Italiens, de s'élever sur la gauche, de
pénétrer par la route de Grassoney dans la vallée de la Sesia,
laquelle aboutit près du Simplon et du lac Majeur. Ce mouvement avait
pour but de dégager le chemin du Simplon, de donner la main à un
détachement qui en descendait, et de reconnaître enfin toutes les
voies praticables aux voitures. Le Premier Consul s'occupa en même
temps du fort de Bard. On était en possession de la seule rue
composant le bourg, mais à la condition de la traverser sous une telle
pluie de feux, qu'il n'y avait guère moyen de passer avec un matériel
d'artillerie, le trajet ne fût-il que de deux ou trois cents toises.
On somma le commandant; mais celui-ci répondit avec fermeté, en homme
qui appréciait l'importance du poste confié à son courage. La force
donc pouvait seule nous rendre maîtres du passage. L'artillerie qu'on
avait braquée sur la montagne d'Albaredo ne produisait pas grand
effet, on tenta une escalade sur la première enceinte du fort; mais
quelques braves grenadiers et un excellent officier, Dufour, y furent
inutilement blessés ou tués. Dans ce moment, les troupes cheminaient
par le sentier d'Albaredo. Quinze cents travailleurs avaient fait à ce
sentier les ouvrages les plus urgents. On avait élargi les endroits
trop resserrés au moyen de quelques levées de terre, diminué les
pentes trop rapides en creusant des marches pour retenir les pieds,
jeté ailleurs des troncs d'arbres pour former des ponts sur quelques
ravins trop difficiles à franchir. L'armée s'avançait successivement
homme à homme, les cavaliers menant leurs chevaux par la bride.
L'officier autrichien qui commandait le fort de Bard, voyait ainsi
défiler nos colonnes désespéré de ne pouvoir arrêter leur marche; et
il mandait à M. de Mélas qu'il était témoin du passage de toute une
armée, infanterie et cavalerie, sans avoir le moyen d'y mettre
obstacle, mais il répondait sur sa tête qu'elle arriverait sans une
seule pièce de canon.
[En marge: Dévouement de l'artillerie française. Elle passe ses canons
sous le feu du fort de Bard.]
Pendant ce temps notre artillerie faisait une tentative des plus
hardies: c'était de faire passer une pièce sous le feu même du fort, à
la faveur de la nuit. Malheureusement l'ennemi, averti par le bruit,
jeta des pots à feu qui éclairèrent la route comme en plein jour, et
lui permirent de la couvrir d'une grêle de projectiles. Sur treize
canonniers qui s'étaient aventurés à traîner cette pièce de canon,
sept furent ou tués ou blessés. Il y avait là de quoi décourager les
plus braves gens, lorsqu'on s'avisa d'un moyen ingénieux, mais fort
périlleux encore. On couvrit la rue de paille et de fumier; on
disposa des étoupes autour des pièces, de manière à empêcher le
moindre retentissement de ces masses de métal sur leurs affûts; on les
détela, et de courageux artilleurs, les traînant à bras, se
hasardèrent à les passer sous les batteries du fort, le long de la rue
de Bard. Ce moyen leur réussit parfaitement. L'ennemi, qui de temps en
temps tirait par précaution, atteignit un certain nombre de nos
canonniers; mais bientôt, malgré ce feu, toute la grosse artillerie se
trouva transportée au delà du défilé, et ce redoutable obstacle, qui
avait donné au Premier Consul plus de soucis que le Saint-Bernard
lui-même, se trouva vaincu. Les chevaux de l'artillerie avaient pris
le sentier d'Albaredo.
[En marge: Prise d'Ivrée à l'escalade.]
Tandis que s'exécutait cette opération si hardie, Lannes, marchant en
avant à la tête de son infanterie, enleva, le 22 mai, la ville
d'Ivrée, qui n'avait pas été réparée depuis les guerres de Louis XIV,
et que, par un pressentiment singulier, mais tardif, l'état-major
autrichien faisait armer dans le moment. Les défenses d'Ivrée
consistaient dans une citadelle détachée du corps de la place, et dans
une enceinte bastionnée. Le brave général Watrin, à la tête de sa
division, assaillit la citadelle, Lannes se porta lui-même sur le
corps de la place, et les soldats les enlevèrent l'une et l'autre à
l'escalade. Il y avait là cinq à six mille Autrichiens, dont moitié de
cavalerie, qui se retirèrent en toute hâte. Lannes leur fit des
prisonniers, les poussa hors de la vallée, et vint prendre position à
l'entrée de la plaine du Piémont, aux points désignés par le Premier
Consul. Quelques jours plus tard, la ville d'Ivrée, défendue par les
Autrichiens, devenait, non pas un obstacle insurmontable, mais un
grave embarras. On y trouva du canon et des vivres; on acheva de
l'armer, de l'approvisionner, de manière à en faire, en cas d'échec,
l'un des appuis de notre ligne de retraite.
[En marge: Mouvements de tous les corps d'armée.]
Sur ces entrefaites, le général Chabran descendait avec sa division
par le petit Saint-Bernard, et, comme cette division comptait beaucoup
de conscrits récemment incorporés, on lui confia le blocus du fort de
Bard, qui ne devait pas tarder à se rendre quand il se verrait sans
ressource, et dépassé d'ailleurs par l'artillerie dont il ne pouvait
plus arrêter la marche. Le général Thurreau, à la tête d'un corps de 4
mille hommes, emportait le débouché de Suze, faisait 1,500
prisonniers, prenait du canon. Il était obligé de s'arrêter à l'entrée
de la vallée, entre Suze et Bussolino. Le général Lecchi, avec les
Italiens, tournait la vallée de la Sesia, repoussait la division de
Rohan, lui enlevait quelques centaines d'hommes, venait dégager le
débouché du Simplon, et donner la main à un détachement de la division
laissée en Suisse au début de la campagne. Enfin le corps du général
Moncey, longuement échelonné dans la vallée du Saint-Gothard, en
gravissait les hauteurs.
[En marge: Combat de la Chiusella, livré le 26 mai.]
Ainsi le mouvement général de l'armée s'opérait sur tous les points
avec un succès complet. Il fallait enfin sortir de la vallée d'Aoste.
Lannes, toujours à l'avant-garde, quitta cette vallée le 26 mai (6
prairial), et n'hésita plus à se montrer en plaine. Le général
autrichien Haddick était chargé de fermer, avec quelques mille hommes
d'infanterie et sa nombreuse cavalerie, ce débouché des Alpes. Il
était couvert par une petite rivière, la Chiusella, qui se jette dans
la Dora-Baltea. Un pont servait à traverser cette rivière. Lannes y
marcha vivement avec son infanterie. Un feu d'artillerie, soudain et
bien dirigé, accueillit nos bataillons, mais ne les empêcha pas
d'avancer. Le brave colonel Macon entra dans le lit de la rivière avec
sa demi-brigade, le franchit au-dessus et au dessous du pont, et
s'éleva sur la rive opposée. La cavalerie autrichienne, commandée par
le général Palfy, voulut alors charger cette demi-brigade. Ce général
tomba mort, et ses cavaliers furent dispersés. Les Français, rejoints
par le reste de la division Lannes, s'avancèrent en poursuivant
l'ennemi avec leur vivacité accoutumée. Le général Haddick, profitant
du désordre de cette poursuite, lança ses escadrons avec beaucoup
d'à-propos. La 6e légère fut obligée de s'arrêter; mais la 22e formée
en colonne serrée, repoussa, uniquement par son feu, cette nouvelle
charge de la cavalerie autrichienne. Quelques mille chevaux
s'ébranlèrent alors à la fois pour tenter un dernier effort sur notre
infanterie. Les 40e et 22e demi-brigades, formées en carré, soutinrent
avec une rare fermeté ce redoutable choc. Trois fois elles furent
chargées, et trois fois les escadrons ennemis vinrent échouer devant
leurs baïonnettes. Le général Haddick, se voyant hors d'état de
résister à l'avant-garde de l'armée française, donna l'ordre de la
retraite, et, après avoir perdu beaucoup d'hommes, morts ou blessés,
et quelques prisonniers, céda la plaine du Piémont à Lannes, et se
retira derrière l'Orco. Lannes continua sa marche, et le 28 mai (8
prairial) se porta sur Chivasso, au bord du Pô. (Voir la carte nº 3.)
Les Autrichiens, frappés de cette invasion subite, se hâtaient de
faire évacuer Turin. Des barques descendaient le Pô, chargées de blé,
de riz, de munitions et de blessés. Lannes s'empara de tous ces
convois. L'abondance préparée par les Autrichiens pour leur armée
allait faire les délices de la nôtre.
Treize jours s'étaient écoulés, et la prodigieuse entreprise du
Premier Consul avait complètement réussi. Une armée de 40 mille
hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, avait passé, sans routes
frayées, les plus grandes montagnes de l'Europe, traînant à force de
bras son matériel sur la neige, ou le poussant sous le feu meurtrier
d'un fort qui tirait à bout portant. Une division de 5 mille hommes
avait descendu le petit Saint-Bernard; une autre de 4 mille avait
débouché par le mont Cenis; un détachement occupait le Simplon; enfin,
un corps de 15 mille Français, sous le général Moncey, était au sommet
du Saint-Gothard. C'étaient 60 et quelques mille soldats qui allaient
entrer en Italie, séparés encore, il est vrai, les uns des autres, par
d'assez grandes distances, mais certains de se rallier bientôt autour
d'une masse principale de 40 mille hommes, qui débouchait par Ivrée,
au centre du demi-cercle des Alpes. Et cette marche extraordinaire
n'était pas une folie d'un général qui, pour tourner son adversaire,
s'exposait à être tourné lui-même! Maître de la vallée d'Aoste, du
Simplon et du Saint-Gothard, le général Bonaparte avait la certitude,
s'il perdait une bataille, de pouvoir retourner au point d'où il était
venu: tout au plus sacrifierait-il quelque artillerie, s'il était
pressé dans sa marche. N'ayant désormais plus rien à cacher, il vint à
Chivasso de sa personne, harangua les troupes, les félicita de leur
fermeté devant la cavalerie autrichienne, leur annonça les grands
résultats qu'il prévoyait, se montra, non-seulement à ses soldats,
mais aux Italiens, aux Autrichiens, pour effrayer maintenant, par sa
redoutable présence, l'ennemi que naguère il voulait laisser endormir
dans une profonde sécurité.
[En marge: Longue illusion du baron de Mélas, détruite par un premier
avis.]
[En marge: Le baron de Mélas repasse le col de Tende avec un
détachement de 10 mille hommes.]
[En marge: Cruelles angoisses du baron de Mélas quand il apprend la
vérité tout entière.]
Que faisait pendant ce temps le baron de Mélas? Toujours rassuré par
le cabinet de Vienne, et par ses propres agents, au sujet de cette
fabuleuse armée de réserve, ce général continuait le siège de Gênes et
l'attaque du pont du Var. Il avait essuyé des pertes considérables sur
ces deux points, mais du reste il persistait à croire que les réunions
faites à Dijon n'étaient qu'un ramassis de conscrits, destinés à
remplir des vides dans les cadres des deux armées du Rhin et de
Ligurie. Un avis, qui lui arriva vers le milieu de mai, lui inspira
quelques inquiétudes pour ses derrières; néanmoins il se rassura
bientôt, et revint à croire que ce qui était réuni à Dijon devait
directement descendre la Saône et le Rhône, pour joindre le corps du
général Suchet sur le Var. Au lieu de renvoyer des troupes par le col
de Tende en Piémont, il garda toutes ses forces, sous le général
Elsnitz, devant le pont du Var. Cependant, les colonnes françaises
qui débouchaient à la fois par toutes les vallées des Alpes, vues et
signalées avec la plus complète certitude par le général Wukassowich,
l'arrachèrent enfin à ses illusions, sans toutefois le détromper
entièrement. Il laissa le général Ott avec 30 mille hommes devant
Gênes, le général Elsnitz avec 20 mille devant le pont du Var, ces
dernières devant être renforcées par les troupes du général
Saint-Julien, devenues disponibles depuis la prise de Savone, et il
rebroussa chemin avec un détachement de 10 mille hommes à travers le
col de Tende, pour se rendre à Coni. Le 22 mai il était rendu dans
cette dernière place. Jusque-là, le général autrichien croyait que les
troupes françaises qui s'étaient montrées, n'étaient que des
rassemblements de conscrits, employés à faire une démonstration sur
ses derrières, pour le détourner du siège de Gênes; et il ne pensait
pas encore que ce pût être le général Bonaparte lui-même à la tête
d'une grande armée. Mais bientôt cette dernière illusion s'évanouit.
Un de ses officiers, qui connaissait parfaitement le général
Bonaparte, fut envoyé à Chivasso, sur le bord du Pô. Cet officier vit
de ses propres yeux le vainqueur de Castiglione et de Rivoli, et en
instruisit son général en chef, qui alors seulement put mesurer toute
l'étendue de ses dangers, car ce n'était pas un rassemblement de
conscrits dont le Premier Consul aurait daigné prendre le
commandement. Ce n'est pas tout: on avait douté que les Français
eussent du canon, mais on venait d'entendre à la Chiusella le bruit de
leur artillerie. Ce vieillard respectable, qui avait déployé
d'incontestables qualités dans la campagne précédente, fut livré alors
à de cruelles angoisses. Chaque jour vint ajouter à son trouble, car
bientôt il apprit que les têtes de colonnes du général Moncey
descendaient du Saint-Gothard.
[En marge: État de dispersion de l'armée autrichienne.]
[En marge: Hésitations du baron de Mélas.]
Il était en effet dans une situation extraordinairement grave. Sur 120
mille hommes, il en avait perdu au moins 25 mille devant Gênes et le
Var. Ceux qui lui restaient se trouvaient dispersés: le général Ott
avec 30 mille hommes était devant Gênes; le général Elsnitz, avec 25
mille, devant le pont du Var; le général Kaim, chargé de garder les
débouchés de Suze et Pignerol, avec une douzaine de mille hommes,
avait perdu Suze, et se retirait sur Turin. Le général Haddick, qui,
avec 9 mille hommes à peu près, devait garder les vallées d'Aoste et
de la Sesia, venait de se retirer devant Lannes; le général
Wukassowich, qui, avec 10 mille hommes, observait les vallées du
Simplon et du Saint-Gothard, qu'allait-il devenir devant Moncey? Le
baron de Mélas lui-même était à Turin avec un corps de 10 mille
hommes, ramené de Nice. Le général Bonaparte n'allait-il pas fondre au
milieu de tous ces corps dispersés, les battre les uns après les
autres, et les détruire? Peut-être il était temps encore de prendre
des déterminations salutaires, à condition qu'elles fussent conçues et
exécutées sur-le-champ; mais le général autrichien perdit quelques
jours à se remettre, à se fixer sur les projets de son adversaire, à
former les siens propres, à se résigner enfin aux sacrifices que
devait entraîner une concentration de forces, car il fallait
abandonner à la fois le Var, peut-être Gênes, et certainement une
grande partie du Piémont.
[En marge: Gravité des déterminations que le général Bonaparte avait à
prendre.]