armée contenait beaucoup de conscrits, mais elle contenait aussi, et
en bien plus grand nombre, des soldats aguerris, habitués à vaincre,
commandés par des officiers formés à son école; il avait en outre dans
la profonde conception de son plan une confiance absolue. D'après les
informations les plus récentes, M. de Mélas s'obstinait à s'enfoncer
dans la Ligurie, moitié de ses forces contre Gênes, moitié contre le
Var. Le Premier Consul, ne doutant plus à ces nouvelles de la réussite
de son entreprise, voyait déjà, dans son ardente imagination, le point
même où il rencontrerait et accablerait l'armée autrichienne. Un jour,
avant de partir, couché sur ses cartes, y posant des signes de
différentes couleurs, pour figurer la position des corps français et
autrichiens, il disait devant son secrétaire qui l'écoutait avec
surprise et curiosité: «Ce pauvre M. de Mélas passera par Turin, se
repliera vers Alexandrie... Je passerai le Pô, je le joindrai sur la
route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia, et je le battrai
là, là...» et, en disant ces mots, il posait un de ses signes à
San-Giuliano. On appréciera tout à l'heure combien était
extraordinaire cette espèce de vision de l'avenir.
[En marge: Départ du Premier Consul le 6 mai.]
[En marge: Le Premier Consul se rend à Genève puis à Lausanne.]
Il quitta Paris le 6 mai au matin, avant le jour, emmenant avec lui
son aide-de-camp Duroc, et son secrétaire M. de Bourrienne. Arrivé à
Dijon, il passa en revue les dépôts, les conscrits, qu'on y avait
réunis, mais sans matériel, sans tous les accessoires obligés d'une
armée prête à entrer en campagne. Après cette revue, qui dut persuader
davantage encore aux espions que l'armée de Dijon n'était qu'une pure
invention, il se rendit à Genève, et de Genève à Lausanne, où tout
était sérieux, où tout ce qui se faisait devait commencer à détromper
les incrédules, mais devait les détromper trop tard pour qu'ils
pussent donner à Vienne des avis encore utiles.
[En marge: Entretien du Premier Consul avec le général Marescot.]
Le 13 mai le général Bonaparte passa la revue d'une partie de ses
troupes, et entra en conférence avec les officiers qui avaient reçu
des rendez-vous, pour lui rendre compte de ce qu'ils avaient fait, et
pour recevoir ses derniers ordres. Le général Marescot, chargé de la
reconnaissance des Alpes, était celui qu'il était le plus impatient
d'entendre. Tous les passages comparés, c'était pour le Saint-Bernard
que se prononçait cet officier du génie, mais il regardait l'opération
comme très-difficile.--Difficile, soit, répondit le Premier Consul;
mais est-elle possible?--Je le crois, répliqua le général Marescot,
mais avec des efforts extraordinaires.--Eh bien, partons, fut la seule
réponse du Premier Consul.
[En marge: Raisons de préférer le Saint-Bernard pour passer les
Alpes.]
C'est le moment de faire connaître les motifs qui le décidèrent à
choisir le Saint-Bernard. Le Saint-Gothard était réservé aux troupes
venant d'Allemagne et conduites par le général Moncey. Ce passage
était situé sur leur route, et pouvait tout au plus nourrir 45 mille
hommes, car les vallées de la haute Suisse étaient entièrement ruinées
par la présence des armées belligérantes. Restaient les passages du
Simplon, du grand Saint-Bernard, du mont Cenis. Ils n'étaient pas
comme aujourd'hui traversés par de grandes routes. Il fallait
démonter les voitures au pied du col, les transporter sur des
traîneaux, pour les remonter de l'autre côté des monts. Ces passages
offraient tous les trois à peu près les mêmes difficultés. Cependant
le mont Cenis, fréquenté plus souvent, était plus frayé que les
autres, et présentait peut-être à cause de cela moins d'obstacles
matériels; mais il débouchait sur Turin, c'est-à-dire au milieu des
Autrichiens, trop près d'eux, et ne se prêtait pas assez au projet de
les envelopper. Le Simplon, au contraire, le plus éloigné des trois,
par rapport au point de départ, offrait les inconvénients opposés. Il
débouchait, il est vrai, aux environs de Milan, dans un beau pays,
assez loin des Autrichiens, tout à fait sur leurs derrières; mais il
présentait une difficulté fort grande, c'était celle des distances. Il
fallait, en effet, pour y parvenir, remonter avec le matériel de
l'armée toute la longueur du Valais, ce qui eût exigé des moyens de
transports que nous n'avions pas à notre disposition. (Voir la carte
nº 8.) Au milieu des vallées arides et couvertes de glace qu'on allait
traverser, on était réduit à tout porter avec soi, et ce n'était pas
une chose indifférente que d'avoir une vingtaine de lieues de plus à
parcourir. Dans le cas, au contraire, du passage par le Saint-Bernard,
on n'avait à faire que le chemin de Villeneuve à Martigny,
c'est-à-dire, de l'extrémité du lac de Genève, point où cessait le
moyen de la navigation, jusqu'au pied du col. C'était une très-petite
distance à franchir. Le Saint-Bernard débouchait ensuite dans la
vallée d'Aoste, sur Ivrée, entre les deux routes de Turin et de
Milan, dans une très-bonne direction pour envelopper les Autrichiens.
Bien que plus difficile, peut-être plus périlleux, il méritait la
préférence, à cause de la brièveté du trajet.
[En marge: Démonstrations accessoires vers plusieurs débouchés des
Alpes.]
Le Premier Consul se décida donc à conduire la masse principale de ses
forces par le Saint-Bernard même. Il emmenait avec lui ce qu'il y
avait de meilleur dans l'armée de réserve, environ 40 mille hommes, 35
mille d'infanterie et d'artillerie, 5 mille de cavalerie. Cependant,
voulant diviser l'attention des Autrichiens, il imagina de faire
descendre par d'autres passages quelques détachements qu'on n'avait
pas pu réunir au gros de l'armée. Non loin du grand Saint-Bernard se
trouve le petit Saint-Bernard, qui, des hauteurs de la Savoie,
débouche aussi dans la vallée d'Aoste. Le Premier Consul dirigea sur
ce passage le général Chabran avec la 70e demi-brigade, et quelques
bataillons d'Orient remplis de conscrits. C'était une division de 5 à
6 mille hommes, qui devait rejoindre sur Ivrée la colonne principale.
Enfin le général Thurreau, qui avec 4 mille hommes de troupes de
Ligurie défendait le mont Cenis, avait ordre de se présenter à ce
passage, et d'essayer de pénétrer sur Turin. Ainsi l'armée française
devait descendre les Alpes par quatre passages à la fois, le
Saint-Gothard, le grand et le petit Saint-Bernard, le mont Cenis. La
masse principale, forte de 40 mille hommes, agissant au centre de ce
demi-cercle, avait la certitude de rallier les 15 mille hommes venus
d'Allemagne, ainsi que les troupes du général Chabran, peut-être
celles du général Thurreau, ce qui devait composer une force totale
d'environ 65 mille soldats, et troubler l'esprit de l'ennemi, ne
sachant, à l'aspect de tous ces corps, vers quel point diriger sa
résistance.
[En marge: Nature de la route à parcourir.]
Le choix des points de passage arrêté, il fallait s'occuper de
l'opération elle-même, consistant à jeter 60 mille hommes avec leur
matériel, de l'autre côté des Alpes, sans routes frayées, à travers
des rochers, des glaciers, et à l'époque la plus redoutable de
l'année, celle de la fonte des neiges. C'est une chose déjà fort
malaisée que de traîner avec soi un parc d'artillerie, car chaque
pièce de canon exige après elle plusieurs voitures, et, pour 60
bouches à feu, il fallait en amener environ trois cents; mais, dans
ces hautes vallées, les unes frappées de stérilité par un hiver
éternel, les autres à peine assez larges pour nourrir leurs rares
habitants, on ne pouvait trouver aucun moyen de vivre. Il fallait
porter le pain pour les hommes, et jusqu'au fourrage pour les chevaux.
La difficulté était donc immense. De Genève jusqu'à Villeneuve tout
était facile, grâce au lac Leman et à une navigation de dix-huit
lieues, aussi commode que rapide. (Voir la carte nº 8.) Mais de
Villeneuve, point extrême du lac, jusqu'à Ivrée, débouché par lequel
on entre dans la riche plaine du Piémont, on avait quarante-cinq
lieues à parcourir, dont dix sur les rochers et les glaciers de la
grande chaîne. La route de Villeneuve à Martigny, et de Martigny à
Saint-Pierre, était bonne pour les voitures. Là, on commençait à
gravir des sentiers couverts de neiges, bordés de précipices, larges
à peine de deux ou trois pieds, exposés, quand la chaleur du jour se
faisait sentir, au choc d'affreuses avalanches. On avait à peu près
dix lieues à faire dans ces sentiers, pour arriver de l'autre côté du
Saint-Bernard, au village de Saint-Remy, dans la vallée d'Aoste. Là,
on retrouvait une route praticable pour les voitures, qui conduisait
par Aoste, Châtillon, Bard, Ivrée, à la plaine du Piémont. De tous ces
points on en signalait un seul comme pouvant offrir quelque
difficulté: c'était celui de Bard, où existait, disait-on, un fort,
dont quelques officiers italiens avaient ouï parler, mais qui ne
semblait pas devoir présenter un obstacle sérieux. C'étaient donc,
comme nous venons de le dire, quarante-cinq lieues à franchir, en
portant tout avec soi, du lac de Genève aux plaines du Piémont, et,
dans ces quarante-cinq lieues, dix sans routes praticables aux
voitures.
[En marge: Moyens employés pour le transport du matériel.]
Voici les dispositions imaginées par le Premier Consul pour le
transport du matériel, et exécutées sous la direction des généraux
Marescot, Marmont et Gassendi. D'immenses approvisionnements en grain,
biscuit, avoine, avaient été faits par le lac de Genève à Villeneuve.
Le général Bonaparte, sachant qu'avec de l'argent on se procurerait
facilement le concours des robustes montagnards des Alpes, avait
envoyé sur les lieux des fonds considérables, sous forme de numéraire.
On avait donc, mais dans les derniers jours seulement, attiré, à grand
prix, sur ce point, tous les chars-à-bancs du pays, tous les mulets,
tous les paysans. On avait fait transporter, par ce moyen, de
Villeneuve à Martigny et de Martigny jusqu'à Saint-Pierre, au pied du
col, du pain, du biscuit, des fourrages, du vin, de l'eau-de-vie. On y
avait conduit une suffisante quantité de bestiaux vivants.
L'artillerie avec ses caissons y avait été amenée. Une compagnie
d'ouvriers, établie au pied du col, à Saint-Pierre, était chargée de
démonter les pièces, de diviser les affûts en fragments numérotés,
afin de pouvoir les transporter à dos de mulets. Les canons eux-mêmes,
séparés des affûts, devaient être disposés sur des traîneaux à
roulettes, préparés à Auxonne. Quant aux munitions de l'infanterie et
de l'artillerie, on avait préparé une multitude de petites caisses,
faciles à placer sur des mulets, pour les transporter, comme tout le
reste, au moyen des bêtes de somme du pays. Une seconde compagnie
d'ouvriers, pourvue de forges de campagne, devait passer la montagne
avec la première division, s'établir au village de Saint-Remy, où la
route frayée recommençait, pour y remonter les voitures de
l'artillerie, et remettre les pièces sur leurs affûts. Telle était
l'énorme tâche qu'on s'était imposée. On avait joint à l'armée une
compagnie de pontonniers, dépourvue du matériel propre à jeter des
ponts, mais destinée à employer celui qu'on ne manquerait pas de
conquérir en Italie.
Le Premier Consul avait songé en outre à s'aider du secours des
religieux établis à l'hospice du grand Saint-Bernard. Le monde entier
sait que de pieux cénobites, établis là depuis des siècles, vivent
dans ces affreuses solitudes, au-dessus des régions habitées, pour y
secourir les voyageurs que le mauvais temps a surpris, et quelquefois
ensevelis sous les neiges. Le Premier Consul leur avait envoyé au
dernier moment une somme d'argent, afin qu'ils pussent réunir une
grande quantité de pain, de fromage et de vin. Un hôpital était
préparé à Saint-Pierre, au pied du col; un autre au revers des monts,
à Saint-Remy. Ces deux hôpitaux devaient évacuer les blessés et les
malades, s'il y en avait, sur des hôpitaux plus vastes établis à
Martigny et à Villeneuve.
[En marge: Revue de l'armée au pied des monts.]
Toutes ces dispositions étaient achevées; les troupes commençaient à
paraître; le général Bonaparte, établi à Lausanne, les inspectait
toutes, leur parlait, les animait du feu dont il était plein, et les
préparait à l'immortelle entreprise, qui devait prendre place dans
l'histoire à côté de la grande expédition d'Annibal. Il avait eu soin
d'ordonner deux inspections, une première à Lausanne, une seconde à
Villeneuve. Là, on passait en revue chaque fantassin, chaque cavalier;
et, au moyen de magasins improvisés dans chacun de ces lieux, on
fournissait aux hommes les souliers, les vêtements, les armes qui leur
manquaient. La précaution était bonne, car, malgré toutes les peines
qu'il s'était données, le Premier Consul voyait souvent arriver de
vieux soldats, dont les vêtements étaient usés, dont les armes étaient
hors de service. Il s'en plaignait vivement, et faisait réparer les
omissions dont la précipitation ou la négligence des agents, toujours
inévitable à un certain degré, était la cause. Il avait poussé la
prévoyance jusqu'à faire placer au pied du col des ateliers de
bourreliers pour réparer les harnais de l'artillerie. Il avait écrit
lui-même plusieurs lettres sur ce sujet, en apparence si vulgaire; et
nous citons cette circonstance pour l'instruction des généraux et des
gouvernements, à qui la vie des hommes est confiée, et qui ont souvent
la paresse ou la vanité de négliger de tels détails. Rien, en effet,
de ce qui peut contribuer au succès des opérations, à la sûreté des
soldats, n'est au-dessous du génie ou du rang des chefs qui
commandent.
[En marge: Ordre de commencer le passage.]
Les divisions étaient échelonnées depuis le Jura jusqu'au pied du
Saint-Bernard, pour éviter l'encombrement. Le Premier Consul était à
Martigny, dans un couvent de Bernardins. De là il ordonnait tout, et
ne cessait de correspondre avec Paris et avec les autres armées de la
République. Il avait des nouvelles de la Ligurie, qui lui apprenaient
que M. de Mélas, toujours sous l'empire des plus grandes illusions,
mettait tout son zèle à prendre Gênes et à forcer le pont du Var.
Rassuré sur cet objet important, il fit donner enfin l'ordre du
passage. Quant à lui, il resta de ce côté-ci du Saint-Bernard, pour
correspondre le plus long-temps possible avec le gouvernement, et pour
tout expédier lui-même au delà des monts. Berthier, au contraire,
devait se transporter de l'autre côté du Saint-Bernard pour recevoir
les divisions et le matériel que le Premier Consul allait lui envoyer.
[En marge: Le général Lannes ouvre la marche à la tête de
l'avant-garde.]
[En marge: Lannes arrivé sans accident de l'autre côté des monts.]
Lannes passa le premier, à la tête de l'avant-garde, dans la nuit du
14 au 15 mai (24-25 floréal). Il commandait six régiments de troupes
d'élite, parfaitement armés, et qui, sous ce chef bouillant,
quelquefois insubordonné, mais toujours si habile et si vaillant,
allaient tenter gaiement cette marche aventureuse. On se mit en route,
entre minuit et deux heures du matin, pour devancer l'instant où la
chaleur du soleil, faisant fondre les neiges, précipitait des
montagnes de glace sur la tête des voyageurs téméraires qui
s'engageaient dans ces gorges affreuses. Il fallait huit heures pour
parvenir au sommet du col, à l'hospice même du Saint-Bernard, et deux
heures seulement pour redescendre à Saint-Remy. On avait donc le temps
de passer avant le moment du plus grand danger. Les soldats
surmontèrent avec ardeur les difficultés de cette route. Ils étaient
fort chargés, car on les avait obligés à prendre du biscuit pour
plusieurs jours, et avec du biscuit une grande quantité de cartouches.
Ils gravissaient ces sentiers escarpés, chantant au milieu des
précipices, rêvant la conquête de cette Italie, où ils avaient goûté
tant de fois les jouissances de la victoire, et ayant le noble
pressentiment de la gloire immortelle qu'ils allaient acquérir. Pour
les fantassins la peine était moins grande que pour les cavaliers.
Ceux-ci faisaient la route à pied, conduisant leur monture par la
bride. C'était sans danger à la montée, mais à la descente, le sentier
fort étroit les obligeant à marcher devant le cheval, ils étaient
exposés, si l'animal faisait un faux pas, à être entraînés avec lui
dans les précipices. Il arriva, en effet, quelques accidents de ce
genre, mais en petit nombre, et il périt quelques chevaux, mais
presque point de cavaliers. Vers le matin, on parvint à l'hospice, et
là, une surprise ménagée par le Premier Consul ranima les forces et la
bonne humeur de ces braves troupes. Les religieux, munis d'avance des
provisions nécessaires, avaient préparé des tables, et servirent à
chaque soldat une ration de pain, de vin et de fromage. Après un
moment de repos on se remit en route, et on descendit à Saint-Remy
sans événement fâcheux. Lannes s'établit immédiatement sur le revers
de la montagne, et fit toutes les dispositions nécessaires pour
recevoir les autres divisions, et particulièrement le matériel.
[En marge: Passage des autres divisions et du matériel.]
Chaque jour il devait passer l'une des divisions de l'armée.
L'opération devait donc durer plusieurs jours, surtout à cause du
matériel qu'il fallait faire passer avec les divisions. On se mit à
l'oeuvre pendant que les troupes se succédaient. On fit d'abord
voyager les vivres et les munitions. Pour cette partie du matériel,
qu'on pouvait diviser, placer sur le dos des mulets, dans de petites
caisses, la difficulté ne fut pas aussi grande que pour le reste. Elle
ne consista que dans l'insuffisance des moyens de transport; car,
malgré l'argent prodigué à pleines mains, on n'avait pas autant de
mulets qu'il en aurait fallu pour l'énorme poids qu'on avait à
transporter de l'autre côté du Saint-Bernard. Cependant les vivres et
les munitions ayant passé à la suite des divisions de l'armée, et avec
le secours des soldats, on s'occupa enfin de l'artillerie. Les affûts
et les caissons avaient été démontés, comme nous l'avons dit, et
placés sur des mulets. Restaient les pièces de canon elles-mêmes, dont
on ne pouvait pas réduire le poids par la division du fardeau. Pour
les pièces de douze surtout, et pour les obusiers, la difficulté fut
plus grande qu'on ne l'avait d'abord imaginé. Les traîneaux à
roulettes construits dans les arsenaux ne purent servir. On imagina un
moyen qui fut essayé sur-le-champ, et qui réussit: ce fut de partager
par le milieu des troncs de sapin, de les creuser, d'envelopper avec
deux de ces demi-troncs une pièce d'artillerie, et de la traîner ainsi
enveloppée le long des ravins. Grâce à ces précautions, aucun choc ne
pouvait l'endommager. Des mulets furent attelés à ce singulier
fardeau, et servirent à élever quelques pièces jusqu'au sommet du col.
Mais la descente était plus difficile: on ne pouvait l'opérer qu'à
force de bras, et en courant des dangers infinis, parce qu'il fallait
retenir la pièce, et l'empêcher en la retenant de rouler dans les
précipices. Malheureusement les mulets commençaient à manquer. Les
muletiers surtout, dont il fallait un grand nombre, étaient épuisés.
On songea dès lors à recourir à d'autres moyens. On offrit aux paysans
des environs jusqu'à mille francs par pièce de canon qu'ils
consentiraient à traîner de Saint-Pierre à Saint-Remy. Il fallait cent
hommes pour en traîner une seule, un jour pour la monter, un jour pour
la descendre. Quelques centaines de paysans se présentèrent, et
transportèrent en effet quelques pièces de canon, conduits par les
artilleurs qui les dirigeaient. Mais l'appât même du gain ne put pas
les décider à renouveler cet effort. Ils disparurent tous, et malgré
les officiers envoyés a leur recherche, et prodiguant l'argent pour
les ramener, il fallut y renoncer, et demander aux soldats des
divisions de traîner eux-mêmes leur artillerie. On pouvait tout
obtenir de ces soldats dévoués. Pour les encourager, on leur promit
l'argent que les paysans épuisés ne voulaient plus gagner, mais ils le
refusèrent, disant que c'était un devoir d'honneur pour une troupe de
sauver ses canons; et ils se saisirent des pièces abandonnées. Des
troupes de cent hommes, sorties successivement des rangs, les
traînaient chacune à son tour. La musique jouait des airs animés dans
les passages difficiles, et les encourageait à surmonter ces obstacles
d'une nature si nouvelle. Arrivé au faîte des monts, on trouvait les
rafraîchissements préparés par les religieux du Saint-Bernard, on
prenait quelque repos, pour recommencer à la descente de plus grands
et de plus périlleux efforts. On vit ainsi les divisions Chambarlhac
et Monnier traîner elles-mêmes leur artillerie; et, l'heure avancée ne
permettant pas de descendre dans la même journée, elles aimèrent mieux
bivouaquer dans la neige que de se séparer de leurs canons.
Heureusement le ciel était serein, et on n'eut pas à braver, outre les
difficultés des lieux, les rigueurs du temps.
[En marge: Lannes, dirigé sur Ivrée, rencontre un obstacle imprévu.]
[En marge: Le fort Bard arrête l'armée.]
Pendant les journées des 16, 17, 18, 19, 20 mai, les divisions
continuèrent à passer avec les vivres, les munitions et l'artillerie.
Le Premier Consul, toujours placé à Martigny, pressait l'expédition
du matériel; Berthier, de l'autre côté du Saint-Bernard, le recevait,
et le faisait réparer par les ouvriers. Le Premier Consul, dont la
prévoyance ne s'arrêtait jamais, songea tout de suite à pousser sur le
débouché des montagnes pour s'en emparer, Lannes, qui avait déjà sa
division réunie, et quelques pièces de quatre prêtes à rouler. Il lui
ordonna de s'avancer jusqu'à Ivrée, et d'enlever cette ville, afin de
s'assurer ainsi l'entrée de la plaine du Piémont. Lannes marcha le 16
et le 17 mai sur Aoste, où se trouvaient quelques Croates qui furent
jetés dans le bas de la vallée; puis il s'achemina vers le bourg de
Châtillon, où il arriva le 18. Un bataillon ennemi qui se trouvait là
fut culbuté, et perdit bon nombre de prisonniers. Lannes s'engagea
ensuite dans la vallée, qui, à mesure qu'on descendait, s'élargissait
sensiblement, et montrait aux yeux charmés de nos soldats des
habitations, des arbres, des champs cultivés, tous les avant-coureurs,
en un mot, de la fertilité italienne. Ces braves gens marchaient tout
joyeux, lorsque la vallée, se resserrant de nouveau, leur présenta une
gorge étroite, fermée par un fort hérissé de canons. C'était le fort
de Bard, déjà désigné comme un obstacle par plusieurs officiers
italiens, mais comme un obstacle qu'on pouvait vaincre. Les officiers
du génie attachés à l'avant-garde s'avancèrent, et, après une prompte
reconnaissance, déclarèrent que le fort obstruait complétement le
chemin de la vallée, et qu'on ne pouvait passer sans forcer cette
barrière, qui, au premier aspect, semblait à peu près insurmontable.
Cette nouvelle, répandue dans la division, y causa la plus pénible
surprise. Voici quelle était la nature de cet obstacle imprévu. (Voir
la carte nº 8.)
[En marge: Description de la vallée et du fort de Bard.]
La vallée d'Aoste est parcourue par une rivière qui reçoit toutes les
eaux du Saint-Bernard, et qui, sous le nom de Dora-Baltea, va les
jeter dans le Pô. En approchant de Bard, la vallée se resserre; la
route, courant entre le pied des montagnes et le lit de la rivière,
devient successivement plus étroite; et enfin un rocher qui semble
tombé des hauteurs voisines, au milieu de la vallée, la ferme presque
entièrement. La rivière coule alors d'un côté du rocher, la route
passe de l'autre. Cette route, bordée de maisons, compose toute la
ville de Bard. Sur le sommet du rocher, un fort, imprenable par sa
position, quoique mal construit, embrasse de ses feux, à droite le
cours de la Dora-Baltea, à gauche la rue allongée, qui forme la
très-petite ville de Bard. Des ponts-levis fermaient l'entrée et la
sortie de cette unique rue. Une garnison peu nombreuse, mais bien
commandée, occupait le fort.