Au surplus, il partait plein d'espérance et de satisfaction. Son

armée contenait beaucoup de conscrits, mais elle contenait aussi, et

en bien plus grand nombre, des soldats aguerris, habitués à vaincre,

commandés par des officiers formés à son école; il avait en outre dans

la profonde conception de son plan une confiance absolue. D'après les

informations les plus récentes, M. de Mélas s'obstinait à s'enfoncer

dans la Ligurie, moitié de ses forces contre Gênes, moitié contre le

Var. Le Premier Consul, ne doutant plus à ces nouvelles de la réussite

de son entreprise, voyait déjà, dans son ardente imagination, le point

même où il rencontrerait et accablerait l'armée autrichienne. Un jour,

avant de partir, couché sur ses cartes, y posant des signes de

différentes couleurs, pour figurer la position des corps français et

autrichiens, il disait devant son secrétaire qui l'écoutait avec

surprise et curiosité: «Ce pauvre M. de Mélas passera par Turin, se

repliera vers Alexandrie... Je passerai le Pô, je le joindrai sur la

route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia, et je le battrai

là, là...» et, en disant ces mots, il posait un de ses signes à

San-Giuliano. On appréciera tout à l'heure combien était

extraordinaire cette espèce de vision de l'avenir.

[En marge: Départ du Premier Consul le 6 mai.]

[En marge: Le Premier Consul se rend à Genève puis à Lausanne.]

Il quitta Paris le 6 mai au matin, avant le jour, emmenant avec lui

son aide-de-camp Duroc, et son secrétaire M. de Bourrienne. Arrivé à

Dijon, il passa en revue les dépôts, les conscrits, qu'on y avait

réunis, mais sans matériel, sans tous les accessoires obligés d'une

armée prête à entrer en campagne. Après cette revue, qui dut persuader

davantage encore aux espions que l'armée de Dijon n'était qu'une pure

invention, il se rendit à Genève, et de Genève à Lausanne, où tout

était sérieux, où tout ce qui se faisait devait commencer à détromper

les incrédules, mais devait les détromper trop tard pour qu'ils

pussent donner à Vienne des avis encore utiles.

[En marge: Entretien du Premier Consul avec le général Marescot.]

Le 13 mai le général Bonaparte passa la revue d'une partie de ses

troupes, et entra en conférence avec les officiers qui avaient reçu

des rendez-vous, pour lui rendre compte de ce qu'ils avaient fait, et

pour recevoir ses derniers ordres. Le général Marescot, chargé de la

reconnaissance des Alpes, était celui qu'il était le plus impatient

d'entendre. Tous les passages comparés, c'était pour le Saint-Bernard

que se prononçait cet officier du génie, mais il regardait l'opération

comme très-difficile.--Difficile, soit, répondit le Premier Consul;

mais est-elle possible?--Je le crois, répliqua le général Marescot,

mais avec des efforts extraordinaires.--Eh bien, partons, fut la seule

réponse du Premier Consul.

[En marge: Raisons de préférer le Saint-Bernard pour passer les

Alpes.]

C'est le moment de faire connaître les motifs qui le décidèrent à

choisir le Saint-Bernard. Le Saint-Gothard était réservé aux troupes

venant d'Allemagne et conduites par le général Moncey. Ce passage

était situé sur leur route, et pouvait tout au plus nourrir 45 mille

hommes, car les vallées de la haute Suisse étaient entièrement ruinées

par la présence des armées belligérantes. Restaient les passages du

Simplon, du grand Saint-Bernard, du mont Cenis. Ils n'étaient pas

comme aujourd'hui traversés par de grandes routes. Il fallait

démonter les voitures au pied du col, les transporter sur des

traîneaux, pour les remonter de l'autre côté des monts. Ces passages

offraient tous les trois à peu près les mêmes difficultés. Cependant

le mont Cenis, fréquenté plus souvent, était plus frayé que les

autres, et présentait peut-être à cause de cela moins d'obstacles

matériels; mais il débouchait sur Turin, c'est-à-dire au milieu des

Autrichiens, trop près d'eux, et ne se prêtait pas assez au projet de

les envelopper. Le Simplon, au contraire, le plus éloigné des trois,

par rapport au point de départ, offrait les inconvénients opposés. Il

débouchait, il est vrai, aux environs de Milan, dans un beau pays,

assez loin des Autrichiens, tout à fait sur leurs derrières; mais il

présentait une difficulté fort grande, c'était celle des distances. Il

fallait, en effet, pour y parvenir, remonter avec le matériel de

l'armée toute la longueur du Valais, ce qui eût exigé des moyens de

transports que nous n'avions pas à notre disposition. (Voir la carte

nº 8.) Au milieu des vallées arides et couvertes de glace qu'on allait

traverser, on était réduit à tout porter avec soi, et ce n'était pas

une chose indifférente que d'avoir une vingtaine de lieues de plus à

parcourir. Dans le cas, au contraire, du passage par le Saint-Bernard,

on n'avait à faire que le chemin de Villeneuve à Martigny,

c'est-à-dire, de l'extrémité du lac de Genève, point où cessait le

moyen de la navigation, jusqu'au pied du col. C'était une très-petite

distance à franchir. Le Saint-Bernard débouchait ensuite dans la

vallée d'Aoste, sur Ivrée, entre les deux routes de Turin et de

Milan, dans une très-bonne direction pour envelopper les Autrichiens.

Bien que plus difficile, peut-être plus périlleux, il méritait la

préférence, à cause de la brièveté du trajet.

[En marge: Démonstrations accessoires vers plusieurs débouchés des

Alpes.]

Le Premier Consul se décida donc à conduire la masse principale de ses

forces par le Saint-Bernard même. Il emmenait avec lui ce qu'il y

avait de meilleur dans l'armée de réserve, environ 40 mille hommes, 35

mille d'infanterie et d'artillerie, 5 mille de cavalerie. Cependant,

voulant diviser l'attention des Autrichiens, il imagina de faire

descendre par d'autres passages quelques détachements qu'on n'avait

pas pu réunir au gros de l'armée. Non loin du grand Saint-Bernard se

trouve le petit Saint-Bernard, qui, des hauteurs de la Savoie,

débouche aussi dans la vallée d'Aoste. Le Premier Consul dirigea sur

ce passage le général Chabran avec la 70e demi-brigade, et quelques

bataillons d'Orient remplis de conscrits. C'était une division de 5 à

6 mille hommes, qui devait rejoindre sur Ivrée la colonne principale.

Enfin le général Thurreau, qui avec 4 mille hommes de troupes de

Ligurie défendait le mont Cenis, avait ordre de se présenter à ce

passage, et d'essayer de pénétrer sur Turin. Ainsi l'armée française

devait descendre les Alpes par quatre passages à la fois, le

Saint-Gothard, le grand et le petit Saint-Bernard, le mont Cenis. La

masse principale, forte de 40 mille hommes, agissant au centre de ce

demi-cercle, avait la certitude de rallier les 15 mille hommes venus

d'Allemagne, ainsi que les troupes du général Chabran, peut-être

celles du général Thurreau, ce qui devait composer une force totale

d'environ 65 mille soldats, et troubler l'esprit de l'ennemi, ne

sachant, à l'aspect de tous ces corps, vers quel point diriger sa

résistance.

[En marge: Nature de la route à parcourir.]

Le choix des points de passage arrêté, il fallait s'occuper de

l'opération elle-même, consistant à jeter 60 mille hommes avec leur

matériel, de l'autre côté des Alpes, sans routes frayées, à travers

des rochers, des glaciers, et à l'époque la plus redoutable de

l'année, celle de la fonte des neiges. C'est une chose déjà fort

malaisée que de traîner avec soi un parc d'artillerie, car chaque

pièce de canon exige après elle plusieurs voitures, et, pour 60

bouches à feu, il fallait en amener environ trois cents; mais, dans

ces hautes vallées, les unes frappées de stérilité par un hiver

éternel, les autres à peine assez larges pour nourrir leurs rares

habitants, on ne pouvait trouver aucun moyen de vivre. Il fallait

porter le pain pour les hommes, et jusqu'au fourrage pour les chevaux.

La difficulté était donc immense. De Genève jusqu'à Villeneuve tout

était facile, grâce au lac Leman et à une navigation de dix-huit

lieues, aussi commode que rapide. (Voir la carte nº 8.) Mais de

Villeneuve, point extrême du lac, jusqu'à Ivrée, débouché par lequel

on entre dans la riche plaine du Piémont, on avait quarante-cinq

lieues à parcourir, dont dix sur les rochers et les glaciers de la

grande chaîne. La route de Villeneuve à Martigny, et de Martigny à

Saint-Pierre, était bonne pour les voitures. Là, on commençait à

gravir des sentiers couverts de neiges, bordés de précipices, larges

à peine de deux ou trois pieds, exposés, quand la chaleur du jour se

faisait sentir, au choc d'affreuses avalanches. On avait à peu près

dix lieues à faire dans ces sentiers, pour arriver de l'autre côté du

Saint-Bernard, au village de Saint-Remy, dans la vallée d'Aoste. Là,

on retrouvait une route praticable pour les voitures, qui conduisait

par Aoste, Châtillon, Bard, Ivrée, à la plaine du Piémont. De tous ces

points on en signalait un seul comme pouvant offrir quelque

difficulté: c'était celui de Bard, où existait, disait-on, un fort,

dont quelques officiers italiens avaient ouï parler, mais qui ne

semblait pas devoir présenter un obstacle sérieux. C'étaient donc,

comme nous venons de le dire, quarante-cinq lieues à franchir, en

portant tout avec soi, du lac de Genève aux plaines du Piémont, et,

dans ces quarante-cinq lieues, dix sans routes praticables aux

voitures.

[En marge: Moyens employés pour le transport du matériel.]

Voici les dispositions imaginées par le Premier Consul pour le

transport du matériel, et exécutées sous la direction des généraux

Marescot, Marmont et Gassendi. D'immenses approvisionnements en grain,

biscuit, avoine, avaient été faits par le lac de Genève à Villeneuve.

Le général Bonaparte, sachant qu'avec de l'argent on se procurerait

facilement le concours des robustes montagnards des Alpes, avait

envoyé sur les lieux des fonds considérables, sous forme de numéraire.

On avait donc, mais dans les derniers jours seulement, attiré, à grand

prix, sur ce point, tous les chars-à-bancs du pays, tous les mulets,

tous les paysans. On avait fait transporter, par ce moyen, de

Villeneuve à Martigny et de Martigny jusqu'à Saint-Pierre, au pied du

col, du pain, du biscuit, des fourrages, du vin, de l'eau-de-vie. On y

avait conduit une suffisante quantité de bestiaux vivants.

L'artillerie avec ses caissons y avait été amenée. Une compagnie

d'ouvriers, établie au pied du col, à Saint-Pierre, était chargée de

démonter les pièces, de diviser les affûts en fragments numérotés,

afin de pouvoir les transporter à dos de mulets. Les canons eux-mêmes,

séparés des affûts, devaient être disposés sur des traîneaux à

roulettes, préparés à Auxonne. Quant aux munitions de l'infanterie et

de l'artillerie, on avait préparé une multitude de petites caisses,

faciles à placer sur des mulets, pour les transporter, comme tout le

reste, au moyen des bêtes de somme du pays. Une seconde compagnie

d'ouvriers, pourvue de forges de campagne, devait passer la montagne

avec la première division, s'établir au village de Saint-Remy, où la

route frayée recommençait, pour y remonter les voitures de

l'artillerie, et remettre les pièces sur leurs affûts. Telle était

l'énorme tâche qu'on s'était imposée. On avait joint à l'armée une

compagnie de pontonniers, dépourvue du matériel propre à jeter des

ponts, mais destinée à employer celui qu'on ne manquerait pas de

conquérir en Italie.

Le Premier Consul avait songé en outre à s'aider du secours des

religieux établis à l'hospice du grand Saint-Bernard. Le monde entier

sait que de pieux cénobites, établis là depuis des siècles, vivent

dans ces affreuses solitudes, au-dessus des régions habitées, pour y

secourir les voyageurs que le mauvais temps a surpris, et quelquefois

ensevelis sous les neiges. Le Premier Consul leur avait envoyé au

dernier moment une somme d'argent, afin qu'ils pussent réunir une

grande quantité de pain, de fromage et de vin. Un hôpital était

préparé à Saint-Pierre, au pied du col; un autre au revers des monts,

à Saint-Remy. Ces deux hôpitaux devaient évacuer les blessés et les

malades, s'il y en avait, sur des hôpitaux plus vastes établis à

Martigny et à Villeneuve.

[En marge: Revue de l'armée au pied des monts.]

Toutes ces dispositions étaient achevées; les troupes commençaient à

paraître; le général Bonaparte, établi à Lausanne, les inspectait

toutes, leur parlait, les animait du feu dont il était plein, et les

préparait à l'immortelle entreprise, qui devait prendre place dans

l'histoire à côté de la grande expédition d'Annibal. Il avait eu soin

d'ordonner deux inspections, une première à Lausanne, une seconde à

Villeneuve. Là, on passait en revue chaque fantassin, chaque cavalier;

et, au moyen de magasins improvisés dans chacun de ces lieux, on

fournissait aux hommes les souliers, les vêtements, les armes qui leur

manquaient. La précaution était bonne, car, malgré toutes les peines

qu'il s'était données, le Premier Consul voyait souvent arriver de

vieux soldats, dont les vêtements étaient usés, dont les armes étaient

hors de service. Il s'en plaignait vivement, et faisait réparer les

omissions dont la précipitation ou la négligence des agents, toujours

inévitable à un certain degré, était la cause. Il avait poussé la

prévoyance jusqu'à faire placer au pied du col des ateliers de

bourreliers pour réparer les harnais de l'artillerie. Il avait écrit

lui-même plusieurs lettres sur ce sujet, en apparence si vulgaire; et

nous citons cette circonstance pour l'instruction des généraux et des

gouvernements, à qui la vie des hommes est confiée, et qui ont souvent

la paresse ou la vanité de négliger de tels détails. Rien, en effet,

de ce qui peut contribuer au succès des opérations, à la sûreté des

soldats, n'est au-dessous du génie ou du rang des chefs qui

commandent.

[En marge: Ordre de commencer le passage.]

Les divisions étaient échelonnées depuis le Jura jusqu'au pied du

Saint-Bernard, pour éviter l'encombrement. Le Premier Consul était à

Martigny, dans un couvent de Bernardins. De là il ordonnait tout, et

ne cessait de correspondre avec Paris et avec les autres armées de la

République. Il avait des nouvelles de la Ligurie, qui lui apprenaient

que M. de Mélas, toujours sous l'empire des plus grandes illusions,

mettait tout son zèle à prendre Gênes et à forcer le pont du Var.

Rassuré sur cet objet important, il fit donner enfin l'ordre du

passage. Quant à lui, il resta de ce côté-ci du Saint-Bernard, pour

correspondre le plus long-temps possible avec le gouvernement, et pour

tout expédier lui-même au delà des monts. Berthier, au contraire,

devait se transporter de l'autre côté du Saint-Bernard pour recevoir

les divisions et le matériel que le Premier Consul allait lui envoyer.

[En marge: Le général Lannes ouvre la marche à la tête de

l'avant-garde.]

[En marge: Lannes arrivé sans accident de l'autre côté des monts.]

Lannes passa le premier, à la tête de l'avant-garde, dans la nuit du

14 au 15 mai (24-25 floréal). Il commandait six régiments de troupes

d'élite, parfaitement armés, et qui, sous ce chef bouillant,

quelquefois insubordonné, mais toujours si habile et si vaillant,

allaient tenter gaiement cette marche aventureuse. On se mit en route,

entre minuit et deux heures du matin, pour devancer l'instant où la

chaleur du soleil, faisant fondre les neiges, précipitait des

montagnes de glace sur la tête des voyageurs téméraires qui

s'engageaient dans ces gorges affreuses. Il fallait huit heures pour

parvenir au sommet du col, à l'hospice même du Saint-Bernard, et deux

heures seulement pour redescendre à Saint-Remy. On avait donc le temps

de passer avant le moment du plus grand danger. Les soldats

surmontèrent avec ardeur les difficultés de cette route. Ils étaient

fort chargés, car on les avait obligés à prendre du biscuit pour

plusieurs jours, et avec du biscuit une grande quantité de cartouches.

Ils gravissaient ces sentiers escarpés, chantant au milieu des

précipices, rêvant la conquête de cette Italie, où ils avaient goûté

tant de fois les jouissances de la victoire, et ayant le noble

pressentiment de la gloire immortelle qu'ils allaient acquérir. Pour

les fantassins la peine était moins grande que pour les cavaliers.

Ceux-ci faisaient la route à pied, conduisant leur monture par la

bride. C'était sans danger à la montée, mais à la descente, le sentier

fort étroit les obligeant à marcher devant le cheval, ils étaient

exposés, si l'animal faisait un faux pas, à être entraînés avec lui

dans les précipices. Il arriva, en effet, quelques accidents de ce

genre, mais en petit nombre, et il périt quelques chevaux, mais

presque point de cavaliers. Vers le matin, on parvint à l'hospice, et

là, une surprise ménagée par le Premier Consul ranima les forces et la

bonne humeur de ces braves troupes. Les religieux, munis d'avance des

provisions nécessaires, avaient préparé des tables, et servirent à

chaque soldat une ration de pain, de vin et de fromage. Après un

moment de repos on se remit en route, et on descendit à Saint-Remy

sans événement fâcheux. Lannes s'établit immédiatement sur le revers

de la montagne, et fit toutes les dispositions nécessaires pour

recevoir les autres divisions, et particulièrement le matériel.

[En marge: Passage des autres divisions et du matériel.]

Chaque jour il devait passer l'une des divisions de l'armée.

L'opération devait donc durer plusieurs jours, surtout à cause du

matériel qu'il fallait faire passer avec les divisions. On se mit à

l'oeuvre pendant que les troupes se succédaient. On fit d'abord

voyager les vivres et les munitions. Pour cette partie du matériel,

qu'on pouvait diviser, placer sur le dos des mulets, dans de petites

caisses, la difficulté ne fut pas aussi grande que pour le reste. Elle

ne consista que dans l'insuffisance des moyens de transport; car,

malgré l'argent prodigué à pleines mains, on n'avait pas autant de

mulets qu'il en aurait fallu pour l'énorme poids qu'on avait à

transporter de l'autre côté du Saint-Bernard. Cependant les vivres et

les munitions ayant passé à la suite des divisions de l'armée, et avec

le secours des soldats, on s'occupa enfin de l'artillerie. Les affûts

et les caissons avaient été démontés, comme nous l'avons dit, et

placés sur des mulets. Restaient les pièces de canon elles-mêmes, dont

on ne pouvait pas réduire le poids par la division du fardeau. Pour

les pièces de douze surtout, et pour les obusiers, la difficulté fut

plus grande qu'on ne l'avait d'abord imaginé. Les traîneaux à

roulettes construits dans les arsenaux ne purent servir. On imagina un

moyen qui fut essayé sur-le-champ, et qui réussit: ce fut de partager

par le milieu des troncs de sapin, de les creuser, d'envelopper avec

deux de ces demi-troncs une pièce d'artillerie, et de la traîner ainsi

enveloppée le long des ravins. Grâce à ces précautions, aucun choc ne

pouvait l'endommager. Des mulets furent attelés à ce singulier

fardeau, et servirent à élever quelques pièces jusqu'au sommet du col.

Mais la descente était plus difficile: on ne pouvait l'opérer qu'à

force de bras, et en courant des dangers infinis, parce qu'il fallait

retenir la pièce, et l'empêcher en la retenant de rouler dans les

précipices. Malheureusement les mulets commençaient à manquer. Les

muletiers surtout, dont il fallait un grand nombre, étaient épuisés.

On songea dès lors à recourir à d'autres moyens. On offrit aux paysans

des environs jusqu'à mille francs par pièce de canon qu'ils

consentiraient à traîner de Saint-Pierre à Saint-Remy. Il fallait cent

hommes pour en traîner une seule, un jour pour la monter, un jour pour

la descendre. Quelques centaines de paysans se présentèrent, et

transportèrent en effet quelques pièces de canon, conduits par les

artilleurs qui les dirigeaient. Mais l'appât même du gain ne put pas

les décider à renouveler cet effort. Ils disparurent tous, et malgré

les officiers envoyés a leur recherche, et prodiguant l'argent pour

les ramener, il fallut y renoncer, et demander aux soldats des

divisions de traîner eux-mêmes leur artillerie. On pouvait tout

obtenir de ces soldats dévoués. Pour les encourager, on leur promit

l'argent que les paysans épuisés ne voulaient plus gagner, mais ils le

refusèrent, disant que c'était un devoir d'honneur pour une troupe de

sauver ses canons; et ils se saisirent des pièces abandonnées. Des

troupes de cent hommes, sorties successivement des rangs, les

traînaient chacune à son tour. La musique jouait des airs animés dans

les passages difficiles, et les encourageait à surmonter ces obstacles

d'une nature si nouvelle. Arrivé au faîte des monts, on trouvait les

rafraîchissements préparés par les religieux du Saint-Bernard, on

prenait quelque repos, pour recommencer à la descente de plus grands

et de plus périlleux efforts. On vit ainsi les divisions Chambarlhac

et Monnier traîner elles-mêmes leur artillerie; et, l'heure avancée ne

permettant pas de descendre dans la même journée, elles aimèrent mieux

bivouaquer dans la neige que de se séparer de leurs canons.

Heureusement le ciel était serein, et on n'eut pas à braver, outre les

difficultés des lieux, les rigueurs du temps.

[En marge: Lannes, dirigé sur Ivrée, rencontre un obstacle imprévu.]

[En marge: Le fort Bard arrête l'armée.]

Pendant les journées des 16, 17, 18, 19, 20 mai, les divisions

continuèrent à passer avec les vivres, les munitions et l'artillerie.

Le Premier Consul, toujours placé à Martigny, pressait l'expédition

du matériel; Berthier, de l'autre côté du Saint-Bernard, le recevait,

et le faisait réparer par les ouvriers. Le Premier Consul, dont la

prévoyance ne s'arrêtait jamais, songea tout de suite à pousser sur le

débouché des montagnes pour s'en emparer, Lannes, qui avait déjà sa

division réunie, et quelques pièces de quatre prêtes à rouler. Il lui

ordonna de s'avancer jusqu'à Ivrée, et d'enlever cette ville, afin de

s'assurer ainsi l'entrée de la plaine du Piémont. Lannes marcha le 16

et le 17 mai sur Aoste, où se trouvaient quelques Croates qui furent

jetés dans le bas de la vallée; puis il s'achemina vers le bourg de

Châtillon, où il arriva le 18. Un bataillon ennemi qui se trouvait là

fut culbuté, et perdit bon nombre de prisonniers. Lannes s'engagea

ensuite dans la vallée, qui, à mesure qu'on descendait, s'élargissait

sensiblement, et montrait aux yeux charmés de nos soldats des

habitations, des arbres, des champs cultivés, tous les avant-coureurs,

en un mot, de la fertilité italienne. Ces braves gens marchaient tout

joyeux, lorsque la vallée, se resserrant de nouveau, leur présenta une

gorge étroite, fermée par un fort hérissé de canons. C'était le fort

de Bard, déjà désigné comme un obstacle par plusieurs officiers

italiens, mais comme un obstacle qu'on pouvait vaincre. Les officiers

du génie attachés à l'avant-garde s'avancèrent, et, après une prompte

reconnaissance, déclarèrent que le fort obstruait complétement le

chemin de la vallée, et qu'on ne pouvait passer sans forcer cette

barrière, qui, au premier aspect, semblait à peu près insurmontable.

Cette nouvelle, répandue dans la division, y causa la plus pénible

surprise. Voici quelle était la nature de cet obstacle imprévu. (Voir

la carte nº 8.)

[En marge: Description de la vallée et du fort de Bard.]

La vallée d'Aoste est parcourue par une rivière qui reçoit toutes les

eaux du Saint-Bernard, et qui, sous le nom de Dora-Baltea, va les

jeter dans le Pô. En approchant de Bard, la vallée se resserre; la

route, courant entre le pied des montagnes et le lit de la rivière,

devient successivement plus étroite; et enfin un rocher qui semble

tombé des hauteurs voisines, au milieu de la vallée, la ferme presque

entièrement. La rivière coule alors d'un côté du rocher, la route

passe de l'autre. Cette route, bordée de maisons, compose toute la

ville de Bard. Sur le sommet du rocher, un fort, imprenable par sa

position, quoique mal construit, embrasse de ses feux, à droite le

cours de la Dora-Baltea, à gauche la rue allongée, qui forme la

très-petite ville de Bard. Des ponts-levis fermaient l'entrée et la

sortie de cette unique rue. Une garnison peu nombreuse, mais bien

commandée, occupait le fort.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 33 段