Tout semblait annoncer une attaque de vive force sur le camp retranché

d'Ulm. Dans cette position nouvelle, M. de Kray avait sa gauche à Ulm,

son centre sur la Blau, sa droite à Elchingen. Il avait ainsi le dos

au Danube, et défendait le revers de la position d'Ulm. Moreau, après

avoir fait une reconnaissance attentive, trompa l'attente de ses

lieutenants, qui croyaient voir dans ce mouvement sur la gauche un

projet sérieux, et qui désiraient d'ailleurs une entreprise hardie sur

le camp des Autrichiens, parce qu'ils en regardaient le succès comme

infaillible. Saint-Cyr insista de nouveau, et ne fut point écouté,

Moreau prit le parti de s'en aller, ne voulant pas hasarder une

attaque de vive force le long de la Blau, ne voulant pas non plus

tourner tout à fait la position par sa gauche, de crainte de trop

découvrir la Suisse. Il prescrivit encore une fois à toute l'armée de

repasser sur la rive droite. Le 20 mai et les jours suivants, l'armée

décampa, au grand déplaisir des soldats et des généraux, qui

comptaient sur un assaut, et au grand étonnement des Autrichiens, qui

le redoutaient.

Ces faux mouvements eurent le grand inconvénient de relever un peu le

moral de l'armée autrichienne, sans abattre toutefois celui de l'armée

française, qu'il était difficile d'ébranler, tant elle avait le

sentiment de sa supériorité. Moreau eût pu tenter un mouvement que

nous avons indiqué plus haut, et qui, exécuté plus tard, lui valut un

beau triomphe. C'était de descendre le Danube, de menacer M. de Kray

d'un passage au-dessous d'Ulm, et de l'obliger à décamper, en lui

donnant des inquiétudes sur sa ligne de communication. Mais Moreau

craignait toujours de découvrir la route des Alpes. Il eut donc la

pensée de faire une seconde démonstration sur Augsbourg, pour essayer

encore une fois de tromper les Autrichiens, et de leur persuader que,

laissant Ulm en arrière, il marchait définitivement sur la Bavière,

peut-être même sur l'Autriche. Le 22 mai (2 prairial), toute l'armée

française avait repassé le Danube; Lecourbe, avec l'aile droite,

menaçait Augsbourg par Landsberg, et Sainte-Suzanne, avec l'aile

gauche, se tenait à quelque distance du Danube, entre Dellmensingen et

Achstetten. Ce même jour, 22, le prince Ferdinand, à la tête de 12

mille hommes, dont moitié au moins de cavalerie, soit pour nous

retenir près d'Ulm, soit pour reconnaître nos intentions, fit sur

Sainte-Suzanne une attaque qui fut chaudement repoussée. Les troupes

s'y comportèrent avec leur vigueur accoutumée, et le général Decaen

s'y distingua. Les jours suivants, Moreau continua son mouvement. Le

27 mai (7 prairial), Lecourbe s'empara avec autant de hardiesse que

d'intelligence du pont de Landsberg sur le Lech, et le 28 entra dans

Augsbourg. M. de Kray ne se laissa point ébranler par cette

démonstration, et resta obstinément dans Ulm. C'est, il faut le dire,

la meilleure de ses déterminations, et celle qui fait le plus

d'honneur à sa fermeté et à son jugement.

[En marge: Position définitive de Moreau en avant d'Augsbourg, en

attendant les événements d'Italie.]

Dès ce moment, Moreau se renferma dans une inaction calculée. Il

rectifia sa position et la rendit meilleure. Au lieu de former une

longue ligne dont l'extrémité seule touchait au Danube, position qui

exposait notre corps de gauche à des combats inégaux avec l'armée

autrichienne tout entière, il exécuta un changement de front, et

désormais faisant face au Danube, il se rangea parallèlement à ce

fleuve, mais à une assez grande distance, sa gauche appuyée à l'Iller,

sa droite à la Guntz, son arrière-garde occupant Augsbourg, et un

corps de flanqueurs observant le Tyrol. L'armée française présentait

ainsi une masse assez resserrée pour ne plus avoir à craindre de

combat isolé sur l'une de ses ailes, et ne pouvait courir d'autre

chance que celle d'une grande bataille, que tout le monde souhaitait

dans nos rangs, car elle eût été la perte définitive de l'armée

impériale.

Dans cette position, maintenant irréprochable, Moreau avait

l'intention d'attendre les résultats de la campagne que le Premier

Consul tentait en ce moment au delà des Alpes. Ses lieutenants le

pressant vivement de sortir de son inaction, il s'obstinait à leur

répondre que ce serait une imprudence d'en faire davantage, avant

d'avoir des nouvelles d'Italie; que, si le général Bonaparte

réussissait sur cette partie du théâtre de la guerre, on essayerait

alors, contre M. de Kray, une manoeuvre décisive; mais, que si l'armée

française n'était pas heureuse au delà des Alpes, on serait bien

embarrassé des progrès même qu'on aurait faits en Bavière.

L'entreprise du général Bonaparte, dont le secret était connu de

Moreau, avait quelque chose d'extraordinaire pour un esprit comme le

sien; il n'est donc pas étonnant qu'il conçût des inquiétudes, et

qu'il ne voulût pas se porter en avant sans connaître avec certitude

le sort de l'armée de réserve.

Moreau, par suite de ces résolutions, eut de vives altercations avec

certains de ses lieutenants, notamment avec Saint-Cyr. Celui-ci se

plaignait de l'inaction dans laquelle on se renfermait, et surtout de

la partialité qui régnait dans les distributions faites aux divers

corps d'armée. Le sien, disait-il, manquait souvent de pain, tandis

que celui du général en chef, à côté duquel il était placé, vivait

dans l'abondance. Ce n'étaient pas les ressources qui manquaient

depuis la prise des magasins de l'ennemi, mais les moyens de

transport. Saint-Cyr eut à ce sujet plus d'une contestation; il était

évidemment brouillé avec l'état-major qui entourait Moreau, et c'était

là le motif principal de ces fâcheuses mésintelligences. Le général

Grenier venait d'arriver. Saint-Cyr voulait que Moreau donnât à ce

général le commandement de la réserve, pour qu'il pût s'affranchir des

préoccupations et de la partialité, conséquences inévitables d'un

commandement particulier. Moreau, malheureusement, n'en voulut rien

faire; Saint-Cyr alors se retira sous prétexte de santé, et priva

l'armée du plus habile de ses officiers généraux. Du reste, Saint-Cyr

était fait pour commander seul, et non pour obéir. Le général

Sainte-Suzanne se retira aussi par suite des mêmes mésintelligences.

Il fut envoyé sur le Rhin pour former un corps destiné à couvrir les

derrières de l'armée d'Allemagne, et à contenir les forces du baron

d'Albini. Le général Grenier prit la place de Saint-Cyr, et Richepanse

celle de Sainte-Suzanne. Moreau, dont les soldats étaient assez bien

pourvus de vivres, et qui était fortement établi dans sa nouvelle

position, prit le parti d'attendre, et écrivit au Premier Consul les

paroles suivantes, qui peignent parfaitement sa situation et ses

intentions:

«Babenhausen, 7 prairial an VIII (27 mai 1800).

»Nous attendons avec impatience, citoyen Consul, l'annonce de vos

succès. M. de Kray et moi nous tâtonnons ici, lui, pour tenir autour

d'Ulm, moi, pour qu'il quitte le poste...

»Il eût été dangereux, pour vous surtout, que je portasse la guerre

sur la rive gauche du Danube. Notre position actuelle a forcé M. le

prince de Reuss à se porter aux débouchés du Tyrol, aux sources du

Lech et de l'Iller; ainsi, il n'est pas dangereux pour vous.

»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et mandez-moi tout ce

qu'il est possible de faire pour vous.....

»Si M. de Kray vient à moi, je recule encore jusqu'à Memmingen; je m'y

fais joindre par le général Lecourbe, et nous nous battrons. S'il

marche sur Augsbourg, j'y marche également; il quittera son appui

d'Ulm, et puis nous verrons ce qu'il y aura à faire pour vous couvrir.

»Nous aurions plus d'avantages à guerroyer sur la rive gauche du

Danube, et à faire contribuer le Wurtemberg et la Franconie; mais cela

ne vous arrangerait pas, puisque l'ennemi pourrait faire descendre des

détachements en Italie, en nous laissant ravager les princes d'empire.

»Recevez l'assurance de mon attachement,

»Signé MOREAU.»

[En marge: Caractère des opérations que venaient d'exécuter Moreau.]

Un mois et deux jours s'étaient écoulés, et si Moreau n'avait pas

obtenu de ces résultats prompts et décisifs, qui terminent d'un coup

toute une campagne, comme il l'aurait pu en passant le Rhin sur un

seul point vers Schaffouse, en se jetant en masse sur la gauche de M.

de Kray, et en livrant les batailles d'Engen et de Moesskirch avec ses

forces réunies; comme il l'aurait pu encore en culbutant l'armée

autrichienne dans le Danube à Sigmaringen, en l'enlevant de vive force

dans le camp d'Ulm, ou en l'obligeant à décamper par une manoeuvre

décidée sur Augsbourg; néanmoins il avait rempli la condition

essentielle du plan de campagne, il avait passé le Rhin sans accident,

en présence de l'armée autrichienne; il lui avait livré deux grandes

batailles, et, bien que la concentration des forces eût été

insuffisante, il avait gagné ces batailles par sa fermeté, son bon

jugement sur le terrain; enfin, malgré ses tâtonnements devant Ulm, il

avait cependant enfermé les Autrichiens autour de cette place, et les

y tenait bloqués, leur coupant la route de la Bavière et du Tyrol, et

pouvant lui-même attendre dans une bonne position le résultat des

événements d'Italie. Si on ne trouve pas là cet esprit supérieur,

décidé, qui constitue les grands capitaines, on y trouve un esprit

sage, calme, réparant par son aplomb les fautes d'une intelligence

trop peu étendue et d'un caractère trop peu résolu; on y trouve enfin

un excellent général, comme il faut en souhaiter souvent aux nations,

comme l'Europe n'en avait pas un pareil: car il avait été donné à la

France à cette époque, à la France, qui avait déjà le général

Bonaparte, de posséder encore Moreau, Kléber, Desaix, Masséna,

Saint-Cyr, c'est-à-dire les meilleurs généraux du second ordre; et il

faut ajouter qu'elle avait déjà produit Dumouriez et Pichegru! Temps

de prodigieuse mémoire, qui doit nous inspirer quelque confiance en

nous-mêmes, et prouver à l'Europe que toute notre gloire dans ce

siècle n'est pas due à un seul nomme, qu'elle n'est pas le produit de

ce hasard si rare qui enfante des génies tels qu'Annibal, César ou

Napoléon.

Ce qu'on pouvait surtout reprocher à Moreau, c'était le défaut de

vigueur dans le commandement; c'était de se laisser entourer, dominer,

par une coterie militaire; c'était de permettre aux mésintelligences

de naître autour de lui, de se priver ainsi de ses meilleurs

officiers, et de ne pas savoir corriger, par la force de sa volonté,

une organisation d'armée vicieuse, qui portait ses lieutenants à

l'isolement et à des actes de mauvaise confraternité militaire.

Moreau, comme nous l'avons dit bien des fois, comme nous aurons trop

souvent à le redire, péchait par le caractère. Que n'avons-nous devant

les yeux un voile, qui nous cache à nous-même, qui puisse cacher aux

autres, la triste suite des temps, et nous permette de jouir, sans

mélange, des nobles et sages exploits de ce guerrier, dont la jalousie

et l'exil n'avaient pas encore altéré le coeur!

Il faut nous transporter maintenant sur un théâtre différent, pour y

être témoins d'un spectacle fort différent aussi: la Providence, si

riche en contrastes, va nous montrer un autre esprit, un autre

caractère, une autre fortune, et, pour l'honneur de notre pays, des

soldats toujours les mêmes, c'est-à-dire toujours intelligents,

dévoués et intrépides.

FIN DU LIVRE TROISIÈME.

LIVRE QUATRIÈME.

MARENGO.

Le Premier Consul attend avec impatience les nouvelles

d'Allemagne.--Ces nouvelles arrivées et annonçant des succès, il se

décide à partir pour l'Italie.--Détresse de la garnison de Gênes

portée au comble.--Constance de Masséna.--Le Premier Consul se hâte

de venir à son secours, en exécutant le projet de passer les

grandes Alpes.--Départ du Premier Consul, sa feinte apparition à

Dijon, son arrivée à Martigny, dans le Valais.--Choix du

Saint-Bernard pour franchir la grande chaîne.--Moyens imaginés pour

transporter l'artillerie, les munitions, les vivres et tout le

matériel.--Commencement du passage.--Difficultés inouïes surmontées

par le dévouement des troupes.--Obstacle imprévu du fort de

Bard.--Surprise et douleur de l'armée à la vue de ce fort, jugé

d'abord imprenable.--L'infanterie et la cavalerie font un détour,

et évitent l'obstacle.--L'artillerie, traînée à bras, passe sous le

feu du fort.--Prise d'Ivrée, et déploiement de l'armée dans les

plaines du Piémont, avant que les Autrichiens se soient doutés de

son existence et de sa marche.--Passage simultané du Saint-Gothard

par le détachement formé des troupes d'Allemagne.--Plan du général

Bonaparte une fois descendu en Lombardie.--Il se décide à se rendre

à Milan pour rallier les troupes venues d'Allemagne, et envelopper

ensuite M. de Mélas.--Longues illusions de M. de Mélas détruites

tout à coup.--Douleur de ce vieux général.--Ses ordres incertains

d'abord, puis positifs, d'évacuer les bords du Var et les environs

de Gênes.--Dernières extrémités, de Masséna.--L'impuissance absolue

de nourrir les soldats et le peuple de Gênes, l'a réduit à se

rendre.--Belle capitulation.--Gênes prise, les Autrichiens se

concentrent en Piémont.--Importance de la route d'Alexandrie à

Plaisance.--Empressement des deux armées à occuper Plaisance.--Les

Français y arrivent les premiers.--Position de la Stradella,

choisie par le Premier Consul pour envelopper M. de Mélas.--Attente

de quelques jours dans cette position.--Croyant que les Autrichiens

lui ont échappé, le Premier Consul va les chercher, et les

rencontre à l'improviste dans la plaine de Marengo.--Bataille de

Marengo, perdue et regagnée.--Heureuse inspiration de Desaix et sa

mort.--Regrets du Premier Consul.--Désespoir des Autrichiens, et

convention d'Alexandrie, par laquelle ils livrent l'Italie et

toutes ses places à l'armée française.--Quelques jours, employés à

Milan, par le Premier Consul, à régler les affaires

d'Italie.--Conclave à Venise, et promotion de Pie VII à la

papauté.--Retour du Premier Consul à Paris.--Enthousiasme excité

par sa présence.--Suite des opérations sur le Danube.--Passage de

ce fleuve au-dessous d'Ulm.--Victoire d'Hochstedt.--Moreau

conquiert toute la Bavière jusqu'à l'Inn.--Armistice en Allemagne

comme en Italie.--Commencement des négociations de paix.--Arrivée à

Paris de M. de Saint-Julien, envoyé par l'empereur

d'Allemagne.--Fête du 14 juillet aux Invalides.

[En marge: Le Premier Consul attend les nouvelles d'Allemagne avant de

quitter Paris.]

[En marge: Noble réponse de Masséna à une bravade du général Ott.]

Le Premier Consul n'attendait que le succès de l'armée du Rhin pour

descendre dans les plaines de l'Italie; car il ne pouvait, avant ces

succès, demander à Moreau un détachement de ses troupes, et M. de Kray

n'était pas assez complètement séparé de M. de Mélas, pour qu'on pût

tout entreprendre sur les derrières de celui-ci. Le Premier Consul les

attendait donc avec une vive impatience, résolu à quitter Paris et à

prendre le commandement de l'armée de réserve, dès qu'il aurait des

nouvelles certaines et tout à fait rassurantes des opérations de

Moreau. Le temps pressait en effet, vu que Masséna était réduit, dans

Gênes, aux plus cruelles extrémités. Nous l'y avons laissé luttant

contre toutes les forces des Autrichiens avec une armée exténuée de

fatigues, et, malgré sa prodigieuse infériorité, faisant essuyer tous

les jours, à l'ennemi, des pertes considérables. Le 10 mai, le général

Ott s'étant permis une bravade inconvenante, et ayant annoncé à

Masséna qu'il tirait le canon pour une victoire remportée sur le

général Suchet, nouvelle d'ailleurs fausse, l'illustre défenseur de

Gênes prépara une réponse éclatante à cette bravade. Il sortit de

Gênes sur deux colonnes. L'une de gauche, commandée par le général

Soult, remonta le Bisagno et tourna le Monte-Ratti; l'autre, commandée

par Miollis, attaqua le Monte-Ratti de front. Les Autrichiens,

assaillis avec vigueur, furent précipités dans les ravins, perdirent

cette position importante et 1,500 prisonniers. Masséna rentra le soir

triomphant dans la ville de Gênes, et, le lendemain matin, écrivit au

général Ott qu'il tirait le canon pour sa victoire de la veille:

vengeance héroïque, et digne de ce grand coeur!

[Illustration: Masséna. (Au siège de Gènes.)]

[En marge: Attaque malheureuse sur le Monte-Creto.]

Mais c'était là le terme de ses succès, car ses soldats épuisés

pouvaient à peine soutenir le poids de leurs armes. Le 13 mai (23

floréal), cet homme si énergique, cédant à un avis de ses généraux,

consentit presque malgré lui à une opération dont le résultat fut des

plus malheureux: cette opération avait pour but d'enlever le

Monte-Creto, position importante, qu'il eût été sans doute fort

désirable d'arracher aux Autrichiens, car ils auraient été alors

rejetés bien loin de Gênes; mais on avait malheureusement peu de

chances d'y réussir. Masséna, qui certes ne se défiait pas de son

armée, car chaque jour il en exigeait et en obtenait les plus grands

efforts, ne la croyait plus capable d'emporter une position, que

l'ennemi défendrait avec toutes ses forces. Il préférait faire une

expédition sur Porto-Fino, le long de la mer, pour s'emparer d'un

grand convoi de vivres qu'il savait exister de ce côté. Il céda

cependant, contre son usage, à l'avis de ses lieutenants, et, le 13 au

matin, marcha sur le Monte-Creto. Le combat fut d'abord très-brillant;

par malheur un orage épouvantable, qui dura quelques heures, brisa les

forces de nos troupes. L'ennemi avait concentré sur ce point des corps

nombreux, et il repoussa dans les vallées nos soldats mourants de

faim et de fatigue. Le général Soult, tenant à honneur de faire

réussir une expédition qu'il avait conseillée, rallia autour de lui la

3e demi-brigade, la ramena bravement à l'ennemi, et eût réussi

peut-être si un coup de feu, lui fracassant la jambe, ne l'avait

renversé sur le champ de bataille. Ses soldats voulurent l'enlever,

mais ils n'en eurent pas le temps, et ce général, qui avait

parfaitement secondé Masséna pendant tout le siège, resta aux mains de

l'ennemi.

[En marge: Famine dans Gênes. Émeutes des femmes.]

[En marge: Nécessité de débloquer Gênes avant le 20 mai.]

L'armée rentra fort attristée dans Gênes; mais cependant elle ramenait

encore des prisonniers. Pendant qu'elle combattait, une émeute de

femmes avait éclaté dans l'intérieur de la ville. Ces malheureuses,

poussées par le besoin, parcouraient les rues avec des sonnettes, en

demandant du pain. Elles furent dispersées, et le général français eut

dès lors à s'occuper presque uniquement du soin de nourrir la

population de Gênes, qui lui montrait d'ailleurs le plus noble

dévouement. Il s'était successivement procuré, comme on a vu, des

grains pour quinze jours d'abord, puis pour quinze jours encore. Enfin

un bâtiment entré dans Gênes à l'improviste, en avait apporté pour

cinq, ce qui lui avait fourni de quoi vivre pendant plus d'un mois.

Bloqué depuis le 5 avril, ces ressources l'avaient conduit jusqu'au 10

mai. Voyant ses approvisionnements diminuer, il avait réduit la ration

donnée quotidiennement au peuple et à l'armée. On y suppléait au moyen

d'une soupe faite avec de l'herbe et un peu de viande restant dans la

ville. Les habitants riches trouvaient bien encore à se nourrir, en

achetant au poids de l'or quelques vivres cachés, que les

investigations de la police n'avaient pu découvrir pour les consacrer

à la nourriture commune. Aussi Masséna n'avait-il à s'inquiéter que

des pauvres, auxquels la disette se faisait particulièrement sentir.

Il avait imposé à leur profit une contribution sur la classe opulente,

et les avait mis ainsi du parti des Français. Du reste, la majorité de

la population, redoutant les Autrichiens et le régime politique dont

ils étaient les défenseurs, était décidée à seconder Masséna par sa

résignation! Frappée de l'énergie de son caractère, elle avait pour

lui autant d'obéissance que d'admiration. Toutefois le parti

oligarchique, se servant de quelques malheureux affamés, lui suscitait

tous les embarras imaginables. Masséna, pour les contenir, faisait

bivouaquer une partie de ses bataillons, avec la mèche de leurs canons

allumée, sur les principales places de la ville. Mais le pain dont on

vivait encore, et qui était fait avec de l'avoine, des fèves, et tous

les grains qu'on avait pu se procurer, allait s'épuiser: on allait

aussi manquer de viande. Au 20 mai il ne devait plus rester que des

matières presque impossibles à employer comme aliments. Il était donc

urgent de débloquer la place avant le 20 mai, si on ne voulait voir

Masséna fait prisonnier avec toute son armée, et le baron de Mélas,

pouvant dès lors disposer de trente mille hommes de plus, revenir en

Piémont, pour fermer les débouchés des Alpes.

[En marge: Le Premier Consul accélère autant que possible les

préparatifs de son entrée en campagne.]

L'aide-de-camp Franceschi, chargé de porter des nouvelles au

gouvernement, et ayant réussi, à force d'adresse et d'audace, à

passer à travers les Autrichiens et les Anglais, avait fait connaître

au Premier Consul l'état déplorable de la place de Gênes. Aussi le

Premier Consul ne négligeait-il rien pour mettre l'armée de réserve en

mesure de franchir les Alpes, C'est pour ce motif qu'il avait envoyé

Carnot en Allemagne, avec un ordre formel des Consuls, de faire partir

le détachement destiné à passer le Saint-Gothard. Lui-même,

travaillant jour et nuit, correspondant avec Berthier, qui organisait

les divisions d'infanterie et de cavalerie, avec Gassendi et Marmont,

qui organisaient l'artillerie, avec Marescot, qui faisait des

reconnaissances sur toute la ligne des Alpes, il pressait tout le

monde avec cette ardeur entraînante, qui lui a servi à porter les

Français des rives du Pô aux rives du Jourdain, des rives du Jourdain

à celles du Danube et du Borysthène. Il ne devait quitter Paris, de sa

personne, qu'au dernier moment, ne voulant abandonner le gouvernement

politique de la France, et laisser la place libre aux intrigants et

aux auteurs de complots, que le moins de temps possible. Cependant les

divisions parties de la Vendée, de la Bretagne, de Paris, des bords du

Rhône, traversaient la vaste étendue du territoire de la République,

et leurs têtes de colonnes se montraient déjà en Suisse. Il y avait

toujours à Dijon les dépôts des corps, plus quelques conscrits et

quelques volontaires, envoyés dans cette ville pour accréditer en

Europe l'opinion que l'armée de Dijon était une pure fable, destinée

uniquement à effrayer M. de Mélas. Jusqu'à ce moment tout allait à

souhait; l'illusion des Autrichiens était complète. Les mouvements de

troupes qui se faisaient vers la Suisse, peu aperçus grâce à la

dispersion des corps, passaient pour des renforts envoyés à l'armée

d'Allemagne.

Enfin, tout étant prêt, le Premier Consul fit ses dernières

dispositions. Il reçut un message du Sénat, du Tribunat et du Corps

Législatif, lui apportant les voeux de la nation pour qu'il revînt

bientôt _vainqueur et pacificateur_. Il répondit avec une solennité

calculée. Sa réponse devait concourir, avec les articles du

_Moniteur_, à prouver que son voyage, annoncé avec tant d'apparat,

était, comme l'armée de réserve, une feinte, et pas davantage. Il

chargea le consul Cambacérès de présider à sa place le Conseil d'État,

qui alors était en quelque sorte le gouvernement tout entier. Le

consul Lebrun eut mission de veiller à l'administration des finances.

Il leur dit à chacun: Tenez-vous bien; si un événement survient, ne

vous troublez pas. Je reviendrais comme la foudre accabler les

audacieux qui oseraient porter la main sur le gouvernement.--Il

chargea particulièrement ses frères, qui lui étaient attachés par un

intérêt plus personnel, de le tenir averti de toutes choses, et de lui

donner le signal du retour, si sa présence devenait nécessaire. Tandis

qu'il publiait son départ avec ostentation, les Consuls et les

ministres devaient, au contraire, dire en confidence aux propagateurs

de nouvelles, que le Premier Consul quittait Paris pour quelques

jours, et uniquement pour aller passer la revue des troupes prêtes à

entrer en campagne.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 33 段