Ce projet était périlleux, surtout avec une armée démoralisée.

Saint-Cyr, ayant eu ordre d'aller coucher un peu au delà de Biberach,

découvrit bientôt la position que les Autrichiens avaient prise. Il

était désolé de n'avoir pas auprès de lui le général en chef, ou du

moins son chef d'état-major, pour faire donner les ordres convenables,

et tirer parti de cette rencontre. Moreau était absent; le général

Dessoles n'était pas là. Si Saint-Cyr avait eu ses forces réunies, il

n'eût pas hésité à risquer une attaque avec son corps tout seul;

malheureusement elles étaient en partie dispersées. Obligé d'observer

le Danube par sa gauche, il avait consacré à cet objet la meilleure de

ses divisions, celle de Ney. Il envoya plusieurs officiers à la

recherche du général Ney; mais celui-ci, engagé le long des sinuosités

du fleuve, à travers des routes épouvantables, n'était pas facile à

joindre et à ramener. Saint-Cyr n'avait pour aborder une masse de 60

mille hommes au moins, que les deux divisions Tharreau et

Baraguay-d'Hilliers, avec la réserve de cavalerie du général Sahuc,

attachée à son corps. La démoralisation de l'ennemi le tentait fort,

mais la disproportion des forces le faisait hésiter, quand on entendit

tout à coup les feux du général Richepanse, qui, ayant ordre de se

maintenir en communication avec Saint-Cyr, et de passer au delà de la

Riess sur le pont de Biberach, arrivait au même point par une route

transversale, celle de Reichenbach. Saint-Cyr, ayant à sa disposition

la belle division Richepanse, et pouvant remplir le vide laissé dans

son corps par l'absence de Ney, n'hésita plus. Il pensa que si le

détachement laissé en avant du défilé qui précédait Biberach, était

culbuté, la défaite de ce corps de huit à dix mille hommes, serait

quelque chose de plus grave que la défaite d'une simple avant-garde,

et que le moral de l'ennemi en pourrait être profondément ébranlé.

Aussi, ne se donnant pas même le temps de disposer ses troupes pour

une attaque, il fit prendre le pas accéléré aux 18 bataillons et aux

24 escadrons qui étaient sous sa main, et les poussa sur les dix

mille Autrichiens qui barraient le passage du défilé. Renversés par ce

choc si brusque, les Autrichiens se précipitèrent pêle-mêle dans

Biberach et dans le vallon de la Riess. Il était facile de les prendre

presque tous; mais Saint-Cyr ne le voulut pas, craignant, s'il

permettait à ses soldats de les poursuivre, de ne pouvoir plus rallier

ses divisions pour les faire concourir à l'opération principale. Il se

contenta d'entrer dans Biberach, de s'y établir et d'assurer la

conservation des magasins. Après avoir bien occupé ce point, et s'être

ménagé une retraite à tout événement, il passa la Riess. Richepanse

venait d'arriver sur sa droite par la route de Reichenbach. Renforcé

de cette nouvelle division, Saint-Cyr passa la Riess, par le pont de

Biberach, et se porta en avant, de sa personne, pour observer la

position de l'ennemi. Dans ce moment, les quelques mille hommes si

brusquement jetés dans la Riess, remontaient à travers les rangs de

l'armée autrichienne, qui s'ouvrait pour les laisser passer, et, à son

aspect, on pouvait facilement reconnaître combien cette armée était

troublée. Saint-Cyr envoya un certain nombre de tirailleurs, qui

allèrent insulter l'ennemi sans que d'autres tirailleurs parussent

pour les jeter dans le ravin. On répondait à ces soldats détachés par

des décharges générales, comme fait une troupe effrayée, qui cherche à

se rassurer avec du bruit. Saint-Cyr était, sur le terrain, l'un des

tacticiens les plus habiles qui aient paru parmi nous. En voyant cet

état de l'armée autrichienne, son parti fut pris sur-le-champ. Il fit

ranger les divisions Tharreau et Baraguay sur deux colonnes, en forma

une troisième de la division Richepanse, et plaça la cavalerie en

échelons sur les ailes. Quand ce déploiement fut fait, il ébranla

toutes ses colonnes à la fois. Elles franchirent les pentes du

Mettenberg avec un aplomb sans pareil. Les Autrichiens, à la vue de

ces soldats gravissant avec tant de calme une position formidable, et

d'où une armée trois fois supérieure en nombre pouvait les précipiter

dans les marécages de la Riess, furent saisis d'étonnement et

d'épouvante. M. de Kray ordonna un mouvement rétrograde; ses soldats

ne l'exécutèrent pas comme il l'aurait voulu, car, après quelques

feux, ils cédèrent le terrain du Mettenberg, et finirent par fuir en

désordre, laissant au corps de Saint-Cyr plusieurs mille prisonniers,

et des magasins immenses qui servirent à nourrir long-temps l'armée

française. La nuit empêcha la poursuite. Moreau survint sur ces

entrefaites, et, quoique en froideur avec Saint-Cyr, lui rendit le

lendemain, en présence de Carnot, ministre de la guerre, un éclatant

témoignage de satisfaction. Moreau, débarrassé en ce moment des

fâcheux amis dont il était obsédé au quartier-général, sut être juste

pour un lieutenant qui avait vaincu, sans sa présence et sans ses

ordres.

[En marge: M. de Kray se retire sur Ulm.]

L'armée française était pleinement victorieuse; les Autrichiens

n'étaient plus capables de l'arrêter, et elle n'avait qu'à marcher en

avant. M. de Kray avait fait, on ne comprend pas pourquoi, un

détachement pour défendre les magasins de Memmingen. Memmingen était

sur la route de Lecourbe. Cette place fut occupée, le détachement

écrasé, et les magasins pris. C'était le 10 mai (20 floréal). Le 11,

le 12 M. de Kray se retira définitivement sur Ulm, et Moreau marcha

toujours sur une longue ligne à peu près perpendiculaire au Danube. Le

13 mai il était au delà de l'Iller, sans avoir rencontré de résistance

sérieuse au passage de cette rivière. La droite et la réserve étaient

à Ungerhausen, Kellmüntz, Iller-Aicheim, Illertissen. Saint-Cyr fut

placé au confluent de l'Iller et du Danube, à cheval sur l'Iller,

occupant le pont d'Unterkirchberg, et se liant avec Sainte-Suzanne,

qui s'avançait par la rive gauche du Danube. De l'abbaye de Wiblingen,

où se trouvait la division Ney, et où Saint-Cyr avait son

quartier-général, on pouvait voir distinctement les troupes

autrichiennes dans le vaste camp retranché d'Ulm.

[En marge: État des deux armées après ces premières opérations.]

Les deux armées venaient d'être rejointes par tous leurs corps

détachés. Le maréchal de Kray avait rallié à lui M. de Kienmayer les

jours précédents, et, depuis, M. Sztarray. Moreau, ayant sous sa main

le corps de Sainte-Suzanne, se trouvait maintenant au grand complet.

Les deux armées avaient fait des pertes; mais celles des Autrichiens

étaient de beaucoup plus considérables que les nôtres. On les estimait

à 30 mille hommes en prisonniers, morts ou blesses. L'histoire est

réduite à cet égard aux conjectures, car le jour des batailles les

généraux atténuent toujours les pertes, et quand il faut réclamer des

secours de leur gouvernement, exagèrent constamment le nombre des

morts, des blessés et des malades. On ne sait donc jamais avec une

entière exactitude le total des soldats véritablement présents sous

les armes. M. de Kray, entré en campagne avec 110 ou 115 mille hommes

à l'armée active, et 35 ou 40 mille dans les places, devait en avoir,

tout au plus, 80 mille aujourd'hui, mais exténués de fatigues et

complètement démoralisés.

On estimait la perte de l'armée française à 4 mille morts, 6 ou 7

mille blessés, quelques fiévreux, quelques prisonniers, en tout 12 ou

13 mille hommes, actuellement hors de service, sur lesquels l'armée

devait en recouvrer 4 à 5 mille après un peu de repos. Ce calcul

réduisait pour le moment à 90 mille soldats, ou un peu moins, l'armée

active de Moreau. Mais il allait être obligé de faire un grand

détachement, conformément à la convention signée avec le général

Berthier à l'ouverture de la campagne. On avait stipulé dans cette

convention que, M. de Kray une fois poussé à huit ou dix marches du

lac de Constance, Lecourbe se replierait sur les Alpes, pour se

joindre à l'armée de réserve. Les dangers de Masséna rendaient urgente

l'exécution de cet engagement, et ce n'était pas le vain motif

d'arrêter Moreau au milieu de ses succès qui faisait redemander le

corps de Lecourbe, c'était la plus légitime des raisons, celle de

sauver Gênes et la Ligurie. L'armée de réserve, réunie avec tant

d'efforts, ne contenait pas plus de 40 mille hommes de troupes

aguerries; il lui fallait bien un renfort pour la mettre en mesure de

tenter l'opération extraordinaire qu'elle devait essayer au delà des

Alpes.

[En marge: Mission de Carnot auprès de Moreau.]

Le Premier Consul, qui était pressé d'agir du côté de l'Italie,

voulant tout à la fois ménager Moreau et assurer cependant l'exécution

de ses ordres, fit choix du ministre de la guerre lui-même, de Carnot,

pour porter au quartier-général de l'armée du Rhin l'injonction

formelle de détacher Lecourbe vers le Saint-Gothard. Les lettres qui

accompagnaient cet ordre étaient pleines de cordialité et

irrésistibles de raison. Le Premier Consul savait bien que ce ne

serait pas Lecourbe et 25 mille hommes qu'on lui enverrait; mais si on

lui en envoyait 15 ou 16 mille seulement, il se tenait pour satisfait.

Moreau reçut Carnot avec chagrin; il exécuta néanmoins avec fidélité

les ordres que ce ministre lui apportait. Carnot, en bon citoyen,

dissipa les nuages qui auraient pu s'élever dans cet esprit faible et

facile à tromper, et fit renaître en lui la confiance envers le

Premier Consul, que de détestables brouillons cherchaient à détruire.

[En marge: Détachement de l'armée du Rhin envoyé vers les Alpes.]

Quelques historiens flatteurs de Moreau, mais flatteurs depuis 1815,

ont élevé à 25 mille hommes le détachement enlevé à l'armée

d'Allemagne. Moreau lui-même, répondant au Premier Consul, ne

l'évaluait pas au delà de 17,800; et ce nombre était exagéré. Il ne

passa pas en Suisse pour franchir le Saint-Gothard plus de 15 à 16

mille soldats. Il resta donc à Moreau 72 mille combattants environ, et

bientôt 75 par le mouvement des hôpitaux[8]. C'était plus qu'il n'en

fallait pour battre 80 mille Autrichiens. M. de Kray n'en avait pas

davantage, en effet, et ils étaient entièrement abattus, incapables de

supporter la moindre rencontre sérieuse avec les Français.

[Note 8: C'est d'après la correspondance même de Moreau que

j'établis ces nombres. Tous les calculs de cette correspondance sont

exagérés au profit de Moreau. Il estime pour lui-même les bataillons à

650 hommes, et à 700 pour le détachement envoyé en Italie. Le calcul

ne saurait être vrai, car, envoyant les corps tels qu'ils étaient, si

les bataillons se trouvaient réduits à 650 dans son armée, ils ne

pouvaient pas être à 700 dans le corps qu'on en détachait.]

Moreau, pour ne pas amoindrir son armée aux yeux de l'ennemi, en

laissa subsister la composition actuelle, et prit les 16 mille hommes

qu'il destinait au Premier Consul sur tous les corps existants. Chacun

de ces corps fournit son contingent, et on dissimula ainsi le mieux

qu'on put cette diminution de forces. Moreau voulut garder Lecourbe,

qui, à lui seul, valait bien des mille hommes. Lecourbe lui fut

laissé, et le brave général Lorges dut commander le détachement.

Carnot repartit immédiatement pour Paris, après avoir vu s'acheminer

les troupes destinées à passer le Saint-Gothard.

Cette opération se fit pendant les 11, 12 et 13 mai (21, 22 et 23

floréal). L'armée française resta forte de 72 mille combattants

environ, sans compter les garnisons des places, la division

d'Helvétie, et ce que les hôpitaux devaient lui rendre. Elle se

retrouvait, du reste, au même effectif qu'avant l'arrivée du corps de

Sainte-Suzanne, effectif qui lui avait suffi pour être toujours

victorieuse.

M. de Kray s'était établi à Ulm, où, depuis long-temps, était préparé

un camp retranché destiné à servir d'asile aux troupes impériales. Des

deux systèmes de défense dont nous avons parlé, celui de longer le

pied des Alpes en se couvrant de tous les affluents du Danube, ou de

se tenir à cheval sur ce fleuve pour manoeuvrer sur ses deux rives, le

second avait été préféré par le conseil aulique, et fut parfaitement

suivi par M. de Kray. Le premier serait bon dans le cas où l'on

voudrait tenir en communication permanente les deux armées d'Italie et

d'Allemagne. Il présente peu de force dans ses premiers échelons, car

l'Iller, le Lech, l'Isar, l'Inn, ne deviennent que successivement des

obstacles de quelque valeur, et le dernier seul est un obstacle

considérable, point invincible toutefois, car il n'y en a pas de ce

genre à la guerre. Mais une armée qui, renonçant aux communications

avec l'Italie, se place sur le Danube même, ayant tous les ponts à sa

disposition, les détruisant successivement à mesure qu'elle se retire,

pouvant passer sur l'une ou l'autre rive, tandis que l'ennemi est fixé

sur une seule; pouvant, si cet ennemi veut percer directement sur

Vienne, le suivre à l'abri du Danube, et se jeter sur ses derrières

pour le punir de la première faute qu'il aura commise, une armée ainsi

placée est dans la position, généralement jugée la meilleure pour

couvrir l'Autriche.

[En marge: Position de M. de Kray à Ulm.]

M. de Kray s'était donc placé à Ulm, où de grands travaux avaient été

faits pour le recevoir. (Voir la carte nº 7.) On sait que, sur ce

point, la rive gauche du Danube, formée des premiers escarpements des

montagnes de Souabe, domine toujours la rive droite. Ulm est au pied

des hauteurs de la rive gauche, sur le Danube même. L'enceinte en

avait été réparée. Une tête de pont avait été construite sur la rive

opposée. Toutes les hauteurs en arrière d'Ulm, notamment le

Michelsberg, étaient couvertes d'artillerie. Si les Français se

présentaient par la rive droite, l'armée autrichienne appuyant l'une

de ses ailes à Ulm, l'autre au couvent élevé d'Elchingen, couverte par

le fleuve, et labourant de ses boulets le terrain, plat de la rive

droite, était inattaquable. Si les Français se présentaient par la

rive gauche, alors l'armée autrichienne avait une position tout aussi

assurée. Il faut, pour le comprendre, savoir que la position d'Ulm est

couverte sur la rive gauche par la rivière de la Blau, qui descend des

montagnes de Souabe, pour se jeter dans le Danube, tout près d'Ulm, en

formant un ravin profond. Si donc les Français passaient le Danube

au-dessus d'Ulm, pour attaquer par la rive gauche, l'armée

autrichienne changeait de position. Au lieu de faire face au cours du

Danube, elle lui tournait le dos, et se couvrait par le cours de la

Blau. Elle avait son aile gauche à Ulm, son centre au Michelsberg, son

aile droite à Lahr et Jungingen. Il fallait faire plusieurs marches

sur la rive gauche, pour tourner cette nouvelle position, et

abandonner alors entièrement la rive droite, ce qui pouvait renverser

toutes les combinaisons de la campagne, car on découvrait la route des

Alpes. Tel fut le camp où les soldats épuisés de M. de Kray trouvèrent

asile pour quelque temps.

[En marge: Proposition d'enlever Ulm de vive force, faite par

Saint-Cyr, refusée par Moreau.]

Saint-Cyr était au couvent de Wiblingen. Des fenêtres de ce couvent

il voyait distinctement, même sans le secours des lunettes d'approche,

la position des Autrichiens. Plein de confiance dans l'audace des

Français, il offrait, et plusieurs généraux offraient avec lui,

d'enlever le camp ennemi de vive force. Ils en répondaient sur leur

tête, et il faut convenir que si on pouvait se défier de l'audace de

quelques-uns d'entre eux, comme Ney ou Richepanse, le tacticien

Saint-Cyr, esprit froid, méthodique et sûr, méritait toute confiance.

Mais Moreau était trop prudent pour hasarder un assaut de cette

nature, et pour fournir à M. de Kray l'occasion de gagner une bataille

défensive. Il est vrai que si Moreau était vainqueur, l'armée

autrichienne, jetée dans le Danube, devait être à moitié détruite, et

la campagne terminée. Mais Moreau échouant dans son attaque, il

fallait rétrograder; la campagne d'Allemagne était compromise; et,

plus que tout cela, la campagne décisive d'Italie était peut-être

rendue impossible. Moreau agissait, à la guerre, sans grandeur, mais

avec sûreté. Il laissa dire les braves gens qui répondaient de

culbuter les Autrichiens, et refusa de tenter une attaque de vive

force. Restait la guerre de manoeuvres. On pouvait passer sur la rive

gauche au-dessus d'Ulm, mouvement que nous venons de décrire; mais il

fallait alors, pour tourner les Autrichiens dans cette position,

s'engager tellement sur la rive gauche, que la Suisse cessait d'être

couverte, et que le détachement envoyé vers les Alpes était compromis.

On pouvait, en restant sur la rive droite, descendre le Danube fort

au-dessous d'Ulm, le passer loin des Autrichiens, et faire tomber

leur position en les coupant du bas Danube. Mais en descendant le

fleuve on livrait les derrières de l'armée, on laissait encore

découverte la route de la Suisse. Moreau renonça donc à déloger M. de

Kray par aucun de ces moyens; et, bien qu'avec la qualité de ses

troupes il pût tout hasarder, on ne saurait le blâmer de tant de

mesure, surtout de tant de scrupule à suivre le plan qui couvrait le

mieux les opérations du Premier Consul, son chef, mais son émule.

Il résolut alors de faire une manoeuvre qui était la véritable,

c'était de se diriger sur Augsbourg, c'est-à-dire de négliger le cours

du Danube, pour traverser ses affluents, et faire tomber toutes les

lignes de défense des Autrichiens par une marche directe sur le coeur

de l'empire. Cette manoeuvre, sérieusement exécutée, aurait

infailliblement détaché M. de Kray du Danube et de son camp d'Ulm pour

l'attirer à la suite de l'armée française. Elle était très-hardie,

sans toutefois découvrir les Alpes, puisqu'elle plaçait Moreau

toujours à leur pied. Mais il n'y avait pas de demi-parti à prendre:

il fallait ou rester immobile devant Ulm, ou se porter résolument sur

Augsbourg et sur Munich; car une simple démonstration n'était pas

capable de tromper M. de Kray, et pouvait seulement exposer les corps

laissés en observation près d'Ulm. Moreau commit ici une faute qui

faillit avoir de graves conséquences.

[En marge: Mouvement de Moreau sur Augsbourg.]

Les 13, 14 et 15 mai, il dépassa le cours de l'Iller. Laissant

Sainte-Suzanne seul sur la gauche du Danube, et Saint-Cyr au confluent

de l'Iller et du Danube, il porta le corps de la réserve sur la

Guntz, à Babenhausen, Lecourbe au delà de la Guntz, à Erkheim, un

corps de flanqueurs à Kempten, route du Tyrol. (Voir la carte nº 2.)

Dans cette position singulière, étendue de vingt lieues, touchant à

Ulm d'un côté, menaçant Augsbourg de l'autre, il ne pouvait pas

tromper M. de Kray sur le danger d'une marche sur Munich, et devait

lui inspirer tout au plus la tentation de se jeter en masse sur le

corps de Sainte-Suzanne, resté seul à la gauche du Danube. Si M. de

Kray eût cédé à cette dernière tentation, en y employant toutes ses

forces, Sainte-Suzanne était perdu.

[En marge: Danger de Sainte-Suzanne, laissé seul à la gauche du

Danube.]

Les ordres donnés le 15 (25 floréal) à Saint-Cyr s'exécutaient le 16

au matin, quand Sainte-Suzanne fut assailli à Erbach par une masse

énorme de cavalerie. Sa division de droite, commandée par le général

Legrand, était à Erbach et Papelau, le long du Danube; sa division de

gauche, commandée par Souham, était à Blaubeuren, à cheval sur la

Blau; la réserve, sous le général Colaud, un peu en arrière des deux

divisions. Le combat commença par une nuée de cavaliers, qui de tous

côtés enveloppèrent nos colonnes. Tandis que nos soldats étaient

chargés par de nombreux escadrons, des masses d'infanterie, sorties

d'Ulm et remontant le Danube, préparaient une attaque plus sérieuse.

Deux colonnes d'infanterie et de cavalerie se dirigèrent l'une sur

Erbach, pour assaillir et envelopper les deux brigades dont se

composait la division Legrand, l'autre sur Papelau, pour couper la

division Legrand de la division Souham. Le général Legrand fit alors

opérer un mouvement rétrograde à ses troupes. Elles se retirèrent

lentement à travers des bois, puis eurent à déboucher sur des plateaux

entre Donaurieden et Ringingen. Les troupes exécutèrent ce mouvement

de retraite avec un aplomb remarquable. Elles mirent plusieurs heures

à céder un terrain peu étendu, s'arrêtant à chaque instant, se formant

en carré, et renversant sous un feu terrible la cavalerie qui les

poursuivait. La division Souham, assaillie sur ses deux flancs, fut

obligée d'exécuter un mouvement semblable, et de se concentrer sur

Blaubeuren, derrière la Blau, jetant dans le profond ravin que forme

cette rivière les Autrichiens qui la serraient de trop près.

C'est la division Legrand qui se trouvait le plus en danger, parce

qu'elle était placée près du Danube, et que, pour ce motif, l'ennemi

voulait l'accabler, afin d'intercepter tous les secours qui pouvaient

arriver de l'autre rive du fleuve. Les deux brigades dont elle se

composait se défendaient toujours vaillamment, lorsque, dans un moment

où l'infanterie se retirait, et où l'artillerie légère remettait ses

pièces sur l'avant-train pour se retirer aussi, la cavalerie ennemie,

revenant à la charge, fondit tout à coup sur cette malheureuse

division. Le brave adjudant-général Levasseur, qui avait été démonté

dans une charge, se saisit d'un cheval, courut au 10e régiment de

cavalerie, qui s'éloignait du champ de bataille, le ramena à l'ennemi,

chargea les escadrons autrichiens, dix fois supérieurs en nombre, et

arrêta leur marche. L'artillerie eut le temps d'enlever ses pièces,

de prendre une position en arrière, et de protéger à son tour la

cavalerie qui venait de la sauver.

Dans cet intervalle de temps, le général Sainte-Suzanne était arrivé,

avec une partie de la division Colaud, au secours de la division

Legrand. Le général Decaen, avec le reste, était allé au secours de la

division Souham, à Blaubeuren. Le combat se rétablit donc; mais il

pouvait, malgré ce renfort, finir d'une manière désastreuse, car on

avait à craindre que l'armée autrichienne ne se jetât en masse sur le

corps de Sainte-Suzanne. Heureusement Saint-Cyr, placé de l'autre côté

du Danube, ne laissant pas cette fois écraser ses camarades, comme on

l'en a souvent accusé, accourait en toute hâte. Entendant la canonnade

sur la rive gauche, il avait fait partir aides-de-camp sur

aides-de-camp pour ramener ses divisions des bords de l'Iller aux

bords du Danube. Il avait ordonné de ne pas perdre de temps, de

replier sur-le-champ les postes avancés, mais de faire partir

immédiatement le gros des troupes sans attendre ces postes. Un corps

laissé en arrière devait les recueillir. Quant à lui, placé sur le

pont d'Unterkirchberg, qui se trouve sur l'Iller, dès qu'un corps

arrivait, infanterie, cavalerie ou artillerie, il le lançait à la

course sur le Danube, aimant mieux ce désordre d'un moment qu'une

perte de temps. Il s'était ensuite rendu de sa personne sur le bord

même du Danube. L'ennemi, se doutant que Sainte-Suzanne pourrait être

secouru, avait rompu tous les ponts jusqu'à la hauteur de Dischingen.

Voyant Saint-Cyr qui faisait effort pour trouver un gué ou rétablir

un pont, il avait rangé une partie de ses troupes le long de la rive

gauche, afin de faire face à celles de Saint-Cyr arrivant par la rive

droite. Il avait de plus engagé une vive canonnade, à laquelle

Saint-Cyr s'était mis à répondre en toute hâte. Ce combat à coups de

canon, engagé d'une rive à l'autre, inspira aux Autrichiens sortis

d'Ulm des craintes pour leur retraite, les ramena en arrière, dégagea

un peu Sainte-Suzanne, et répandit dans les rangs de nos malheureux

soldats, qui depuis douze heures soutenaient un combat désespéré, une

joie des plus vives, une ardeur toute nouvelle. Ils demandèrent à

Sainte-Suzanne de se reporter en avant, ce qui leur fut accordé. Alors

toutes nos divisions s'ébranlèrent à la fois; on ramena les

Autrichiens sous le canon d'Ulm; mais, en parcourant le champ de

bataille, qu'on était si joyeux de reconquérir, on le trouva couvert

de nos morts et de nos blessés. Du reste, la perte des Autrichiens

n'était pas moindre que la nôtre. Quinze mille Français s'étaient

battus toute une journée contre 36 mille hommes, dont 12 mille de

cavalerie. M. de Kray n'avait cessé d'être présent sur le champ de

bataille.

Sans la bravoure des troupes, l'énergie et les talents des généraux,

la faute qu'avait commise Moreau eût été punie de la perte de notre

aile gauche. Moreau se rendit immédiatement à cette aile, et, comme si

sa pensée eût été attirée subitement de ce côté par un pur accident,

il résolut de faire passer son armée tout entière sur la rive gauche

du fleuve.

[En marge: Moreau passe sur la rive gauche avec toute son armée.]

Le 17 (27 floréal), laissant Sainte-Suzanne se reposer dans les

positions de la veille, il ramena le corps de Saint-Cyr entre l'Iller

et le Danube. Il porta la réserve qui était sous ses ordres à

Unterkirchberg, sur l'Iller même, et ordonna à Lecourbe de se rabattre

entre la Guntz et Weissenhorn. Le 18 l'armée fit un second mouvement

vers sa gauche: Sainte-Suzanne fut porté au delà de la Blau, Saint-Cyr

au delà du Danube, la réserve à Gocklingen, sur le Danube même, prête

à franchir le fleuve. Le 19 la manoeuvre fut encore plus prononcée:

Sainte-Suzanne avait complètement tourné Ulm, il avait son

quartier-général à Urspring; Saint-Cyr était sur les deux rives de la

Blau, son quartier-général à Blaubeuren; la réserve avait passé le

Danube entre Erbach et la Blau; Lecourbe était prêt à franchir ce

fleuve.

[En marge: Tâtonnements de Moreau. Il repasse de nouveau sur la rive

droite.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 33 段