eût poussé vivement M. de Kray par la route de Stokach au Danube, il
l'y aurait probablement jeté en désordre. Mais Moreau n'avait pas
assez d'ardeur dans le caractère, et ménageait trop ses troupes, pour
exécuter de ces mouvements rapides, qui sans doute fatiguent un moment
les hommes, mais qui en réalité économisent leur sang et leurs forces,
en précipitant les résultats. La journée du 4 mai (14 floréal) fut
employée à rectifier la position de l'armée, et à marcher lentement
vers le Danube. Saint-Cyr y marcha par Tuttlingen, Moreau et Lecourbe
par Moesskirch, veillant toujours sur leur droite et sur les débouchés
du Vorarlberg, d'où le prince de Reuss aurait pu venir.
M. de Kray n'était pas encore résigné à céder le terrain sans
combattre. Son armée était déjà fort troublée, et affaiblie d'ailleurs
de près de dix mille hommes. Il eut le tort de vouloir l'exposer à une
nouvelle rencontre avec les Français, avant d'avoir passé le Danube,
et rallié les généraux Kienmayer et Sztarray, lesquels revenaient des
bords du Rhin à travers la Forêt-Noire, en même temps que le corps
français de Sainte-Suzanne. Il aurait fallu l'abri d'un grand fleuve,
quelques jours de répit, et des renforts, pour que le moral de l'armée
autrichienne pût se remettre. La position de Moesskirch, sur laquelle
Moreau lui laissa le temps de se rasseoir, inspira à M. de Kray la
résolution imprudente, mais courageuse, de combattre encore une fois.
Cette position de Moesskirch est en effet très-forte. (Voir la carte
nº 6.) La grande route qui, par Engen et Stokach, va joindre le
Danube, passe, un peu avant d'être à Moesskirch, sous le feu d'un
plateau large et élevé, qu'on appelle le plateau de Krumbach. Elle le
laisse à gauche, puis s'enfonce dans un terrain couvert de bois, et y
forme un long défilé. Elle débouche ensuite sur un terrain découvert,
au fond duquel on aperçoit la petite ville de Moesskirch à droite, et
le village de Heudorf à gauche. Derrière Moesskirch règne une ligne de
hauteurs, qui se continuent de Moesskirch à Heudorf, puis de Heudorf
viennent se rejoindre en arrière et à gauche au plateau de Krumbach:
de façon que la route, passant d'abord sous le plateau de Krumbach,
puis s'engouffrant dans un bois, débouche enfin à découvert, sous le
feu des hauteurs qui s'étendent de Moesskirch à Heudorf.
M. de Kray avait couronné cette position d'une artillerie formidable,
le prince de Lorraine, formant la gauche des Autrichiens, occupait
Moesskirch et les hauteurs environnantes. M. de Nauendorff, formant
leur centre, était déployé au-dessus de Heudorf, ayant une réserve de
grenadiers en arrière. M. de Wrède, avec les Bavarois, l'archiduc
Ferdinand et le général Giulay réunis, composait la droite de l'armée
impériale, sur le plateau de Krumbach.
[En marge: Bataille de Moesskirch, livrée le 5 mai.]
Moreau ne comptait pas beaucoup plus sur une bataille à Moesskirch,
qu'il n'y avait compté à Engen. Se doutant cependant qu'il pourrait
rencontrer quelque résistance à Moesskirch, il en avait prévenu
Lecourbe, et lui avait mandé qu'un effort serait peut-être nécessaire
sur ce point, sans lui donner néanmoins les ordres précis de
concentration, que comporte l'imminence d'une grande bataille.
Lecourbe tenant la tête de l'armée, et marchant avec trois divisions,
avait jeté un peu au loin sur sa droite la division Vandamme, toujours
pour observer les mouvements du prince de Reuss vers le Vorarlberg.
Une partie de cette division sous le général Molitor devait se
diriger, par la route de Pfullendorff et Klosterwald, sur le flanc de
Moesskirch. Lecourbe, avec les divisions Montrichard et Lorges, avec
la réserve de cavalerie, devait s'avancer par la grande route que
nous venons de décrire, et qui après avoir passé sous Krumbach,
débouche à travers les bois, en face de Moesskirch. Moreau suivait la
même route, se tenant à quelque distance en arrière. Saint-Cyr
flanquait au loin la gauche de Moreau, se trouvant à cheval sur le
Danube, vers Tuttlingen. Ce n'étaient certainement pas là des
dispositions pour une grande bataille. Vandamme n'aurait pas dû être
jeté seul, avec une demi-division, sur le flanc de la position de
Moesskirch. Il aurait fallu diriger de ce côté Lecourbe avec tout son
corps. Moreau n'aurait pas dû partir si tard, ni s'entasser avec
Lecourbe sur une même route, et dans le défilé d'un bois. Saint-Cyr
enfin n'aurait pas dû être laissé si loin.
Quoi qu'il en soit, Lecourbe s'ébranla dès le matin, conformément aux
dispositions adoptées. Arrivé à la hauteur de Krumbach, il laissa ce
plateau sur sa gauche, et s'engagea dans le défilé du bois. Quelques
avant-gardes rencontrées dans ce long défilé furent promptement
repliées, et on arriva au débouché. Alors on aperçut le terrain
découvert au fond duquel se trouve Moesskirch, bordé de tous côtés de
hauteurs que couronnait l'artillerie des Autrichiens. Dès que les
têtes de colonnes parurent, cinq pièces d'artillerie tirant de face du
côté de Moesskirch, vingt autres tirant de flanc du côté de Heudorf,
vomirent une grêle de boulets et de mitraille. Deux bataillons
d'infanterie légère se placèrent à la lisière du bois, et trois
régiments de cavalerie, le 9e de hussards, le 12e de chasseurs, le 11e
de dragons, se portèrent rapidement en avant pour protéger
l'établissement de notre artillerie. Sous le feu de ces vingt-cinq
pièces, qui les foudroyaient en tous sens, nos escadrons furent
obligés de se replier. Quinze pièces de canon, que le général
Montrichard avait voulu opposer à l'artillerie autrichienne, furent en
partie démontées. L'infanterie légère fut elle-même obligée de se
couvrir par les bois. La cavalerie autrichienne essaya de nous charger
à son tour, mais on la ramena vivement. Cependant chaque fois que le
général Montrichard voulait déboucher des bois, un feu violent
arrêtait ses colonnes. Il devint bientôt évident que ce n'était pas là
le vrai point d'attaque pour forcer Moesskirch, que c'était, au
contraire, par la droite, en suivant la route transversale de
Klosterwald, par laquelle s'avançait Vandamme. Mais celui-ci n'était
pas près d'arriver encore, à cause de la distance à parcourir. En
attendant, Lecourbe se décida à faire une tentative sur Heudorf, en
filant par sa gauche le long de la lisière des bois. La 10e légère,
malgré un feu violent d'artillerie et de mousqueterie, entra dans le
village de Heudorf; mais elle fut repoussée par des forces
supérieures; et, tandis que la cavalerie accourait à son soutien,
l'artillerie autrichienne, placée sur l'escarpement en arrière de
Heudorf, la réduisit à faire un mouvement rétrograde. Cette seconde
tentative pour déboucher sur la gauche, ne fut donc pas plus heureuse
que celle qu'on avait faite pour déboucher directement sur Moesskirch.
Encouragés par notre échec, les Autrichiens veulent alors prendre
l'offensive, et essaient de déboucher du village de Heudorf sur la
division Lorges. Mais c'était trop tenter contre de si braves troupes.
La 38e se forme en colonne et marche en avant. Huit pièces
d'artillerie la couvrent de mitraille. Elle s'avance avec un
sang-froid admirable, et pénètre, baïonnette baissée, dans Heudorf.
Sur le terrain escarpé qui s'élevait derrière ce village se trouvaient
des bois, et dans ces bois les masses serrées de l'infanterie
autrichienne. Des forces supérieures se précipitent sur cette brave
demi-brigade: elle est accablée par le nombre, elle cède. Mais la 67e
arrive à son secours, et la rallie aussitôt. Toutes deux chargent de
nouveau. La division entière accourt, déborde le village, franchit ces
redoutables hauteurs, et s'empare de cet asile boisé, d'où l'ennemi
vomissait sur nous mille feux. Tandis que ce terrible combat s'engage
à notre gauche, autour du village de Heudorf, Vandamme, à notre
droite, débouche enfin sur Moesskirch, à la tête de la brigade
Molitor. Il la dispose habilement pour l'attaque, malgré l'infanterie
autrichienne, qui fait du faubourg de Moesskirch un feu meurtrier.
Cette brave troupe charge avec fureur, pénètre dans Moesskirch,
pendant que deux bataillons tournent la position par les hauteurs.
Montrichard, toujours enfermé dans les bois, choisit ce moment pour
déboucher sur le terrain découvert, qui avait commencé par nous être
si fatal. Il se précipite sur quatre colonnes, et en face de
l'artillerie des Autrichiens, déjà un peu ébranlés par le spectacle de
ces attaques simultanées. Les quatre colonnes de Montrichard arrivent,
passent un ravin qui règne au pied des hauteurs, et gravissent le
plateau de Moesskirch, à l'instant où les troupes de Vandamme, entrées
dans Moesskirch, commençaient à en déboucher. Les Autrichiens sont
partout mis en fuite. Leur réserve, placée un peu en arrière, à
Rohrdorf, veut alors agir à son tour; mais elle est contenue par les
divisions Vandamme et Montrichard réunies.
Nous étions maîtres à cette heure de toute la ligne de Moesskirch à
Heudorf. Mais M. de Kray, jugeant alors avec une grande justesse de
coup d'oeil le point vulnérable de notre position, dérobe une partie
de ses forces, et les porte à notre gauche sur le plateau de Krumbach,
d'où il menace notre flanc et nos derrières. La division Lorges, qui
occupait Heudorf, courait la chance d'être accablée. La réserve des
grenadiers autrichiens s'était jetée tout entière sur cette
malheureuse division, qui, après avoir pris et repris Heudorf
plusieurs fois, était épuisée de fatigue. Elle se trouvait écrasée à
la fois sous le feu de l'artillerie, et sous la masse de l'infanterie
autrichienne. Heureusement, Moreau, averti par la violence de la
canonnade, avait hâté sa marche. Il arrive enfin à l'entrée du bois
avec son corps, formé des divisions Delmas, Bastoul et Richepanse. Il
se hâte de porter à gauche sur Heudorf la division Delmas au secours
de la division Lorges. Cette brave troupe change la face des choses,
culbute les grenadiers autrichiens, et reprend Heudorf ainsi que les
bois au-dessus. Mais s'il nous vient des secours, il en arrive aussi à
M. de Kray. Sa droite, composée de l'archiduc Ferdinand et du général
Giulay, que Saint-Cyr suivait pied à pied depuis le commencement des
opérations, mais suivait de trop loin, cette droite, rapidement amenée
sur le champ de bataille, est dirigée entre Heudorf et Krumbach, sur
le flanc même de la division Delmas, et la met en danger d'être
enveloppée. Une partie de celle-ci fait aussitôt face à gauche. La
57e, qui avait en Italie mérité le surnom de la Terrible, se forme en
bataille, lutte durant plus d'une heure contre les masses
autrichiennes, foudroyée par seize pièces d'artillerie, auxquelles le
général Delmas ne peut en opposer que cinq, bientôt démontées. Cette
héroïque troupe reste inébranlable sous ce feu épouvantable, et
réussit à arrêter l'ennemi. Moreau, courant d'un corps à l'autre pour
les placer ou les soutenir, amène la division Bastoul au secours de la
division Delmas. Il arrive au moment même où les Autrichiens, ne
pouvant culbuter la division Delmas, cherchaient à la priver du
secours de la division Bastoul, en se déployant sur le plateau de
Krumbach, pour intercepter nos communications. Déjà même ils
descendent de ce plateau sur la route, et viennent se mêler à la
colonne de nos équipages. Ainsi, la bataille, après avoir commencé à
Moesskirch, s'est étendue à Heudorf, de Heudorf à Krumbach, embrassant
l'angle entier de cette vaste position; le couvrant de feu, de sang et
de débris. Dans cette circonstance critique, la division Bastoul
soutient dignement les efforts de la division Delmas; mais elle va
être enveloppée, si l'ennemi réussit à descendre du plateau de
Krumbach, et à s'emparer de la grande route, par laquelle nos troupes
arrivent. Heureusement la division Richepanse, amenée à temps au point
décisif, se forme en colonnes d'attaque, gravit sous un feu plongeant
le plateau de Krumbach, et déborde l'archiduc Ferdinand, qui voulait
nous déborder. Après cet effort, il ne restait plus personne à M. de
Kray pour agir contre Richepanse, et il est obligé de donner le signal
de la retraite. De Krumbach à Heudorf, de Heudorf à Moesskirch, nous
sommes partout victorieux.
[En marge: Inaction de Saint-Cyr dans cette journée.]
Dans ce moment le corps de Saint-Cyr était à quelques lieues, à
Neuhausen-ob-Eke. S'il avait débouché, l'armée autrichienne était
écrasée, et, au lieu d'une victoire ordinaire, nous remportions une de
ces victoires éclatantes qui terminent une campagne. Quelle fatale
inaction le retenait donc inutile, si près du lieu où il pouvait
décider du destin de la guerre? C'est là ce qui est difficile à
expliquer. Saint-Cyr prétendit le lendemain qu'on ne lui avait point
envoyé d'ordre. Moreau répondit qu'il lui en avait envoyé par
plusieurs aides-de-camp. Saint-Cyr répliqua qu'il était si près du
lieu où l'on combattait, que, si on lui avait dépêché un seul
officier, cet officier serait infailliblement arrivé. La coterie de
Moreau répondit que Saint-Cyr, mauvais frère d'armes, avait voulu
laisser écraser ses voisins, à Moesskirch comme à Engen.
Ainsi dans la vie militaire comme dans la vie civile, on se jalouse,
on s'accuse, on se calomnie! Les passions humaines sont partout les
mêmes, et la guerre n'est pas capable assurément de les refroidir, de
les modérer, de les rendre justes. Ce qui est vrai, c'est que
Saint-Cyr, mécontent de la coterie qui s'était emparée de Moreau,
affectait de se renfermer dans le commandement de son corps, à la tête
duquel il opérait avec une rare perfection, mais ne suppléait jamais
au commandement en chef, et attendait pour agir, des ordres qu'un
lieutenant doit savoir prévenir, surtout quand il entend le canon.
Saint-Cyr, qui alléguait la proximité pour prouver que, si on lui
avait envoyé des ordres, il les aurait reçus, s'accusait lui-même; car
la proximité le rendait inexcusable de ne pas arriver avec une
division au moins, là où une effroyable canonnade signalait une lutte
violente, et probablement de graves dangers. Il allait, du reste,
racheter bientôt par de grands services, les torts qu'il s'était
donnés en cette circonstance.
Français et Autrichiens étaient épuisés à la fin de cette journée. On
ne sait jamais exactement, au milieu de la confusion des batailles, le
nombre des morts et des blessés. Ce nombre devait être grand à
Moesskirch. Trois mille hommes avaient dû succomber dans l'armée
française, et près du double dans l'armée autrichienne. Mais l'armée
française était pleine de confiance; elle avait conquis le champ de
bataille, et elle voulait en partir le lendemain pour continuer cette
suite de combats, qui, sans lui procurer jusqu'ici des résultats
décisifs, lui assuraient cependant sur l'ennemi une supériorité
soutenue. L'armée autrichienne, au contraire, profondément ébranlée,
n'était pas capable de poursuivre long-temps une pareille lutte.
Tout le monde devine, après le récit que nous venons de faire, les
critiques élevées contre les opérations de Moreau[6]. Il avait marché
sur un champ de bataille sans le reconnaître d'avance; il avait dirigé
trop peu de forces sur le vrai point d'attaque, qui était la route de
Klosterwald à Moesskirch, donnant sur le flanc de cette petite ville;
il avait marché tard; engagé toutes ses divisions à la suite les unes
des autres dans un bois, d'où l'on ne pouvait déboucher sans perdre
beaucoup d'hommes; enfin il n'avait pas amené Saint-Cyr sur le terrain
où la présence de celui-ci eût tout décidé. M. de Kray, de son côté,
après avoir bien dirigé son effort, sur le point vulnérable, sur notre
gauche, avait eu le tort de laisser prendre Moesskirch; mais, il faut
dire, pour sa justification, que ses troupes étaient loin d'égaler les
troupes françaises sous le rapport de l'intelligence et de la fermeté.
D'ailleurs elles commençaient à perdre confiance, et il n'était plus
facile de leur faire supporter la vue et le choc des Français.
[Note 6: Voir les Mémoires de Saint-Cyr, p. 215 et suiv., t. VI,
campagne de 1800.]
[En marge: Fausse position des Autrichiens à Sigmaringen dont on ne
sait pas profiter.]
Le lendemain 6 mai (16 floréal), M. de Kray se hâta de se porter
derrière le Danube, pour s'attacher enfin à cette grande ligne
d'opérations. C'était le cas de s'y jeter à sa suite, pour lui rendre
le passage du fleuve impossible, ou difficile au moins. Moreau marcha
en ligne, la gauche au Danube, tout près du point où passaient les
Autrichiens, pouvant les écraser, s'il s'était soudainement rabattu
sur sa gauche: Saint-Cyr formait dans le moment l'aile appuyée au
Danube. N'ayant pas donné la veille, il était en mesure d'agir, et en
avait le désir. Il vit de ses yeux les troupes impériales s'amasser
avec une sorte de précipitation sur le point de Sigmaringen. (Voir la
carte nº 2.) Le Danube, formant là un contour, présente un
renfoncement, dans lequel l'armée autrichienne s'était accumulée,
pressée qu'elle était de passer sur l'autre rive. Saint-Cyr
l'apercevait distinctement, à petite portée de canon, dans un espace
qui aurait pu suffire à peine à une division, et tellement surprise à
la vue des Français que, devant une simple brigade de Ney, elle
suspendit son passage, se mit en bataille, et se couvrit du feu de
soixante pièces de canon. Saint-Cyr, en la voyant ainsi accumulée et
troublée, avait la certitude de la culbuter dans le Danube, par une
seule charge de tout son corps. Il fit avancer quelques pièces
d'artillerie dont chaque coup emportait des files entières, mais qui
ne pouvaient avoir la prétention de rester en batterie devant les
soixante bouches à feu de M. de Kray. Il espérait attirer l'attention
de Moreau par le bruit de cette canonnade, et l'amener, du corps de
réserve, au corps de gauche. Ne le voyant pas arriver, il lui envoya
un officier pour l'avertir, et obtenir l'ordre d'attaquer. Mais
l'union n'existait plus. On crut à l'état-major, ou l'on feignit de
croire, que Saint-Cyr voulait encore appuyer à gauche pour s'isoler
davantage et agir seul. On lui répondit par l'ordre d'appuyer à
droite, pour se lier, plus étroitement qu'il n'avait coutume de le
faire, au corps de réserve, qui formait le centre de l'armée.--Cette
mesure est indispensable, lui disait-on, afin que le général en chef
puisse disposer de votre troupe au besoin[7].--Le sens de cet ordre
indiquait assez clairement l'humeur du général en chef et de son
entourage. Il est évident que Moreau se laissait absorber par le
commandement d'un seul corps, et que sa faiblesse de caractère donnait
naissance aux divisions intestines, funestes en tout lieu, mais plus
funestes encore aux armées que partout ailleurs.
[Note 7: Saint-Cyr, p. 201, volume indiqué.]
M. de Kray put donc s'enfuir sans danger, et rallier son armée au delà
du Danube. M. de Kienmayer venait de le rejoindre avec les troupes
arrivant des bords du Rhin; M. de Sztarray suivait de près.
L'armée de Moreau avait trouvé à Stokach, à Donau-Eschingen, de vastes
magasins; rien ne lui manquait; elle était animée par le succès, et
par l'offensive continuelle qu'elle avait prise. Le 7 et le 8 mai (17
et 18 floréal), Moreau continua de marcher, la gauche au Danube,
présentant une ligne de bataille toujours trop étendue, et faisant de
petites étapes, pour donner à Sainte-Suzanne le temps de rejoindre.
Le 9 (19 floréal), Moreau, sachant que Sainte-Suzanne, venu par la
rive gauche du Danube, se trouvait enfin à la hauteur de l'armée,
quitta pour un jour le quartier-général, et passa le Danube afin
d'aller inspecter les troupes nouvellement arrivées. Ces troupes
formaient dorénavant son aile gauche, tandis que Saint-Cyr devenait le
centre, et que le corps de réserve allait jouer véritablement le rôle
d'une réserve, conformément à son titre. D'après toutes les
probabilités, M. de Kray, occupé à faire reposer son armée, devait se
tenir au delà du Danube, et nous pouvions continuer à faire le 9 une
marche en avant, sans rencontrer l'ennemi. Moreau prescrivit à la
droite, c'est-à-dire à Lecourbe, de se porter le 9 entre Wurzach et
Ochsenhausen; à la réserve, de se rendre à Ochsenhausen même; enfin au
centre, c'est-à-dire à Saint-Cyr, de dépasser Biberach, la gauche en
observation vers le Danube. L'armée s'avançait ainsi assez près de
l'Iller, décrivant une ligne parallèle à cet affluent du Danube.
Moreau partit le 9 au matin, croyant pouvoir consacrer une journée
entière au corps de Sainte-Suzanne.
Mais M. de Kray avait été amené à prendre une résolution nouvelle et
inattendue, par l'avis d'un conseil de guerre, qui avait jugé
convenable de sauver les immenses magasins de Biberach, pour ne pas
les livrer comme ceux d'Engen et de Stokach aux Français. Il repassa
donc avec toute son armée sur la rive droite du Danube, par
Riedlingen, et vint se placer en avant et en arrière de Biberach. Ce
lieu avait déjà été le théâtre d'une bataille gagnée en 1796 par
Moreau, grâce surtout à Saint-Cyr. Ce théâtre fut encore heureux pour
l'armée, et pour Saint-Cyr lui-même.
[En marge: Affaire de Biberach.]
Biberach est placé dans le vallon inondé de la Riess. Ce vallon est
tellement marécageux qu'un homme à cheval ne peut pas s'y engager
sans péril, et qu'on est obligé de passer par Biberach même, et par le
pont qui tient à cette petite ville. On pénètre dans ce vallon, en
franchissant une espèce de défilé pratiqué entre des hauteurs, celles
du Galgenberg d'un côté, celles de Mittelbiberach de l'autre. Ce
défilé franchi, Biberach s'offre tout à coup. On passe le marécage de
la Riess sur le pont qui tient à la ville, et au delà de ce marécage
se présente une superbe position, dite du Mettenberg, sur laquelle une
armée bien pourvue en artillerie peut prendre une forte assiette. M.
de Kray n'entendait pas se mettre en avant du défilé, ayant une issue
aussi étroite pour retraite; il ne pouvait se placer qu'en arrière de
Biberach, au delà de la Riess, sur le Mettenberg même. Mais il ne
pouvait pas non plus laisser Biberach à découvert. En conséquence,
après avoir établi le gros de son armée sur la position du Mettenberg,
il plaça un corps de 8 à 10 bataillons et d'une douzaine d'escadrons,
en avant du défilé de Mittelbiberach, pour retarder la marche des
Français, et avoir le temps d'évacuer ou de détruire la plus grande
partie de ses magasins.