Ce mouvement s'était donc opéré en six jours, et de la manière la plus

heureuse. Moreau, présentant trois têtes de colonnes par les ponts de

Strasbourg, Brisach, Bâle, avait attiré l'ennemi sur ces trois

débouchés; puis, se dérobant tout à coup, et marchant par sa droite le

long du Rhin, deux de ses corps sur la rive allemande, un sur la rive

française, il était remonté jusqu'à la hauteur de Schaffouse, où il

avait couvert le passage de Lecourbe. On avait fait 1,500 prisonniers,

enlevé 6 pièces de campagne avec leurs attelages, 40 pièces de

position dans le fort de Hohentwiel, et quelques magasins. Les troupes

avaient montré partout un aplomb, une résolution, qu'on ne pouvait

attendre que de vieilles bandes, pleines de confiance en elles-mêmes

et dans leurs chefs.

Toutes les critiques adressées à ce plan tombent sans doute devant le

succès. Il est impossible de voir des mouvements plus compliqués

réussir avec plus de bonheur, l'ennemi s'y prêter avec plus de

crédulité, les chefs de corps y concourir avec plus de précision.

Cependant ce plan du sage Moreau présentait au moins autant de dangers

que celui du Premier Consul, repoussé comme trop téméraire; car

Saint-Cyr et Moreau avaient prêté le flanc plusieurs jours de suite,

dans une marche le long du Rhin, serrés entre les montagnes et le

fleuve; Saint-Cyr avait été un instant séparé de son artillerie, et

maintenant Sainte-Suzanne marchait seul dans le Val-d'Enfer. Si le

maréchal de Kray, soudainement inspiré, s'était jeté sur Saint-Cyr,

Moreau ou Sainte-Suzanne, il avait la chance d'écraser un corps

détaché, ce qui aurait pu amener un mouvement rétrograde de toute

l'armée française. Mais Moreau avait pour lui deux avantages:

premièrement il prenait l'offensive, ce qui déconcerte toujours

l'ennemi; secondement il avait des troupes excellentes, qui étaient

capables de réparer tout accident imprévu par leur fermeté, qui

réparèrent même, comme on le verra bientôt, plus d'une faute du

général en chef par leur vigueur dans les combats.

[En marge: Prochaine rencontre des deux armées.]

Le moment approchait où les deux armées, après avoir manoeuvré, l'une

pour passer le Rhin, l'autre pour empêcher ce passage, allaient enfin se

rencontrer au delà du fleuve. Le 2 mai (12 floréal) Moreau se préparait

à cette rencontre; mais, ne la supposant pas aussi prochaine qu'elle le

fut en effet, il ne prit des mesures de concentration, ni assez promptes

ni assez complètes. Il imagina de porter Lecourbe avec ses 25 mille

hommes sur Stokach, où se trouvaient à la fois l'arrière-garde des

Autrichiens, leurs magasins, leurs communications avec le Vorarlberg et

le prince de Reuss. C'était l'exécution rigoureuse du plan convenu avec

le Premier Consul; car M. de Kray, coupé de Stokach, était détaché du

lac de Constance, et, par suite, des Alpes. Moreau ordonna donc à

Lecourbe de partir le 3 mai (13 floréal) au matin pour enlever Stokach

au prince de Lorraine-Vaudemont, qui, avec 12 mille hommes, gardait ce

point important. Quant à Moreau, il s'achemina lui-même, avec toute la

réserve, sur Engen, ayant l'oeil sur Lecourbe, et prêt à venir à son

secours si cela devenait nécessaire. Il enjoignit à Saint-Cyr de se

porter en avant, en tenant une position allongée depuis Bettmaringen et

Bondorf jusqu'à Engen, de manière à se lier avec lui d'une part, et à

donner la main de l'autre à Sainte-Suzanne, lequel devait bientôt sortir

du Val-d'Enfer.

Moreau marchait ainsi en bataille, ayant le dos au Rhin, la droite au

lac de Constance, la gauche aux débouchés de la Forêt-Noire,

présentant un front de quinze lieues, exactement parallèle à la ligne

de retraite que devaient parcourir les Autrichiens, s'ils se

retiraient de Donau-Eschingen à Stokach, où beaucoup d'intérêts les

appelaient. C'était une position bien étendue, surtout si près de

l'ennemi, et qui, devant un adversaire actif et résolu, aurait exposé

l'armée française à de graves conséquences. Heureusement pour nous,

l'armée de M. de Kray était encore moins concentrée que celle de

Moreau. M. de Kray, dont la position se prêtait d'abord plus que la

nôtre à une concentration rapide, puisqu'il occupait de Constance à

Strasbourg la base d'un triangle dont nous occupions les deux côtés,

M. de Kray surpris aujourd'hui par notre mouvement, ayant déjà sur son

flanc gauche les Français réunis aux trois quarts et tout transportés

au delà du fleuve, était dans une situation difficile. Il avait donné

aux détachements de l'armée autrichienne, qui se trouvaient près du

Rhin, des ordres précipités pour les ramener par la Forêt-Noire sur le

Haut-Danube; mais une résolution prompte et bien concertée pouvait

seule le tirer de péril. Il faut, pour bien saisir cette situation,

jeter les yeux sur le théâtre de ces opérations compliquées. (Voir la

carte nº 2.)

[En marge: Caractère du sol de la Souabe, et nature des opérations

militaires qu'on y peut exécuter.]

Cette contrée montagneuse et boisée qu'on appelle la Forêt-Noire,

autour de laquelle le Rhin tourne sans la pénétrer, et de laquelle il

s'éloigne pour couler au nord, cette contrée produit, sous la forme

d'une simple source, un fleuve fort modeste à sa naissance, quoique

destiné à devenir l'un des grands fleuves du monde, c'est le Danube.

Elle le verse à l'est, où il se dirige, en inclinant toutefois un peu

au nord, projeté dans cette dernière direction par le pied allongé des

Alpes, qu'il parcourt jusqu'à Vienne. Il recueille dans son cours

toutes les eaux qui descendent de cette longue chaîne de montagnes,

ce qui est la cause de sa subite grandeur, après une si médiocre

origine.

[En marge: Deux manières de défendre la vallée du Danube.]

Les généraux autrichiens qui défendent contre les Français la vallée

du Danube, chemin ordinaire de leur patrie, ont deux plans à suivre.

Ils peuvent, quand les Français ont réussi à y pénétrer par la Suisse

et la Forêt-Noire, ils peuvent, ou longer le pied des Alpes, appuyant

leur gauche aux montagnes, leur droite au Danube, et défendant

successivement toutes les rivières qui s'y jettent, telles que

l'Iller, le Lech, l'Isar, l'Inn; ou bien abandonner les Alpes, se

placer à cheval sur le Danube, en descendre le cours, s'arrêtant sur

les grandes positions qu'il présente, comme celles d'Ulm, de

Ratisbonne, etc., prêts à se couvrir de son lit, devenu successivement

plus large, ou à se jeter sur l'adversaire imprudent qui aura fait une

fausse manoeuvre. Cette dernière marche a été plus ordinairement

préférée par eux.

[En marge: M. de Kray ne prend que des demi-partis.]

Le maréchal de Kray pouvait adopter l'une ou l'autre, s'appuyer aux

Alpes, ou manoeuvrer sur le Danube. En s'appuyant aux Alpes, il

contrariait, à son insu, le plan du Premier Consul, qui, pour

descendre en sûreté de ces hautes montagnes sur les derrières du baron

de Mélas, désirait éloigner de la Suisse et du Tyrol l'armée impériale

de Souabe; mais il sacrifiait son aile droite engagée fort avant sur

les bords du Rhin, sans savoir ce qu'elle deviendrait. En adoptant, au

contraire, le parti de manoeuvrer sur les deux rives du Danube, il

ralliait certainement son aile droite, mais se séparait de son aile

gauche commandée par le prince de Reuss, toutefois sans la sacrifier,

car elle avait dans le Tyrol un asile et un emploi de ses forces. Il

se prêtait, à la vérité, toujours sans le savoir, aux vues du Premier

Consul, en s'éloignant des Alpes; mais le mal n'était pas grand, car,

même en s'y appuyant, il n'aurait probablement pas songé à se jeter en

Lombardie au secours du baron de Mélas. Le plan qui présentait donc le

moins d'inconvénient, qui s'accordait le mieux avec la marche

ordinaire des armées impériales, était de se concentrer sur le

Haut-Danube. Mais, pour réussir, ce parti devait être adopté

promptement et résolument. Malheureusement pour lui, M. de Kray avait

d'immenses magasins à Stokach, près du lac de Constance, avec une

forte arrière-garde de 12 mille hommes, sous les ordres du prince de

Lorraine-Vaudemont. Il fallait donc qu'il ramenât sur-le-champ son

arrière-garde de Stokach sur le Haut-Danube, et qu'il s'y portât

lui-même, sacrifiant ses magasins, qu'on ne pouvait avoir, dans aucun

cas, le temps d'évacuer. Ce n'est pas ce qu'il fit; et, avec

l'intention cependant de manoeuvrer plus tard sur le Danube, il porta

M. de Nauendorff avec le centre de l'armée autrichienne sur Engen,

afin de secourir Stokach. Il ordonna au prince Ferdinand, qui était

dans la Forêt-Noire, de se rendre sur le même point, et à sa droite,

sous MM. de Sztarray et de Kienmayer, de quitter le Rhin pour le

rejoindre en toute hâte.

[En marge: Avantages et inconvénients des grands magasins.]

C'est un grave inconvénient attaché à ces vastes magasins de vivres,

en usage chez les Allemands, que de leur subordonner ainsi les

mouvements d'une armée. Les français se passent de magasins, se

répandent le soir dans la campagne pour y vivre, sans que la

discipline en souffre trop sensiblement. Ils sont actifs, industrieux,

savent être à la fois à la maraude et au drapeau. Les troupes

allemandes sont rarement exposées à une telle épreuve sans se débander

et se désorganiser. Il y a toutefois un avantage à posséder des

magasins, c'est de peser moins lourdement sur le pays occupé, et de ne

pas l'exaspérer contre l'armée envahissante.

Moreau, marchant avec sa droite sur Stokach, avec sa réserve sur

Engen, tandis que le corps de Saint-Cyr s'allongeait pour donner la

main à Sainte-Suzanne, allait donc rencontrer l'arrière-garde de M. de

Kray à Stokach, son centre à Engen, et côtoyer les troupes du prince

Ferdinand, qui étaient en route pour rejoindre le gros de l'armée

autrichienne. Une bataille inattendue devait résulter de cette

rencontre, ce qui arrive souvent à la guerre, quand les événements ne

sont pas conduits par des esprits supérieurs, capables de les prévoir

et de les diriger.

[En marge: Bataille d'Engen, livrée le 3 mai 1800.]

[En marge: Lecourbe enlève Stokach.]

[En marge: Résultats obtenus par Lecourbe du côté de Stokach.]

Dès le matin, Lecourbe marcha vers Stokach, jetant à gauche, pour se

lier avec Moreau, la division Lorges, poussant directement devant lui,

sur la grande route de Schaffouse à Stokach, la division Montrichard

avec la réserve de cavalerie de Nansouty, portant enfin la division

Vandamme à droite, entre Stokach et le lac de Constance. (Voir la

carte nº 5.) Celle-ci fut partagée en deux brigades. L'une, sous le

général Leval, manoeuvrant de manière à couper Stokach du lac de

Constance, par Bodmann et Sernadingen, ne trouva pas d'obstacle, car

le prince de Reuss, qui aurait pu se montrer là, se donnait peu de

peine pour communiquer avec son général en chef: l'autre, sous le

général Molitor, dirigée par Vandamme en personne, s'achemina sur les

derrières de Stokach, par un chemin de traverse, tandis que Nansouty

et Montrichard y marchaient tout droit par la grande route de

Schaffouse. On aperçut, dans l'épaisseur des bois, de l'infanterie qui

se repliait, de la cavalerie qui éclairait la campagne en se repliant

aussi. On arriva enfin aux positions que les Autrichiens semblaient

vouloir défendre. Montrichard les trouva en bataille au delà du

village de Steusslingen, couverts par un gros corps de cavalerie.

L'infanterie française traversa ce village en deux colonnes, et se

déploya à droite et à gauche, menaçant l'ennemi sur ses flancs. Au

même instant, la cavalerie de la division Montrichard, appuyée par

toute la réserve de Nansouty, déboucha de Steusslingen, chargea

vigoureusement et culbuta les Impériaux, qui se retirèrent à

Neuzingen. Cette position était la seconde, et la principale de celles

qui couvraient Stokach. Elle s'appuyait à celle de Wahlwyes, que

Vandamme menaçait dans le moment avec la brigade Molitor. On aperçut

une nombreuse infanterie, barrant le fond du village de Neuzingen,

appuyée de droite et de gauche à des bois, et couverte par du canon.

Il fallut un assez grand effort pour la déposter. Montrichard la fit

tourner, par une hauteur appelée le Hellemberg, tandis que Vandamme,

ayant franchi Wahlwyes, débouchait sur les derrières de Neuzingen. La

position fut emportée, et tout le corps de Lecourbe réuni déboucha en

masse sur Stokach, dont il s'empara. Les Autrichiens voulurent

s'arrêter encore une fois au delà de Stokach, pour nous tenir tête.

Ils présentèrent 4 mille hommes d'infanterie en bataille, couverts par

toute leur cavalerie. Les régiments de Nansouty chargèrent cette

cavalerie et la jetèrent en désordre sur l'infanterie, qui cette fois

ne songea plus qu'à se rendre. Lecourbe fit 4 mille prisonniers,

enleva 8 pièces de canon, 500 chevaux et les immenses magasins de

Stokach. Il n'en pouvait être autrement. Lecourbe, avec des troupes

capables de se battre contre un ennemi qui leur aurait été fort

supérieur en nombre, avait en outre deux fois plus de monde que le

prince de Lorraine, bien qu'il eût détaché la division Lorges pour se

lier à Moreau. Sa tâche était terminée de bonne heure, et si une

direction vigoureuse avait présidé à l'ensemble des opérations, il

aurait pu et dû être employé ailleurs, comme on le verra tout à

l'heure.

[En marge: Attaque de Moreau sur Engen.]

La division Lorges, destinée à servir d'intermédiaire entre Lecourbe

et Moreau, s'était partagée en deux brigades. La brigade Goulu avait

marché sur Aach, pour éclairer l'intervalle compris entre Stokach et

Engen, n'avait trouvé personne à combattre, et s'était rabattue sur

Stokach, où elle devint inutile. Le général Lorges, avec le reste de

sa division, s'étant joint aux troupes de Moreau, les accompagna vers

Engen.

Moreau, avec tout ce qu'on appelait le corps de réserve, était en

marche depuis le matin sur Engen. M. de Kray, au même instant,

traversait ce bourg pour se rendre à Stokach, au secours de ses

magasins. Il s'aperçut bientôt, au nombre des troupes qui se

déployaient devant lui, qu'on allait avoir une bataille au lieu d'une

reconnaissance, et il s'arrêta tout court pour combattre, se fiant à

la masse de 40 mille hommes qu'il avait sous la main, et à la force

des positions sur lesquelles le hasard venait de le conduire. (Voir la

carte nº 5.) En quittant, vers Schaffouse, les bords du Rhin pour ceux

du Danube, dans cette région confuse, tourmentée, dont les pentes sont

indécises, on trouve une petite vallée, celle de l'Aach, qui porte au

lac de Constance les eaux qui ne vont ni au Rhin ni au Danube. Le

bourg d'Engen est dans cette vallée. Il faut, pour descendre sur

Engen, franchir une suite de hauteurs boisées, d'un abord assez

difficile. Les Autrichiens occupaient ces hauteurs avec leur

infanterie. Ils avaient leur cavalerie dans la plaine d'Engen. Il

fallait que Moreau leur enlevât d'abord ces hauteurs, puis qu'il

descendît dans la plaine pour y culbuter la cavalerie impériale. Il

marchait lui-même à la tête des divisions Delmas et Bastoul, et de la

moitié de la division Lorges. Il avait dirigé sur sa gauche, par la

route dite de Blumenfeld, la division Richepanse. Celle-ci, en

s'engageant dans une suite de vallons, devait tourner les positions de

l'ennemi par des accès moins défendus; et tous ensemble, s'ils

réussissaient, devaient ensuite descendre en masse sur Engen.

Lorges, qui avait devancé un peu les troupes de la réserve, trouva un

gros d'ennemis près de Wolterdingen, et avant d'attaquer il attendit

la division Delmas, qui arriva bientôt. Ils chargèrent alors tous

ensemble, et délogèrent les Autrichiens. Parvenus à ce point, ils

avaient à gravir les hauteurs qui entourent Engen et, pour cela, il

fallait qu'ils franchissent des plateaux assez escarpés, dominés à

droite par une position dite le Maulberg, à gauche par un pic

très-élevé, connu sous le nom de pic de Hohenhewen. Lorges fut chargé

d'attaquer le Maulberg. Après une légère canonnade, il marcha en

avant. L'ennemi céda. Alors Delmas prenant à gauche se dirigea sur un

bois qui entourait le pic de Hohenhewen, et qui était occupé par huit

bataillons d'infanterie ennemie. Deux bataillons de la 46e

s'avancèrent sur ce bois sans tirer, tandis que le général Grandjean

et l'adjudant-général Cohorn le tournaient avec un détachement. Les

deux bataillons de la 46e avaient à peine essuyé une décharge qu'ils

fondirent sur l'ennemi la baïonnette baissée. Les huit bataillons

autrichiens, se voyant si franchement attaqués de front, et tournés

sur leur droite, abandonnèrent le bois. Nos troupes, ayant conquis les

principales positions qui défendaient les abords de la vallée d'Engen,

n'avaient plus qu'à descendre dans cette vallée, traversée par un gros

ruisseau. L'ennemi s'était retiré sur le pic de Hohenhewen; il avait

placé son artillerie et son infanterie sur des pentes, et rangé en

bataille dans la plaine d'Engen 12 mille hommes de cavalerie. Moreau

voulut d'abord enlever le pic de Hohenhewen, et il ordonna

sur-le-champ à la division Delmas de l'assaillir. La division Delmas,

au sortir du bois dont elle s'était emparée, fut exposée à un feu

meurtrier. Elle le supporta bravement. Le général Jocopin, se mettant

à la tête de l'infanterie, gravit les pentes du pic, et eut la cuisse

percée d'un coup de feu. Mais le général Grandjean tourna la position;

l'adjudant-général Cohorn, que nous avons vu passer l'Alb sur les

épaules d'un grenadier, s'élança sur la cime avec un bataillon, et

délogea les Autrichiens. Nos troupes furent alors en possession de

toutes les hauteurs qui commandaient la plaine d'Engen, et purent s'y

déployer sans difficulté. L'ennemi se retira de l'autre côté de cette

plaine, au delà du ruisseau qui la traversait, et au pied d'une chaîne

de coteaux qui en formaient le bord opposé. Il avait rangé en avant sa

nombreuse cavalerie avec la plus grande partie de son artillerie, et

en arrière, dans le creux d'un vallon, à l'entrée duquel se trouve le

petit village d'Ehingen, une forte réserve de grenadiers. Telle était

la masse de forces qu'il fallait culbuter, pour terminer la bataille à

notre avantage.

Pendant ce temps, on entendait de l'autre côté du pic de Hohenhewen,

et fort au delà, le long de cette ceinture de hauteurs boisées qui

entourent Engen, un feu très-vif. C'était la division Richepanse aux

prises avec les troupes dont M. de Kray avait couronné cette partie du

champ de bataille. Le général Richepanse avait été obligé de partager

sa division en deux brigades pour enlever deux positions, l'une dite

de Leipferdingen, l'autre de Waterdingen, au fond même des vallons

dans lesquels il s'était engagé. Il soutenait là un combat opiniâtre

et mêlé de chances diverses, quand, très-heureusement pour lui,

commencèrent à paraître les premières troupes du corps de Saint-Cyr.

Ces troupes arrivaient fort tard, par suite d'un défaut d'ensemble

dans les dispositions de Moreau. Saint-Cyr avait dû tendre la main à

Sainte-Suzanne par une de ses divisions; il avait été contraint

d'attendre Ney, retardé par le manque de vivres, d'attendre même son

artillerie, toujours restée en arrière depuis le passage du Rhin; il

avait en outre rencontré sans cesse le prince Ferdinand sur ses pas,

et, n'ayant à lui opposer qu'une division sur trois, il s'était vu

obligé de marcher avec mesure et précaution. Il arrivait enfin au

secours de Richepanse, au moment où M. de Kray tentait sur celui-ci un

dernier et vigoureux effort, pour l'empêcher de déboucher sur Engen.

[En marge: Les troupes françaises un moment repoussées au village

d'Ehingen.]

Moreau, jugeant à la vivacité du feu le danger de Richepanse, voulut

attirer les Autrichiens sur leur gauche, et, pour cela, crut devoir

attaquer ce village d'Ehingen, qui formait l'appui de leur position de

l'autre côté de la plaine. On vient de voir que l'ennemi avait placé

là, au pied d'une chaîne de coteaux, son artillerie, sa cavalerie,

plus une réserve de grenadiers, dans un vallon dont le village

d'Ehingen formait l'entrée. Le général Bontemps s'y porta avec la 67e

demi-brigade, deux bataillons de la 10e légère, et deux escadrons du

5e de hussards. Le général d'Hautpoul le suivait avec la réserve de

cavalerie. Ces troupes, marchant en colonnes dans la plaine, sous le

feu d'une batterie de 12 pièces de canon, arrivèrent bravement sur le

village d'Ehingen, et l'emportèrent. Mais, tout à coup, les huit

bataillons de grenadiers en réserve furent lancés sur elles. La

cavalerie autrichienne appuya par une charge vigoureuse les huit

bataillons de grenadiers, et, sous cet orage inattendu, nos soldats

furent obligés de céder le village. La cavalerie du général d'Hautpoul

fut ramenée par la grande masse de la cavalerie impériale. Le brave

général Bontemps reçut une blessure grave au milieu de cette

confusion. Dans ce moment, le feu redoublait à notre gauche par delà

le pic de Hohenhewen, ce qui annonçait les dangers de Richepanse,

s'obstinant, sans y avoir réussi encore, à forcer la ceinture des

hauteurs.

[En marge: Moreau décide la victoire à la tête de quelques compagnies

de grenadiers.]

Moreau, qui dans les moments difficiles avait la fermeté d'une âme

vraiment guerrière, apprécie sur-le-champ la gravité de cette

situation, et se décide à un coup de vigueur, pour demeurer maître du

champ de bataille. Il fait avancer les restes de la division Bastoul,

prend lui-même quelques compagnies de grenadiers qu'il avait sous la

main, les anime, les porte en avant, refoule tout ce qu'il rencontre,

et ramène nos troupes victorieuses dans Ehingen. Tandis qu'il fixe la

fortune sur ce point, Richepanse fait de son côté des prodiges de

bravoure. Saint-Cyr, rejoint par Ney, et définitivement délivré de

l'archiduc Ferdinand, envoie en avant la brigade du général Roussel.

Celle-ci rivalise de courage avec les troupes depuis long-temps

engagées de Richepanse, et les aide à conquérir les hauteurs si

vivement disputées. L'action se décide donc de tous les côtés en notre

faveur, mais au prix de beaucoup d'efforts et de sang versé. La 4e

demi-brigade venait de perdre à elle seule, dans ces combats, 5 à 600

hommes.

La nuit commençait à se faire; les Français redoublaient d'ardeur,

tandis que les Autrichiens, apprenant la nouvelle de la ruine du

prince de Lorraine-Vaudemont, à Stokach, commençaient à se décourager.

M. de Kray, craignant d'être tourné par Stokach, ordonna la retraite.

Il se hâta de regagner le Danube par Tuttlingen et Liptingen.

[En marge: Résultats de la bataille d'Engen.]

[En marge: Fautes de Moreau dans cette journée.]

Les pertes de l'armée française dans cette suite de combats acharnés

étaient assez considérables. Elle avait eu 2 mille hommes hors de

combat, tant tués que blessés; mais l'armée autrichienne en avait eu 3

mille, plus 4 à 5 mille prisonniers restés entre nos mains. Les

troupes françaises, par leur rare bravoure, avaient corrigé les

défectuosités du plan général. Ce plan, en effet, laissait beaucoup à

désirer, et on peut maintenant en apprécier les côtés faibles. D'abord

il est facile de juger, par les résultats eux-mêmes, l'inconvénient

d'avoir passé le Rhin sur plusieurs points. Par suite de cette manière

d'opérer, on n'avait eu que trois corps prêts à marcher ensemble, et

encore le troisième, celui de Saint-Cyr, avait-il été paralysé par la

nécessité de donner la main au quatrième, demeuré en arrière. On

devait en outre, à ce système de passage sur plusieurs points, le

retard de l'artillerie de Saint-Cyr, ce qui n'avait pas peu contribué

à différer le secours donné à Richepanse. Quant à la bataille même,

Moreau, avec 25 mille hommes, avait été obligé d'en combattre 40 mille

à Engen, tandis que Lecourbe, avec 20 mille, n'en avait que 12 mille à

combattre à Stokach, et que Saint-Cyr était presque inoccupé, ou

réduit à un rôle de simple observation. Celui-ci, accusé d'être arrivé

trop tard, affirmait n'avoir pas reçu, dans la journée, un seul

aide-de-camp du quartier-général. On ne verra jamais, ou bien

rarement, de telles choses sur les champs de bataille où commandait le

Premier Consul. Toutefois, pour agir comme agissait Moreau, il fallait

encore être un général d'un haut mérite. Une fois en présence du

danger, il s'était comporté avec le calme, la vigueur, qui ne

l'abandonnaient jamais; et, secondé par la valeur des troupes, il

avait, après tout, remporté la victoire, et acquis sur l'ennemi une

supériorité décidée.

[En marge: M. de Kray se retire sur le Danube et Moreau l'y suit.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 33 段