retentissant sur tous les points à la fois, au levant, du côté du
Bisagno, au couchant, du côté de la Polcevera, enfin le long de la
mer elle-même, par la présence d'une division de chaloupes
canonnières, annonça un grand projet de l'ennemi. En effet, les
Autrichiens déployèrent dans la journée de grandes forces. Le comte de
Hohenzollern attaqua le plateau des Deux-Frères, sur lequel était
établi le fort du Diamant. Après de vifs efforts, il réussit à enlever
ce plateau, et somma le fort du Diamant. Le brave officier qui le
commandait répondit à la sommation, en déclarant qu'il ne rendrait le
poste confié à son honneur qu'après avoir succombé sous une attaque de
vive force. Ce fort avait la plus grande importance, puisqu'il
dominait celui de l'Éperon, et, par suite, toute l'enceinte. Le camp
autrichien de la Coronata, situé sur les rives de la Polcevera, vers
le front du couchant, ouvrit un feu violent sur le faubourg de
Saint-Pierre-d'Arena, et plusieurs attaques furent tentées en même
temps pour resserrer le terrain que nous occupions en cet endroit. Du
côté opposé, c'est-à-dire vers le Bisagno, l'ennemi enveloppa le fort
de Richelieu, et enleva malheureusement le fort de Quezzi, qui n'était
pas entièrement terminé quand le siège avait commencé. Enfin il
s'empara du village de Saint-Martin-d'Albaro, placé sous le fort de
Sainte-Tècle, et il était près d'occuper une position redoutable,
celle de la Madona-del-Monte, de laquelle on pouvait foudroyer la
ville de Gênes. Déjà les soldats du général d'Arnaud avaient abandonné
les dernières maisons du village de Saint-Martin-d'Albaro; ils ne
gardaient presque plus leurs rangs; beaucoup d'entre eux étaient
dispersés en tirailleurs. Masséna, accouru sur les lieux, les rallia
lui-même, rétablit le combat, et arrêta l'ennemi.
La moitié du jour était déjà écoulée; il était temps de réparer le
mal. Masséna rentra à l'instant dans Gênes, et fit les dispositions
convenables. Il confia au général Soult la 73e et la 106e
demi-brigades, et lui ordonna de reprendre le plateau des Deux-Frères.
Mais voulant auparavant reconquérir le fort de Quezzi, et faire
évacuer Saint-Martin-d'Albaro, il dirigea lui-même sur ce point la
division Miollis, après l'avoir renforcée de bataillons empruntés à la
2e et à la 3e de ligne.
La division d'Arnaud, ramenée en avant, tourna Saint-Martin-d'Albaro,
rejeta l'ennemi, qui l'avait occupé, dans le ravin de la Sturla, lui
fit des prisonniers, et couvrit ainsi la droite des colonnes
françaises, qui s'avançaient sur le fort de Quezzi. Pendant que le
brave colonel Mouton, à la tête de deux bataillons de la 3e, attaquait
de front ce fort de Quezzi, l'adjudant-général Hector était chargé de
tourner le Monte-Ratti, par les hauteurs du fort de Richelieu. Malgré
des efforts inouïs, le brave colonel Mouton fut repoussé; mais il ne
céda le terrain qu'après avoir été percé d'une balle qui lui traversa
la poitrine, et le laissa presque mort sur le champ de bataille.
Masséna, qui n'avait plus que deux bataillons, en poussa un sur le
flanc droit de la position occupée par l'ennemi, et dirigea la moitié
de l'autre sur le flanc gauche de cette même position. Un combat
violent s'engagea autour de ce fort de Quezzi. Trop rapprochés les
uns des autres pour faire feu, les combattants luttaient à coups de
pierres et à coups de crosse de fusil. Nos soldats étaient prêts à
céder sous le nombre. Masséna prit alors le demi-bataillon qui lui
restait, s'élança à sa tête, et décida la victoire. Le fort de Quezzi
fut reconquis. Les Autrichiens, rejetés de position en position,
laissèrent en grand nombre des morts, des blessés et des prisonniers.
En cet instant, Masséna, qui avait différé l'attaque sur le plateau
des Deux-Frères, profita de l'effet produit par ces avantages, et fit
porter au général Soult l'ordre de l'enlever. Le général de brigade
Spital eut la mission d'attaquer ce plateau, qui fut long-temps
disputé. Enfin nos soldats le reprirent, et ainsi, après une journée
entière de combat, ils eurent recouvré tout à la fois le plateau des
Deux-Frères, qui commandait le point extrême de la place, le fort de
Quezzi, les postes de Saint-Martin-d'Albaro et de la Madona-del-Monte,
toutes les positions décisives enfin, sans lesquelles le siège de
Gênes était impossible pour les Autrichiens. Masséna rentra le soir
dans Gênes, portant les échelles que l'ennemi avait préparées pour
escalader les murs. Les Autrichiens avaient perdu dans cette journée
1,600 prisonniers, 2,400 morts ou blessés, environ 4 mille hommes. En
comptant ces derniers, Masséna leur avait pris ou tué 12 ou 15 mille
hommes, depuis l'ouverture des hostilités; et, ce qui était plus grave
encore, il avait épuisé le moral de leur armée, par les efforts inouïs
qu'il les avait obligés à faire.
On se hâta de réparer le fort de Quezzi. Cet ouvrage, qui ne semblait
pas exécutable en un mois, fut achevé en trois jours, au moyen de cinq
à six cents tonneaux de terre, qui furent transportés par les soldats,
et servirent à élever des retranchements. Le 5 mai (15 floréal), un
petit bâtiment chargé de grains apporta des vivres pour cinq jours. Ce
fut un supplément précieux pour la masse fort réduite des
approvisionnements. Mais il devenait urgent de secourir la place, sans
quoi elle ne pouvait tenir long-temps. Le pain allait bientôt manquer.
[En marge: Position du général Suchet sur le Var.]
Le général Suchet, de son côté, se voyant débordé par les crêtes de
l'Apennin, avait été obligé de quitter la position de Borghetto,
d'abandonner même la Roya, qui n'était plus tenable, l'ennemi marchant
en pleine liberté par le col de Tende, et menaçant Nice et le Var.
Nice fut même occupée par le baron de Mélas, qui entra triomphalement
dans cette ville, joyeux de fouler un sol que la République avait
déclaré territoire français. Mais le général Suchet se rallia derrière
le Var, dans une position depuis long-temps étudiée par nos officiers
du génie. Le pont de Saint-Laurent, sur le Var, couvert par une tête
de pont, présentait un défilé de 400 toises à traverser, et pouvait
passer pour un obstacle insurmontable. Toute la rive droite, gardée
par les Français, était couverte de batteries depuis l'embouchure du
fleuve jusqu'aux montagnes. Les forts de Montalban, de Vintimille,
situés en avant du Var, avaient été occupés par des garnisons
françaises, au moment de l'évacuation de Nice. Celui de Montalban,
placé sur les derrières des Autrichiens, à une hauteur qui le rendait
visible du camp des Français, était surmonté d'un télégraphe, au moyen
duquel le général Suchet recevait avis de tous les mouvements de
l'ennemi. On lui avait amené des départements environnants ce qu'il y
avait de disponible en troupes de toutes armes; et il comptait encore
14 mille soldats, lesquels, abrités par de bons retranchements,
étaient dans une position difficile à forcer.
[En marge: En recevant les nouvelles de Gênes, le Premier Consul
presse Moreau d'ouvrir les hostilités sur le Rhin.]
En recevant ces nouvelles de la Ligurie, le Premier Consul adressa de
vives instances à Moreau, pour le décider à commencer les hostilités.
Il y avait un mois que tout était convenu entre eux, et qu'aucune
difficulté, imputable au gouvernement, n'arrêtait plus l'armée du
Rhin. Mais Moreau, de sa nature un peu lent, ne voulant se
compromettre sur le territoire ennemi qu'avec toute certitude de
succès, différait à tort le commencement des opérations. Tout retard
apporté, en effet, à son entrée en campagne, était un retard apporté à
l'entrée en campagne de l'armée de réserve, et une cruelle
prolongation des extrémités que Masséna endurait avec ses braves
soldats.--Hâtez-vous, écrivait-on de Paris à Moreau, hâtez-vous, par
vos succès, d'avancer le moment où Masséna pourra être dégagé. Ce
général manque de vivres; depuis quinze jours il soutient, avec des
soldats exténués, une lutte désespérée. On s'adresse à votre
patriotisme, à votre propre intérêt, car si Masséna finissait par
capituler, il faudrait vous enlever une partie de vos forces pour
courir sur le Rhône, au secours des départements méridionaux.--Enfin
on lui donna l'ordre formel, par le télégraphe, de passer le Rhin.
Les raisons qui empêchaient Moreau d'entrer en action auraient été
bonnes dans une circonstance moins urgente. L'Alsace était épuisée; la
Suisse surtout, foulée depuis deux ans par les armées de toute
l'Europe, se trouvait entièrement dénuée de ressources. On y était
réduit à transporter des troupes d'enfants, des cantons pauvres dans
les cantons riches, faute de pouvoir les nourrir. Les familles ruinées
les confiaient ainsi à la bienfaisance des familles qui possédaient
encore quelques moyens de subsistance. On ne pouvait rien demander à
un tel pays, que d'ailleurs il ne fallait point exaspérer, car il
était le point d'appui de nos deux principales armées. Moreau, comme
nous l'avons dit, vivait sur les approvisionnements de siège de nos
places du Rhin. Néanmoins ce n'était pas là le véritable motif de ses
retards; c'eût été un motif, au contraire, d'aller au plus tôt se
nourrir en pays ennemi; mais son artillerie et sa cavalerie étaient
privées de chevaux. Il n'avait point d'effets de campement, point
d'outils; c'est tout au plus s'il avait de quoi jeter un pont.
Cependant, vu l'urgence des circonstances, il consentit à se passer de
tout ce qui lui manquait encore, sauf à se le procurer en route. Son
armée était si bien composée, qu'elle pouvait suppléer à ce qu'elle
n'avait pas, s'en passer, ou le conquérir. À la fin d'avril (premiers
jours de floréal) Moreau se décida donc à commencer cette campagne, la
plus belle de sa vie, l'une des plus mémorables de nos annales.
Il disposait, comme on l'a vu, d'à peu près 130 mille hommes, plutôt
plus que moins. 30 mille hommes environ occupaient les places de
Strasbourg, Landau, Mayence, les têtes de pont de Bâle, Brisach, Kehl,
Cassel. Sur ces 30 mille, six ou sept mille, sous le général Moncey,
gardaient les vallées du Saint-Gothard et du Simplon, pour les fermer
aux Autrichiens, en cas qu'ils voulussent y pénétrer. Il restait 100
mille hommes à l'armée active, prêts à entrer en campagne.
L'infanterie surtout était superbe; elle comptait 82 mille hommes;
l'artillerie 5 mille, servant 116 bouches à feu; la cavalerie, 13
mille. Comme on le voit, les deux armes de l'artillerie et de la
cavalerie se trouvaient fort au-dessous des proportions ordinaires;
mais elles étaient parfaitement composées, et la qualité de
l'infanterie permettait d'ailleurs de se passer de toutes les armes
auxiliaires.
[En marge: Distribution de l'armée de Moreau.]
Moreau divisa son armée en quatre corps: Lecourbe commandait la
droite, forte de 25 mille hommes, et stationnée depuis le lac de
Constance jusqu'à Schaffouse. (Voir la carte nº 2.) Un second corps,
qualifié du titre de réserve, s'élevant à 30 mille hommes à peu près,
et placé directement sous les ordres de Moreau, occupait le territoire
de Bâle. Un troisième, de 25 mille hommes, formant le centre sous les
ordres de Saint-Cyr, était répandu autour du Vieux et du Nouveau
Brisach. Enfin le général Sainte-Suzanne, à la tête de 20 mille hommes
environ, après être remonté de Mayence jusqu'à Strasbourg, occupait
Strasbourg et Kehl, et formait la gauche de l'armée.
[En marge: Inconvénient des corps séparés, complets en toutes armes.]
Moreau avait depuis long-temps adopté cette division en corps séparés,
complets en infanterie, artillerie et cavalerie, pouvant se suffire à
eux-mêmes partout où ils se trouvaient, mais ayant l'inconvénient,
comme l'expérience le démontra bientôt, de s'isoler volontiers, et
d'agir pour leur propre compte, surtout quand le général en chef
n'exerçait pas son autorité avec assez de vigueur pour les rattacher
sans cesse à une action commune. Cet inconvénient s'aggrava encore par
une disposition particulière que Moreau adopta dans cette campagne: ce
fut de s'attribuer le commandement direct de l'un de ces corps
d'armée, sous le nom de réserve. Saint-Cyr, qui avait long-temps servi
avec Moreau, et qui jouissait auprès de lui d'un assez grand crédit,
s'opposa fortement à cette combinaison[4], à laquelle il reprochait
d'absorber le général en chef, de le faire descendre à un rôle qui
n'était pas le sien, et surtout de nuire aux autres parties de
l'armée, rarement aussi bien traitées que les troupes placées
directement sous l'état-major général. Mais ces critiques, dont la
justesse fut plus d'une fois vérifiée dans cette campagne, ne
prévalurent point. Moreau persista dans sa résolution, par
complaisance pour des intérêts de coterie. Ayant déjà confié la
direction de son état-major au général Dessoles, et voulant néanmoins
faire une place au général Lahorie, l'un des amis dangereux qui
contribuèrent à le perdre plus tard, il lui donna le commandement en
second de la réserve. Cette circonstance fit naître entre Moreau et
Saint-Cyr une froideur qui se changea bientôt en brouille ouverte.
[Note 4: Voir à cet égard les Mémoires du maréchal Saint-Cyr,
campagne de 1800.]
[En marge: Distribution de l'armée autrichienne.]
M. de Kray, opposé à Moreau, avait, comme nous l'avons dit, 150 mille
hommes, dont 40 mille dans les places du Rhin et du Danube, et 110
mille à l'armée active. L'infanterie, mêlée de Bavarois, de
Wurtembergeois, de Mayençais, était médiocre. La cavalerie était
superbe; elle comptait 26 mille chevaux. L'artillerie, nombreuse et
bien servie, comptait 300 bouches à feu. La droite des Autrichiens
observait le cours du Rhin, sous les ordres de M. de Sztarray, entre
Mayence et Rastadt, se liant à des levées de paysans mayençais,
commandées par le baron d'Albini. (Voir la carte nº 2.) Le général de
Kienmayer couvrait le débouché de Strasbourg, en avant de la Kinzig.
Le major Giulay avec une brigade tenait le Val-d'Enfer, et observait
le Vieux-Brisach. Le gros de l'armée autrichienne était campé en
arrière des défilés de la Forêt-Noire, à Donau-Eschingen et Villingen,
au point de jonction des routes qui du Rhin aboutissent au Danube.
Quarante mille hommes étaient réunis sur ce point. M. de Kray avait
placé dans les villes forestières une forte avant-garde sous
l'archiduc Ferdinand, avec mission d'observer la route de Bâle; il
avait laissé une nombreuse arrière-garde sous le prince Joseph de
Lorraine à Stokach, pour couvrir ses magasins, établis dans cette
ville, garder les routes d'Ulm et de Munich, et se lier au lac de
Constance, où l'Anglais William commandait une flottille. Enfin le
prince de Reuss, à la tête de 30 mille hommes, tant régiments
autrichiens que milices tyroliennes, occupait le Rheinthal, depuis
les Grisons jusqu'au lac de Constance. Celui-ci était considéré comme
la gauche de l'armée impériale. M. de Kray, au milieu de ce réseau
tendu autour de lui, se flattait d'être instruit du moindre mouvement
des Français.
[En marge: Premiers mouvements de Moreau.]
[En marge: Passage du Rhin sur trois points.]
Le plan de Moreau exposé ci-dessus, et consistant à déboucher par les
trois ponts de Strasbourg, Brisach, Bâle, pour se dérober ensuite, et
remonter le Rhin jusqu'à Schaffouse, avait été adopté sans
modification[5]. Le 25 avril, Moreau mit ses troupes en mouvement. Il
s'était porté de sa personne à Strasbourg, au milieu du corps de
Sainte-Suzanne, pour faire croire, par sa présence sur ce point, que
son intention était d'agir par la route directe de Strasbourg, à
travers la Forêt-Noire. Il avait pris une autre précaution pour mieux
cacher ses mouvements, c'était de ne pas faire ses rassemblements à
l'avance. Les demi-brigades partaient de leurs cantonnements mêmes,
pour se rendre à l'endroit où elles devaient passer le Rhin, et se
ralliaient ainsi en route au corps dont elles faisaient partie. Tout
étant ainsi calculé, trois imposantes têtes de colonne, agissant
simultanément dans un espace de trente lieues, franchirent au même
instant les ponts de Strasbourg, de Vieux-Brisach et de Bâle. C'était
le 25 avril. (Voir la carte nº 2.)
[Note 5: Le maréchal Saint-Cyr dans ses Mémoires paraît dans
l'erreur à cet égard. Le Premier Consul avait adopté le plan en
entier. Cette circonstance est constatée par une lettre du général
Dessoles, contenue au Mémorial de la Guerre, et par la correspondance
manuscrite.]
Le général Sainte-Suzanne, qui commandait l'extrême gauche et partait
de Strasbourg, balaya tout ce qui se trouvait devant lui. Il rencontra
çà et là quelques corps détachés, dont la résistance ne fut pas
grande. Cependant, ne voulant pas s'engager dans des combats sérieux,
il s'arrêta entre Renchen et Offenbourg, menaçant à la fois les deux
vallées de la Renchen et de la Kinzig, mais cherchant surtout à
persuader aux Autrichiens que son intention était de gagner le Danube
par la Forêt-Noire, en suivant la vallée de la Kinzig. Au même
instant, Saint-Cyr déboucha de Vieux-Brisach, et s'avança jusqu'à
Fribourg, poussant brusquement les détachements ennemis devant lui,
mais observant, comme Sainte-Suzanne, la précaution de ne pas
s'engager trop avant. Il trouva quelque difficulté devant Fribourg.
Les Autrichiens avaient retranché les hauteurs qui environnent cette
ville, et avaient placé derrière les retranchements des troupes de
paysans, levés dans les montagnes de la Souabe, sous prétexte de
défendre leurs chaumières contre les ravages des Français. Tout cela
ne pouvait tenir. Fribourg fut occupé en un clin d'oeil. Quelques-uns
de ces malheureux paysans furent sabrés, et on ne revit plus les
autres du reste de la campagne. Saint-Cyr se plaça de manière à faire
supposer qu'il voulait s'engager dans le Val-d'Enfer.
La réserve déboucha ce même jour par le pont de Bâle, sans trouver
d'obstacle, et porta une division, celle de Richepanse, vers
Schliengen et Kandern, pour tendre la main au corps de Saint-Cyr, qui
allait remonter le Rhin sous deux jours.
Pendant toute la journée du 26 avril (6 floréal) Sainte-Suzanne resta
en position en avant de Strasbourg, Saint-Cyr en avant de Brisach. La
réserve, qui avait débouché de Bâle, acheva de se déployer, attendant
le mouvement des deux corps destinés à remonter le Rhin jusqu'à sa
hauteur. Moreau quitta Strasbourg de sa personne, pour se rendre à son
quartier-général, qui était placé au milieu de la réserve.
[En marge: M. de Kray induit en erreur par les faux mouvements de
Moreau.]
La journée du 27 fut encore employée à tromper l'ennemi sur la
direction de nos colonnes. Les Autrichiens devaient croire à un
mouvement décidé par la Kinzig et le Val-d'Enfer. Ces deux défilés
sont, en effet, la route la plus directe pour une armée qui du Rhin
veut se porter sur le Danube, car ils s'ouvrent à quelque distance
l'un de l'autre, courent dans la même direction, et viennent se réunir
enfin entre Donau-Eschingen et Hufingen, pas loin de Schaffouse, point
où se trouvait le corps du général Lecourbe. Il était naturel de
supposer que les deux fortes colonnes de 20 à 25 mille hommes chacune,
qui se présentaient à l'entrée de ces défilés, allaient véritablement
s'y engager, pour venir donner la main à Lecourbe. Afin de les mieux
garder, M. de Kray détacha de Villingen 12 escadrons et 9 bataillons,
et les envoya comme renforts au général Kienmayer. Il fut obligé
d'affaiblir Stokach, pour remplacer à Villingen les troupes qu'il en
détachait.
Mais dans la nuit du 27, et dans la journée du 28, tandis que M. de
Kray donnait dans le piège, la direction des colonnes françaises fut
tout à coup changée. Sainte-Suzanne se replia sur Strasbourg, repassa
le Rhin avec tout son corps, et remonta par la rive gauche, pour
n'avoir pas à faire, sur le sol ennemi, un mouvement de flanc trop
allongé. Arrivé à Neuf-Brisach, il passa de nouveau sur la rive
droite, et remplaça Saint-Cyr devant Fribourg, comme s'il allait
s'engager dans le Val-d'Enfer. Saint-Cyr, de son côté, faisant un
à-droite, mais sans quitter la rive allemande, côtoya le Rhin avec son
artillerie, sa cavalerie, ses bagages; et tandis que ses gros
transports suivaient ainsi le plat pays, une grande partie de son
infanterie marcha sur le flanc des montagnes, par Saint-Hubert,
Neuhof, Todnau et Sainte-Blaise. Moreau, par cette disposition, avait
voulu ne pas encombrer les bords du Rhin, éclairer les hauteurs de la
Forêt-Noire remplies de détachements autrichiens, et passer, plus près
de leur source, les rivières qui de ces hauteurs descendent dans le
Rhin, à travers le territoire des villes forestières. Ces rivières
sont la Wiesen, l'Alb, la Wutach. Malheureusement on avait supposé des
routes qui n'existaient pas; Saint-Cyr fut obligé de traverser des
pays affreux, toujours près de l'ennemi, et sans artillerie. Cependant
il ne fut pas trop retardé, ni réduit à l'impossibilité d'arriver à
Saint-Blaise, sur l'Alb, au jour convenu.
[En marge: Mai 1800.]
En même temps Moreau remonta le Rhin avec la réserve, en restant comme
Saint-Cyr sur la rive allemande. Richepanse, qui dirigeait
l'avant-garde, après avoir vu déboucher l'artillerie et la cavalerie
de Saint-Cyr, lesquelles suivaient, comme on vient de le voir, les
bords du Rhin, se mit en route pour Saint-Blaise, afin de se lier,
dans les montagnes, à l'infanterie du même corps. Les généraux Delmas
et Leclerc, qui commandaient les deux autres divisions de la réserve,
furent dirigés sur Soeckingen, et puis sur l'Alb, devant le pont
d'Albruck. Ce pont était couvert de retranchements. L'adjudant-général
Cohorn, marchant à la tête d'un bataillon de la 14e légère, de deux
bataillons de la 50e et du 4e de hussards, s'avança en colonnes sur
les retranchements, et les emporta. Il sauta ensuite sur les épaules
d'un grenadier, passa l'Alb de la sorte, et ne laissa pas à l'ennemi
le temps de détruire le pont. Il prit du canon et fit des prisonniers.
[En marge: L'armée entière se trouve le 1er mai au delà du Rhin.]
Le 29 avril (9 floréal), le centre sous Saint-Cyr, la réserve sous
Moreau, étaient en ligne sur l'Alb, depuis l'abbaye de Saint-Blaise
jusqu'à la rencontre de l'Alb avec le Rhin; Sainte-Suzanne arrivait à
Neuf-Brisach par la rive gauche; à notre extrême droite Lecourbe
rassemblait son corps entre Diesenhofen et Schaffouse, prêt à exécuter
son passage, quand Saint-Cyr et Moreau auraient remonté le Rhin
jusqu'à sa hauteur. Le 30 avril, Sainte-Suzanne passa le Rhin, et se
montra à l'entrée du Val-d'Enfer. Saint-Cyr resta dans les environs de
Saint-Blaise, Moreau se porta en avant sur la Wutach. Enfin le 1er mai
(11 floréal) l'armée fit le dernier pas, le plus décisif, et le fit
heureusement. M. de Kray avait commencé à s'apercevoir de son erreur,
et à rappeler à lui les corps trop engagés dans les défilés de la
Forêt-Noire. Sainte-Suzanne, destiné à traverser le Val-d'Enfer,
lequel débouche sur les positions mêmes que l'armée française devait
occuper, quand elle aurait achevé son mouvement, trouva les troupes de
Kienmayer en retraite, et les suivit pas à pas. Saint-Cyr ne cessa de
côtoyer le corps de l'archiduc Ferdinand, et le poussa de Bettmaringen
à Stühlingen sur la Wutach, où il arriva dans la soirée. Les troupes
de Moreau passèrent la Wutach sans essuyer beaucoup de résistance,
rétablirent le pont, auquel il manquait à peine quelques madriers, et
cherchèrent à se lier par leur droite avec Schaffouse, où se trouvait
Lecourbe, et par leur gauche avec Stühlingen, où se trouvait
Saint-Cyr. C'est le moment que Lecourbe, établi près de Schaffouse,
devait choisir pour traverser le Rhin. Dès le matin du 1er mai,
trente-quatre pièces d'artillerie furent placées sur les hauteurs de
la rive gauche du fleuve, pour balayer de leur feu les environs du
village de Reichlingen. Vingt-cinq bateaux transportèrent sur la rive
droite le général Molitor avec deux bataillons, pour protéger
l'établissement d'un pont, depuis long-temps préparé dans l'Aar. En
une heure et demie ce pont fut jeté. Le général Vandamme y passa avec
une grande partie des troupes du corps de Lecourbe, et occupa en un
instant les routes qui conduisent à Engen et Stokach, points
importants de la ligne ennemie. Il prit la petite ville de Stein et le
fort de Hohentwiel, réputé imprenable, et fort bien approvisionné,
tant en vivres qu'en artillerie. La brigade Goulu, passant en même
temps vers Paradis, rencontra au village de Busingen une assez vive
résistance, dont elle eut bientôt triomphé. Enfin la division Lorges
entra le soir dans Schaffouse, et fit sa jonction avec les troupes de
Moreau.
Ainsi le 1er mai au soir, l'armée entière se trouvait au delà du Rhin.
Les trois corps principaux, ceux de Saint-Cyr, Moreau, Lecourbe,
formant une masse de 75 à 80 mille hommes, occupaient une ligne qui
passait par Bondorf, Stühlingen, Schaffouse, Radolfzell, jusqu'à la
pointe du lac de Constance. Ils étaient prêts à marcher sur Engen et
Stokach, menaçant à la fois la ligne de retraite et les magasins de
l'ennemi. Sainte-Suzanne avec la gauche, forte de 20 mille hommes,
suivait les Autrichiens dans le défilé du Val-d'Enfer, attendant pour
déboucher sur le haut Danube et pour se réunir au gros de l'armée
française, que celle-ci eût débloqué le défilé en se portant en avant.
[En marge: Résultat général de l'opération de Moreau.]