Le 30 avril au matin (10 floréal), une canonnade générale,

retentissant sur tous les points à la fois, au levant, du côté du

Bisagno, au couchant, du côté de la Polcevera, enfin le long de la

mer elle-même, par la présence d'une division de chaloupes

canonnières, annonça un grand projet de l'ennemi. En effet, les

Autrichiens déployèrent dans la journée de grandes forces. Le comte de

Hohenzollern attaqua le plateau des Deux-Frères, sur lequel était

établi le fort du Diamant. Après de vifs efforts, il réussit à enlever

ce plateau, et somma le fort du Diamant. Le brave officier qui le

commandait répondit à la sommation, en déclarant qu'il ne rendrait le

poste confié à son honneur qu'après avoir succombé sous une attaque de

vive force. Ce fort avait la plus grande importance, puisqu'il

dominait celui de l'Éperon, et, par suite, toute l'enceinte. Le camp

autrichien de la Coronata, situé sur les rives de la Polcevera, vers

le front du couchant, ouvrit un feu violent sur le faubourg de

Saint-Pierre-d'Arena, et plusieurs attaques furent tentées en même

temps pour resserrer le terrain que nous occupions en cet endroit. Du

côté opposé, c'est-à-dire vers le Bisagno, l'ennemi enveloppa le fort

de Richelieu, et enleva malheureusement le fort de Quezzi, qui n'était

pas entièrement terminé quand le siège avait commencé. Enfin il

s'empara du village de Saint-Martin-d'Albaro, placé sous le fort de

Sainte-Tècle, et il était près d'occuper une position redoutable,

celle de la Madona-del-Monte, de laquelle on pouvait foudroyer la

ville de Gênes. Déjà les soldats du général d'Arnaud avaient abandonné

les dernières maisons du village de Saint-Martin-d'Albaro; ils ne

gardaient presque plus leurs rangs; beaucoup d'entre eux étaient

dispersés en tirailleurs. Masséna, accouru sur les lieux, les rallia

lui-même, rétablit le combat, et arrêta l'ennemi.

La moitié du jour était déjà écoulée; il était temps de réparer le

mal. Masséna rentra à l'instant dans Gênes, et fit les dispositions

convenables. Il confia au général Soult la 73e et la 106e

demi-brigades, et lui ordonna de reprendre le plateau des Deux-Frères.

Mais voulant auparavant reconquérir le fort de Quezzi, et faire

évacuer Saint-Martin-d'Albaro, il dirigea lui-même sur ce point la

division Miollis, après l'avoir renforcée de bataillons empruntés à la

2e et à la 3e de ligne.

La division d'Arnaud, ramenée en avant, tourna Saint-Martin-d'Albaro,

rejeta l'ennemi, qui l'avait occupé, dans le ravin de la Sturla, lui

fit des prisonniers, et couvrit ainsi la droite des colonnes

françaises, qui s'avançaient sur le fort de Quezzi. Pendant que le

brave colonel Mouton, à la tête de deux bataillons de la 3e, attaquait

de front ce fort de Quezzi, l'adjudant-général Hector était chargé de

tourner le Monte-Ratti, par les hauteurs du fort de Richelieu. Malgré

des efforts inouïs, le brave colonel Mouton fut repoussé; mais il ne

céda le terrain qu'après avoir été percé d'une balle qui lui traversa

la poitrine, et le laissa presque mort sur le champ de bataille.

Masséna, qui n'avait plus que deux bataillons, en poussa un sur le

flanc droit de la position occupée par l'ennemi, et dirigea la moitié

de l'autre sur le flanc gauche de cette même position. Un combat

violent s'engagea autour de ce fort de Quezzi. Trop rapprochés les

uns des autres pour faire feu, les combattants luttaient à coups de

pierres et à coups de crosse de fusil. Nos soldats étaient prêts à

céder sous le nombre. Masséna prit alors le demi-bataillon qui lui

restait, s'élança à sa tête, et décida la victoire. Le fort de Quezzi

fut reconquis. Les Autrichiens, rejetés de position en position,

laissèrent en grand nombre des morts, des blessés et des prisonniers.

En cet instant, Masséna, qui avait différé l'attaque sur le plateau

des Deux-Frères, profita de l'effet produit par ces avantages, et fit

porter au général Soult l'ordre de l'enlever. Le général de brigade

Spital eut la mission d'attaquer ce plateau, qui fut long-temps

disputé. Enfin nos soldats le reprirent, et ainsi, après une journée

entière de combat, ils eurent recouvré tout à la fois le plateau des

Deux-Frères, qui commandait le point extrême de la place, le fort de

Quezzi, les postes de Saint-Martin-d'Albaro et de la Madona-del-Monte,

toutes les positions décisives enfin, sans lesquelles le siège de

Gênes était impossible pour les Autrichiens. Masséna rentra le soir

dans Gênes, portant les échelles que l'ennemi avait préparées pour

escalader les murs. Les Autrichiens avaient perdu dans cette journée

1,600 prisonniers, 2,400 morts ou blessés, environ 4 mille hommes. En

comptant ces derniers, Masséna leur avait pris ou tué 12 ou 15 mille

hommes, depuis l'ouverture des hostilités; et, ce qui était plus grave

encore, il avait épuisé le moral de leur armée, par les efforts inouïs

qu'il les avait obligés à faire.

On se hâta de réparer le fort de Quezzi. Cet ouvrage, qui ne semblait

pas exécutable en un mois, fut achevé en trois jours, au moyen de cinq

à six cents tonneaux de terre, qui furent transportés par les soldats,

et servirent à élever des retranchements. Le 5 mai (15 floréal), un

petit bâtiment chargé de grains apporta des vivres pour cinq jours. Ce

fut un supplément précieux pour la masse fort réduite des

approvisionnements. Mais il devenait urgent de secourir la place, sans

quoi elle ne pouvait tenir long-temps. Le pain allait bientôt manquer.

[En marge: Position du général Suchet sur le Var.]

Le général Suchet, de son côté, se voyant débordé par les crêtes de

l'Apennin, avait été obligé de quitter la position de Borghetto,

d'abandonner même la Roya, qui n'était plus tenable, l'ennemi marchant

en pleine liberté par le col de Tende, et menaçant Nice et le Var.

Nice fut même occupée par le baron de Mélas, qui entra triomphalement

dans cette ville, joyeux de fouler un sol que la République avait

déclaré territoire français. Mais le général Suchet se rallia derrière

le Var, dans une position depuis long-temps étudiée par nos officiers

du génie. Le pont de Saint-Laurent, sur le Var, couvert par une tête

de pont, présentait un défilé de 400 toises à traverser, et pouvait

passer pour un obstacle insurmontable. Toute la rive droite, gardée

par les Français, était couverte de batteries depuis l'embouchure du

fleuve jusqu'aux montagnes. Les forts de Montalban, de Vintimille,

situés en avant du Var, avaient été occupés par des garnisons

françaises, au moment de l'évacuation de Nice. Celui de Montalban,

placé sur les derrières des Autrichiens, à une hauteur qui le rendait

visible du camp des Français, était surmonté d'un télégraphe, au moyen

duquel le général Suchet recevait avis de tous les mouvements de

l'ennemi. On lui avait amené des départements environnants ce qu'il y

avait de disponible en troupes de toutes armes; et il comptait encore

14 mille soldats, lesquels, abrités par de bons retranchements,

étaient dans une position difficile à forcer.

[En marge: En recevant les nouvelles de Gênes, le Premier Consul

presse Moreau d'ouvrir les hostilités sur le Rhin.]

En recevant ces nouvelles de la Ligurie, le Premier Consul adressa de

vives instances à Moreau, pour le décider à commencer les hostilités.

Il y avait un mois que tout était convenu entre eux, et qu'aucune

difficulté, imputable au gouvernement, n'arrêtait plus l'armée du

Rhin. Mais Moreau, de sa nature un peu lent, ne voulant se

compromettre sur le territoire ennemi qu'avec toute certitude de

succès, différait à tort le commencement des opérations. Tout retard

apporté, en effet, à son entrée en campagne, était un retard apporté à

l'entrée en campagne de l'armée de réserve, et une cruelle

prolongation des extrémités que Masséna endurait avec ses braves

soldats.--Hâtez-vous, écrivait-on de Paris à Moreau, hâtez-vous, par

vos succès, d'avancer le moment où Masséna pourra être dégagé. Ce

général manque de vivres; depuis quinze jours il soutient, avec des

soldats exténués, une lutte désespérée. On s'adresse à votre

patriotisme, à votre propre intérêt, car si Masséna finissait par

capituler, il faudrait vous enlever une partie de vos forces pour

courir sur le Rhône, au secours des départements méridionaux.--Enfin

on lui donna l'ordre formel, par le télégraphe, de passer le Rhin.

Les raisons qui empêchaient Moreau d'entrer en action auraient été

bonnes dans une circonstance moins urgente. L'Alsace était épuisée; la

Suisse surtout, foulée depuis deux ans par les armées de toute

l'Europe, se trouvait entièrement dénuée de ressources. On y était

réduit à transporter des troupes d'enfants, des cantons pauvres dans

les cantons riches, faute de pouvoir les nourrir. Les familles ruinées

les confiaient ainsi à la bienfaisance des familles qui possédaient

encore quelques moyens de subsistance. On ne pouvait rien demander à

un tel pays, que d'ailleurs il ne fallait point exaspérer, car il

était le point d'appui de nos deux principales armées. Moreau, comme

nous l'avons dit, vivait sur les approvisionnements de siège de nos

places du Rhin. Néanmoins ce n'était pas là le véritable motif de ses

retards; c'eût été un motif, au contraire, d'aller au plus tôt se

nourrir en pays ennemi; mais son artillerie et sa cavalerie étaient

privées de chevaux. Il n'avait point d'effets de campement, point

d'outils; c'est tout au plus s'il avait de quoi jeter un pont.

Cependant, vu l'urgence des circonstances, il consentit à se passer de

tout ce qui lui manquait encore, sauf à se le procurer en route. Son

armée était si bien composée, qu'elle pouvait suppléer à ce qu'elle

n'avait pas, s'en passer, ou le conquérir. À la fin d'avril (premiers

jours de floréal) Moreau se décida donc à commencer cette campagne, la

plus belle de sa vie, l'une des plus mémorables de nos annales.

Il disposait, comme on l'a vu, d'à peu près 130 mille hommes, plutôt

plus que moins. 30 mille hommes environ occupaient les places de

Strasbourg, Landau, Mayence, les têtes de pont de Bâle, Brisach, Kehl,

Cassel. Sur ces 30 mille, six ou sept mille, sous le général Moncey,

gardaient les vallées du Saint-Gothard et du Simplon, pour les fermer

aux Autrichiens, en cas qu'ils voulussent y pénétrer. Il restait 100

mille hommes à l'armée active, prêts à entrer en campagne.

L'infanterie surtout était superbe; elle comptait 82 mille hommes;

l'artillerie 5 mille, servant 116 bouches à feu; la cavalerie, 13

mille. Comme on le voit, les deux armes de l'artillerie et de la

cavalerie se trouvaient fort au-dessous des proportions ordinaires;

mais elles étaient parfaitement composées, et la qualité de

l'infanterie permettait d'ailleurs de se passer de toutes les armes

auxiliaires.

[En marge: Distribution de l'armée de Moreau.]

Moreau divisa son armée en quatre corps: Lecourbe commandait la

droite, forte de 25 mille hommes, et stationnée depuis le lac de

Constance jusqu'à Schaffouse. (Voir la carte nº 2.) Un second corps,

qualifié du titre de réserve, s'élevant à 30 mille hommes à peu près,

et placé directement sous les ordres de Moreau, occupait le territoire

de Bâle. Un troisième, de 25 mille hommes, formant le centre sous les

ordres de Saint-Cyr, était répandu autour du Vieux et du Nouveau

Brisach. Enfin le général Sainte-Suzanne, à la tête de 20 mille hommes

environ, après être remonté de Mayence jusqu'à Strasbourg, occupait

Strasbourg et Kehl, et formait la gauche de l'armée.

[En marge: Inconvénient des corps séparés, complets en toutes armes.]

Moreau avait depuis long-temps adopté cette division en corps séparés,

complets en infanterie, artillerie et cavalerie, pouvant se suffire à

eux-mêmes partout où ils se trouvaient, mais ayant l'inconvénient,

comme l'expérience le démontra bientôt, de s'isoler volontiers, et

d'agir pour leur propre compte, surtout quand le général en chef

n'exerçait pas son autorité avec assez de vigueur pour les rattacher

sans cesse à une action commune. Cet inconvénient s'aggrava encore par

une disposition particulière que Moreau adopta dans cette campagne: ce

fut de s'attribuer le commandement direct de l'un de ces corps

d'armée, sous le nom de réserve. Saint-Cyr, qui avait long-temps servi

avec Moreau, et qui jouissait auprès de lui d'un assez grand crédit,

s'opposa fortement à cette combinaison[4], à laquelle il reprochait

d'absorber le général en chef, de le faire descendre à un rôle qui

n'était pas le sien, et surtout de nuire aux autres parties de

l'armée, rarement aussi bien traitées que les troupes placées

directement sous l'état-major général. Mais ces critiques, dont la

justesse fut plus d'une fois vérifiée dans cette campagne, ne

prévalurent point. Moreau persista dans sa résolution, par

complaisance pour des intérêts de coterie. Ayant déjà confié la

direction de son état-major au général Dessoles, et voulant néanmoins

faire une place au général Lahorie, l'un des amis dangereux qui

contribuèrent à le perdre plus tard, il lui donna le commandement en

second de la réserve. Cette circonstance fit naître entre Moreau et

Saint-Cyr une froideur qui se changea bientôt en brouille ouverte.

[Note 4: Voir à cet égard les Mémoires du maréchal Saint-Cyr,

campagne de 1800.]

[En marge: Distribution de l'armée autrichienne.]

M. de Kray, opposé à Moreau, avait, comme nous l'avons dit, 150 mille

hommes, dont 40 mille dans les places du Rhin et du Danube, et 110

mille à l'armée active. L'infanterie, mêlée de Bavarois, de

Wurtembergeois, de Mayençais, était médiocre. La cavalerie était

superbe; elle comptait 26 mille chevaux. L'artillerie, nombreuse et

bien servie, comptait 300 bouches à feu. La droite des Autrichiens

observait le cours du Rhin, sous les ordres de M. de Sztarray, entre

Mayence et Rastadt, se liant à des levées de paysans mayençais,

commandées par le baron d'Albini. (Voir la carte nº 2.) Le général de

Kienmayer couvrait le débouché de Strasbourg, en avant de la Kinzig.

Le major Giulay avec une brigade tenait le Val-d'Enfer, et observait

le Vieux-Brisach. Le gros de l'armée autrichienne était campé en

arrière des défilés de la Forêt-Noire, à Donau-Eschingen et Villingen,

au point de jonction des routes qui du Rhin aboutissent au Danube.

Quarante mille hommes étaient réunis sur ce point. M. de Kray avait

placé dans les villes forestières une forte avant-garde sous

l'archiduc Ferdinand, avec mission d'observer la route de Bâle; il

avait laissé une nombreuse arrière-garde sous le prince Joseph de

Lorraine à Stokach, pour couvrir ses magasins, établis dans cette

ville, garder les routes d'Ulm et de Munich, et se lier au lac de

Constance, où l'Anglais William commandait une flottille. Enfin le

prince de Reuss, à la tête de 30 mille hommes, tant régiments

autrichiens que milices tyroliennes, occupait le Rheinthal, depuis

les Grisons jusqu'au lac de Constance. Celui-ci était considéré comme

la gauche de l'armée impériale. M. de Kray, au milieu de ce réseau

tendu autour de lui, se flattait d'être instruit du moindre mouvement

des Français.

[En marge: Premiers mouvements de Moreau.]

[En marge: Passage du Rhin sur trois points.]

Le plan de Moreau exposé ci-dessus, et consistant à déboucher par les

trois ponts de Strasbourg, Brisach, Bâle, pour se dérober ensuite, et

remonter le Rhin jusqu'à Schaffouse, avait été adopté sans

modification[5]. Le 25 avril, Moreau mit ses troupes en mouvement. Il

s'était porté de sa personne à Strasbourg, au milieu du corps de

Sainte-Suzanne, pour faire croire, par sa présence sur ce point, que

son intention était d'agir par la route directe de Strasbourg, à

travers la Forêt-Noire. Il avait pris une autre précaution pour mieux

cacher ses mouvements, c'était de ne pas faire ses rassemblements à

l'avance. Les demi-brigades partaient de leurs cantonnements mêmes,

pour se rendre à l'endroit où elles devaient passer le Rhin, et se

ralliaient ainsi en route au corps dont elles faisaient partie. Tout

étant ainsi calculé, trois imposantes têtes de colonne, agissant

simultanément dans un espace de trente lieues, franchirent au même

instant les ponts de Strasbourg, de Vieux-Brisach et de Bâle. C'était

le 25 avril. (Voir la carte nº 2.)

[Note 5: Le maréchal Saint-Cyr dans ses Mémoires paraît dans

l'erreur à cet égard. Le Premier Consul avait adopté le plan en

entier. Cette circonstance est constatée par une lettre du général

Dessoles, contenue au Mémorial de la Guerre, et par la correspondance

manuscrite.]

Le général Sainte-Suzanne, qui commandait l'extrême gauche et partait

de Strasbourg, balaya tout ce qui se trouvait devant lui. Il rencontra

çà et là quelques corps détachés, dont la résistance ne fut pas

grande. Cependant, ne voulant pas s'engager dans des combats sérieux,

il s'arrêta entre Renchen et Offenbourg, menaçant à la fois les deux

vallées de la Renchen et de la Kinzig, mais cherchant surtout à

persuader aux Autrichiens que son intention était de gagner le Danube

par la Forêt-Noire, en suivant la vallée de la Kinzig. Au même

instant, Saint-Cyr déboucha de Vieux-Brisach, et s'avança jusqu'à

Fribourg, poussant brusquement les détachements ennemis devant lui,

mais observant, comme Sainte-Suzanne, la précaution de ne pas

s'engager trop avant. Il trouva quelque difficulté devant Fribourg.

Les Autrichiens avaient retranché les hauteurs qui environnent cette

ville, et avaient placé derrière les retranchements des troupes de

paysans, levés dans les montagnes de la Souabe, sous prétexte de

défendre leurs chaumières contre les ravages des Français. Tout cela

ne pouvait tenir. Fribourg fut occupé en un clin d'oeil. Quelques-uns

de ces malheureux paysans furent sabrés, et on ne revit plus les

autres du reste de la campagne. Saint-Cyr se plaça de manière à faire

supposer qu'il voulait s'engager dans le Val-d'Enfer.

La réserve déboucha ce même jour par le pont de Bâle, sans trouver

d'obstacle, et porta une division, celle de Richepanse, vers

Schliengen et Kandern, pour tendre la main au corps de Saint-Cyr, qui

allait remonter le Rhin sous deux jours.

Pendant toute la journée du 26 avril (6 floréal) Sainte-Suzanne resta

en position en avant de Strasbourg, Saint-Cyr en avant de Brisach. La

réserve, qui avait débouché de Bâle, acheva de se déployer, attendant

le mouvement des deux corps destinés à remonter le Rhin jusqu'à sa

hauteur. Moreau quitta Strasbourg de sa personne, pour se rendre à son

quartier-général, qui était placé au milieu de la réserve.

[En marge: M. de Kray induit en erreur par les faux mouvements de

Moreau.]

La journée du 27 fut encore employée à tromper l'ennemi sur la

direction de nos colonnes. Les Autrichiens devaient croire à un

mouvement décidé par la Kinzig et le Val-d'Enfer. Ces deux défilés

sont, en effet, la route la plus directe pour une armée qui du Rhin

veut se porter sur le Danube, car ils s'ouvrent à quelque distance

l'un de l'autre, courent dans la même direction, et viennent se réunir

enfin entre Donau-Eschingen et Hufingen, pas loin de Schaffouse, point

où se trouvait le corps du général Lecourbe. Il était naturel de

supposer que les deux fortes colonnes de 20 à 25 mille hommes chacune,

qui se présentaient à l'entrée de ces défilés, allaient véritablement

s'y engager, pour venir donner la main à Lecourbe. Afin de les mieux

garder, M. de Kray détacha de Villingen 12 escadrons et 9 bataillons,

et les envoya comme renforts au général Kienmayer. Il fut obligé

d'affaiblir Stokach, pour remplacer à Villingen les troupes qu'il en

détachait.

Mais dans la nuit du 27, et dans la journée du 28, tandis que M. de

Kray donnait dans le piège, la direction des colonnes françaises fut

tout à coup changée. Sainte-Suzanne se replia sur Strasbourg, repassa

le Rhin avec tout son corps, et remonta par la rive gauche, pour

n'avoir pas à faire, sur le sol ennemi, un mouvement de flanc trop

allongé. Arrivé à Neuf-Brisach, il passa de nouveau sur la rive

droite, et remplaça Saint-Cyr devant Fribourg, comme s'il allait

s'engager dans le Val-d'Enfer. Saint-Cyr, de son côté, faisant un

à-droite, mais sans quitter la rive allemande, côtoya le Rhin avec son

artillerie, sa cavalerie, ses bagages; et tandis que ses gros

transports suivaient ainsi le plat pays, une grande partie de son

infanterie marcha sur le flanc des montagnes, par Saint-Hubert,

Neuhof, Todnau et Sainte-Blaise. Moreau, par cette disposition, avait

voulu ne pas encombrer les bords du Rhin, éclairer les hauteurs de la

Forêt-Noire remplies de détachements autrichiens, et passer, plus près

de leur source, les rivières qui de ces hauteurs descendent dans le

Rhin, à travers le territoire des villes forestières. Ces rivières

sont la Wiesen, l'Alb, la Wutach. Malheureusement on avait supposé des

routes qui n'existaient pas; Saint-Cyr fut obligé de traverser des

pays affreux, toujours près de l'ennemi, et sans artillerie. Cependant

il ne fut pas trop retardé, ni réduit à l'impossibilité d'arriver à

Saint-Blaise, sur l'Alb, au jour convenu.

[En marge: Mai 1800.]

En même temps Moreau remonta le Rhin avec la réserve, en restant comme

Saint-Cyr sur la rive allemande. Richepanse, qui dirigeait

l'avant-garde, après avoir vu déboucher l'artillerie et la cavalerie

de Saint-Cyr, lesquelles suivaient, comme on vient de le voir, les

bords du Rhin, se mit en route pour Saint-Blaise, afin de se lier,

dans les montagnes, à l'infanterie du même corps. Les généraux Delmas

et Leclerc, qui commandaient les deux autres divisions de la réserve,

furent dirigés sur Soeckingen, et puis sur l'Alb, devant le pont

d'Albruck. Ce pont était couvert de retranchements. L'adjudant-général

Cohorn, marchant à la tête d'un bataillon de la 14e légère, de deux

bataillons de la 50e et du 4e de hussards, s'avança en colonnes sur

les retranchements, et les emporta. Il sauta ensuite sur les épaules

d'un grenadier, passa l'Alb de la sorte, et ne laissa pas à l'ennemi

le temps de détruire le pont. Il prit du canon et fit des prisonniers.

[En marge: L'armée entière se trouve le 1er mai au delà du Rhin.]

Le 29 avril (9 floréal), le centre sous Saint-Cyr, la réserve sous

Moreau, étaient en ligne sur l'Alb, depuis l'abbaye de Saint-Blaise

jusqu'à la rencontre de l'Alb avec le Rhin; Sainte-Suzanne arrivait à

Neuf-Brisach par la rive gauche; à notre extrême droite Lecourbe

rassemblait son corps entre Diesenhofen et Schaffouse, prêt à exécuter

son passage, quand Saint-Cyr et Moreau auraient remonté le Rhin

jusqu'à sa hauteur. Le 30 avril, Sainte-Suzanne passa le Rhin, et se

montra à l'entrée du Val-d'Enfer. Saint-Cyr resta dans les environs de

Saint-Blaise, Moreau se porta en avant sur la Wutach. Enfin le 1er mai

(11 floréal) l'armée fit le dernier pas, le plus décisif, et le fit

heureusement. M. de Kray avait commencé à s'apercevoir de son erreur,

et à rappeler à lui les corps trop engagés dans les défilés de la

Forêt-Noire. Sainte-Suzanne, destiné à traverser le Val-d'Enfer,

lequel débouche sur les positions mêmes que l'armée française devait

occuper, quand elle aurait achevé son mouvement, trouva les troupes de

Kienmayer en retraite, et les suivit pas à pas. Saint-Cyr ne cessa de

côtoyer le corps de l'archiduc Ferdinand, et le poussa de Bettmaringen

à Stühlingen sur la Wutach, où il arriva dans la soirée. Les troupes

de Moreau passèrent la Wutach sans essuyer beaucoup de résistance,

rétablirent le pont, auquel il manquait à peine quelques madriers, et

cherchèrent à se lier par leur droite avec Schaffouse, où se trouvait

Lecourbe, et par leur gauche avec Stühlingen, où se trouvait

Saint-Cyr. C'est le moment que Lecourbe, établi près de Schaffouse,

devait choisir pour traverser le Rhin. Dès le matin du 1er mai,

trente-quatre pièces d'artillerie furent placées sur les hauteurs de

la rive gauche du fleuve, pour balayer de leur feu les environs du

village de Reichlingen. Vingt-cinq bateaux transportèrent sur la rive

droite le général Molitor avec deux bataillons, pour protéger

l'établissement d'un pont, depuis long-temps préparé dans l'Aar. En

une heure et demie ce pont fut jeté. Le général Vandamme y passa avec

une grande partie des troupes du corps de Lecourbe, et occupa en un

instant les routes qui conduisent à Engen et Stokach, points

importants de la ligne ennemie. Il prit la petite ville de Stein et le

fort de Hohentwiel, réputé imprenable, et fort bien approvisionné,

tant en vivres qu'en artillerie. La brigade Goulu, passant en même

temps vers Paradis, rencontra au village de Busingen une assez vive

résistance, dont elle eut bientôt triomphé. Enfin la division Lorges

entra le soir dans Schaffouse, et fit sa jonction avec les troupes de

Moreau.

Ainsi le 1er mai au soir, l'armée entière se trouvait au delà du Rhin.

Les trois corps principaux, ceux de Saint-Cyr, Moreau, Lecourbe,

formant une masse de 75 à 80 mille hommes, occupaient une ligne qui

passait par Bondorf, Stühlingen, Schaffouse, Radolfzell, jusqu'à la

pointe du lac de Constance. Ils étaient prêts à marcher sur Engen et

Stokach, menaçant à la fois la ligne de retraite et les magasins de

l'ennemi. Sainte-Suzanne avec la gauche, forte de 20 mille hommes,

suivait les Autrichiens dans le défilé du Val-d'Enfer, attendant pour

déboucher sur le haut Danube et pour se réunir au gros de l'armée

française, que celle-ci eût débloqué le défilé en se portant en avant.

[En marge: Résultat général de l'opération de Moreau.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 33 段