D'abord il fut surpris par la brusque irruption des Autrichiens, avant
qu'il eût pu rectifier l'emplacement de ses troupes, et arrêter ses
dispositions définitives; secondement il n'avait pas assez
d'approvisionnements dans la ville de Gênes pour y concentrer toute
son armée. Craignant d'y dévorer les vivres dont la place avait grand
besoin en cas de siège, il voulait se servir des ressources de Nice,
qui étaient beaucoup plus abondantes. Enfin, nous devons le dire,
Masséna ne comprenait pas assez toute la profondeur des instructions
de son chef, pour passer par-dessus les inconvénients, d'ailleurs
très-réels, d'une concentration générale sur Gênes. Masséna était
peut-être le premier des généraux contemporains sur le champ de
bataille; il était, sous le rapport du caractère, l'égal des plus
fermes généraux de tous les temps; mais, quoiqu'il eût beaucoup
d'esprit naturel, l'étendue des vues n'égalait pas chez lui la
promptitude du coup d'oeil et l'énergie de l'âme.
[En marge: Combats sur la haute Bormida. La ligne française est coupée
en deux.]
Ainsi, faute de temps, faute de vivres, faute aussi d'en sentir assez
l'importance, il ne se concentra pas assez tôt sur Gênes, et fut
surpris par les Autrichiens. Ceux-ci entrèrent en action le 5 avril
(15 germinal), c'est-à-dire bien avant l'époque qu'on aurait cru
pouvoir assigner à la reprise des hostilités. Le baron de Mélas
s'avança avec 70 ou 75 mille hommes environ, pour forcer la chaîne de
l'Apennin. Ses lieutenants Ott et Hohenzollern furent dirigés avec 25
mille hommes sur Gênes. Le général Ott, avec 15 mille, remontant la
Trebbia, se présenta par les cols de Scoffera et de Monte-Creto, qui
débouchent sur la droite de Gènes; le général Hohenzollern, avec 10
mille hommes, menaça la Bocchetta, qui débouche sur la gauche de cette
place. Le baron de Mélas, avec 50 mille hommes, remonta la Bormida, et
attaqua simultanément toutes les positions de la route que nous avons
appelée route du milieu, laquelle, par Cadibona, aboutit à Savone. Son
intention, comme l'avait prévu le Premier Consul, était de forcer
notre centre, et de séparer le général Suchet du général Soult, qui
se donnaient la main vers ce point. Une lutte violente s'engagea donc,
depuis les sources du Tanaro et de la Bormida, jusqu'aux sommets
escarpés qui dominent Gênes. Les généraux Elsnitz et Mélas soutinrent
des combats acharnés contre le général Suchet, à Rocca-Barbena, à
Sette-Pani, à Melogno, à Saint-Jacques; contre le général Soult, à
Montelegino, à Stella, à Cadibona, à Savone. Les soldats de la
République, profitant de ce pays montagneux, se couvrant de tous les
accidents du terrain, se défendirent avec une bravoure incomparable,
firent perdre à l'ennemi trois fois plus de monde qu'ils n'en
perdirent eux-mêmes, car leur feu plongeait sur des masses épaisses et
profondes; mais, obligés de combattre sans cesse contre des troupes
toujours renouvelées, ils se virent forcés de céder le terrain,
vaincus par l'épuisement et la fatigue plus que par les Autrichiens.
Les généraux Suchet et Soult furent contraints de se séparer, et de se
retirer, l'un sur Borghetto, l'autre sur Savone. La ligne française se
trouva donc coupée, comme il était facile de le prévoir; moitié de
l'armée de Ligurie fut jetée sur Nice, moitié fut condamnée à
s'enfermer dans Gênes.
[En marge: Investissement de Gênes. Masséna renfermé dans la place
avec 18 mille hommes.]
Du côté de Gênes même les succès avaient été balancés. L'attaque de la
Bocchetta, tentée par le comte d'Hohenzollern avec trop peu de forces
pour vaincre les Français, c'est-à-dire avec 10 mille hommes à peu
près contre 5 mille, fut repoussée par la division Gazan. Mais, à la
droite de Gênes, c'est-à-dire vers les positions du Monte-Creto et de
Scoffera, qui donnent accès dans la vallée du Bisagno, le général Ott,
vainqueur de la division Miollis, qui n'avait pas 4 mille hommes à
opposer à 15 mille, descendit sur les revers de l'Apennin, et,
enveloppant tous les forts qui couvrent la ville, montra les couleurs
autrichiennes aux Génois épouvantés. L'escadre anglaise, se déployant
au même instant, dans la place leur fit voir le pavillon britannique.
Si les habitants de la ville étaient patriotes et partisans des
Français, les paysans des vallées voisines, attachés au parti
aristocratique, comme les Calabrais, dans le royaume de Naples,
l'étaient à la reine Caroline, comme les Vendéens, en France,
l'étaient aux Bourbons, se soulevèrent à la vue des soldats de la
coalition. Ils sonnaient le tocsin dans tous les villages. Un certain
baron d'Aspres, attaché au service impérial, et jouissant de quelque
influence dans la contrée, les excitait à la révolte. Le 6 avril au
soir, les malheureux bourgeois de Gênes, voyant sur les montagnes
environnantes les feux des Autrichiens, sur la mer le pavillon déployé
des Anglais, en étaient à craindre que l'oligarchie, déjà folle de
joie, ne rétablît, sous peu de jours, son empire abhorré.
Mais l'intrépide Masséna était au milieu d'eux. Bien que séparé du
général Suchet par l'attaque dirigée sur son centre, il comptait
encore 15 à 48 mille hommes; et, appuyé sur une telle garnison, il
pouvait défier quelque ennemi que ce fût, d'enfoncer sous ses yeux les
portes de Gênes.
[En marge: Description de Gênes.]
Pour faire comprendre les opérations que le général français exécuta
pendant ce siége mémorable, il faut décrire le théâtre sur lequel il
était placé. (Voir la carte nº 4.) Gênes est située au fond même du
beau golfe qui porte son nom, au pied d'un contrefort de l'Apennin. Ce
contrefort, en s'avançant du nord au sud, au milieu des eaux, se
partage, avant d'y plonger, en deux arêtes, l'une dirigée au levant,
l'autre au couchant, et forme ainsi un triangle incliné, dont le
sommet est lié à l'Apennin, dont la base s'appuie à la mer. C'est vers
la base de ce triangle, et, bien entendu, avec l'irrégularité
ordinaire à la nature, que Gênes se déploie en rues allongées, bordées
de palais magnifiques. La nature et l'art avaient beaucoup fait pour
sa défense. Du côté de la mer deux môles, se dirigeant l'un vers
l'autre presque jusqu'à se croiser, formaient le port, et le
défendaient contre les escadres ennemies. Du côté de la terre, une
première enceinte bastionnée enveloppait, en la serrant de près, la
partie bâtie et peuplée de la ville. Une seconde enceinte plus vaste,
et bastionnée comme la précédente, était tracée sur ces hauteurs, qui
décrivent, ainsi que nous venons de le dire, une figure triangulaire
autour de Gênes. Deux forts, disposés en étage l'un au-dessus de
l'autre, les forts de l'Éperon et du Diamant, étaient placés au sommet
de cette figure triangulaire, et couvraient de leur feu dominateur
tout l'ensemble de la fortification.
Mais ce n'était pas tout ce qu'on avait fait pour tenir l'ennemi à une
grande distance. Si on tourne le dos à la mer, et si on regarde Gênes,
on a le levant à droite, le couchant à gauche. Deux petites rivières,
celle du Bisagno au levant ou à droite, celle de la Polcevera au
couchant ou à gauche, baignent les deux côtés de l'enceinte
extérieure. Le Bisagno descend de ces hauteurs mêmes du Monte-Creto et
de Scoffera, qu'il faut franchir quand on vient du revers de l'Apennin
en remontant la Trebbia. Le côté de la vallée du Bisagno, qui est
opposé à la ville, s'appelle le Monte-Ratti, et présente diverses
positions, du sommet desquelles on aurait pu causer de grands dommages
à Gênes, si elles n'avaient été occupées. Aussi avait-on eu grand soin
de les couronner par trois forts, ceux de Quezzi, de Richelieu, de
Sainte-Tècle. La vallée de la Polcevera, au contraire, qui est placée
à gauche de Gênes, et descend des hauteurs de la Bocchetta, n'offre
aucune position dominante que l'art eût à occuper pour protéger la
ville. Mais un long faubourg, placé au bord de la mer, celui de
Saint-Pierre-d'Arena, composait un amas de maisons, utile et facile à
défendre.
Ainsi la fortification de Gênes présentait un triangle, incliné de 15
degrés à l'horizon, ayant neuf mille toises de développement, se
rattachant par son sommet à l'Apennin, baigné à sa base par la mer, et
bordé sur ses deux côtés par le Bisagno au levant, par la Polcevera au
couchant. Le fort de l'Éperon, et au-dessus de l'Éperon celui du
Diamant, couvraient son sommet. Les forts de Richelieu, de
Sainte-Tècle, de Quezzi empêchaient que, des flancs du Monte-Ratti,
des feux destructeurs ne fussent dirigés sur la cité aux palais de
marbre.
Telle était Gênes alors; telles étaient ses défenses, que l'art, le
temps, les contributions imposées à la France, ont beaucoup
perfectionnées depuis.
Masséna pouvait réunir encore 18 mille hommes. Si, avec une pareille
garnison, dans une si forte place, il avait eu des vivres en
suffisante quantité, il eût été invincible. On va voir ce que le
caractère peut faire à la guerre, pour réparer une faute de
combinaison ou de prévoyance.
[En marge: Plan de défense du général Masséna.]
Masséna, résolu à opposer à l'ennemi une résistance énergique, voulut
sur-le-champ faire deux choses fort importantes: la première
consistait à rejeter au delà de l'Apennin les Autrichiens, qui
serraient Gênes de trop près; la seconde consistait à se relier au
général Suchet, par un mouvement combiné avec ce général, le long de
la route de la Corniche.
[En marge: Masséna par une première sortie rejette les Autrichiens
loin de Gênes.]
Pour exécuter son premier dessein, il fallait qu'il ramenât les
Autrichiens le long du Bisagno d'un côté, de la Polcevera de l'autre,
et qu'il les renvoyât, par le Monte-Creto, par la Bocchetta, sur le
revers des monts d'où ils étaient venus. Sans perdre un jour, le
lendemain même de leur première apparition, c'est-à-dire le 7 avril
(17 germinal), il sortit de Gênes par le côté du levant, et traversa
la vallée du Bisagno, suivi de la brave division Miollis, celle qui
avait été obligée l'avant-veille de se retirer devant les forces trop
supérieures du général Ott. Il la renforça d'une partie de la réserve,
et se mettant à sa tête marcha sur deux colonnes: celle de droite,
sous le général d'Arnaud, longeait la mer et se dirigeait vers Quinto;
celle de gauche, sous Miollis, se dirigeait sur les escarpements du
Monte-Ratti. Une troisième colonne, sous le général Petitot, suivait,
en la remontant, le fond de la vallée du Bisagno, qui circule au pied
du Monte-Ratti. La précision de mouvement de ces trois colonnes fut
telle, que leur feu se fit entendre au même instant sur tous les
points à la fois. Le général d'Arnaud par un revers, le général
Miollis par l'autre, abordèrent les hauteurs du Monte-Ratti, avec la
plus grande vigueur. La présence de Masséna lui-même, le désir de se
venger de la surprise de la veille, animaient les soldats. Les
Autrichiens furent culbutés dans les torrents, et perdirent toutes
leurs positions. Le général d'Arnaud passa outre, et, en suivant la
crête des hauteurs, se porta au sommet même de l'Apennin, au col de
Scoffera. Masséna, suivi de quelques compagnies de réserve, descendit
dans la vallée du Bisagno pour joindre la colonne Petitot. Cette
dernière colonne, ainsi renforcée, repoussa partout l'ennemi, et,
remontant la rivière, vint seconder le mouvement du général d'Arnaud
sur Scoffera. Précipités dans ces vallées tortueuses, les Autrichiens
laissèrent à Masséna 1,500 prisonniers, et à leur tête ce baron
d'Aspres, l'instigateur de la révolte des paysans de la Fonte-Buona.
Quand, le soir du même jour, Masséna rentra dans Gênes après avoir
délivré les Génois de la vue des ennemis, et amenant prisonnier
l'officier dont on annonçait la prochaine arrivée triomphale, la joie
de la population patriote, qui était la plus nombreuse, fut extrême.
On le reçut avec des acclamations. Les habitants avaient préparé des
brancards pour porter les blessés, du vin et des bouillons pour les
nourrir. Partout on se disputait l'honneur de les recevoir.
[En marge: Opération tentée par Masséna pour se remettre en
communication avec le général Suchet.]
Après cet acte de vigueur du côté du levant, le plus important à
dégager, parce que de ce côté seulement les Autrichiens serraient la
ville de près, Masséna voulut profiter du répit que lui assurait le
dernier avantage obtenu, pour faire un effort au couchant,
c'est-à-dire vers Savone, et rétablir par ce moyen ses communications
avec le général Suchet. Afin de garantir Gênes de toute attaque
pendant son absence, il divisa les troupes qui lui restaient en deux
corps: l'un de droite, sous le général Miollis, l'autre de gauche,
sous le général Soult. Le corps du général Miollis était destiné à
garder Gênes avec deux divisions. La division d'Arnaud devait défendre
le côté du levant, faisant face au Bisagno; la division Spital, celui
du couchant, faisant face à la Polcevera. Le corps de gauche, sous le
général Soult, était chargé de tenir la campagne avec les deux
divisions Gardanne et Gazan. C'est avec cette force, d'environ 10
mille hommes, que Masséna projeta de se rapprocher de Savone, en
ordonnant à Suchet, par un avis secret, de tenter un mouvement
simultané sur le même point. La division Gardanne fut dirigée le long
de la mer, et la division Gazan sur les crêtes de l'Apennin, dans
l'intention d'amener l'ennemi, par la vue de deux colonnes séparées, à
se diviser lui-même. Manoeuvrant ensuite avec rapidité sur ce terrain,
dont il avait une grande connaissance, Masséna voulait, selon les
circonstances, réunir ses deux divisions en une seule, de manière à
écraser, ou sur les hauteurs de l'Apennin ou le long de la mer, le
corps ennemi qui serait le plus exposé à ses coups. Il commandait en
personne la division Gardanne. Il avait confié au général Soult la
division Gazan. Son projet était de suivre le littoral par Voltri,
Varaggio, Savone; son lieutenant, le général Soult, avait ordre de
s'élever, par Aqua-Bianca et San-Pietro-del-Alba, sur Sassello. (Voir
la carte nº 4.)
Le 9 avril au matin, nos troupes commencèrent leur mouvement. Le baron
de Mélas, après avoir coupé en deux l'armée française, voulait
renfermer Masséna dans Gênes, et resserrer en même temps sa propre
ligne, qui était trop étendue; car elle embrassait, depuis la vallée
du Tanaro jusqu'à celle de la Trebbia, un espace de quinze lieues au
moins. Les deux armées se rencontrèrent dans leur mouvement, et il en
résulta sur ce terrain si accidenté la lutte à la fois la plus vive et
la plus confuse. Tandis que Masséna marchait sur deux colonnes, le
baron de Mélas marchait sur trois, et le comte de Hohenzollern, en
formant une quatrième, essayait une nouvelle attaque sur la
Bocchetta. 10 mille Français allaient rencontrer plus de 40 mille
ennemis.
Le général Soult, filant par Voltri, aperçut sur sa droite les
Autrichiens, qui avaient dépassé la Bocchetta, et couronnaient les
hauteurs environnantes. Arrivés à un lieu nommé Aqua-Santa, ils
pouvaient menacer les derrières des colonnes françaises, et leur
interdire le retour sur Gênes. Le général Soult crut prudent de les
repousser; il leur livra, en conséquence, un combat brillant, dans
lequel le colonel Mouton, depuis maréchal et comte Lobau, commandant
la 3e demi-brigade, se conduisit avec la plus grande valeur. Le
général Soult prit du canon, fit des prisonniers, et parvint, à
travers une nuée d'ennemis, à gagner la route montagneuse de Sassello.
Cependant, le temps employé à ce combat, qui, du reste, n'empêcha
point les progrès ultérieurs des Autrichiens, sur les derrières de nos
colonnes, fut cause que le général Soult ne put arriver à Sassello, de
l'autre côté de l'Apennin, au moment où le général Masséna l'y
attendait. Celui-ci avait marché le long de la mer, et le lendemain,
10 avril, il était aux environs de Varaggio, formé sur deux colonnes,
et cherchant à entrer en communication par les hauteurs avec le corps
du général Soult, qu'il supposait à Sassello. L'ennemi dont les forces
étaient décuples des nôtres, essaya d'envelopper les deux petites
colonnes de Masséna, et notamment celle de gauche, qu'il commandait en
personne. Masséna, comptant sur sa colonne de droite et sur le
mouvement du général Soult vers Sassello, résista long-temps avec
1,200 hommes à un corps de 8 à 10 mille, et déploya en cette occasion
une fermeté extraordinaire. Obligé de battre en retraite, et ayant
perdu de vue sa colonne de droite, qui était restée en arrière par
suite d'une distribution tardive de vivres, il se jeta pour la
chercher à travers des précipices affreux et des bandes de paysans
révoltés. Ayant réussi à la rejoindre, il la ramena vers le reste de
la division Gardanne, qui n'avait cessé de suivre la mer par Varaggio
et Cogoletto. La difficulté de concerter ses mouvements au milieu de
cette foule d'ennemis, et dans un pays aussi accidenté, ayant empêché
la rencontre en temps utile du corps du général Soult avec le corps du
général Masséna, celui-ci résolut de rallier ses troupes, de gravir
par sa droite la crête de l'Apennin, de se réunir à son lieutenant, et
de tomber ainsi sur les corps autrichiens dispersés dans ces vallées.
Mais nos troupes harassées s'étaient répandues sur les routes, et ne
pouvaient pas être ralliées à temps. Masséna prit alors le parti
d'envoyer au général Soult tout ce qui était en état de marcher, pour
lui servir de renfort; et avec le reste, qui était composé de blessés
et de soldats épuisés, il regagna, toujours en suivant le bord de la
mer, les approches de Gênes, afin de couvrir la retraite du corps
d'armée, et d'en assurer la rentrée dans la place. Réduit à une
poignée d'hommes, il eut à soutenir plusieurs fois les combats les
plus disproportionnés; et dans une de ces rencontres, un bataillon
français surpris, ayant cédé devant une charge des hussards de
Seckler, il chargea lui-même ces hussards avec 30 cavaliers, et les
ramena. Il vint enfin se placer à Voltri pour y attendre le retour du
général Soult. Celui-ci, jeté dans les montagnes, au milieu de
détachements ennemis cinq ou six fois supérieurs en nombre, y courut
de grands dangers, et, après les efforts les plus glorieux, aurait
fini par succomber, sans le secours que Masséna lui avait envoyé si à
propos. Renforcé à temps, il put regagner la route de Gênes, après
avoir soutenu avec avantage la lutte la plus difficile et la plus
inégale. Il rejoignit enfin son général en chef, et tous deux
rentrèrent dans Gênes, en se faisant jour, et en ramenant devant eux 4
mille prisonniers. Le général Suchet avait essayé de son côté de
rejoindre son général en chef; mais il n'avait pu percer la masse
énorme de l'armée autrichienne.
[En marge: Rentrée de Masséna dans Gênes.]
Les Génois furent transportés d'admiration à la vue du général
français, rentrant pour la seconde fois dans leur ville, précédé par
des colonnes de prisonniers. Son ascendant était devenu tout-puissant.
L'armée et la population lui obéissaient avec la plus parfaite
soumission.
Masséna devait, dès ce moment, se considérer comme définitivement
renfermé dans Gênes. Mais il n'entendait pas s'y laisser serrer de
trop près. Son projet était de tenir l'ennemi toujours éloigné des
murs, de l'épuiser dans des combats continuels, de l'occuper tellement
qu'il ne pût ni forcer le Var, ni retourner en Lombardie, ni s'opposer
à la marche projetée du Premier Consul à travers les Alpes.
[En marge: Police établie dans Gênes.]
À peine rentré, le 18 avril (28 germinal), il s'occupa de la police
intérieure, et de l'approvisionnement de la place. Craignant les
trahisons que pouvaient pratiquer les nobles génois, il prit ses
précautions contre toute surprise de leur part. La garde nationale,
composée des patriotes liguriens, soutenue par une force française,
qui campait sur la principale place de la ville, ayant la mèche de ses
canons allumée, la garde nationale devait se réunir dès que la
générale serait battue. À ce signal, les habitants qui n'en faisaient
point partie avaient ordre de se retirer dans leurs maisons. La troupe
armée était seule autorisée à circuler dans les rues. En temps
ordinaire, les habitants devaient être rentrés dans leurs demeures à
dix heures du soir, et ne pouvaient jamais se permettre aucun
rassemblement.
[En marge: Recherche des vivres existants dans Gênes.]
Masséna avait fait recueillir les blés existants dans Gênes, offrant
de les payer, et les payant en effet, quand on les apportait de bonne
volonté; s'en emparant, au moyen de visites domiciliaires, quand on
refusait de les livrer. Après s'être saisi de tous les grains, il
avait mis l'armée et le peuple à la ration, et s'était ainsi procuré
de quoi soutenir ses soldats et les habitants pauvres, pendant les
quinze premiers jours du siège. Ces quinze jours étaient déjà presque
écoulés; mais il restait encore des vivres, que l'or des riches
faisait sortir à grand prix de certains dépôts cachés, et pour leur
seul usage. Sur l'ordre de Masséna, de nouvelles recherches furent
faites, et on trouva, en menus grains de toute espèce, seigle, avoine
et autres, de quoi nourrir le peuple et l'armée avec de mauvais pain,
pendant quinze autres jours. On se flattait de quelque heureux coup
de vent, qui, éloignant les Anglais, amènerait des chargements de
vivres. On comptait pour cela sur les corsaires corses et liguriens,
auxquels avaient été délivrées des lettres de marque, pour courir sur
les bâtiments chargés de grain. Enfin Masséna était résolu à recourir
aux dernières extrémités, et il était décidé, plutôt que de se rendre,
à nourrir ses troupes avec le cacao, dont les magasins de Gênes
étaient abondamment pourvus. Muni de quelque argent envoyé par le
Premier Consul, il en faisait la ressource des cas extrêmes, et s'en
servait aussi pour consoler de temps à autre ses infortunés soldats de
leurs cruelles souffrances. Déjà, dans cette suite de rencontres,
plusieurs mille hommes avaient été mis hors de combat, et un bon
nombre étaient aux hôpitaux. Il restait, dans les forts, sur les deux
enceintes de la place, et en réserve, une force active de 12 mille
combattants environ.
Au milieu de ces horribles conjonctures, Masséna, montrant tous les
jours un front calme et serein, finissait par inspirer aux autres le
courage dont il était animé. Son aide-de-camp Franceschi se jeta dans
une nacelle pour aller rejoindre la côte de Nice, et se rendre auprès
du Premier Consul, afin de lui faire connaître les douleurs, les
exploits et les dangers pressants de l'armée de Ligurie.
[En marge: Grande attaque du 30 avril, repoussée par Masséna.]