réunis pour la pacification de l'intérieur, environ 30 mille soldats
excellents, encadrés dans les demi-brigades qui avaient le moins
souffert. Les uns étaient revenus à Paris après l'opération exécutée
en Normandie contre M. de Frotté. Les autres étaient en Bretagne et en
Vendée. Le Premier Consul en forma trois belles divisions de guerre,
deux en Bretagne, à Rennes et à Nantes, la troisième à Paris. Ces
divisions devaient se compléter en toute hâte, se pourvoir du matériel
qu'elles auraient sous la main, et se procurer le reste en route, par
les moyens que nous allons faire connaître. Elles avaient ordre de se
rendre à la frontière de l'est, arpentant la France, suivant le
langage du Premier Consul, comme autrefois l'armée d'Italie arpentait
la vallée de l'Adige. Leur arrivée en Suisse était certaine pour le
mois d'avril.
Il existait une autre ressource, c'étaient les dépôts de l'armée
d'Égypte, stationnés dans le midi de la France, et n'ayant jamais pu
envoyer des recrues à leurs corps par l'impossibilité de traverser la
mer, toujours gardée par les Anglais. On pouvait, en versant dans ces
dépôts quelques conscrits, en tirer quatorze bataillons très-beaux,
très-propres à faire la guerre. L'ordre fut donné de les acheminer
vers Lyon, dès qu'ils seraient complétés. C'était une quatrième
division excellente, et capable de rendre de bons services.
Ce qu'il y a de plus difficile, de plus long dans la composition d'une
armée, c'est l'organisation de l'artillerie: le Premier Consul,
voulant former cette armée de réserve à l'est, avait, dans les dépôts
d'Auxonne, de Besançon, de Briançon, les moyens de réunir, en
personnel et en matériel, une force de soixante bouches à feu. Deux
officiers d'artillerie très-habiles, et qui lui étaient dévoués, les
généraux Marmont et Gassendi, furent dépêchés de Paris, avec ordre de
préparer ces soixante bouches à feu dans ces divers dépôts, sans dire
où elles seraient concentrées et réunies.
[En marge: Moyens employés pour dissimuler la formation de l'armée de
réserve.]
Restait à indiquer un lieu de rendez-vous à toutes ces forces éparses.
Si on avait cherché à cacher par le silence de tels préparatifs, on
aurait, au contraire, donné l'éveil. Le Premier Consul voulut tromper
l'ennemi par le bruit même qu'il allait faire. Il inséra au _Moniteur_
un arrêté des Consuls, portant création d'une armée de réserve, qui
devait être formée à Dijon, et se composer de soixante mille hommes.
Berthier partit en poste pour Dijon, afin d'en commencer
l'organisation. On doit se souvenir, en effet, que Berthier était
devenu libre par l'entrée de Carnot au ministère de la guerre. Un
appel chaleureux fut fait aux anciens volontaires de la Révolution,
qui, après une ou deux campagnes, étaient revenus dans leurs foyers.
On les engageait à se rendre à Dijon. On y envoya avec beaucoup
d'ostentation un peu de matériel et quelques conscrits. De vieux
officiers, dirigés sur ce point, présentèrent une apparence de cadres
pour commencer l'instruction de ces conscrits. Les journalistes, à qui
la mention des affaires militaires n'était permise qu'avec beaucoup de
sobriété, eurent carrière sur l'armée qui s'organisait à Dijon, et
purent remplir leurs feuilles des détails qui la concernaient. C'en
était assez pour attirer là les espions de toute l'Europe, qui ne
manquèrent pas, en effet, d'y accourir en grand nombre.
Si les divisions formées à Nantes, Rennes et Paris avec les troupes
tirées de la Vendée; si la division formée à Toulon, Marseille,
Avignon, avec les dépôts de l'armée d'Égypte; si l'artillerie préparée
à Besançon, Auxonne, Briançon, avec les ressources de ces arsenaux,
eussent été réunies à Dijon, c'en était fait du secret du Premier
Consul; tout le monde croyait à l'existence de l'armée de réserve.
Mais il se garda bien d'en agir ainsi. Ces divisions furent acheminées
sur Genève et Lausanne par des routes différentes, de telle manière
que l'attention publique ne fut particulièrement attirée sur aucun
point. Elles passaient pour des renforts destinés à l'armée du Rhin,
laquelle, étant répandue depuis Strasbourg jusqu'à Constance, pouvait
bien paraître le but vers lequel marchaient ces renforts. Ces
préparatifs en matériel, ordonnés dans les arsenaux d'Auxonne et de
Besançon, passaient pour un supplément d'artillerie, destiné à la même
armée. Ceux qui se faisaient à Briançon étaient censés appartenir aux
troupes de Ligurie. Le Premier Consul fit envoyer des eaux-de-vie à
Genève; envoi qui n'indiquait pas mieux son but, puisque notre armée
d'Allemagne avait sa base d'opérations en Suisse. Il fit fabriquer
dans les départements riverains du Rhône deux millions de rations en
biscuit, destinées à nourrir l'armée de réserve au milieu de la
stérilité des Alpes. 1,800 mille rations remontèrent secrètement le
Rhône vers Genève; 200 mille furent envoyées avec ostentation à
Toulon, pour faire supposer que ces fabrications inusitées avaient été
faites pour le compte de la marine. Enfin, les divisions en marche,
conduites lentement, et sans les fatiguer, vers Genève et Lausanne
(elles avaient en effet la moitié de mars et tout avril pour faire le
trajet), recevaient pendant la route même ce qui leur manquait, en
souliers, vêtements, fusils, chevaux. Le Premier Consul ayant arrêté
dans son esprit la route qu'elles devaient suivre, et constaté
soigneusement la nature de leurs besoins, faisait trouver sur chaque
lieu qu'elles avaient à traverser, tantôt une espèce de secours,
tantôt une autre, en se gardant bien d'éveiller l'attention par une
grande réunion de matières sur un seul point. La correspondance
relative à ces préparatifs avait été soustraite aux bureaux de la
guerre. Elle était renfermée entre lui et les chefs de corps, et
portée par des aides-de-camp sûrs, qui allaient, venaient en poste,
voyaient tout de leurs yeux, faisaient tout directement, armés des
ordres irrésistibles du Premier Consul, et ignorant d'ailleurs le plan
général auquel ils concouraient.
[En marge: Railleries de toute l'Europe au sujet de l'armée de
réserve.]
Le secret, renfermé entre le Premier Consul, Berthier, et deux ou
trois généraux du génie et de l'artillerie, qu'on avait été forcé
d'initier au plan de campagne, était profondément gardé. Aucun d'eux
ne l'aurait compromis, parce que le secret est un acte d'obéissance
qu'obtiennent les gouvernements, en proportion de l'ascendant qu'ils
exercent. À ce titre, celui du Premier Consul n'avait aucune
indiscrétion à craindre. Les espions étrangers accourus à Dijon, n'y
voyant que quelques conscrits, quelques volontaires, quelques vieux
officiers, se crurent bien fins, en découvrant qu'il n'y avait là rien
de sérieux, que le Premier Consul évidemment ne faisait tout ce bruit
que pour effrayer le baron de Mélas, pour l'empêcher de pénétrer par
les bouches du Rhône, et lui persuader qu'il trouverait dans le midi
de la France une armée de réserve capable de l'arrêter. La chose fut
ainsi comprise de tous les gens qui se croyaient bons juges en cette
matière, et les journaux anglais se remplirent bientôt de mille et
mille railleries. Les dessinateurs de caricatures en firent une sur
l'armée de réserve: elle représentait un enfant donnant la main à un
invalide à jambe de bois.
Il n'en fallait pas davantage au Premier Consul: être raillé était,
dans le moment, son unique désir. En attendant, ses divisions
marchaient, son matériel se préparait vers les frontières de l'est,
et, dans les premiers jours de mai, une armée improvisée était prête,
ou à seconder Moreau, ou à se jeter au delà des Alpes, pour y changer
la face des événements.
[En marge: Quelques secours accordés à la marine.]
Le Premier Consul n'avait pas négligé la marine. Depuis la course que
l'amiral Bruix avait faite l'année précédente dans la Méditerranée,
avec les forces combinées de France et d'Espagne, la grande flotte
qu'il avait dirigée était rentrée dans Brest. Elle se composait de
quinze vaisseaux espagnols et d'une vingtaine de vaisseaux français,
en tout pas loin de quarante. Vingt vaisseaux anglais la bloquaient
dans le moment. Le Premier Consul profita des premières ressources
financières qu'il avait réussi à créer, pour envoyer quelques vivres,
et une partie de la solde arriérée, à cette flotte. Il lui enjoignit
de ne pas se laisser bloquer, quand on serait trente contre vingt; de
sortir à la première occasion, fallût-il livrer bataille; et, si on
pouvait tenir la mer, de passer le détroit, de paraître devant Toulon,
d'y rallier quelques bâtiments chargés de secours pour l'Égypte,
d'aller ensuite débloquer Malte et Alexandrie. Les routes ouvertes, il
suffisait du commerce seul pour ravitailler les garnisons françaises
répandues sur les bords de la Méditerranée.
[En marge: Résistance de Moreau au plan qui lui est proposé.]
Tels furent les soins consacrés aux affaires militaires par le Premier
Consul, tandis qu'il était, avec MM. Sieyès, Cambacérès, Talleyrand,
Gaudin, et autres collaborateurs de ses travaux, occupé à réorganiser
le gouvernement, à rétablir les finances, à créer une administration
civile et judiciaire, à négocier enfin avec l'Europe. Mais ce n'était
pas tout que de concevoir des plans, d'en préparer l'exécution; il lui
fallait faire entrer ses idées dans la tête de ses lieutenants, qui,
quoique soumis à son autorité consulaire, n'étaient pas toutefois
aussi complètement subordonnés alors qu'ils le furent plus tard,
lorsque, sous le titre de maréchaux d'Empire, ils obéissaient à un
Empereur. Le plan prescrit à Moreau, surtout, avait bouleversé cette
tête froide et timide. Ce général était effrayé de la hardiesse de
l'opération qui lui était ordonnée. Nous avons déjà parlé du pays sur
lequel il devait opérer. (Voir la carte nº 2.) Le Rhin, avons-nous
dit, coule de l'est à l'ouest, de Constance à Bâle, se redresse à Bâle
pour couler au nord, passant par Brisach, Strasbourg et Mayence. Dans
l'angle qu'il décrit ainsi se trouve ce qu'on appelle la Forêt-Noire,
pays boisé et montagneux, coupé de défilés qui conduisent de la vallée
du Rhin à celle du Danube. L'armée française et l'armée autrichienne
occupaient en quelque sorte les trois côtés d'un triangle: l'armée
française en occupait deux, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à
Schaffouse; l'armée autrichienne un seul, de Strasbourg à Constance.
Celle-ci avait donc l'avantage d'une concentration plus facile. M. de
Kray, ayant sa gauche sous le prince de Reuss, aux environs de
Constance, sa droite dans les défilés de la Forêt-Noire jusque vers
Strasbourg, son centre à Donau-Eschingen, au point d'intersection de
toutes les routes, pouvait se concentrer rapidement devant l'endroit
même que Moreau choisirait pour passer le Rhin, que ce fût de
Strasbourg à Bâle ou de Bâle à Constance. C'était là le sujet des
inquiétudes du général français. Il craignait que M. de Kray, se
présentant en masse au point du passage, ne rendît ce passage
impossible, peut-être même désastreux.
Le Premier Consul n'appréhendait rien de pareil. Il croyait, au
contraire, que l'armée française pouvait très-facilement se concentrer
sur le flanc gauche de M. de Kray, et l'enfoncer. Pour cela il
désirait, comme nous l'avons déjà dit, que, profitant du rideau qui la
couvrait, c'est-à-dire du Rhin, elle remontât ce fleuve à
l'improviste, qu'elle se réunît entre Bâle et Schaffouse, qu'avec des
bateaux secrètement disposés dans les affluents, elle jetât quatre
ponts en une matinée, et qu'elle débouchât, au nombre de 80 ou 100
mille hommes, entre Stokach et Donau-Eschingen, donnant dans le flanc
de M. de Kray, le coupant de ses réserves et de la gauche, précipitant
ses débris sur le haut Danube. Il pensait que, cette opération
exécutée avec promptitude et vigueur, l'armée autrichienne d'Allemagne
pouvait être écrasée. Ce qu'il a fait plus tard en partant d'un point
différent, mais dans les mêmes lieux, autour d'Ulm, ce qu'il fit cette
année même par le Saint-Bernard, prouve que ce plan n'avait rien que
de très praticable. Il croyait que l'armée française, n'opérant pas
sur le sol ennemi, puisqu'elle remontait par la rive gauche, n'ayant
qu'à marcher sans combattre, pourrait, avec certaines précautions,
dérober deux ou trois marches, à M. de Kray, et qu'elle serait au lieu
du passage avant que ce général eût réuni assez de moyens pour
l'empêcher.
C'est là le plan qui avait troublé l'esprit de Moreau, peu habitué à
ces hardies combinaisons. Il craignait que M. de Kray, averti à temps,
ne se portât avec la masse de ses forces à la rencontre de l'armée
française, et ne la jetât dans le fleuve. Moreau aimait mieux profiter
des ponts existants à Strasbourg, Brisach et Bâle, pour déboucher en
plusieurs colonnes sur la rive droite, il voulait ainsi diviser
l'attention des Autrichiens, les attirer principalement vers les
défilés de la Forêt-Noire correspondants aux ponts de Strasbourg et de
Brisach, puis, après les avoir amenés dans ces défilés, se dérober
tout à coup, longer le Rhin avec les colonnes qui auraient traversé ce
fleuve, et venir se placer devant Schaffouse pour y couvrir le
débouché du reste de l'armée.
Le plan de Moreau n'était pas sans mérite, mais il n'était pas non
plus sans de graves inconvénients, car, s'il tendait à éviter le
danger d'un seul passage exécuté en masse, il avait, en divisant cette
opération, l'inconvénient de diviser les forces, de jeter sur le sol
ennemi deux ou trois colonnes détachées, de leur faire exécuter une
marche de flanc dangereuse jusqu'à Schaffouse, où elles devaient
couvrir le dernier et le plus grand passage du fleuve. Enfin ce plan
avait le désavantage de donner peu ou point de résultats, car il ne
jetait pas l'armée française tout entière et toute à la fois, sur le
flanc gauche du maréchal de Kray; ce qui eût été le seul moyen de
déborder le général autrichien, et de le couper de la Bavière.
[En marge: Le général Dessoles appelé à Paris.]
[En marge: Belles paroles du Premier Consul à l'occasion du refus de
Moreau.]
[En marge: Avril 1800.]
[En marge: Convention avec Moreau.]
C'est un spectacle digne des regards de l'histoire que celui de ces deux
hommes, opposés l'un à l'autre dans une circonstance intéressante,
laquelle faisait si bien ressortir les diversités de leur esprit et de
leur caractère. Le plan de Moreau, comme il arrive souvent aux plans des
hommes de second ordre, n'avait que les apparences de la prudence; mais
il pouvait réussir par l'exécution, car, il faut le redire sans cesse,
l'exécution rachète tout: elle fait quelquefois échouer les meilleures
combinaisons, et réussir les plus mauvaises. Moreau persistait donc dans
ses idées. Le Premier Consul, voulant le persuader par le moyen d'un
intermédiaire bien choisi, fit venir à Paris le général Dessoles, chef
d'état-major de l'armée d'Allemagne, esprit fin, pénétrant, digne de
servir de lien entre deux hommes puissants et susceptibles; car il avait
le goût de concilier ses supérieurs, que n'ont pas toujours les
subordonnés. Le Premier Consul l'appela donc à Paris vers le milieu de
mars (fin de ventôse) et l'y retint plusieurs jours. Après lui avoir
expliqué ses idées, il les lui fit parfaitement comprendre, et même
préférer à celles de Moreau. Mais le général Dessoles n'en persista pas
moins à conseiller au Premier Consul d'adopter le plan de Moreau, parce
qu'il fallait, suivant lui, laisser le général qui opère agir selon ses
idées et son caractère, lorsque c'était d'ailleurs un homme digne du
commandement qu'on lui avait confié.--Votre plan, dit-il au Premier
Consul, est plus grand, plus décisif, probablement même plus sûr; mais
il n'est pas adapté au génie de celui qui doit l'exécuter. Vous avez une
manière de faire la guerre qui est supérieure à toutes; Moreau a la
sienne, qui est inférieure sans doute à la vôtre, mais excellente
néanmoins. Laissez-le agir; il agira bien, lentement peut-être, mais
sûrement; et il vous procurera autant de résultats qu'il vous en faut
pour le succès de vos combinaisons générales. Si, au contraire, vous lui
imposez vos idées, vous le troublerez, vous le blesserez même, et vous
n'obtiendrez rien de lui, pour avoir voulu trop obtenir.--Le Premier
Consul, aussi versé dans la connaissance des hommes que dans celle de
son art, apprécia la sagesse des avis du général Dessoles, et se
rendit.--Vous avez raison, lui dit-il; Moreau n'est pas capable de
saisir et d'exécuter le plan que j'ai conçu. Qu'il fasse comme il
voudra, pourvu qu'il jette le maréchal de Kray sur Ulm et Ratisbonne, et
qu'ensuite il renvoie à temps son aile droite sur la Suisse. Le plan
qu'il ne comprend pas, qu'il n'ose pas exécuter, je vais l'exécuter,
moi, sur une autre partie du théâtre de la guerre. Ce qu'il n'ose pas
faire sur le Rhin, je vais le faire sur les Alpes. Il pourra regretter
dans quelque temps la gloire qu'il m'abandonne.--Parole superbe et
profonde, qui contenait toute une prophétie militaire, comme on pourra
en juger bientôt[3].
[Note 3: J'ai eu l'honneur, dans ma jeunesse, de recueillir ce
récit de la bouche même du général Dessoles.]
La manière de franchir le Rhin laissée ainsi à Moreau, il restait un
autre point à régler. Le Premier Consul aurait fort souhaité que
l'aile droite, commandée par Lecourbe, restât en réserve sur le
territoire suisse, toute prête à seconder Moreau si celui-ci en avait
besoin, mais ne pénétrât pas en Allemagne si sa présence n'y était pas
indispensable, afin de n'avoir pas à revenir en arrière pour se
reporter vers les Alpes. Il savait d'ailleurs combien c'est chose
difficile d'arracher à un général en chef un détachement de son armée,
lorsque les opérations sont une fois commencées. Moreau insista pour
avoir Lecourbe, s'engageant à le rendre au général Bonaparte dès qu'il
aurait réussi à pousser le maréchal de Kray sur Ulm. Le Premier Consul
se rendit à ce désir, résolu à tout concéder pour maintenir la bonne
harmonie; mais il voulut que Moreau signât une convention, par
laquelle il promettait, après avoir jeté les Autrichiens sur Ulm, de
détacher Lecourbe avec 20 ou 25 mille hommes vers les Alpes. Cette
convention fut signée à Bâle entre Moreau et Berthier, ce dernier
considéré officiellement comme général en chef de l'armée de réserve.
[En marge: Vives instances du Premier Consul auprès de Moreau pour le
décider à ouvrir la campagne.]
Le général Dessoles était parti de Paris après avoir complètement
réglé avec le Premier Consul les points en discussion. On était
d'accord; tout était prêt pour l'entrée en campagne, et il importait
de commencer immédiatement les opérations, pour que, Moreau ayant
exécuté de bonne heure la partie du plan qui le concernait, le Premier
Consul pût se jeter au delà des Alpes, et dégager Masséna avant que
celui-ci fût écrasé, car il luttait avec 36 mille hommes contre 120
mille. Le Premier Consul voulait que Moreau agît à la mi-avril, ou, au
plus tard, à la fin de ce mois. Mais ses instances étaient vaines;
Moreau n'était pas prêt, et n'avait ni l'activité, ni l'esprit de
ressources qui suppléent à l'insuffisance des moyens. Tandis qu'il
différait, les Autrichiens, fidèles à leur plan de prendre
l'initiative en Italie, se jetaient sur Masséna, et commençaient avec
ce général une lutte, que la disproportion des forces a rendue digne
d'une mémoire immortelle.
[En marge: Commencement des hostilités en Ligurie.]
L'armée de Ligurie présentait tout au plus 36 mille hommes en état de
servir activement, et distribués de la manière suivante. (Voir la
carte Nº 3.)
Treize ou 14 mille hommes, sous le général Suchet, formant la gauche
de l'armée, occupaient le col de Tende, Nice et la ligne du Var. Un
corps détaché de cette aile, fort de 4 mille hommes environ, sous les
ordres du général Thureau, était posté sur le mont Cenis. C'étaient
par conséquent 18 mille hommes consacrés à garder la frontière de
France du mont Cenis au col de Tende.
[En marge: Distribution des deux armées le long des Apennins.]
Dix ou 12 mille hommes, sous le général Soult, formant le centre de
l'armée, défendaient les deux principaux débouchés de l'Apennin, celui
qui, par la haute Bormida, tombe sur Savone et Finale, celui de la
Bocchetta, qui tombe sur Gênes.
Sept ou 8 mille hommes à peu près, sous l'intrépide Miollis, gardaient
Gênes, et un col qui débouche près de cette ville, sur le côté opposé
à celui de la Bocchetta. Ainsi, la seconde moitié de cette armée, 18
mille hommes à peu près, sous les généraux Soult et Miollis,
défendaient l'Apennin et la Ligurie. Le danger d'une séparation entre
ces deux portions de l'armée, celle qui occupait Nice et celle qui
occupait Gênes, était évident.
Ces 36 mille Français avaient en présence les 120 mille Autrichiens du
baron de Mélas, parfaitement reposés, nourris, ravitaillés, grâce à
l'abondance de toutes choses en Italie, grâce aux subsides que
l'Angleterre fournissait à l'Autriche. Le général Kaim, avec la grosse
artillerie, la cavalerie et un corps d'infanterie, en tout 50 mille
hommes, avait été laissé en Piémont, pour y servir d'arrière-garde, et
observer les débouchés de la Suisse. Le baron de Mélas avec 70 mille
hommes, la plus grande partie en infanterie, s'était avancé sur les
débouchés de l'Apennin. Il avait, outre la supériorité du nombre,
l'avantage de la position concentrique; car Masséna était obligé, avec
30 mille hommes (le surplus occupant le mont Cenis), de garder le
demi-cercle que forment les Alpes maritimes et l'Apennin, de Nice à
Gênes, demi-cercle qui n'a pas moins de quarante lieues de
circonférence. Le général de Mélas, au contraire, placé de l'autre
côté des monts, au centre de ce demi-cercle, entre Coni, Ceva, Gavi,
n'avait que peu de chemin à parcourir pour se porter à l'un ou l'autre
des points qu'il voulait attaquer. Il pouvait facilement faire de
fausses démonstrations sur l'un de ces points, pour se reporter
rapidement sur l'autre, et y agir en masse. Masséna, menacé de la
sorte, avait quarante lieues à faire pour aller de Nice au secours de
Gênes, ou de Gênes au secours de Nice.
[En marge: Beaux conseils du Premier Consul à Masséna.]
C'est sur l'ensemble de ces circonstances qu'étaient fondés les
conseils donnés par le Premier Consul à Masséna, conseils déjà
rapportés plus haut d'une manière générale, mais qu'il faut faire
connaître ici avec un peu plus de détail. Trois routes propres à
l'artillerie conduisaient d'un revers des monts à l'autre: celle qui,
par Turin, Coni et Tende, débouche sur Nice et le Var; celle qui,
remontant la vallée de la Bormida, donne par le col de Cadibona sur
Savone; enfin celle de la Bocchetta, qui, par Tortone et Gavi, descend
sur la gauche de Gênes, dans la vallée de la Polcevera. Le danger
était de voir le baron de Mélas se porter en masse sur le débouché du
milieu, couper l'armée française en deux, et la jeter moitié sur Nice,
moitié sur Gênes. Apercevant ce danger, le Premier Consul adressait à
Masséna, dans des lettres pleines d'une admirable prévoyance (5 et 12
mars), des instructions dont voici la substance:--Gardez-vous, lui
disait-il, d'avoir une ligne trop étendue. Ayez peu de monde sur les
Alpes, et au col de Tende, où les neiges vous défendent. Laissez
quelques détachements sur Nice et les forts environnants; ayez les
quatre cinquièmes de vos forces à Gènes et aux environs. L'ennemi
débouchera sur votre droite vers Gênes, sur votre centre vers Savone,
probablement sur ces deux points à la fois. Refusez une des deux
attaques, et jetez-vous avec toutes vos forces réunies sur l'une des
colonnes de l'ennemi. Le terrain ne lui permettra pas d'user de sa
supériorité en artillerie et en cavalerie, il ne pourra vous attaquer
qu'avec de l'infanterie; la vôtre est infiniment supérieure à la
sienne, et, favorisée par la nature des lieux, elle pourra suppléer au
nombre. Dans ce pays accidenté, si vous manoeuvrez bien, vous pouvez
avec 30 mille hommes en battre 60 mille; et pour porter 60 mille
fantassins en Ligurie, il faut que M. de Mélas en possède 90 mille, ce
qui suppose une armée totale de 120 mille hommes au moins. M. de Mélas
n'a ni votre activité ni vos talents; vous n'avez aucune raison de le
craindre. S'il paraît vers Nice, vous étant à Gênes, laissez-le
marcher, ne vous ébranlez pas: il n'osera pas cheminer bien loin quand
vous resterez en Ligurie, prêt à vous jeter ou sur ses derrières, ou
sur les troupes laissées en Piémont.--