Les Autrichiens n'avaient donc pas beaucoup de partis à prendre, et,

quoi qu'on ait dit, ils prirent peut-être le seul possible, en se

décidant à temporiser en Souabe, à opérer vivement en Italie, restant

séparés par l'obstacle de la Suisse, qu'il leur était impossible de

faire disparaître. Mais dans cette position il y avait plus d'une

manière de se conduire, et il faut reconnaître qu'ils n'adoptèrent pas

la meilleure, qu'ils ne surent même prévoir aucun des dangers qui les

menaçaient. S'obstinant à croire les armées françaises épuisées; ne

supposant pas que celle d'Allemagne fût capable de prendre l'offensive

et de passer le Rhin devant 150 mille Autrichiens postés dans la

Forêt-Noire; supposant encore moins qu'on pût franchir les Alpes, sans

route, et dans la saison des neiges; ne voyant pas d'ailleurs la

troisième armée qui pourrait être tentée de les franchir, ils

s'abandonnèrent à une confiance qui leur devint fatale. Il faut

reconnaître encore, pour être juste, que bien des gens y auraient été

trompés comme eux, car leur sécurité reposait sur des obstacles en

apparence invincibles. Mais l'expérience leur apprit bientôt que,

devant un adversaire tel que le général Bonaparte, toute sécurité,

même fondée sur des barrières insurmontables, fleuves ou montagnes de

glaces, était trompeuse, et pouvait devenir mortelle.

La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion

des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130 mille hommes; celle de

Ligurie, réduite à 40 mille au plus. Il y avait dans les troupes de

Hollande, de Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés,

d'une troisième armée; mais une habileté administrative supérieure

pouvait seule la réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le

point où sa présence était nécessaire. Le général Bonaparte imagina

d'employer ces divers moyens comme il suit.

[En marge: Vaste projet du général Bonaparte.]

Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement

en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre

Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée

d'Allemagne, sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur

tous les bords du Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des

démonstrations trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière

le rideau que forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffouse, jeter

là quatre ponts à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal

de Kray, le surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le

gagner de vitesse s'il était possible, le couper de la route de

Vienne, l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces

désastres mémorables, dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple.

Si l'armée de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois

pousser M. de Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre

le Danube, et l'éloigner des Alpes, de manière à ce qu'il ne pût

jamais y envoyer aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de

détacher son aile droite vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse

opération dont le général Bonaparte se réservait l'exécution. La

troisième armée, dite de réserve, dont les éléments existaient à

peine, devait se former entre Genève et Dijon, et attendre là l'issue

des premiers événements, prête à secourir Moreau, s'il en avait

besoin. Mais si Moreau avait réussi, dans une partie au moins de son

plan, cette armée de réserve, se portant, sous le général Bonaparte, à

Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main au détachement tiré

de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le Saint-Bernard sur les

glaces et les neiges, devait, par un prodige plus grand que celui

d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le baron de Mélas,

occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une bataille décisive,

et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les armes.

Assurément, si l'exécution répondait à un tel plan, jamais plus belle

conception n'aurait honoré le génie d'aucun homme de guerre, ancien ou

moderne. Mais c'est l'exécution seule qui donne aux grandes

combinaisons militaires leur valeur, car privées de ce mérite, elles

ne sont que de vaines chimères.

L'exécution, ici, consistait dans une infinité de difficultés à

vaincre: dans la réorganisation des armées du Rhin et de Ligurie, dans

la création de l'armée de réserve, dans le secret à garder sur la

création et la destination de celle-ci; enfin, dans le double passage

du Rhin et des Alpes, le second égal à tout ce que l'art de la guerre

a jamais tenté de plus extraordinaire.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour mettre les armées françaises

en état d'entrer en campagne.]

Le premier soin du général Bonaparte avait été d'abord de recruter

l'armée. Les désertions à l'intérieur, les maladies, le feu, l'avaient

réduite à 250 mille hommes, ce que l'on croirait à peine, dans un

moment où l'on tenait tête à une coalition générale, si des documents

certains ne l'attestaient. Heureusement c'étaient 250 mille hommes

parfaitement aguerris, tous capables de lutter contre un ennemi double

en nombre. Le Premier Consul avait demandé 100 mille conscrits au

Corps Législatif, qui lui avaient été accordés avec un véritable

empressement patriotique. La guerre était si légitime, si évidemment

nécessaire, après les offres de paix refusées, qu'une simple

hésitation eût été criminelle. Il n'y avait du reste pas à la

craindre, et l'empressement du Corps Législatif et du Tribunat alla

jusqu'à l'enthousiasme. Ces 100 mille jeunes conscrits, combinés avec

250 mille vieux soldats, devaient former une composition d'armée

excellente. Les préfets nouvellement institués, et déjà rendus à leur

poste, imprimaient au recrutement une activité qu'il n'avait jamais

eue. Mais ces conscrits ne pouvaient être présents à leurs corps,

instruits, propres à servir avant cinq ou six mois. Le Premier Consul

prit le parti de retenir dans l'intérieur les corps épuisés par la

guerre, et de les employer comme des cadres, dans lesquels il

placerait la nouvelle levée. Il achemina au contraire vers la

frontière, les corps capables d'entrer en campagne, en ayant soin de

verser, des rangs de ceux qui devaient rester à l'intérieur, dans les

rangs de ceux qui allaient combattre, tous les soldats en état de

servir. C'est à peine, si, en agissant ainsi, il pouvait trouver 200

mille hommes à porter immédiatement en ligne. Mais cela suffisait sous

sa main puissante et habile.

[En marge: Appel aux volontaires.]

Il fit appel en même temps aux sentiments patriotiques de la France.

S'adressant aux soldats des premières réquisitions, que le

découragement général, suite de nos revers, avait ramenés dans leurs

foyers, il fit rejoindre forcément ceux qui étaient partis sans

congés, et s'efforça de réveiller le zèle de ceux qui avaient des

congés réguliers. Il tâcha d'exciter les goûts militaires chez tous

les jeunes gens, dont l'imagination était enflammée par le nom du

général Bonaparte. Bien que l'enthousiasme des premiers jours de la

Révolution fût refroidi, la vue de l'ennemi sur nos frontières

ranimait les coeurs; et ce n'était pas un secours à dédaigner que

celui qu'on pouvait tirer encore du dévouement des volontaires.

[En marge: Création des inspecteurs aux revues.]

[En marge: Réforme importante à l'égard des charretiers de

l'artillerie.]

À ces soins donnés au recrutement, le Premier Consul ajouta quelques

réformes utiles sous le rapport de l'administration et de la

composition de l'armée. D'abord il créa des inspecteurs aux revues,

chargés de constater le nombre des hommes présents sous les armes, et

d'empêcher que le trésor ne payât des soldats qui n'étaient présents

que sur le papier. Il fit dans l'artillerie un changement de la plus

grande importance. Les voitures d'artillerie étaient traînées alors

par des charretiers appartenant à des compagnies de transports,

lesquels, n'étant pas retenus par le sentiment de l'honneur, comme les

autres soldats, coupaient, au premier danger, les traits de leurs

chevaux, et s'enfuyaient, laissant leurs canons aux mains de l'ennemi.

Le Premier Consul pensa que le conducteur chargé d'amener la pièce au

lieu du combat, rend un service aussi grand que le canonnier chargé

d'en faire usage, qu'il court le même danger, et a besoin du même

mobile moral, c'est-à-dire l'honneur. Il convertit donc les

charretiers d'artillerie en soldats revêtus de l'uniforme, et faisant

partie des régiments de cette arme. C'étaient dix ou douze mille

cavaliers, qui devaient apporter autant de zèle à conduire leurs

pièces devant l'ennemi, ou à les enlever rapidement, que les servants

en mettaient à les charger, à les pointer, à les tirer. Cette réforme

n'était que commencée, et ne pouvait donner que plus tard toutes ses

conséquences utiles.

[En marge: Levée forcée de chevaux.]

L'artillerie et la cavalerie avaient aussi besoin de chevaux. Le

Premier Consul, n'ayant ni le temps ni les moyens d'exécuter des

achats, ordonna une levée forcée et extraordinaire du trentième

cheval. C'était une dure mais inévitable nécessité. Les armées

devaient se pourvoir d'abord autour d'elles, et puis, de proche en

proche, dans les provinces environnantes.

[En marge: Malheureux état de l'armée de Ligurie.]

Le Premier Consul avait envoyé à Masséna les fonds dont on pouvait

disposer pour venir au secours de la malheureuse armée de Ligurie. De

60 mille hommes dont elle se composait par la réunion de l'armée de

Lombardie et de celle de Naples, après la sanglante bataille de la

Trebbia, elle était, par la misère, réduite à 40 mille hommes au plus,

ne présentant que 30 et quelques mille combattants. Les blés, ne

pouvant venir ni du Piémont, occupé par les Autrichiens, ni de la mer,

gardée par les Anglais, étaient fort rares. Ces malheureux soldats

n'avaient, pour se nourrir, que les récoltes de l'Apennin, à peu près

nulles, comme tout le monde le sait. Ils ne voulaient pas entrer dans

les hôpitaux, où l'on manquait des premiers aliments; et on les

voyait, sur la route de Nice à Gênes, dévorés par la faim et la

fièvre, présentant le plus douloureux des spectacles, celui de braves

gens que la patrie qu'ils défendent laisse mourir de misère.

Masséna, muni des fonds envoyés par le gouvernement, avait passé

quelques marchés à Marseille, acquis tous les blés que contenait

cette ville, et les avait dirigés sur Gênes. Malheureusement, pendant

cet hiver, les vents aussi rigoureux que l'ennemi, ne cessaient de

contrarier les arrivages de Marseille à Gênes, et remplaçaient en

quelque sorte le blocus, que les Anglais ne pouvaient continuer dans

la mauvaise saison. Cependant, quelques cargaisons ayant réussi à

passer, le pain venait d'être rendu aux troupes de la Ligurie. On leur

avait envoyé des armes, des souliers, quelques vêtements, et des

espérances. Quant à l'énergie militaire, rien n'était à faire pour la

leur inspirer; car jamais la France n'avait vu des soldats endurer de

tels revers avec une telle fermeté. Ces vainqueurs de Castiglione,

d'Arcole, de Rivoli, avaient supporté sans s'ébranler les défaites de

Cassano, de Novi, de la Trebbia; la trempe qu'ils avaient acquise

n'avait pu s'altérer sous les coups de la fortune. Au surplus, la

présence du général Bonaparte à la tête du gouvernement et du général

Masséna à la tête de l'armée, leur aurait remonté le coeur s'ils en

avaient eu besoin. Il ne fallait que les nourrir, les vêtir, les

armer, pour en tirer les plus grands services. On fit à cet égard le

mieux qu'on put. Masséna, par quelques actes de sévérité, rétablit la

discipline, ébranlée parmi eux, et réunit 30 et quelques mille hommes,

impatients de retrouver sous ses ordres la route de la fertile Italie.

[En marge: Conduite prescrite à Masséna.]

Le Premier Consul lui prescrivit une conduite habilement conçue. Trois

passages étroits conduisaient à travers l'Apennin, du versant

continental sur le versant maritime: c'était le passage de la

Bocchetta, débouchant sur Gênes; celui de Cadibona, sur Savone; celui

de Tende, sur Nice. (Voir la carte nº 3.) Le Premier Consul enjoignit

à Masséna de ne laisser que de faibles détachements au col de Tende et

au col de Cadibona, tout juste assez pour les observer, et de se

concentrer, avec 25 ou 30 mille hommes, sur Gênes. Cette ville étant

fortement occupée, l'invasion du midi de la France était peu

présumable, et, en tout cas, peu à craindre; car les Autrichiens ne

seraient pas assez téméraires pour s'avancer, au delà du Var, sur

Toulon et les Bouches-du-Rhône, en laissant Masséna sur leurs

derrières. Masséna pouvait d'ailleurs tomber avec ses 30 mille hommes

réunis sur les corps qui auraient franchi les défilés de l'Apennin. Il

était difficile, vu la nature des lieux étroits et escarpés, qu'il

rencontrât plus de 30 mille hommes à la fois. Il avait donc le moyen

de faire partout face à l'ennemi. Ce plan excellent n'était

malheureusement exécutable que par un général qui aurait eu la

prodigieuse dextérité du vainqueur de Montenotte. Le Premier Consul

était, du reste, assuré d'avoir dans Masséna un défenseur opiniâtre

des hauteurs de l'Apennin, et de préparer au baron de Mélas des

occupations qui le retiendraient en Ligurie, pendant tout le temps

nécessaire aux savantes combinaisons du plan de campagne.

Néanmoins, il faut le dire, l'armée de Ligurie fut un peu traitée en

armée sacrifiée; on ne lui envoya pas un homme de plus, on ne lui

donna que du matériel, et même, sous ce rapport, le nécessaire

seulement. C'est ailleurs que se dirigeaient les principaux efforts du

gouvernement, parce que c'est ailleurs que devaient se porter les

grands coups. L'armée de Ligurie était exposée à périr, pour donner à

d'autres le temps d'être victorieuses. Telle est cette dure fatalité

de la guerre, qui passe de la tête des uns sur la tête des autres,

obligeant ceux-ci à mourir pour que ceux-là vivent et triomphent.

[En marge: L'armée du Rhin.]

[En marge: Raisons qui firent donner 130 mille hommes au général

Moreau.]

L'armée traitée avec un soin tout particulier fut celle qui, sous les

ordres de Moreau, était destinée à opérer en Souabe. On lui envoya

tout ce qu'on put en hommes et en matériel. On fit les plus grands

efforts pour lui assurer une artillerie complète et de grands moyens

de passage, afin qu'elle se trouvât en mesure de franchir le Rhin à

l'improviste, et, s'il était possible, sur un seul point. Le général

Moreau, dont on a dit le Premier Consul si jaloux, allait donc avoir

sous ses ordres la plus belle, la plus nombreuse armée de la

République, cent trente mille hommes environ, tandis que Masséna n'en

devait avoir que trente-six, et le Premier Consul tout au plus

quarante. Ce n'était point, au surplus, une vaine caresse adressée à

l'orgueil de Moreau. Des motifs plus sérieux avaient déterminé cette

distribution des forces. L'opération destinée à jeter M. de Kray sur

Ulm et Ratisbonne, était de la plus haute importance pour le succès

général de la campagne; car en présence de ces deux puissantes armées

autrichiennes qui s'avançaient vers nos frontières, il fallait d'abord

avoir éloigné l'une, pour pouvoir franchir les Alpes sur les derrières

de l'autre. Cette première opération devait donc être tentée par des

moyens décisifs, qui en rendissent la réussite infaillible. Le Premier

Consul, tout en estimant Moreau, s'estimait lui-même beaucoup plus;

et, s'il fallait que l'un des deux se passât de grands moyens, il

croyait pouvoir s'en passer plus que Moreau. Le sentiment qui le

dirigeait dans cette occasion était un sentiment meilleur, dans les

grandes affaires de l'État, que la générosité elle-même, c'était

l'amour de la chose publique; il la mettait au-dessus de tout intérêt

particulier, que ce fût celui des autres ou le sien.

[En marge: Lecourbe.]

[En marge: Richepanse.]

[En marge: Saint-Cyr.]

[En marge: Ney.]

[En marge: Moreau.]

Cette armée du Rhin, quoique portant, comme les autres armées de la

République, les haillons de la misère, était superbe. Quelques

conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit nombre, tout juste

assez pour la rajeunir. Elle se composait en immense majorité de ces

vieux soldats, qui, sous les ordres de Pichegru, Kléber, Hoche et

Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin, franchi

plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait pas

pu dire, sans injustice, qu'ils étaient plus braves que ceux de

l'armée d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes

accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et

intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de

cette armée en divisions détachées, complètes en toutes armes, et

agissant en corps séparés, y avait développé au plus haut point le

talent des généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des

mérites égaux, mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des

officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe, dont

les échos des Alpes répétaient le nom glorieux: c'était Richepanse,

qui joignait à une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui

rendit bientôt à Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand

service qu'un lieutenant ait jamais rendu à son général: c'était

Saint-Cyr, esprit froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de

toutes les qualités du général en chef: c'était enfin ce jeune Ney,

qu'un courage héroïque, dirigé par un instinct heureux de la guerre,

avait déjà rendu populaire dans toutes les armées de la République. À

la tête de ces lieutenants était Moreau, esprit lent, quelquefois

indécis, mais solide, et dont les indécisions se terminaient en

résolutions sages et fermes, quand il était face à face avec le

danger. La pratique avait singulièrement formé et étendu son coup

d'oeil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier grandissait

chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son caractère civil,

faible, livré à toutes les influences, avait succombé déjà, et devait

succomber encore aux épreuves de la politique, que les âmes fortes et

les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du reste, la

malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré la

pureté de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son expérience,

son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le

général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent

mille hommes.

[En marge: Plan particulier tracé par le Premier Consul à Moreau.]

Le plan de détail que lui avait prescrit le Premier Consul, consistait

à déboucher en Souabe par le point qui lui permettrait le mieux d'agir

sur l'extrême gauche du maréchal de Kray, de manière à déborder

celui-ci, à le couper de la Bavière, à l'enfermer entre le haut

Danube et le Rhin; auquel cas l'armée autrichienne de Souabe était

perdue. Pour y réussir, il fallait passer le Rhin, non pas sur deux ou

trois points, mais sur un seul, le plus près possible de Constance;

opération singulièrement hardie et difficile, car il s'agissait de

mettre au delà d'un fleuve, et en présence de l'ennemi, cent mille

hommes à la fois, avec tout leur matériel: et on doit avouer qu'avant

Wagram, aucun général n'avait passé un fleuve avec cet ensemble et

cette résolution. Aussi fallait-il beaucoup d'adresse pour tromper les

Autrichiens sur le lieu qu'on choisirait; avec beaucoup d'adresse,

beaucoup d'audace dans l'exécution du passage, et enfin, ce qu'il faut

toujours, du bonheur. Le Premier Consul avait ordonné de réunir dans

les affluents du Rhin, dans l'Aar particulièrement, une masse

considérable de bateaux, pour jeter trois ou quatre ponts à la fois, à

la distance de quelques cents toises les uns des autres. Restait à

faire entrer de telles combinaisons dans l'esprit froid et peu

audacieux de Moreau.

Après ces soins, donnés avec un zèle de tous les moments aux troupes

de Ligurie et d'Allemagne, le Premier Consul s'était appliqué à tirer

du néant une armée, qui bientôt accomplit les plus grandes choses,

sous le titre d'armée de réserve.

[En marge: Création de l'armée de réserve.]

Pour qu'elle remplit son objet, il fallait non-seulement la créer,

mais la créer sans que personne voulût y croire. On va voir de quelle

manière il s'y prit, pour obtenir ce double résultat.

Le Premier Consul avait su trouver en Hollande, et dans les forces

accumulées à Paris par le Directoire, les moyens de pacifier la Vendée

en temps utile: il sut trouver dans la Vendée pacifiée les ressources

nécessaires pour créer une armée, qui, jetée à l'improviste sur le

théâtre des opérations militaires, y devait changer les destinées de

la campagne. En écrivant au général Brune, commandant supérieur dans

l'Ouest, il lui adressait ces belles paroles, qui exprimaient si bien

sa manière d'opérer, et celle des grands maîtres en fait

d'administration et de guerre: «Faites-moi connaître si,

indépendamment des cinq demi-brigades que je vous ai demandées par mon

dernier courrier, vous pouvez encore disposer d'une ou deux

demi-brigades, sauf à les faire revenir dans trois mois. _Il faut nous

résoudre à arpenter la France comme autrefois la vallée de l'Adige; ce

n'est jamais que le rapport des décades aux jours._» (14 ventôse an

VIII.--5 mars 1800. Dépôt de la Secrétairerie d'État.)

Quoique les Anglais dussent être dégoûtés de nouvelles descentes sur

le continent depuis leur aventure du Texel, et surtout depuis la

séparation des Russes de la coalition, on ne pouvait leur livrer la

vaste étendue de nos côtes, du Zuiderzée jusqu'au golfe de Gascogne,

sans aucun moyen de défense, la pacification de la Vendée étant

d'ailleurs si récente. Le Premier Consul laissa donc en Hollande une

force moitié française, moitié hollandaise, pour garder ce pays si

précieux; il en donna le commandement à Augereau. Elle était formée en

divisions actives, complètes en toutes armes, et prêtes à marcher.

Lorsqu on serait bien assuré, par la suite des opérations, qu'on

n'avait pas de descente à craindre, ce corps d'Augereau devait

remonter le Rhin, et couvrir les derrières de Moreau, en Allemagne.

Dans les soixante mille hommes réunis depuis les côtes de la Normandie

jusqu'à celles de la Bretagne et du Poitou, le Premier Consul choisit

les demi-brigades les plus épuisées, et les chargea de veiller sur le

pays insurgé. Il eut soin d'en réduire encore l'effectif, en faisant

passer à l'armée active les soldats capables de servir, et les rendit

ainsi propres à recevoir un plus grand nombre de conscrits, qu'elles

devaient instruire tout en gardant les côtes. Il les forma en cinq

petits camps, réunissant artillerie, cavalerie, infanterie, pouvant

marcher au premier signal, et commandés par de bons officiers. Il y

avait deux de ces camps en Belgique, un à Liège, un autre à

Maëstricht, tous deux destinés à contenir cette contrée travaillée par

les prêtres, et à concourir, s'il était besoin, à la défense de la

Hollande. Il y en avait un à Lille, prêt à se jeter sur la Somme et la

Normandie, un à Saint-Lô, un, enfin, à Rennes. Ce dernier était le

plus nombreux: il comptait de 7 à 8 mille soldats. Les autres étaient

de 4 à 5 mille. Ces camps employaient environ 30 mille hommes. Ils

allaient être portés au double au moins, par l'arrivée de la

conscription. Ils devaient faire, à la fois, la police dans les pays

récemment conquis, tels que la Belgique, et dans les pays récemment

pacifiés, tels que la Normandie, la Bretagne, le Poitou. Le Premier

Consul avait ordonné de fouiller les bois pour y chercher les armes

cachées. Il avait commencé à former, par l'appât d'un traitement

avantageux, trois ou quatre bataillons, composés de tous les individus

qui avaient contracté dans la guerre civile des habitudes

aventureuses, et il voulait, sans le dire, les envoyer en Égypte.

Quant aux chefs, il leur avait assigné à tous des résidences éloignées

du théâtre de la guerre civile, et avait adouci l'amertume de cet

exil, par des pensions très-suffisantes pour leur procurer un

véritable bien-être.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 33 段