Le 19 février (30 pluviôse), il quitta le Luxembourg, pour se rendre

à son nouveau palais, précédé et suivi d'un cortège imposant. Les

beaux régiments qui avaient passé de Hollande en Vendée, de la Vendée

à Paris, et qui allaient s'illustrer pour la centième fois dans les

plaines de l'Allemagne et de l'Italie, ces régiments, commandés par

Lannes, Murat, Bessières, ouvraient la marche. Puis venaient dans des

voitures, presque toutes d'emprunt, les ministres, le Conseil d'État,

les autorités publiques, enfin dans un beau carrosse, attelé de six

chevaux blancs, les trois Consuls eux-mêmes. Ces chevaux avaient un

à-propos particulier, dans cette circonstance: c'étaient ceux que

l'Empereur d'Allemagne avait donnés au général Bonaparte, à l'occasion

de la paix de Campo-Formio. Le général avait reçu aussi de ce prince

un magnifique sabre dont il eut soin de se parer ce jour-là. Il

étalait ainsi autour de lui tout ce qui rappelait le guerrier

pacificateur. La foule répandue dans les rues, et sur les quais qui

aboutissent aux Tuileries, accueillit sa présence avec de vives

acclamations. Ces acclamations étaient sincères, car on saluait en lui

la gloire de la France, et le commencement de sa prospérité. Arrivée

au Carrousel, la voiture des Consuls fut reçue par la garde

consulaire, et passa devant deux corps-de-garde construits, l'un à

droite, l'autre à gauche de la cour du palais. Sur l'un des deux était

restée cette inscription: LA ROYAUTÉ EN FRANCE EST ABOLIE, ET NE SE

RELÈVERA JAMAIS.

À peine entré dans la cour, le Premier Consul monta à cheval, et passa

en revue les troupes qui étaient rangées devant le palais. Arrivé en

présence des drapeaux de la 96e, de la 43e et de la 30e demi-brigades,

drapeaux noircis, déchirés par les balles, il les salua, et fut salué

à son tour par les cris des soldats. Après avoir parcouru leurs rangs,

il se plaça devant le pavillon de Flore, et les vit défiler devant

lui. Au-dessus de sa tête, sur le balcon du palais, se trouvaient les

Consuls, les principales autorités, sa famille enfin, qui commençait à

avoir rang dans l'État. La revue terminée, il monta dans les

appartements; le ministre de l'intérieur lui présenta les autorités

civiles, le ministre de la guerre lui présenta les autorités

militaires, le ministre de la marine tous les officiers de mer se

trouvant pour le moment à Paris. Dans la journée, il y eut banquet aux

Tuileries et chez les ministres.

[En marge: Service intérieur du palais consulaire.]

Le service du palais consulaire fut réglé comme suit: un conseiller

d'État, ancien ministre de l'intérieur, M. Bénezech, était chargé de

l'administration générale de ce palais. Les aides-de-camp, et surtout

Duroc, devaient en faire les honneurs, et remplacer cette multitude

d'officiers de tout genre, qui ordinairement remplissent les vastes

appartements des royautés européennes. Tous les quinze jours, le 2 et

le 17 de chaque mois, le Premier Consul recevait le corps

diplomatique. Une fois par décade, à des jours différents et à des

heures déterminées, il recevait les sénateurs, les membres du Corps

Législatif, du Tribunat, du Tribunal de cassation. Les fonctionnaires

qui avaient à l'entretenir, devaient s'adresser aux ministres dont ils

dépendaient, pour lui être présentés. Le 2 ventôse (21 février), deux

jours après son installation aux Tuileries, il donna audience au corps

diplomatique. Entouré d'un nombreux état-major, et ayant les deux

Consuls à ses côtés, il reçut les envoyés des États qui n'étaient pas

en guerre avec la République. Introduits par M. Bénezech, présentés

par le ministre des relations extérieures, ils remirent leurs lettres

de créance au Premier Consul, qui les transmit au ministre, à peu près

comme font les souverains dans les gouvernements monarchiques. Les

agents étrangers qui figurèrent à cette audience étaient M. de

Musquiz, ambassadeur d'Espagne; M. de Sandoz-Rollin, ministre de

Prusse; M. de Schimmelpenninck, ambassadeur de Hollande; M. de

Serbelloni, envoyé de la République Cisalpine; enfin les chargés

d'affaires de Danemark, de Suède, de Suisse, de Bade, de Hesse-Cassel,

de Rome, de Gênes, etc. (_Moniteur_ du 4 ventôse an VIII).

La présentation terminée, ces divers ministres furent introduits

auprès de madame Bonaparte.

[En marge: Revues de troupes au Carrousel.]

Tous les cinq jours, le Premier Consul passait en revue les régiments

qui traversaient Paris pour se rendre aux frontières. C'était là qu'il

se laissait voir aux troupes et à la multitude, toujours pressée

d'accourir sur ses pas. Maigre, pâle, penché sur son cheval, il

intéressait et frappait à la fois, par une beauté grave et triste, par

une apparence de mauvaise santé dont on commençait à s'inquiéter

beaucoup, car jamais la conservation d'un homme n'avait été autant

désirée que la sienne. Après ces revues, les officiers des troupes

étaient admis à sa table. Les ministres étrangers, les membres des

assemblées, les magistrats, les fonctionnaires, étaient appelés à des

repas où régnait un luxe décent. Il n'y avait encore à cette cour

naissante ni dames d'honneur, ni chambellans; la tenue y était sévère,

mais déjà un peu recherchée. On s'y gardait volontiers des usages du

Directoire, sous lequel une imitation ridicule des costumes antiques,

jointe à la dissolution des moeurs, avait ôté toute dignité à la

représentation extérieure du gouvernement. On était silencieux, on

s'observait, on suivait des yeux le personnage extraordinaire qui

avait déjà exécuté de si grandes choses, et qui en faisait espérer de

plus grandes encore. On attendait ses questions, on y répondait avec

déférence.

Le lendemain du jour où il s'était établi aux Tuileries, le général

Bonaparte, les parcourant avec son secrétaire, M. de Bourrienne, lui

dit: «Eh bien, Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!...

Maintenant il faut y rester.»

FIN DU LIVRE DEUXIÈME.

LIVRE TROISIÈME.

ULM ET GÊNES.

Préparatifs de guerre.--Forces de la coalition en 1800.--Armées du

baron de Mélas en Ligurie, du maréchal de Kray en Souabe.--Plan de

campagne des Autrichiens.--Importance de la Suisse dans cette

guerre.--Plan du général Bonaparte.--Il forme la résolution de se

servir de la Suisse pour déboucher dans le flanc de M. de Kray, et

sur les derrières de M. de Mélas.--Rôle qu'il destine à Moreau, et

qu'il se destine à lui-même.--Création de l'armée de

réserve.--Instructions à Masséna.--Commencement des hostilités.--Le

baron de Mélas attaque l'armée de Ligurie sur l'Apennin, et la

sépare en deux moitiés, dont l'une est rejetée sur le Var, l'autre

sur Gênes.--Masséna, renfermé dans Gênes, s'y prépare à une

résistance opiniâtre.--Description de Gênes.--Combats héroïques de

Masséna.--Instances du Premier Consul auprès de Moreau, pour

l'engager à commencer les opérations en Allemagne, afin de pouvoir

secourir Masséna plus tôt.--Passage du Rhin sur quatre

points.--Moreau réussit à réunir trois corps d'armée sur quatre, et

tombe à Engen et Stokach sur les Autrichiens.--Batailles d'Engen et

de Moesskirch.--Retraite des Autrichiens sur le Danube.--Affaire de

Saint-Cyr à Biberach.--M. de Kray s'établit dans le camp retranché

d'Ulm.--Moreau manoeuvre pour l'en déloger.--Plusieurs faux

mouvements de Moreau, qui ne sont heureusement suivis d'aucun

résultat fâcheux.--Moreau enferme définitivement M. de Kray dans

Ulm, et prend une forte position en avant d'Augsbourg, afin

d'attendre le résultat des événements d'Italie.--Résumé des

opérations de Moreau.--Caractère de ce général.

Après avoir adressé à l'Europe de vives instances pour obtenir la

paix, instances qui n'étaient convenables que de la part d'un général

couvert de gloire, il ne restait au Premier Consul qu'à faire la

guerre, préparée du reste avec une grande activité pendant tout

l'hiver de 1799 à 1800 (an VIII). Cette guerre fut à la fois la plus

légitime, et l'une des plus glorieuses de ces temps héroïques.

[En marge: Faute de l'Autriche d'avoir voulu continuer la guerre.]

L'Autriche, tout en observant, dans les formes, plus de mesure que

l'Angleterre, avait cependant abouti aux mêmes conclusions, et refusé

la paix. Le vain espoir de conserver en Italie la situation

avantageuse qu'elle devait aux victoires de Suwarow, les subsides

anglais, l'opinion erronée que la France, épuisée d'hommes et

d'argent, ne pouvait pas fournir une campagne de plus, mais surtout

l'obstination fatale de M. de Thugut, qui représentait le parti de la

guerre à Vienne avec autant d'entêtement que M. Pitt à Londres, et qui

apportait dans cette question beaucoup plus de passion personnelle que

de véritable patriotisme, toutes ces causes réunies avaient amené le

cabinet autrichien à commettre une faute politique des plus graves,

celle de ne pas profiter d'une bonne situation pour négocier. Il

fallait un bien grand aveuglement pour croire que les succès qu'on

avait dus à l'incapacité du Directoire, on les obtiendrait encore en

face d'un gouvernement nouveau, déjà complètement réorganisé, actif

jusqu'au prodige, et dirigé par le premier capitaine du siècle.

[En marge: L'archiduc Charles improuve la guerre.--Il est remplacé à

la tête des armées impériales par M. de Kray.]

L'archiduc Charles, qui joignait à de véritables talents militaires

beaucoup de modération et de modestie, avait signalé tous les dangers

attachés à la continuation de la guerre, et la difficulté de tenir

tête au célèbre adversaire qui allait rentrer dans la lice. Pour

unique réponse, on lui avait retiré le commandement des armées

autrichiennes, et on s'était ainsi privé du seul général qui pût les

diriger avec quelque chance de succès. Sa disgrâce avait été

dissimulée sous le titre de gouverneur de la Bohême. L'armée impériale

regrettait ce prince amèrement, bien qu'on lui eût donné pour

successeur le baron de Kray, lequel s'était fort distingué dans la

dernière campagne d'Italie. M. de Kray était un officier brave,

capable, expérimenté, qui ne se montra pas indigne du commandement

qu'on venait de lui confier.

[En marge: Subsides donnés aux princes allemands, pour les engager à

lever de nouveaux contingents.]

Pour remplir le vide laissé par les Russes dans les rangs de la

coalition, l'Autriche, secondée par les subsides de l'Angleterre,

obtint des États de l'Empire un supplément de forces assez

considérable. Un traité particulier, signé le 16 mars par M. de

Wickham, ministre britannique auprès de l'électeur de Bavière, obligea

ce prince à fournir, outre son contingent légal comme membre de

l'Empire, un corps supplémentaire de 12 mille Bavarois. Un traité du

même genre, signé le 20 avril avec le duc de Wurtemberg, procura un

autre corps de 6 mille Wurtembergeois à l'armée coalisée. Enfin, le 30

avril, le même négociateur obtint de l'électeur de Mayence un corps de

4 à 6 mille Mayençais, aux mêmes conditions financières. Outre les

frais de recrutement, d'équipement, d'entretien de leurs troupes,

l'Angleterre garantissait aux princes allemands coalisés, qu'on ne

traiterait pas sans eux avec la France, et s'engageait à leur faire

restituer leurs États, quel que fût le sort de la guerre; elle leur

faisait promettre en retour de n'écouter aucune proposition de paix

séparée.

De ces troupes allemandes, les bavaroises étaient les meilleures;

venaient après celles du Wurtemberg; mais les troupes mayençaises

étaient des milices sans discipline et sans valeur. Indépendamment de

ces contingents réguliers, on avait excité les paysans de la

Forêt-Noire à prendre les armes, en les effrayant des ravages des

Français, qui, à cette époque, dévastaient beaucoup moins que les

Impériaux les champs cultivés de la malheureuse Allemagne.

[En marge: Armée impériale de Souabe.]

[En marge: Armée impériale de Lombardie.]

L'armée impériale de Souabe, tous ces auxiliaires compris, s'élevait à

peu près à 150 mille hommes, dont 30 mille enfermés dans les places,

et 120 mille présents à l'armée active. Elle était pourvue d'une

artillerie nombreuse, bonne quoique inférieure à l'artillerie

française, et surtout d'une superbe cavalerie, comme il est d'usage

d'en avoir dans les armées autrichiennes. L'Empereur avait en outre

120 mille hommes en Lombardie, sous le baron de Mélas. Les flottes

anglaises, réunies en nombre considérable dans la Méditerranée, et

croisant sans cesse dans le golfe de Gênes, appuyaient toutes les

opérations des Autrichiens en Italie. Elles devaient leur apporter un

corps auxiliaire d'Anglais et d'émigrés, réuni alors à Mahon, et qui

s'élevait, disait-on, à 20 mille hommes. Il était convenu que ce corps

serait déposé à Toulon même, dans le cas où l'armée impériale chargée

d'opérer contre l'Apennin, aurait réussi à franchir la ligne du Var.

On avait espéré joindre quelques troupes russes à quelques troupes

anglaises, et les déposer sur les côtes de France, pour exciter des

soulèvements en Belgique, en Bretagne, en Vendée. L'inaction

très-volontaire des Russes, et la pacification de la Vendée, avaient

fait manquer cette opération, sur laquelle les alliés comptaient

beaucoup.

[En marge: Total des troupes coalisées.]

C'était donc une masse de 300 mille hommes à peu près, 150 mille en

Souabe, 120 mille en Italie, 20 mille à Mahon, secondés par toute la

marine anglaise, qui devait poursuivre la guerre contre la France.

Cette force, il faut le dire, eût été bien insuffisante contre la

France réorganisée et en possession de tous ses moyens; mais contre la

France à peine sortie du chaos où l'avait jetée la faiblesse du

Directoire, c'était une force considérable, et avec laquelle on aurait

pu obtenir de grands résultats, si on avait su l'employer. Il faut

ajouter que c'était une force réelle, exposée à subir peu de déchet,

parce que les 300 mille hommes dont elle se composait étaient rompus

aux fatigues, et transportés sur la frontière même qu'ils devaient

attaquer: circonstance importante, car toute armée qui débute résiste

difficilement aux premières épreuves de la guerre, et, si elle a de

plus un long trajet à faire pour aller combattre, diminue en

proportion des distances à parcourir.

Il faut faire connaître la distribution des troupes coalisées, et le

plan d'après lequel elles devaient agir.

[En marge: Plan de la coalition.]

M. de Kray, à la tête des 150 mille hommes qu'il commandait, occupait

la Souabe, placé au milieu de l'angle que le Rhin forme en cette

contrée, lorsque, après avoir coulé de l'est à l'ouest, depuis

Constance jusqu'à Bâle, il se détourne brusquement pour couler au

nord, de Bâle à Strasbourg. (Voir la carte nº 1.) Dans cette

situation, M. de Kray, ayant sur son flanc gauche la Suisse, sur son

flanc droit l'Alsace, observait tous les débouchés du Rhin par

lesquels les armées françaises pouvaient pénétrer en Allemagne. Il

n'avait pas la prétention de franchir ce fleuve pour envahir le sol de

la République; son rôle, pour le début de la campagne, devait être

moins actif. L'initiative des opérations était réservée à l'armée

d'Italie, forte de 120 mille hommes, et transportée, par suite des

avantages qu'elle avait obtenus en 1799, jusqu'au pied de l'Apennin.

Elle devait bloquer Gênes, l'enlever s'il était possible, franchir

ensuite l'Apennin et le Var, et se présenter devant Toulon, où les

Anglais, les émigrés du Midi, dirigés par le général Willot, l'un des

proscrits de fructidor, avaient rendez-vous avec les Autrichiens. Une

nouvelle invasion dans la province de France qui contenait notre plus

grand établissement maritime, était fort du goût des Anglais; et c'est

à eux que doit être attribué, en grande partie, ce plan si fort

critiqué depuis. Quand l'armée autrichienne d'Italie, laquelle, grâce

au climat de la Ligurie, pouvait commencer la campagne avant celle de

Souabe, aurait pénétré en Provence, on supposait que le Premier Consul

dégarnirait le Rhin pour couvrir le Var, et que le maréchal de Kray

aurait alors le moyen d'entrer en action. La Suisse, se trouvant ainsi

débordée et comme étranglée entre deux armées victorieuses, devait

tomber naturellement, sans qu'on eût besoin de renouveler contre elle

les efforts impuissants de la campagne précédente. Les exploits de

Lecourbe et de Masséna dans les Alpes avaient fort dégoûté les

Autrichiens de toute grande opération spécialement dirigée contre la

Suisse. On voulait, à l'égard de cette contrée, se borner à la simple

observation. L'extrême gauche du maréchal de Kray devait se charger de

ce soin en Souabe; la cavalerie du baron de Mélas, inutile dans

l'Apennin, devait se charger du même soin en Lombardie. Le plan des

Autrichiens consistait donc à temporiser en Souabe, à opérer de bonne

heure en Italie, à s'avancer de ce côté jusqu'au Var, puis, quand les

Français attirés sur le Var dégarniraient le Rhin, à franchir ce

fleuve, à s'avancer alors en deux masses, l'une à l'est par Bâle,

l'autre au midi par Nice, et à faire tomber ainsi, sans l'attaquer, la

formidable barrière de la Suisse.

Les juges en fait d'opérations militaires ont beaucoup blâmé

l'Autriche d'avoir négligé la Suisse; ce qui permit au général

Bonaparte d'en déboucher pour se jeter sur le flanc du maréchal de

Kray et sur les derrières du baron de Mélas. Nous croyons, comme on

pourra en juger bientôt par l'exposé des faits, qu'aucun plan, tout à

fait sûr, n'était possible, en présence du général Bonaparte, et avec

l'inconvénient irréparable de la Suisse restée aux mains des Français.

Pour bien saisir cette mémorable campagne, et juger sainement les

déterminations des parties belligérantes, il faut se figurer

exactement la position de la Suisse, et l'influence qu'elle devait

avoir sur les opérations militaires, au point surtout où ces

opérations en étaient arrivées.

[En marge: Description de la chaîne des Alpes. Opérations que peuvent

faire la France et l'Autriche des deux côtés de cette chaîne.]

C'est vers les frontières orientales de la France que les Alpes

commencent à surgir du milieu du continent européen. Elles se

prolongent ensuite vers l'est, séparant l'Allemagne de l'Italie,

jetant d'un côté le Danube et ses affluents, de l'autre le Pô et

toutes les rivières dont ce grand fleuve se compose. La partie de ces

Alpes la plus voisine de la France est celle qui forme la Suisse. Leur

prolongement constitue le Tyrol, appartenant depuis des siècles à

l'Autriche. (Voir la carte nº 1.)

Quand les armées autrichiennes s'avancent vers la France, elles sont

obligées de remonter la vallée du Danube d'un côté, la vallée du Pô de

l'autre, séparées en deux masses agissantes par la longue chaîne des

Alpes. Tant qu'elles sont en Bavière et en Lombardie, ces deux masses

peuvent communiquer à travers les Alpes par le Tyrol, qui est à

l'Empereur; mais quand elles arrivent en Souabe sur le haut Danube, en

Piémont sur le Pô supérieur, elles se trouvent séparées l'une de

l'autre; sans communication possible à travers les Alpes, parce que la

Suisse, indépendante et neutre, leur est ordinairement interdite.

Cette neutralité de la Suisse est un obstacle, que la politique de

l'Europe a sagement placé entre la France et l'Autriche, pour diminuer

les points d'attaque entre ces deux redoutables puissances. Si, en

effet, la Suisse est ouverte à l'Autriche, celle-ci peut s'avancer

avec ses armées, en communiquant librement de la vallée du Danube à

la vallée du Pô, et en menaçant les frontières de la France depuis

Bâle jusqu'à Nice. C'est pour la France un immense danger, car elle

est obligée d'être en mesure partout, depuis les bouches du Rhin

jusqu'aux bouches du Rhône; tandis que, si les Alpes Suisses sont

fermées, elle peut concentrer toutes ses forces sur le Rhin,

négligeant l'attaque qui vient par le midi, vu que jamais une

opération sur le Var n'a réussi aux Impériaux, à cause de la longueur

du détour. L'avantage de la neutralité suisse est donc grand pour la

France.

[En marge: Importance capitale de la Suisse.]

Mais il n'est pas moins grand pour l'Autriche; il l'est peut-être

davantage. Si, en effet, la Suisse devient le théâtre des hostilités,

l'armée française peut l'envahir la première, et, comme ses fantassins

sont intelligents, agiles, braves, et aussi propres à la guerre de

montagnes qu'à celle de plaine, elle a beaucoup de chances de s'y

maintenir. La preuve en est dans la campagne même de 1799. Si, en

effet, les Alpes sont attaquées par la grande chaîne, du côté de

l'Italie, elle oppose la résistance que Lecourbe opposa à Suwarow dans

les gorges du Saint-Gothard; si elles sont attaquées du côté de

l'Allemagne, par la partie basse, elle oppose derrière les lacs et les

fleuves la résistance que Masséna opposa derrière le lac de Zurich, et

qui se termina par la mémorable bataille de ce nom. Or, quand l'armée

française est restée maîtresse de la Suisse, elle a une position des

plus menaçantes, et de laquelle on peut profiter pour amener des

résultats extraordinaires, comme on va le voir bientôt, par le récit

des opérations du général Bonaparte.

En effet, les deux armées autrichiennes, qui sont, l'une en Souabe,

l'autre en Piémont, séparées par le massif de la Suisse, n'ont aucun

moyen de communiquer entre elles, et les Français, débouchant par le

lac de Constance d'un côté, par les grandes Alpes de l'autre, peuvent

se jeter, ou sur les flancs de l'armée de Souabe, ou sur les derrières

de l'armée d'Italie. Ce danger est impossible à éviter, quelque plan

qu'on adopte, à moins de revenir à cinquante lieues en arrière, de

rétrograder jusqu'en Bavière d'un côté, jusqu'en Lombardie de l'autre.

[En marge: Des trois partis que les Autrichiens avaient à prendre.]

Il aurait donc fallu que les Autrichiens fissent l'une des choses que

voici: ou que, perdant les avantages de la dernière campagne, ils nous

abandonnassent à la fois la Souabe et le Piémont; ou que, se refusant

à un tel sacrifice, ils essayassent d'enlever la Suisse par une

attaque principale, ce qui ne pouvait pas leur réussir, car c'était

attaquer de front un obstacle à peu près insurmontable, contre lequel

on avait déjà échoué; ou enfin qu'ils se divisassent en deux grandes

armées, comme ils firent, restant séparés par la Suisse, qui se

trouvait ainsi placée sur leurs flancs et sur leurs derrières. Ils

auraient pu, il est vrai, en suivant ce dernier parti, diminuer

beaucoup l'une des deux armées pour grossir l'autre, et par exemple ne

laisser au baron de Mélas que peu de moyens, assez seulement pour

contenir Masséna, et porter à 200 mille hommes l'armée de Souabe; ou

faire le contraire, en réunissant leurs principales forces en

Piémont. Mais, dans un cas, c'était livrer l'Italie, l'Italie, but

unique et prix ardemment désiré de la guerre; dans l'autre, c'était

abandonner sans combat le Rhin, la Forêt-Noire, les sources du Danube,

et abréger d'autant pour les Français la route de Vienne; c'était

enfin, dans les deux cas, faire la chose du monde la plus avantageuse

pour nous, car en portant l'une des deux armées à 200 mille hommes, on

donnait la victoire à celle des deux puissances qui avait le général

Bonaparte pour elle. Il était en effet le seul général qui pût alors

commander 200 mille hommes à la fois.

Il n'y avait donc aucun plan parfaitement sûr pour l'Autriche, quand

les Français étaient maîtres de la Suisse, ce qui, pour le dire en

passant, prouve que la neutralité suisse est très-bien inventée, dans

l'intérêt des deux puissances. Elle ajoute, en effet, à leurs moyens

défensifs en diminuant leurs moyens offensifs; c'est-à-dire qu'elle

donne à leur sûreté tout ce qu'elle enlève à leur puissance agressive.

On ne saurait mieux faire dans l'intérêt de la paix générale.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 33 段