à son nouveau palais, précédé et suivi d'un cortège imposant. Les
beaux régiments qui avaient passé de Hollande en Vendée, de la Vendée
à Paris, et qui allaient s'illustrer pour la centième fois dans les
plaines de l'Allemagne et de l'Italie, ces régiments, commandés par
Lannes, Murat, Bessières, ouvraient la marche. Puis venaient dans des
voitures, presque toutes d'emprunt, les ministres, le Conseil d'État,
les autorités publiques, enfin dans un beau carrosse, attelé de six
chevaux blancs, les trois Consuls eux-mêmes. Ces chevaux avaient un
à-propos particulier, dans cette circonstance: c'étaient ceux que
l'Empereur d'Allemagne avait donnés au général Bonaparte, à l'occasion
de la paix de Campo-Formio. Le général avait reçu aussi de ce prince
un magnifique sabre dont il eut soin de se parer ce jour-là. Il
étalait ainsi autour de lui tout ce qui rappelait le guerrier
pacificateur. La foule répandue dans les rues, et sur les quais qui
aboutissent aux Tuileries, accueillit sa présence avec de vives
acclamations. Ces acclamations étaient sincères, car on saluait en lui
la gloire de la France, et le commencement de sa prospérité. Arrivée
au Carrousel, la voiture des Consuls fut reçue par la garde
consulaire, et passa devant deux corps-de-garde construits, l'un à
droite, l'autre à gauche de la cour du palais. Sur l'un des deux était
restée cette inscription: LA ROYAUTÉ EN FRANCE EST ABOLIE, ET NE SE
RELÈVERA JAMAIS.
À peine entré dans la cour, le Premier Consul monta à cheval, et passa
en revue les troupes qui étaient rangées devant le palais. Arrivé en
présence des drapeaux de la 96e, de la 43e et de la 30e demi-brigades,
drapeaux noircis, déchirés par les balles, il les salua, et fut salué
à son tour par les cris des soldats. Après avoir parcouru leurs rangs,
il se plaça devant le pavillon de Flore, et les vit défiler devant
lui. Au-dessus de sa tête, sur le balcon du palais, se trouvaient les
Consuls, les principales autorités, sa famille enfin, qui commençait à
avoir rang dans l'État. La revue terminée, il monta dans les
appartements; le ministre de l'intérieur lui présenta les autorités
civiles, le ministre de la guerre lui présenta les autorités
militaires, le ministre de la marine tous les officiers de mer se
trouvant pour le moment à Paris. Dans la journée, il y eut banquet aux
Tuileries et chez les ministres.
[En marge: Service intérieur du palais consulaire.]
Le service du palais consulaire fut réglé comme suit: un conseiller
d'État, ancien ministre de l'intérieur, M. Bénezech, était chargé de
l'administration générale de ce palais. Les aides-de-camp, et surtout
Duroc, devaient en faire les honneurs, et remplacer cette multitude
d'officiers de tout genre, qui ordinairement remplissent les vastes
appartements des royautés européennes. Tous les quinze jours, le 2 et
le 17 de chaque mois, le Premier Consul recevait le corps
diplomatique. Une fois par décade, à des jours différents et à des
heures déterminées, il recevait les sénateurs, les membres du Corps
Législatif, du Tribunat, du Tribunal de cassation. Les fonctionnaires
qui avaient à l'entretenir, devaient s'adresser aux ministres dont ils
dépendaient, pour lui être présentés. Le 2 ventôse (21 février), deux
jours après son installation aux Tuileries, il donna audience au corps
diplomatique. Entouré d'un nombreux état-major, et ayant les deux
Consuls à ses côtés, il reçut les envoyés des États qui n'étaient pas
en guerre avec la République. Introduits par M. Bénezech, présentés
par le ministre des relations extérieures, ils remirent leurs lettres
de créance au Premier Consul, qui les transmit au ministre, à peu près
comme font les souverains dans les gouvernements monarchiques. Les
agents étrangers qui figurèrent à cette audience étaient M. de
Musquiz, ambassadeur d'Espagne; M. de Sandoz-Rollin, ministre de
Prusse; M. de Schimmelpenninck, ambassadeur de Hollande; M. de
Serbelloni, envoyé de la République Cisalpine; enfin les chargés
d'affaires de Danemark, de Suède, de Suisse, de Bade, de Hesse-Cassel,
de Rome, de Gênes, etc. (_Moniteur_ du 4 ventôse an VIII).
La présentation terminée, ces divers ministres furent introduits
auprès de madame Bonaparte.
[En marge: Revues de troupes au Carrousel.]
Tous les cinq jours, le Premier Consul passait en revue les régiments
qui traversaient Paris pour se rendre aux frontières. C'était là qu'il
se laissait voir aux troupes et à la multitude, toujours pressée
d'accourir sur ses pas. Maigre, pâle, penché sur son cheval, il
intéressait et frappait à la fois, par une beauté grave et triste, par
une apparence de mauvaise santé dont on commençait à s'inquiéter
beaucoup, car jamais la conservation d'un homme n'avait été autant
désirée que la sienne. Après ces revues, les officiers des troupes
étaient admis à sa table. Les ministres étrangers, les membres des
assemblées, les magistrats, les fonctionnaires, étaient appelés à des
repas où régnait un luxe décent. Il n'y avait encore à cette cour
naissante ni dames d'honneur, ni chambellans; la tenue y était sévère,
mais déjà un peu recherchée. On s'y gardait volontiers des usages du
Directoire, sous lequel une imitation ridicule des costumes antiques,
jointe à la dissolution des moeurs, avait ôté toute dignité à la
représentation extérieure du gouvernement. On était silencieux, on
s'observait, on suivait des yeux le personnage extraordinaire qui
avait déjà exécuté de si grandes choses, et qui en faisait espérer de
plus grandes encore. On attendait ses questions, on y répondait avec
déférence.
Le lendemain du jour où il s'était établi aux Tuileries, le général
Bonaparte, les parcourant avec son secrétaire, M. de Bourrienne, lui
dit: «Eh bien, Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!...
Maintenant il faut y rester.»
FIN DU LIVRE DEUXIÈME.
LIVRE TROISIÈME.
ULM ET GÊNES.
Préparatifs de guerre.--Forces de la coalition en 1800.--Armées du
baron de Mélas en Ligurie, du maréchal de Kray en Souabe.--Plan de
campagne des Autrichiens.--Importance de la Suisse dans cette
guerre.--Plan du général Bonaparte.--Il forme la résolution de se
servir de la Suisse pour déboucher dans le flanc de M. de Kray, et
sur les derrières de M. de Mélas.--Rôle qu'il destine à Moreau, et
qu'il se destine à lui-même.--Création de l'armée de
réserve.--Instructions à Masséna.--Commencement des hostilités.--Le
baron de Mélas attaque l'armée de Ligurie sur l'Apennin, et la
sépare en deux moitiés, dont l'une est rejetée sur le Var, l'autre
sur Gênes.--Masséna, renfermé dans Gênes, s'y prépare à une
résistance opiniâtre.--Description de Gênes.--Combats héroïques de
Masséna.--Instances du Premier Consul auprès de Moreau, pour
l'engager à commencer les opérations en Allemagne, afin de pouvoir
secourir Masséna plus tôt.--Passage du Rhin sur quatre
points.--Moreau réussit à réunir trois corps d'armée sur quatre, et
tombe à Engen et Stokach sur les Autrichiens.--Batailles d'Engen et
de Moesskirch.--Retraite des Autrichiens sur le Danube.--Affaire de
Saint-Cyr à Biberach.--M. de Kray s'établit dans le camp retranché
d'Ulm.--Moreau manoeuvre pour l'en déloger.--Plusieurs faux
mouvements de Moreau, qui ne sont heureusement suivis d'aucun
résultat fâcheux.--Moreau enferme définitivement M. de Kray dans
Ulm, et prend une forte position en avant d'Augsbourg, afin
d'attendre le résultat des événements d'Italie.--Résumé des
opérations de Moreau.--Caractère de ce général.
Après avoir adressé à l'Europe de vives instances pour obtenir la
paix, instances qui n'étaient convenables que de la part d'un général
couvert de gloire, il ne restait au Premier Consul qu'à faire la
guerre, préparée du reste avec une grande activité pendant tout
l'hiver de 1799 à 1800 (an VIII). Cette guerre fut à la fois la plus
légitime, et l'une des plus glorieuses de ces temps héroïques.
[En marge: Faute de l'Autriche d'avoir voulu continuer la guerre.]
L'Autriche, tout en observant, dans les formes, plus de mesure que
l'Angleterre, avait cependant abouti aux mêmes conclusions, et refusé
la paix. Le vain espoir de conserver en Italie la situation
avantageuse qu'elle devait aux victoires de Suwarow, les subsides
anglais, l'opinion erronée que la France, épuisée d'hommes et
d'argent, ne pouvait pas fournir une campagne de plus, mais surtout
l'obstination fatale de M. de Thugut, qui représentait le parti de la
guerre à Vienne avec autant d'entêtement que M. Pitt à Londres, et qui
apportait dans cette question beaucoup plus de passion personnelle que
de véritable patriotisme, toutes ces causes réunies avaient amené le
cabinet autrichien à commettre une faute politique des plus graves,
celle de ne pas profiter d'une bonne situation pour négocier. Il
fallait un bien grand aveuglement pour croire que les succès qu'on
avait dus à l'incapacité du Directoire, on les obtiendrait encore en
face d'un gouvernement nouveau, déjà complètement réorganisé, actif
jusqu'au prodige, et dirigé par le premier capitaine du siècle.
[En marge: L'archiduc Charles improuve la guerre.--Il est remplacé à
la tête des armées impériales par M. de Kray.]
L'archiduc Charles, qui joignait à de véritables talents militaires
beaucoup de modération et de modestie, avait signalé tous les dangers
attachés à la continuation de la guerre, et la difficulté de tenir
tête au célèbre adversaire qui allait rentrer dans la lice. Pour
unique réponse, on lui avait retiré le commandement des armées
autrichiennes, et on s'était ainsi privé du seul général qui pût les
diriger avec quelque chance de succès. Sa disgrâce avait été
dissimulée sous le titre de gouverneur de la Bohême. L'armée impériale
regrettait ce prince amèrement, bien qu'on lui eût donné pour
successeur le baron de Kray, lequel s'était fort distingué dans la
dernière campagne d'Italie. M. de Kray était un officier brave,
capable, expérimenté, qui ne se montra pas indigne du commandement
qu'on venait de lui confier.
[En marge: Subsides donnés aux princes allemands, pour les engager à
lever de nouveaux contingents.]
Pour remplir le vide laissé par les Russes dans les rangs de la
coalition, l'Autriche, secondée par les subsides de l'Angleterre,
obtint des États de l'Empire un supplément de forces assez
considérable. Un traité particulier, signé le 16 mars par M. de
Wickham, ministre britannique auprès de l'électeur de Bavière, obligea
ce prince à fournir, outre son contingent légal comme membre de
l'Empire, un corps supplémentaire de 12 mille Bavarois. Un traité du
même genre, signé le 20 avril avec le duc de Wurtemberg, procura un
autre corps de 6 mille Wurtembergeois à l'armée coalisée. Enfin, le 30
avril, le même négociateur obtint de l'électeur de Mayence un corps de
4 à 6 mille Mayençais, aux mêmes conditions financières. Outre les
frais de recrutement, d'équipement, d'entretien de leurs troupes,
l'Angleterre garantissait aux princes allemands coalisés, qu'on ne
traiterait pas sans eux avec la France, et s'engageait à leur faire
restituer leurs États, quel que fût le sort de la guerre; elle leur
faisait promettre en retour de n'écouter aucune proposition de paix
séparée.
De ces troupes allemandes, les bavaroises étaient les meilleures;
venaient après celles du Wurtemberg; mais les troupes mayençaises
étaient des milices sans discipline et sans valeur. Indépendamment de
ces contingents réguliers, on avait excité les paysans de la
Forêt-Noire à prendre les armes, en les effrayant des ravages des
Français, qui, à cette époque, dévastaient beaucoup moins que les
Impériaux les champs cultivés de la malheureuse Allemagne.
[En marge: Armée impériale de Souabe.]
[En marge: Armée impériale de Lombardie.]
L'armée impériale de Souabe, tous ces auxiliaires compris, s'élevait à
peu près à 150 mille hommes, dont 30 mille enfermés dans les places,
et 120 mille présents à l'armée active. Elle était pourvue d'une
artillerie nombreuse, bonne quoique inférieure à l'artillerie
française, et surtout d'une superbe cavalerie, comme il est d'usage
d'en avoir dans les armées autrichiennes. L'Empereur avait en outre
120 mille hommes en Lombardie, sous le baron de Mélas. Les flottes
anglaises, réunies en nombre considérable dans la Méditerranée, et
croisant sans cesse dans le golfe de Gênes, appuyaient toutes les
opérations des Autrichiens en Italie. Elles devaient leur apporter un
corps auxiliaire d'Anglais et d'émigrés, réuni alors à Mahon, et qui
s'élevait, disait-on, à 20 mille hommes. Il était convenu que ce corps
serait déposé à Toulon même, dans le cas où l'armée impériale chargée
d'opérer contre l'Apennin, aurait réussi à franchir la ligne du Var.
On avait espéré joindre quelques troupes russes à quelques troupes
anglaises, et les déposer sur les côtes de France, pour exciter des
soulèvements en Belgique, en Bretagne, en Vendée. L'inaction
très-volontaire des Russes, et la pacification de la Vendée, avaient
fait manquer cette opération, sur laquelle les alliés comptaient
beaucoup.
[En marge: Total des troupes coalisées.]
C'était donc une masse de 300 mille hommes à peu près, 150 mille en
Souabe, 120 mille en Italie, 20 mille à Mahon, secondés par toute la
marine anglaise, qui devait poursuivre la guerre contre la France.
Cette force, il faut le dire, eût été bien insuffisante contre la
France réorganisée et en possession de tous ses moyens; mais contre la
France à peine sortie du chaos où l'avait jetée la faiblesse du
Directoire, c'était une force considérable, et avec laquelle on aurait
pu obtenir de grands résultats, si on avait su l'employer. Il faut
ajouter que c'était une force réelle, exposée à subir peu de déchet,
parce que les 300 mille hommes dont elle se composait étaient rompus
aux fatigues, et transportés sur la frontière même qu'ils devaient
attaquer: circonstance importante, car toute armée qui débute résiste
difficilement aux premières épreuves de la guerre, et, si elle a de
plus un long trajet à faire pour aller combattre, diminue en
proportion des distances à parcourir.
Il faut faire connaître la distribution des troupes coalisées, et le
plan d'après lequel elles devaient agir.
[En marge: Plan de la coalition.]
M. de Kray, à la tête des 150 mille hommes qu'il commandait, occupait
la Souabe, placé au milieu de l'angle que le Rhin forme en cette
contrée, lorsque, après avoir coulé de l'est à l'ouest, depuis
Constance jusqu'à Bâle, il se détourne brusquement pour couler au
nord, de Bâle à Strasbourg. (Voir la carte nº 1.) Dans cette
situation, M. de Kray, ayant sur son flanc gauche la Suisse, sur son
flanc droit l'Alsace, observait tous les débouchés du Rhin par
lesquels les armées françaises pouvaient pénétrer en Allemagne. Il
n'avait pas la prétention de franchir ce fleuve pour envahir le sol de
la République; son rôle, pour le début de la campagne, devait être
moins actif. L'initiative des opérations était réservée à l'armée
d'Italie, forte de 120 mille hommes, et transportée, par suite des
avantages qu'elle avait obtenus en 1799, jusqu'au pied de l'Apennin.
Elle devait bloquer Gênes, l'enlever s'il était possible, franchir
ensuite l'Apennin et le Var, et se présenter devant Toulon, où les
Anglais, les émigrés du Midi, dirigés par le général Willot, l'un des
proscrits de fructidor, avaient rendez-vous avec les Autrichiens. Une
nouvelle invasion dans la province de France qui contenait notre plus
grand établissement maritime, était fort du goût des Anglais; et c'est
à eux que doit être attribué, en grande partie, ce plan si fort
critiqué depuis. Quand l'armée autrichienne d'Italie, laquelle, grâce
au climat de la Ligurie, pouvait commencer la campagne avant celle de
Souabe, aurait pénétré en Provence, on supposait que le Premier Consul
dégarnirait le Rhin pour couvrir le Var, et que le maréchal de Kray
aurait alors le moyen d'entrer en action. La Suisse, se trouvant ainsi
débordée et comme étranglée entre deux armées victorieuses, devait
tomber naturellement, sans qu'on eût besoin de renouveler contre elle
les efforts impuissants de la campagne précédente. Les exploits de
Lecourbe et de Masséna dans les Alpes avaient fort dégoûté les
Autrichiens de toute grande opération spécialement dirigée contre la
Suisse. On voulait, à l'égard de cette contrée, se borner à la simple
observation. L'extrême gauche du maréchal de Kray devait se charger de
ce soin en Souabe; la cavalerie du baron de Mélas, inutile dans
l'Apennin, devait se charger du même soin en Lombardie. Le plan des
Autrichiens consistait donc à temporiser en Souabe, à opérer de bonne
heure en Italie, à s'avancer de ce côté jusqu'au Var, puis, quand les
Français attirés sur le Var dégarniraient le Rhin, à franchir ce
fleuve, à s'avancer alors en deux masses, l'une à l'est par Bâle,
l'autre au midi par Nice, et à faire tomber ainsi, sans l'attaquer, la
formidable barrière de la Suisse.
Les juges en fait d'opérations militaires ont beaucoup blâmé
l'Autriche d'avoir négligé la Suisse; ce qui permit au général
Bonaparte d'en déboucher pour se jeter sur le flanc du maréchal de
Kray et sur les derrières du baron de Mélas. Nous croyons, comme on
pourra en juger bientôt par l'exposé des faits, qu'aucun plan, tout à
fait sûr, n'était possible, en présence du général Bonaparte, et avec
l'inconvénient irréparable de la Suisse restée aux mains des Français.
Pour bien saisir cette mémorable campagne, et juger sainement les
déterminations des parties belligérantes, il faut se figurer
exactement la position de la Suisse, et l'influence qu'elle devait
avoir sur les opérations militaires, au point surtout où ces
opérations en étaient arrivées.
[En marge: Description de la chaîne des Alpes. Opérations que peuvent
faire la France et l'Autriche des deux côtés de cette chaîne.]
C'est vers les frontières orientales de la France que les Alpes
commencent à surgir du milieu du continent européen. Elles se
prolongent ensuite vers l'est, séparant l'Allemagne de l'Italie,
jetant d'un côté le Danube et ses affluents, de l'autre le Pô et
toutes les rivières dont ce grand fleuve se compose. La partie de ces
Alpes la plus voisine de la France est celle qui forme la Suisse. Leur
prolongement constitue le Tyrol, appartenant depuis des siècles à
l'Autriche. (Voir la carte nº 1.)
Quand les armées autrichiennes s'avancent vers la France, elles sont
obligées de remonter la vallée du Danube d'un côté, la vallée du Pô de
l'autre, séparées en deux masses agissantes par la longue chaîne des
Alpes. Tant qu'elles sont en Bavière et en Lombardie, ces deux masses
peuvent communiquer à travers les Alpes par le Tyrol, qui est à
l'Empereur; mais quand elles arrivent en Souabe sur le haut Danube, en
Piémont sur le Pô supérieur, elles se trouvent séparées l'une de
l'autre; sans communication possible à travers les Alpes, parce que la
Suisse, indépendante et neutre, leur est ordinairement interdite.
Cette neutralité de la Suisse est un obstacle, que la politique de
l'Europe a sagement placé entre la France et l'Autriche, pour diminuer
les points d'attaque entre ces deux redoutables puissances. Si, en
effet, la Suisse est ouverte à l'Autriche, celle-ci peut s'avancer
avec ses armées, en communiquant librement de la vallée du Danube à
la vallée du Pô, et en menaçant les frontières de la France depuis
Bâle jusqu'à Nice. C'est pour la France un immense danger, car elle
est obligée d'être en mesure partout, depuis les bouches du Rhin
jusqu'aux bouches du Rhône; tandis que, si les Alpes Suisses sont
fermées, elle peut concentrer toutes ses forces sur le Rhin,
négligeant l'attaque qui vient par le midi, vu que jamais une
opération sur le Var n'a réussi aux Impériaux, à cause de la longueur
du détour. L'avantage de la neutralité suisse est donc grand pour la
France.
[En marge: Importance capitale de la Suisse.]
Mais il n'est pas moins grand pour l'Autriche; il l'est peut-être
davantage. Si, en effet, la Suisse devient le théâtre des hostilités,
l'armée française peut l'envahir la première, et, comme ses fantassins
sont intelligents, agiles, braves, et aussi propres à la guerre de
montagnes qu'à celle de plaine, elle a beaucoup de chances de s'y
maintenir. La preuve en est dans la campagne même de 1799. Si, en
effet, les Alpes sont attaquées par la grande chaîne, du côté de
l'Italie, elle oppose la résistance que Lecourbe opposa à Suwarow dans
les gorges du Saint-Gothard; si elles sont attaquées du côté de
l'Allemagne, par la partie basse, elle oppose derrière les lacs et les
fleuves la résistance que Masséna opposa derrière le lac de Zurich, et
qui se termina par la mémorable bataille de ce nom. Or, quand l'armée
française est restée maîtresse de la Suisse, elle a une position des
plus menaçantes, et de laquelle on peut profiter pour amener des
résultats extraordinaires, comme on va le voir bientôt, par le récit
des opérations du général Bonaparte.
En effet, les deux armées autrichiennes, qui sont, l'une en Souabe,
l'autre en Piémont, séparées par le massif de la Suisse, n'ont aucun
moyen de communiquer entre elles, et les Français, débouchant par le
lac de Constance d'un côté, par les grandes Alpes de l'autre, peuvent
se jeter, ou sur les flancs de l'armée de Souabe, ou sur les derrières
de l'armée d'Italie. Ce danger est impossible à éviter, quelque plan
qu'on adopte, à moins de revenir à cinquante lieues en arrière, de
rétrograder jusqu'en Bavière d'un côté, jusqu'en Lombardie de l'autre.
[En marge: Des trois partis que les Autrichiens avaient à prendre.]
Il aurait donc fallu que les Autrichiens fissent l'une des choses que
voici: ou que, perdant les avantages de la dernière campagne, ils nous
abandonnassent à la fois la Souabe et le Piémont; ou que, se refusant
à un tel sacrifice, ils essayassent d'enlever la Suisse par une
attaque principale, ce qui ne pouvait pas leur réussir, car c'était
attaquer de front un obstacle à peu près insurmontable, contre lequel
on avait déjà échoué; ou enfin qu'ils se divisassent en deux grandes
armées, comme ils firent, restant séparés par la Suisse, qui se
trouvait ainsi placée sur leurs flancs et sur leurs derrières. Ils
auraient pu, il est vrai, en suivant ce dernier parti, diminuer
beaucoup l'une des deux armées pour grossir l'autre, et par exemple ne
laisser au baron de Mélas que peu de moyens, assez seulement pour
contenir Masséna, et porter à 200 mille hommes l'armée de Souabe; ou
faire le contraire, en réunissant leurs principales forces en
Piémont. Mais, dans un cas, c'était livrer l'Italie, l'Italie, but
unique et prix ardemment désiré de la guerre; dans l'autre, c'était
abandonner sans combat le Rhin, la Forêt-Noire, les sources du Danube,
et abréger d'autant pour les Français la route de Vienne; c'était
enfin, dans les deux cas, faire la chose du monde la plus avantageuse
pour nous, car en portant l'une des deux armées à 200 mille hommes, on
donnait la victoire à celle des deux puissances qui avait le général
Bonaparte pour elle. Il était en effet le seul général qui pût alors
commander 200 mille hommes à la fois.
Il n'y avait donc aucun plan parfaitement sûr pour l'Autriche, quand
les Français étaient maîtres de la Suisse, ce qui, pour le dire en
passant, prouve que la neutralité suisse est très-bien inventée, dans
l'intérêt des deux puissances. Elle ajoute, en effet, à leurs moyens
défensifs en diminuant leurs moyens offensifs; c'est-à-dire qu'elle
donne à leur sûreté tout ce qu'elle enlève à leur puissance agressive.
On ne saurait mieux faire dans l'intérêt de la paix générale.