Dès ce jour les départements de l'Ouest furent entièrement pacifiés.

La sagesse du général Hédouville, la vigueur, la promptitude des

moyens employés, la fatigue des insurgés, le mélange de confiance et

de crainte que leur inspirait le Premier Consul, amenèrent cette

pacification si rapide. Elle était complètement terminée à la fin de

février 1800 (premiers jours de ventôse). Le désarmement s'opérait

partout; il restait seulement des voleurs de grande route, dont une

justice active et impitoyable devait bientôt venir à bout. Les troupes

employées dans l'Ouest se remirent en marche vers Paris, pour

concourir aux vastes desseins du Premier Consul.

[En marge: Les chefs royalistes viennent à Paris, et voient le Premier

Consul.]

La Constitution, suspendue dans les quatre départements de la

Loire-Inférieure, d'Ille-et-Vilaine, du Morbihan et des Côtes-du-Nord,

fut remise en vigueur, et la plupart des chefs qui venaient de déposer

les armes, furent successivement attirés à Paris, dans l'intention de

les mettre en rapport avec le Premier Consul. Celui-ci savait bien

qu'il ne suffisait pas de leur arracher les armes des mains, mais

qu'il fallait s'emparer de ces âmes portées à l'exaltation, et les

diriger vers un noble but. Il voulait entraîner les chefs royalistes

avec lui, dans l'immense carrière ouverte en ce moment à tous les

Français, les conduire à la fortune, à la gloire, par ce chemin des

dangers, qu'ils étaient habitués à parcourir. Il les fit inviter à

venir le voir. Sa renommée, qui inspirait un vif désir de l'approcher

à tous ceux qui en avaient l'occasion; sa bienfaisance, très-vantée

déjà dans la Vendée, et qu'on avait à invoquer en faveur des

nombreuses victimes de la guerre civile, étaient pour les chefs

royalistes autant de motifs honorables de le visiter. Le Premier

Consul reçut et accueillit fort bien, d'abord l'abbé Bernier, puis MM.

de Bourmont, d'Autichamp, de Châtillon, et enfin Georges Cadoudal

lui-même. Il distingua l'abbé Bernier, et résolut de se l'attacher en

l'employant aux difficiles affaires de l'Église. Il entretint

fréquemment les chefs militaires, les toucha par son noble langage, et

en décida quelques-uns à servir dans les armées françaises. Il réussit

même à gagner le coeur de M. de Châtillon. Celui-ci rentra dans sa

retraite, se maria, et devint l'intermédiaire ordinaire, et toujours

écouté, de ses concitoyens, quand ils avaient quelque acte de justice

ou d'humanité à solliciter du Premier Consul. C'est avec la gloire, la

clémence et la bienfaisance qu'on termine les révolutions.

[En marge: Résistance de Georges Cadoudal à l'influence du Premier

Consul.]

Georges seul résista à cette haute influence. Quand il fut conduit aux

Tuileries, l'aide-de-camp chargé de l'introduire conçut à son aspect

de telles craintes, qu'il ne voulut jamais refermer la porte du

cabinet du Premier Consul, et qu'il venait à chaque instant jeter à

la dérobée quelques regards pour voir ce qui s'y passait. L'entrevue

fut longue. Le général Bonaparte fit en vain retentir les mots de

patrie, de gloire aux oreilles de Georges, il essaya même en vain

l'amorce de l'ambition sur le coeur de ce farouche soldat de la guerre

civile; il ne réussit point, et fut convaincu lui-même qu'il n'avait

pas réussi, en voyant le visage de son interlocuteur. Georges, en le

quittant, partit pour l'Angleterre avec M. Hyde de Neuville. Plusieurs

fois, racontant son entrevue à son compagnon de voyage, et lui

montrant ses bras vigoureux, il s'écria: Quelle faute j'ai commise de

ne pas étouffer cet homme dans mes bras!--

[En marge: Nouveaux bruits dont la pacification de la Vendée est

l'occasion.]

Cette prompte pacification de la Vendée produisit un grand effet sur

les esprits. Quelques malveillants, qui ne voulaient pas l'expliquer

par ses causes naturelles, c'est-à-dire par l'énergie des moyens

physiques, par la sagesse des moyens moraux, et surtout par

l'influence du grand nom du Premier Consul, prétendaient qu'il y avait

eu avec les Vendéens des conventions secrètes, dans lesquelles on leur

promettait quelque importante satisfaction. On ne disait pas

clairement, on insinuait que ce serait peut-être beaucoup plus que le

rétablissement des principes de l'ancien régime, mais celui des

Bourbons eux-mêmes. C'étaient les nouvellistes du parti

révolutionnaire qui débitaient ces fables ridicules; mais les gens

sensés, appréciant mieux les actes du général Bonaparte, se disaient

qu'on ne faisait pas de si grandes choses pour autrui, et croyaient

que, s'il ne travaillait pas uniquement pour la France, c'était du

moins pour lui-même, et non pour les Bourbons. Du reste, aux yeux de

tout le monde, la pacification de la Vendée était un événement des

plus heureux, présageant une paix plus importante et plus difficile,

la paix avec l'Europe.

[En marge: Fin de la session de l'an VIII.]

[En marge: Mars. 1800.]

[En marge: Rappel en France de nouvelles listes de proscrits.]

[En marge: L'ex-directeur Barthélemy introduit au Sénat.]

[En marge: L'ex-directeur Carnot appelé au ministère de la guerre.]

Le Premier Consul se hâta, avant d'ouvrir la campagne de cette année,

de clore la session du Corps Législatif, et de presser l'adoption des

nombreux projets de lois qu'il avait présentés. Quelques membres du

Tribunat se plaignaient de la rapidité avec laquelle on les faisait

discuter et voter. «Nous sommes, disait le tribun Sedillez, homme

impartial et modéré, nous sommes entraînés dans un _tourbillon

d'urgence_, dont le mouvement rapide se dirige vers le but de nos

voeux. Ne vaut-il pas mieux céder à l'impétuosité de ce mouvement, que

de s'exposer à en entraver la marche? L'année prochaine nous

examinerons avec plus de maturité les projets présentés, nous

rectifierons ce qui aurait besoin de l'être.» Tout marchait, en effet,

rapidement vers le but que le Premier Consul s'était proposé. Les lois

votées étaient mises à exécution; les fonctionnaires nommés se

rendaient à leur poste. Les nouveaux préfets entraient en charge, et

l'administration reprenait de toute part un ensemble, une activité

qu'on ne lui avait jamais vus. Les contributions arriérées rentraient

dans les caisses du Trésor, depuis que la confection des rôles

permettait de se présenter avec un titre légal aux contribuables.

Chaque jour de nouvelles mesures signalaient plus clairement la marche

politique du gouvernement. Une seconde liste de proscrits venait

d'obtenir le bienfait du rappel. Les écrivains y figuraient en grand

nombre. MM. de Fontanes, de La Harpe, Suard, Sicard, Michaud, Fiévée,

étaient rappelés de leur exil, ou autorisés à sortir de leur retraite.

Les membres de l'Assemblée Constituante, connus pour avoir voté

l'abolition des institutions féodales, étaient exemptés de toutes les

rigueurs dont on les avait frappés sous la Convention et le

Directoire. Un proscrit fameux du 18 fructidor, négociateur et

signataire du premier traité de paix de la République, l'ex-directeur

Barthélemy, était, sur la proposition des Consuls, nommé sénateur.

Enfin, un autre proscrit de la même date, Carnot, récemment tiré de

l'exil, puis nommé inspecteur aux revues, venait d'être appelé au

ministère de la guerre, à la place du général Berthier, partant pour

prendre le commandement de l'une des armées de la République. Le nom

de Carnot était alors un grand nom militaire, auquel se rattachait le

souvenir des victoires de la Convention en quatre-vingt-treize; et,

bien que le nom du général Bonaparte fût suffisant pour faire trembler

la coalition, celui de Carnot, s'ajoutant au sien, produisit encore

une véritable sensation sur les états-majors étrangers.

[En marge: Dernière entreprise de l'opposition dans le Tribunat.]

La session tendant à sa fin, l'opposition du Tribunat fit une dernière

tentative, qui causa quelque agitation, bien qu'elle fût repoussée par

une grande majorité. Le Corps Législatif ne devait siéger que quatre

mois. Il n'y avait pas de terme assigné aux sessions du Tribunat. Ce

dernier pouvait donc se réunir, bien que la vacance du Corps

Législatif le laissât sans ouvrage. On lui proposa de se créer un

emploi de son temps, au moyen des pétitions qu'il était seul chargé de

recevoir, et des voeux qu'il était autorisé à émettre sur les objets

d'intérêt général. M. Benjamin Constant proposa de livrer ces

pétitions à des commissions distinctes, de les soumettre à un travail

continuel, et de se ménager par ce moyen, non-seulement la discussion

de tous les actes du gouvernement, chose en soi fort légitime, mais

leur discussion permanente pendant les douze mois de l'année. Cette

proposition fut repoussée dans ce qu'elle avait de grave. Il fut

décidé que le Tribunat se réunirait une fois par quinzaine, pour

entendre un rapport de pétitions, et que ce rapport serait fait par le

bureau de l'assemblée, composé du président et des secrétaires.

Réduite à ces termes, la proposition n'avait plus rien d'inquiétant.

Sauf cette dernière tentative, la fin de la session fut parfaitement

paisible, même au Tribunat. Les projets du gouvernement y avaient

obtenu une telle majorité, qu'il fallait une bien grande

susceptibilité, pour en vouloir à ce corps de l'opposition d'une

vingtaine de ses membres. Le Premier Consul, quelque disposé qu'il fût

à ne rien supporter, prit le parti de n'en tenir aucun compte. Aussi

cette première session, dite de l'an VIII, ne répondit-elle aucunement

aux craintes que certains propagateurs de mauvaises nouvelles

affectaient de répandre. Si plus tard les choses en étaient restées

là, on se serait accommodé de ce dernier simulacre des assemblées

délibérantes. Cette génération alarmée, et le chef qu'elle avait

adopté, les auraient également supportées.

[En marge: Règlement de police à l'égard de la presse périodique.]

Un peu avant la clôture de la session, le Premier Consul prit, à

l'égard de la presse périodique, une mesure qui aujourd'hui ne serait

rien moins qu'un phénomène impossible, mais qui alors, grâce au

silence de la Constitution, était une mesure tout à fait légale, et,

grâce à l'esprit du temps, à peu près insignifiante. La Constitution,

en effet, ne disait rien à l'égard de la presse périodique, et il

paraîtra étonnant qu'une liberté aussi importante que celle d'écrire,

n'eût pas même obtenu une mention spéciale dans la loi fondamentale de

l'État. Mais alors la tribune, tant celle des assemblées que celle des

clubs, avait été pour les passions révolutionnaires le moyen préféré

de se produire, et on avait tant usé du droit de parler, qu'on avait

tenu peu de compte du droit d'écrire. À l'époque du 18 fructidor, la

presse fut un peu plus employée, mais particulièrement par les

royalistes, et elle excita contre elle un tel soulèvement chez les

révolutionnaires, qu'elle leur inspira depuis un médiocre intérêt. On

souffrit donc qu'elle fût proscrite au 18 fructidor, et que, dans la

rédaction de la Constitution de l'an VIII, elle fût omise, et livrée

dès lors à l'arbitraire du gouvernement.

[En marge: Liste des journaux seuls autorisés à paraître.]

Le Premier Consul, qui avait déjà supporté avec peu de patience les

attaques des journaux royalistes lorsqu'il était simple général de

l'armée d'Italie, commençait à s'inquiéter aujourd'hui des

indiscrétions que la presse commettait à l'égard des opérations

militaires, et des attaques virulentes qu'elle se permettait contre

les gouvernements étrangers. S'appliquant d'une manière toute

particulière à réconcilier la République avec l'Europe, il craignait

que les feuilles républicaines, fort déchaînées contre les cabinets,

surtout depuis le refus des offres de la France, ne rendissent vains

tous ses efforts de rapprochement. Le roi de Prusse, notamment, avait

eu à se plaindre de quelques journaux français, et en avait exprimé

son déplaisir. Le Premier Consul, qui voulait effacer partout les

traces de la violence, et qui n'était pas retenu d'ailleurs, à l'égard

de la liberté de la presse, par une opinion publique ferme et arrêtée,

telle que celle qui existe aujourd'hui, prit une décision, par

laquelle il supprima une grande quantité de journaux, et désigna ceux

qui auraient le privilège de continuer à paraître. Ces dispositions

devaient demeurer en vigueur jusqu'à la paix générale. Les journaux

maintenus étaient au nombre de treize. C'étaient: le _Moniteur

universel_.--Le _Journal des Débats_.--Le _Journal de Paris_.--Le

_Bien-informé_.--Le _Publiciste_.--L'_Ami des lois_.--La _Clef du

cabinet_.--Le _Citoyen français_.--La _Gazette de France_.--Le

_Journal des hommes libres_.--Le _Journal du soir_.--Le _Journal des

défenseurs de la Patrie_.--La _Décade philosophique_.

Ces journaux favorisés étaient en outre avertis que ceux qui

publieraient des articles contre la Constitution, contre les armées,

leur gloire ou leur intérêt, qui publieraient des invectives contre

les gouvernements étrangers, amis ou alliés de la France, seraient

immédiatement supprimés.

Cette mesure, qui paraîtrait si extraordinaire aujourd'hui, fut

accueillie sans murmure et sans étonnement, car les choses n'ont de

valeur que par l'esprit qui règne.

[En marge: Dépouillement des votes recueillis dans toute la France, à

l'occasion de la nouvelle Constitution.]

Les votes demandés aux citoyens, au sujet de la nouvelle Constitution,

avaient été recueillis et comptés. Le résultat de ce dépouillement fut

communiqué au Sénat, au Corps Législatif, au Tribunat, par un message

des Consuls. Aucune des constitutions antérieures n'avait été acceptée

par un aussi grand nombre de suffrages.

On avait compté, en 1793, pour la Constitution de cette époque, 1,800

mille suffrages favorables, et 11 mille suffrages contraires; en 1795,

pour la Constitution directoriale, un million 57 mille suffrages

favorables, et 49 mille contraires. Cette fois il se présenta plus de

3 millions de votants, sur lesquels 3 millions adoptèrent la

Constitution, 15 cents seulement la repoussèrent[2]. Assurément, ces

vaines formalités ne signifient rien pour les esprits sérieux. Ce

n'est pas à ces signes vulgaires et souvent mensongers, c'est à son

aspect moral qu'on juge de la volonté d'une société. Mais la

différence dans le nombre des votants avait ici une incontestable

signification. Elle prouvait au moins combien était général le

sentiment qui appelait un gouvernement fort et réparateur, capable

d'assurer l'ordre, la victoire et la paix.

[Note 2: Voici les nombres exacts: en 1793, 1,801,918 suffrages

favorables et 11,610 contraires; en 1795, 1,057,390 suffrages

favorables et 49,955 contraires; en 1800, sur 3,012,569 votants,

3,011,007 favorables et 1,562 contraires.]

[En marge: Le Premier Consul va s'établir au Palais des Tuileries.]

Le Premier Consul, avant son départ pour l'armée, se décida enfin à

une démarche importante: il alla s'établir aux Tuileries. Avec la

disposition des esprits à voir en lui un César, un Cromwell, destiné à

terminer le règne de l'anarchie par le règne du pouvoir absolu, cet

établissement dans le palais des rois était une démarche hardie et

délicate, non à cause des résistances qu'elle pouvait provoquer, mais

de l'effet moral qu'elle était dans le cas de produire.

[En marge: Cérémonie funèbre en l'honneur de Washington.]

Le Premier Consul la fit précéder d'une cérémonie imposante, et

habilement imaginée. Washington venait de mourir. La mort de cet

illustre personnage, qui avait rempli de son nom la fin du dernier

siècle, avait été un sujet de regrets pour tous les amis de la liberté

en Europe. Le Premier Consul, jugeant qu'une manifestation à ce sujet

était opportune, adressa aux armées l'ordre du jour suivant:

«Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie;

il a consolidé l'indépendance de sa patrie. Sa mémoire sera toujours

chère au peuple français, comme à tous les hommes libres des deux

mondes, et spécialement aux soldats français, qui, comme lui et les

soldats américains, se battent pour l'égalité et la liberté.»

En conséquence, dix jours de deuil furent ordonnés. Ce deuil devait

consister en un crêpe noir suspendu à tous les drapeaux de la

République. Le Premier Consul ne s'en tint pas là: il fit préparer une

fête simple et noble dans l'église des Invalides, église appelée, dans

la langue fugitive du temps, _le temple de Mars_. Les drapeaux conquis

en Égypte n'avaient pas encore été présentés au gouvernement. Le

général Lannes fut chargé de les remettre, en cette occasion, au

ministre de la guerre, sous le dôme magnifique élevé par le grand roi

à la vieillesse guerrière.

Le 9 février (20 pluviôse), toutes les autorités étant réunies aux

Invalides, le général Lannes présenta au ministre de la guerre

Berthier 96 drapeaux, pris aux Pyramides, au Mont-Thabor, à Aboukir.

Il prononça une harangue courte et martiale. Berthier lui fit une

réponse du même genre. Celui-ci était assis entre deux invalides

centenaires, et il avait en face le buste de Washington, ombragé des

mille drapeaux, conquis sur l'Europe par les armées de la France

républicaine.

[En marge: Éloge de Washington par M. de Fontanes.]

Non loin de là une tribune était préparée. On y vit monter un proscrit,

qui devait sa liberté à la politique du Premier Consul: c'était M. de

Fontanes, écrivain pur et brillant, le dernier qui ait fait usage de

cette langue française, autrefois si parfaite, et emportée aujourd'hui

avec le dix-huitième siècle dans les abîmes du passé. M. de Fontanes

prononça en un langage étudié, mais superbe, l'éloge funèbre du héros de

l'Amérique. Il célébra les vertus guerrières de Washington, sa valeur,

sa sagesse, son désintéressement; il plaça fort au-dessus du génie

militaire, qui sait remporter des victoires, le génie réparateur qui

sait terminer les guerres civiles, fermer les plaies de la patrie, et

donner la paix au monde. À côté de l'ombre de Washington, il évoqua

celles de Turenne, de Catinat, de Condé, et, parlant en quelque sorte au

nom de ces grands hommes, il donna, sous la forme la plus délicate et la

plus digne, des louanges, qui cette fois étaient pleines de noblesse,

parce qu'elles étaient pleines de sages leçons.

«Oui, s'écriait-il en finissant, oui, tes conseils seront entendus, ô

Washington! ô guerrier! ô législateur! ô citoyen sans reproche! Celui

qui, jeune encore, te surpassa dans les batailles, fermera, comme toi,

de ses mains triomphantes, les blessures de la patrie. Bientôt, nous

en avons pour gages sa volonté, et son génie guerrier, s'il était

malheureusement nécessaire, bientôt l'hymne de la paix retentira dans

ce temple de la guerre; alors le sentiment universel de la joie

effacera le souvenir de toutes les injustices et de toutes les

oppressions ... déjà même les opprimés oublient leurs maux, en se

confiant à l'avenir!........ Les acclamations de tous les siècles

accompagneront le héros qui donnera ce bienfait à la France, et au

monde qu'elle ébranle depuis trop long-temps.»

Ce discours terminé, des crêpes noirs furent attachés à tous les

drapeaux, et la République française fut censée en deuil du fondateur

de la République américaine, comme les monarchies qui se mettent en

deuil, les unes pour les pertes que font les autres. Que manquait-il à

cette pompe, pour qu'elle eût la grandeur de ces scènes funèbres, où

Louis XIV venait entendre l'éloge de l'un de ses guerriers, de la

bouche de Fléchier ou de Bossuet? Ce n'était pas sans doute la

grandeur des choses et des hommes, car on parlait de Washington devant

le général Bonaparte, on parlait au milieu d'une société qui avait vu

aussi des Charles Ier monter sur l'échafaud, et même des femmes

couronnées les y suivre! On pouvait y prononcer à chaque instant les

mots de Fleurus, d'Arcole, de Rivoli, de Zurich, des Pyramides, et ces

mots magnifiques pouvaient assurément agrandir un discours aussi bien

que ceux des Dunes et de Rocroy! Que manquait-il donc à cette

solennité pour être tout à fait grande? Il y manquait ce que le plus

grand des hommes lui-même n'y pouvait mettre: il y manquait la

religion d'abord, non pas celle qu'on s'efforce d'avoir, mais celle

qu'on a véritablement, et sans laquelle les morts sont toujours

froidement célébrés: il y manquait le génie des Bossuet, car il est

des grandeurs qui ne reviennent pas chez les nations, et si les

Turenne, les Condé ont des successeurs, les Bossuet n'en ont pas: il y

manquait enfin une certaine sincérité, car cet hommage à un héros,

renommé surtout par le désintéressement de son ambition, était trop

visiblement affecté. Cependant n'allons pas croire, avec la foule des

interprétateurs vulgaires, que tout fût ici de l'hypocrisie pure: sans

doute il y en avait; mais il y avait aussi les illusions ordinaires

du temps, et de tous les temps! Les hommes, en effet, se trompent

plus souvent eux-mêmes qu'ils ne trompent les autres. Beaucoup de

Français, comme les Romains sous Auguste, croyaient encore à la

République, parce qu'on en prononçait soigneusement le nom; et il

n'est pas bien certain que l'ordonnateur de cette fête funèbre, que le

général Bonaparte lui-même, ne s'abusât en célébrant Washington, et

qu'il ne crût effectivement qu'on pouvait en France comme en Amérique,

être le premier, sans être roi ou empereur.

[En marge: Travaux exécutés aux Tuileries pour y recevoir les

Consuls.]

Cette cérémonie était le prélude de l'installation des trois Consuls

aux Tuileries. Depuis long-temps on faisait à ce palais les

réparations nécessaires; on effaçait les traces que la Convention y

avait laissées, on supprimait les bonnets rouges qu'elle avait fait

placer au milieu des lambris dorés. Le Premier Consul devait occuper

l'appartement du premier étage, celui même que la famille royale,

aujourd'hui régnante, occupe pendant les réceptions du soir. Sa femme

et ses enfants devaient être logés au-dessous de lui, à l'entresol. La

galerie de Diane était, comme à présent, le vestibule qu'il fallait

traverser pour arriver à la demeure du chef de l'État. Le Premier

Consul la fit décorer avec des bustes représentant une suite de grands

hommes, et s'attacha à marquer, par le choix de ces bustes, les

prédilections de son esprit: c'étaient Démosthène, Alexandre, Annibal,

Scipion, Brutus, Cicéron, Caton, César, Gustave-Adolphe, Turenne,

Condé, Duguai-Trouin, Marlborough, Eugène, le maréchal de Saxe,

Washington, le Grand-Frédéric, Mirabeau, Dugommier, Dampierre,

Marceau, Joubert; c'est-à-dire des guerriers et des orateurs, des

défenseurs de la liberté et des conquérants, des héros de l'ancienne

monarchie et de la République, enfin quatre généraux de la Révolution,

morts au feu. Réunir autour de lui les gloires de tous les temps, de

tous les pays, comme autour de son gouvernement il voulait réunir tous

les partis, tel était à chaque occasion le penchant qu'il aimait à

manifester.

Mais il ne devait pas occuper seul les Tuileries. Ses deux collègues

devaient les occuper avec lui. Le Consul Lebrun fut logé au pavillon

de Flore. Quant au Consul Cambacérès, qui avait rang avant le Consul

Lebrun, il refusa de prendre place dans ce palais des rois. Ce

personnage, d'une prudence consommée, le seul peut-être des hommes de

ce temps qui ne se soit livré à aucune illusion, ce personnage dit à

son collègue Lebrun: C'est une faute d'aller nous loger aux Tuileries;

cela ne nous convient point à nous, et, pour moi, je n'irai pas. Le

général Bonaparte voudra bientôt y loger seul; il faudra alors en

sortir. Mieux vaut n'y pas entrer.--Il n'y alla pas, et se fit donner

un bel hôtel sur la place du Carrousel, qu'il a gardé aussi long-temps

que Napoléon a gardé l'Empire.

Lorsque tout fut disposé, et quelques jours après la cérémonie funèbre

des Invalides, le Premier Consul résolut de prendre publiquement

possession des Tuileries. Il le fît avec une grande solennité.

[En marge: Les Consuls se rendent en grand cortége du Luxembourg aux

Tuileries.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 33 段