cour de Prusse toute l'utilité qu'on en pouvait attendre dans le
moment. Cette cour n'aurait pu, en présence d'adversaires si
puissants, ramener la paix qu'en la leur imposant au moyen d'une
médiation armée; rôle non pas impossible pour elle, mais tout à fait
hors des vues du jeune roi, qui s'appliquait à refaire son trésor et
son armée, tandis que tout le monde s'épuisait autour de lui. Déjà ce
prince avait sondé les puissances belligérantes, et les avait trouvées
si loin de compte, qu'il avait renoncé à s'interposer entre elles.
D'ailleurs, le cabinet prussien avait lui-même ses vues intéressées.
Il voulait bien que la France épuisât l'Autriche, et s'épuisât
elle-même dans une lutte prolongée; mais il aurait souhaité qu'elle
renonçât à une partie de la ligne du Rhin, que, se contentant de la
Belgique, du Luxembourg, de ce côté, elle n'exigeât pas les provinces
rhénanes. Il le conseillait fort au Premier Consul, disant d'abord que
la France et la Prusse, moins rapprochées, en seraient plus d'accord,
et que les cabinets européens, rassurés par cette modération, en
seraient plus enclins à la paix. Mais bien que le Premier Consul eût
mis une grande réserve à s'expliquer à cet égard, au fond il y avait
peu d'espoir de le décider à ce sacrifice, et le cabinet prussien ne
voyait pas, dans tout cela, une paix qui le satisfît assez pour s'en
mêler beaucoup. Il donnait donc quantité de conseils, enveloppés d'une
forme dogmatique, quoique très-amicale, mais il n'agissait pas.
Toutefois ce cabinet pouvait être utile à maintenir la neutralité du
nord de l'Allemagne, à faire entrer le plus grand nombre possible de
princes allemands dans cette neutralité, enfin à détacher entièrement
l'empereur Paul de la coalition. Quant à ces choses, il les faisait
avec zèle, parce qu'il voulait assurer et agrandir la neutralité du
nord de l'Allemagne, et surtout amener la Russie à son système. Paul,
toujours extrême en ses sentiments, s'était de jour en jour irrité
davantage contre l'Autriche et l'Angleterre; il disait tout haut qu'il
obligerait bien l'Autriche à replacer les princes italiens sur les
trônes d'Italie, qu'elle avait reconquis avec les armes russes,
l'Angleterre à replacer l'ordre de Malte dans cette forteresse
insulaire, dont elle était prête à s'emparer; il montrait pour ce
vieil ordre de chevalerie une passion étrange, et s'en était fait le
grand-maître. Il blâmait la manière dont on avait reçu à Vienne et à
Londres les ouvertures du Premier Consul, et dans ses confidences
devenues intimes avec la Prusse, laissait entrevoir qu'il aurait bien
voulu qu'on lui adressât de pareilles ouvertures. Le Premier Consul,
en effet, ne l'avait pas osé, par crainte de ce qui pouvait en arriver
avec un caractère comme celui du czar. La Prusse, avertie de toutes
ces particularités, en informait le cabinet français, qui en faisait
son profit.
[En marge: Explication du Premier Consul avec M. de Sandoz, ministre
de Prusse.]
Avant d'ouvrir la campagne, car la saison des opérations militaires
approchait, le Premier Consul fit appeler auprès de lui M. de Sandoz,
ministre de Prusse, et eut avec lui, le 5 mars (14 ventôse), une
explication positive et complète. Après avoir récapitulé longuement
tout ce qu'il avait fait pour rétablir la paix, et tout ce qu'on lui
avait opposé de mauvais procédés ou d'obstacles invincibles, il exposa
l'étendue de ses préparatifs militaires, et, sans dévoiler ses
profondes combinaisons, laissa entrevoir au ministre prussien la
grandeur des ressources qui restaient à la France; il lui déclara
ensuite que, plein de confiance dans la Prusse, il attendait d'elle de
nouveaux efforts pour rapprocher les puissances belligérantes, pendant
qu'on serait occupé à combattre; qu'à défaut de la paix générale, peu
probable avant une nouvelle campagne, il espérait du roi
Frédéric-Guillaume deux services: la réconciliation de la République
avec Paul Ier, et une tentative directe auprès de l'électeur de
Bavière, pour arracher ce prince à la coalition.--Raccommodez-nous
avec Paul, dit le général Bonaparte, décidez en même temps l'électeur
de Bavière à refuser ses soldats et son territoire à la coalition, et
vous nous aurez rendu deux services dont il vous sera tenu grand
compte. Si l'électeur accède à nos demandes, vous pouvez lui
promettre tous les égards désirables pendant la guerre, et les
meilleurs traitements à la paix.--
Le Premier Consul exposa ses vues ultérieures à l'envoyé de Prusse. Il
lui déclara que le traité de Campo-Formio étant la base offerte pour
la future négociation, la frontière du côté du Rhin serait une
question à traiter plus tard avec l'Empire; que l'indépendance de la
Hollande, de la Suisse, des États italiens serait formellement
garantie. Sans s'expliquer sur le point où le Rhin cesserait d'être la
frontière française, il dit seulement que personne ne pouvait croire
que la France n'exigeât pas au moins jusqu'à Mayence, mais
qu'au-dessous de Mayence, la Moselle, la Meuse pourraient servir de
limite. La Belgique et le Luxembourg étaient toujours hors de
contestation. Il ajouta enfin que si la Prusse rendait à la France les
services qu'elle était en position de lui rendre, il s'engageait à
laisser au cabinet de Berlin une influence considérable dans les
négociations de la paix. C'était en effet le point auquel la Prusse
tenait le plus, car elle désirait se mêler de ces négociations, pour
faire tracer les frontières allemandes de la manière qui conviendrait
le mieux à ses vues.
Cette communication, pleine d'à-propos et de franchise, eut le
meilleur effet à Berlin. Le roi répondit qu'à l'égard de l'empereur
Paul, il avait déjà employé ses bons offices, et les emploierait
encore pour le rapprocher de la France; qu'à l'égard de la Bavière,
enveloppée de tout côté par l'Autriche, il ne pouvait rien; mais que
si l'empereur Paul se prononçait, on parviendrait peut-être, avec le
double secours de la Prusse et de la Russie, à retirer l'électeur de
la coalition.
Il ne restait, après toutes ces démarches fort sagement concertées,
qu'à ouvrir les hostilités le plus promptement possible. Cependant la
saison n'en était pas tout à fait venue, et elle devait arriver cette
année plus tard que de coutume, parce que la France avait à
réorganiser ses armées en partie dissoutes, et que l'Autriche avait à
combler le vide laissé par la Russie dans les cadres de la coalition.
Le Premier Consul pensa que le moment était arrivé d'en finir avec la
Vendée: premièrement, pour faire cesser le spectacle odieux de la
guerre civile; secondement, pour rendre disponibles, et transporter
sur le Rhin et les Alpes, les troupes excellentes que la Vendée
retenait dans l'intérieur de la République.
[En marge: Efforts du Premier Consul pour terminer la guerre civile,
avant de reprendre la guerre extérieure.]
Les significations par lui adressées aux provinces insurgées,
concurremment avec les offres de paix faites aux puissances, y avaient
produit le plus grand effet. Ces significations avaient été appuyées
d'une force imposante, de 60 mille hommes environ, tirés de la
Hollande, de l'intérieur, et de Paris même. Le Premier Consul avait
poussé la hardiesse jusqu'à rester dans Paris, rempli alors de l'écume
de tous les partis, avec 2,300 hommes de garnison; et cette hardiesse
même, il l'avait poussée jusqu'à la publier. Pour répondre aux
ministres anglais, qui prétendaient que le gouvernement consulaire
n'était pas plus solide que les précédents, il fit imprimer un état
comparatif des forces qui se trouvaient à Londres et à Paris. Il en
résultait que Londres était gardé par 14,600 hommes, et Paris par
2,300. C'était à peine de quoi fournir aux postes de simple police,
qui veillent sur les grands établissements publics et sur la demeure
des hauts fonctionnaires. Évidemment, le nom du général Bonaparte
gardait Paris.
Quoi qu'il en soit, les provinces insurgées se virent enveloppées à
l'improviste par une armée redoutable, et se trouvèrent ainsi placées
entre une paix immédiate et généreuse, ou la certitude d'une guerre
d'extermination. Elles ne pouvaient tarder à prendre un parti. MM.
d'Andigné et Hyde de Neuville, après avoir vu de près le Premier
Consul, étaient revenus de toutes leurs illusions, et ne croyaient
plus qu'il voulût un jour rétablir les Bourbons. Ils ne croyaient pas
davantage qu'on pût réussir à vaincre un tel homme. M. Hyde de
Neuville, envoyé par le comte d'Artois pour juger de l'état des
choses, se décida à retourner à Londres, ne voulant pas quant à lui
abandonner le parti des Bourbons, mais reconnaissant l'impossibilité
de continuer la guerre, et laissant à tous les chefs le conseil de
faire ce que la nécessité des temps et des lieux commanderait à chacun
d'eux. M. d'Andigné retourna en Vendée rapporter ce qu'il avait vu.
[En marge: Courtes incertitudes des royalistes.]
La durée de la suspension d'armes allait expirer. Il fallait que les
chefs du parti royaliste, ou signassent une définitive, ou se
décidassent à entreprendre sur-le-champ une lutte à mort avec une
armée formidable. En 1793, dans le premier enthousiasme de
l'insurrection, ils n'avaient pu vaincre les 16 mille hommes de la
garnison de Mayence, et n'avaient réussi qu'à livrer des combats
héroïques et sanglants, pour finir par succomber. Que pouvaient-ils
aujourd'hui contre 60 mille hommes de troupes, les premières de
l'Europe, dont une moitié seulement venait de suffire pour jeter à la
mer les Russes et les Anglais? Rien évidemment, et cette opinion était
universelle dans les provinces insurgées. Toutefois elle était plus ou
moins partagée dans chacune d'elles. Sur la rive gauche de la Loire,
entre Saumur, Nantes et les Sables, en un mot dans la vieille Vendée,
épuisée, d'hommes et de toutes choses, on éprouvait une fatigue
extrême; on y jugeait cette dernière prise d'armes, qui n'avait été
amenée que par la faiblesse et les rigueurs du Directoire, pour ce
qu'elle valait, c'est-à-dire pour une folie. Sur la rive droite,
autour du Mans, pays qui avait été aussi le théâtre d'une lutte
désespérée, ces sentiments dominaient. En Basse-Normandie, où
l'insurrection était de date plus récente, où M. de Frotté, jeune
chef, actif, rusé, ambitieux, menait les royalistes, on montrait plus
de disposition à continuer la guerre. Il en était de même dans le
Morbihan, où l'éloignement de Paris, le voisinage de la mer, la nature
des lieux, offraient plus de ressources, et où un chef d'une énergie
féroce et indomptable, Georges Cadoudal, soutenait les courages. Dans
ces deux dernières provinces, les communications plus fréquentes avec
les Anglais, contribuaient à rendre la résistance plus opiniâtre.
[En marge: Efforts des émigrés, agents de l'Angleterre, pour empêcher
la pacification.]
D'un bout à l'autre de la Vendée et de la Bretagne, on conférait sur
le parti à prendre. Les émigrés payés par l'Angleterre, dont le
dévouement consistait en allées et venues continuelles, et qui
n'avaient pas à souffrir toutes les conséquences de l'insurrection,
étaient en vive contestation avec les gens du pays, sur lesquels
pesait sans relâche le fardeau de la guerre civile. Ceux-là
soutenaient qu'il fallait continuer la lutte, et ceux-ci au contraire
qu'il fallait y mettre fin. Ces représentants d'un intérêt plus
anglais que royaliste disaient que le gouvernement des Consuls allait
périr, comme les autres gouvernements révolutionnaires, après quelques
jours d'apparence trompeuse, qu'il allait périr par le désordre des
finances et de l'administration; que les armées russes et anglaises
devaient envoyer un détachement en Vendée, pour tendre la main aux
royalistes français, qu'il ne fallait plus à ceux-ci que quelques
jours de patience, pour recueillir le fruit de huit ans d'efforts et
de combats, et qu'en persistant ils auraient probablement l'honneur de
conduire à Paris les Bourbons victorieux. Les insurgés qui n'allaient
pas habituellement se réfugier à Londres, et y vivre de l'argent
anglais, qui restaient sur les lieux avec leurs paysans, qui voyaient
leurs terres ravagées, leurs maisons incendiées, leurs femmes et leurs
enfants exposés à la faim et à la mort, ceux-là disaient que le
général Bonaparte n'avait jamais échoué dans ce qu'il avait entrepris;
qu'à Paris, au lieu de croire que tout tombait en dissolution, on
croyait au contraire que tout se réorganisait sous la main heureuse du
nouveau chef de la République; que cette République, qu'on disait
épuisée, venait de leur envoyer une armée de 60 mille hommes; que ces
Russes et ces Anglais tant vantés venaient de poser les armes devant
une moitié de cette même armée; que c'était chose facile de faire à
Londres de beaux projets, de parler de dévouement, de constance, quand
on était loin des lieux, des événements, et de leurs conséquences;
qu'il fallait à cet égard ménager ses discours, en présence de gens
qui, depuis huit années, enduraient seuls les maux de la plus affreuse
guerre civile. Parmi ces royalistes épuisés, on allait jusqu'à
insinuer que le général Bonaparte, dans son entraînement vers le bien,
après avoir rétabli la paix, fait cesser la persécution, relevé les
autels, relèverait peut-être aussi le trône; et on répétait les fables
qui n'étaient plus admises chez les principaux royalistes, depuis les
entrevues de MM. d'Andigné et Hyde de Neuville avec le Premier Consul,
mais qui, dans les derniers rangs du peuple insurgé, avaient conservé
quelque créance, et contribuaient à rapprocher les esprits du
gouvernement.
[En marge: L'abbé Bernier, curé de Saint-Laud.]
[En marge: L'abbé Bernier dispose la rive gauche de la Loire à mettre
bas les armes.]
[En marge: Paix de Montfaucon.]
Il y avait au sein de la vieille Vendée, un simple prêtre, l'abbé
Bernier, curé de Saint-Laud, destiné bientôt à prendre part aux
affaires de la République et de l'Empire, lequel, par beaucoup
d'intelligence et d'habileté naturelle, avait acquis un grand
ascendant sur les chefs royalistes. Il avait vu de près cette longue
insurrection qui n'avait abouti à rien, qu'à des malheurs; il jugeait
la cause des Bourbons perdue, pour le moment du moins, et croyait
qu'on ne pouvait sauver du bouleversement général produit par la
Révolution française, que le vieil autel des chrétiens. Éclairé sous
ce dernier rapport par les actes du Premier Consul, et par des
communications fréquentes avec le général Hédouville, il n'avait plus
de doute, et il comptait qu'en se soumettant on obtiendrait la paix,
la fin des persécutions, et la tolérance au moins, sinon la protection
du culte. Il conseilla donc la soumission à tous ces vieux chefs de la
rive gauche, et par son influence fit taire les porteurs de paroles,
allant et venant de la Vendée à Londres. Une réunion eut lieu à
Montfaucon, et là, dans un conseil des officiers royalistes, l'abbé
Bernier décida M. d'Autichamp, jeune gentilhomme plein de bravoure,
mais docile aux lumières d'autrui, à mettre bas les armes, pour le
compte de la province. La capitulation fut signée le 18 janvier (28
nivôse). La République promettait amnistie entière, respect pour le
culte, abandon de l'impôt pour quelque temps dans les provinces
ravagées, radiation de tous les chefs de la liste des émigrés. Les
royalistes promettaient, en retour, soumission complète, et remise
immédiate de leurs armes.
Ce même jour 18 janvier, l'abbé Bernier écrivit au général Hédouville:
«Vos voeux et les miens sont accomplis. Aujourd'hui, à deux heures, la
paix a été acceptée avec reconnaissance à Montfaucon, par tous les
chefs et officiers de la rive gauche de la Loire. La rive droite va
sans doute suivre cet exemple, et l'olivier de la paix remplacera sur
les deux bords de la Loire les tristes cyprès que la guerre eût fait
croître. Je charge MM. de Bauvollier, Duboucher et Renou, de vous
porter cette heureuse nouvelle. Je les recommande à la bienfaisance
du gouvernement et à la vôtre. Inscrits faussement sur la liste fatale
de 1793, ils se sont vu dépouiller de leurs biens. Ils ont fait ce
sacrifice à la nécessité des circonstances, et n'en ont pas moins
désiré la paix. Cette paix est votre ouvrage; maintenez-la, général,
par la justice et la bienfaisance. Votre gloire et votre bonheur y
sont attachés. Je ferai, pour remplir vos vues salutaires, tout ce qui
dépendra de moi: la sagesse le commande, l'humanité le veut.... Mon
coeur est tout entier au pays que j'habite, et sa félicité est le
premier de mes voeux.
»Bernier.»
[En marge: La rive droite dépose aussi les armes.]
Cet exemple produisit son effet. Deux jours après, les insurgés de la
rive droite, commandés par un vieux et brave gentilhomme, M. de
Châtillon, et dégoûtés comme lui de servir les vues de l'Angleterre
plutôt que la cause du royalisme, se rendirent: toute l'ancienne
Vendée se trouva ainsi pacifiée. La joie fut extrême, soit dans les
campagnes où régnait le royalisme, soit dans les villes où régnait au
contraire l'esprit de la Révolution. En plusieurs villes, telles que
Nantes et Angers, les chefs royalistes, portant la cocarde tricolore,
furent reçus en triomphe, et fêtés comme des frères. De toutes parts
on commença à rendre les armes, et à se soumettre de bonne foi, sous
l'influence d'une opinion qui peu à peu devenait générale, c'est que
la guerre, sans ramener les Bourbons, n'aboutirait qu'à l'effusion du
sang, au ravage du pays; et que la soumission, au contraire,
procurerait repos, sécurité, rétablissement de la religion, chose de
toutes la plus désirée.
[En marge: Continuation de la guerre en Bretagne.]
Cependant la pacification rencontrait plus d'obstacles en Bretagne et
en Normandie. La guerre de ces côtés était plus récente, comme nous
venons de le dire, et avait moins épuisé les courages; d'ailleurs elle
y procurait de honteux bénéfices, tandis qu'en Vendée elle ne
rapportait que des souffrances. C'était dans le centre de la Bretagne,
et vers la Normandie, que s'étaient réfugiés tous les chouans,
c'est-à-dire les hommes que l'insurrection avait habitués au
brigandage, et qui ne savaient plus s'en passer. Ils faisaient
beaucoup plus la guerre aux caisses des comptables, aux diligences,
aux acquéreurs de biens nationaux, qu'à la République. Ils étaient en
rapport avec une troupe de mauvais sujets établis à Paris, et
recevaient d'eux les avis qui les guidaient dans leurs expéditions.
Enfin, dans le Morbihan, où était le siège de l'insurrection la plus
tenace, Georges, le seul implacable des chefs vendéens, recevait des
Anglais l'argent, les ressources matérielles, qui pouvaient seconder
sa résistance: aussi était-il fort peu disposé à se soumettre.
[En marge: Quelques combats en Bretagne.]
[En marge: Soumission de M. de Bourmont.]
Mais les préparatifs étaient faits pour écraser ceux des chefs
royalistes qui ne voudraient pas se rendre. Le 21 janvier (1er
pluviôse), le général Chabot, rompant la suspension d'armes, marcha
sur les bandes du centre de la Bretagne, commandées par MM. de
Bourmont et de La Prévalaye. Près la commune de Mélay, il joignit M.
de Bourmont qui, à la tête de 4 mille chouans, se défendit avec
vigueur, mais fut cependant obligé de céder aux républicains, habitués
à vaincre d'autres soldats que des paysans. Lui-même, après avoir
couru le plus grand danger, ne parvint qu'avec beaucoup de peine à se
sauver. Obligé bientôt de reconnaître qu'il ne pouvait plus rien pour
sa cause, il rendit les armes le 24 janvier (4 pluviôse).
[En marge: Soumission de Georges.]
Le général Chabot marcha ensuite sur Rennes, pour se porter de là vers
le fond de la Bretagne, où le général Brune concentrait de grandes
forces. Le 25 janvier (5 pluviôse), plusieurs colonnes parties de
Vannes, d'Auray, d'Elven, sous les généraux Harty et Gency,
rencontrèrent à Grandchamp les bandes de Georges. Les deux généraux
républicains avaient acheminé sur Vannes des convois de grains et de
bestiaux, qu'ils avaient enlevés dans les campagnes insurgées. Les
chouans ayant voulu reprendre ce convoi, les colonnes d'escorte les
enveloppèrent, et, malgré la plus vigoureuse résistance, leur tuèrent
400 hommes, plusieurs chefs, et les mirent complètement en déroute. Le
surlendemain 27, un combat très-violent à Hennebon fit encore périr
300 chouans, et acheva de détruire toutes les espérances de
l'insurrection. Il y avait tout près des côtes un vaisseau anglais de
80 et quelques frégates, qui purent voir combien étaient chimériques
les illusions dont on avait bercé le gouvernement britannique. Du
reste, on s'était trompé réciproquement, le gouvernement britannique
en promettant une nouvelle expédition comme celle de Hollande, les
Bretons en annonçant une levée en masse. Des royalistes récemment
débarqués eurent quelque peine à rejoindre en chaloupe la division
anglaise, et furent reçus comme des émigrés qui ont beaucoup promis et
peu fait. Georges se vit réduit à déposer les armes, et livra 20 mille
fusils et 20 pièces de canon, qu'il venait de recevoir des Anglais.
Dans la Basse-Normandie, M. de Frotté, jeune chef fort dévoué à sa
cause, était, avec Georges, le plus résolu des royalistes à continuer
la guerre. Il fut poursuivi par les généraux Gardanne et Chambarlhac,
détachés de la garnison de Paris. Plusieurs rencontres très-vives
eurent lieu sur divers points. Le 25 janvier (5 pluviôse), M. de
Frotté fut joint par le général Gardanne aux forges de Cossé, près de
la Motte-Fouquet, et perdit beaucoup de monde. Le 26 (6 pluviôse), un
des chefs, nommé Duboisgny, fut attaqué dans son château de Duboisgny,
près Fougères, et essuya comme M. de Frotté une perte considérable.
Enfin le 27 (7 pluviôse), le général Chambarlhac enveloppa, dans les
environs de Saint-Christophe, non loin d'Alençon, quelques compagnies
de chouans, et les fit passer par les armes.
[En marge: Arrestation et mort de M. de Frotté.]
M. de Frotté, voyant, comme les autres, mais malheureusement trop
tard, que toute résistance était impossible devant les nombreuses
colonnes qui avaient assailli le pays, M. de Frotté pensa qu'il était
temps de se rendre. Il écrivit, pour demander la paix, au général
Hédouville, qui, dans le moment, était à Angers, et, en attendant la
réponse, il proposa une suspension d'armes au général Chambarlhac.
Celui-ci répondit que, n'ayant pas de pouvoirs pour traiter, il
allait s'adresser au gouvernement pour en obtenir, mais que dans
l'intervalle il ne pouvait prendre sur lui de suspendre les
hostilités, à moins que M. de Frotté ne consentît à livrer
immédiatement les armes de ses soldats. C'était justement ce que M. de
Frotté redoutait le plus. Il consentait bien à se soumettre, et à
signer une pacification momentanée, mais à condition de rester armé,
afin de saisir plus tard la première occasion favorable de recommencer
la guerre. Il écrivit même à ses lieutenants des lettres dans
lesquelles, en leur prescrivant de se rendre, il leur recommandait de
garder leurs fusils. Pendant ce temps, le Premier Consul, irrité
contre l'obstination de M. de Frotté, avait ordonné de ne lui point
accorder de quartier, et de faire sur sa personne un exemple. M. de
Frotté, inquiet de ne pas recevoir de réponse à ses propositions,
voulut se mettre en communication avec le général Guidal, commandant
le département de l'Orne, et fut arrêté avec six des siens, tandis
qu'il cherchait à le voir. Les lettres qu'on trouva sur lui,
lesquelles contenaient l'ordre à ses gens de se rendre, mais en
gardant leurs armes, passèrent pour une trahison. Il fut conduit à
Verneuil, et livré à une commission militaire.
[En marge: Fév. 1800.]
La nouvelle de son arrestation étant venue à Paris, une foule de
solliciteurs entourèrent le Premier Consul, et obtinrent une
suspension de procédure, qui équivalait à une grâce. Mais le courrier
qui apportait l'ordre du gouvernement arriva trop tard. La
Constitution étant suspendue dans les départements insurgés, M. de
Frotté avait été jugé sommairement, et quand le sursis arriva, ce
jeune et vaillant chef avait déjà subi la peine de son obstination. La
duplicité de sa conduite, bien que démontrée, n'était cependant point
assez condamnable, pour qu'on ne dût pas regretter beaucoup une telle
exécution, la seule, au reste, qui ensanglanta cette heureuse fin de
la guerre civile.
[En marge: Fin de la guerre civile.]