Dans cette grave conjoncture, le Premier Consul voulut tirer de la

cour de Prusse toute l'utilité qu'on en pouvait attendre dans le

moment. Cette cour n'aurait pu, en présence d'adversaires si

puissants, ramener la paix qu'en la leur imposant au moyen d'une

médiation armée; rôle non pas impossible pour elle, mais tout à fait

hors des vues du jeune roi, qui s'appliquait à refaire son trésor et

son armée, tandis que tout le monde s'épuisait autour de lui. Déjà ce

prince avait sondé les puissances belligérantes, et les avait trouvées

si loin de compte, qu'il avait renoncé à s'interposer entre elles.

D'ailleurs, le cabinet prussien avait lui-même ses vues intéressées.

Il voulait bien que la France épuisât l'Autriche, et s'épuisât

elle-même dans une lutte prolongée; mais il aurait souhaité qu'elle

renonçât à une partie de la ligne du Rhin, que, se contentant de la

Belgique, du Luxembourg, de ce côté, elle n'exigeât pas les provinces

rhénanes. Il le conseillait fort au Premier Consul, disant d'abord que

la France et la Prusse, moins rapprochées, en seraient plus d'accord,

et que les cabinets européens, rassurés par cette modération, en

seraient plus enclins à la paix. Mais bien que le Premier Consul eût

mis une grande réserve à s'expliquer à cet égard, au fond il y avait

peu d'espoir de le décider à ce sacrifice, et le cabinet prussien ne

voyait pas, dans tout cela, une paix qui le satisfît assez pour s'en

mêler beaucoup. Il donnait donc quantité de conseils, enveloppés d'une

forme dogmatique, quoique très-amicale, mais il n'agissait pas.

Toutefois ce cabinet pouvait être utile à maintenir la neutralité du

nord de l'Allemagne, à faire entrer le plus grand nombre possible de

princes allemands dans cette neutralité, enfin à détacher entièrement

l'empereur Paul de la coalition. Quant à ces choses, il les faisait

avec zèle, parce qu'il voulait assurer et agrandir la neutralité du

nord de l'Allemagne, et surtout amener la Russie à son système. Paul,

toujours extrême en ses sentiments, s'était de jour en jour irrité

davantage contre l'Autriche et l'Angleterre; il disait tout haut qu'il

obligerait bien l'Autriche à replacer les princes italiens sur les

trônes d'Italie, qu'elle avait reconquis avec les armes russes,

l'Angleterre à replacer l'ordre de Malte dans cette forteresse

insulaire, dont elle était prête à s'emparer; il montrait pour ce

vieil ordre de chevalerie une passion étrange, et s'en était fait le

grand-maître. Il blâmait la manière dont on avait reçu à Vienne et à

Londres les ouvertures du Premier Consul, et dans ses confidences

devenues intimes avec la Prusse, laissait entrevoir qu'il aurait bien

voulu qu'on lui adressât de pareilles ouvertures. Le Premier Consul,

en effet, ne l'avait pas osé, par crainte de ce qui pouvait en arriver

avec un caractère comme celui du czar. La Prusse, avertie de toutes

ces particularités, en informait le cabinet français, qui en faisait

son profit.

[En marge: Explication du Premier Consul avec M. de Sandoz, ministre

de Prusse.]

Avant d'ouvrir la campagne, car la saison des opérations militaires

approchait, le Premier Consul fit appeler auprès de lui M. de Sandoz,

ministre de Prusse, et eut avec lui, le 5 mars (14 ventôse), une

explication positive et complète. Après avoir récapitulé longuement

tout ce qu'il avait fait pour rétablir la paix, et tout ce qu'on lui

avait opposé de mauvais procédés ou d'obstacles invincibles, il exposa

l'étendue de ses préparatifs militaires, et, sans dévoiler ses

profondes combinaisons, laissa entrevoir au ministre prussien la

grandeur des ressources qui restaient à la France; il lui déclara

ensuite que, plein de confiance dans la Prusse, il attendait d'elle de

nouveaux efforts pour rapprocher les puissances belligérantes, pendant

qu'on serait occupé à combattre; qu'à défaut de la paix générale, peu

probable avant une nouvelle campagne, il espérait du roi

Frédéric-Guillaume deux services: la réconciliation de la République

avec Paul Ier, et une tentative directe auprès de l'électeur de

Bavière, pour arracher ce prince à la coalition.--Raccommodez-nous

avec Paul, dit le général Bonaparte, décidez en même temps l'électeur

de Bavière à refuser ses soldats et son territoire à la coalition, et

vous nous aurez rendu deux services dont il vous sera tenu grand

compte. Si l'électeur accède à nos demandes, vous pouvez lui

promettre tous les égards désirables pendant la guerre, et les

meilleurs traitements à la paix.--

Le Premier Consul exposa ses vues ultérieures à l'envoyé de Prusse. Il

lui déclara que le traité de Campo-Formio étant la base offerte pour

la future négociation, la frontière du côté du Rhin serait une

question à traiter plus tard avec l'Empire; que l'indépendance de la

Hollande, de la Suisse, des États italiens serait formellement

garantie. Sans s'expliquer sur le point où le Rhin cesserait d'être la

frontière française, il dit seulement que personne ne pouvait croire

que la France n'exigeât pas au moins jusqu'à Mayence, mais

qu'au-dessous de Mayence, la Moselle, la Meuse pourraient servir de

limite. La Belgique et le Luxembourg étaient toujours hors de

contestation. Il ajouta enfin que si la Prusse rendait à la France les

services qu'elle était en position de lui rendre, il s'engageait à

laisser au cabinet de Berlin une influence considérable dans les

négociations de la paix. C'était en effet le point auquel la Prusse

tenait le plus, car elle désirait se mêler de ces négociations, pour

faire tracer les frontières allemandes de la manière qui conviendrait

le mieux à ses vues.

Cette communication, pleine d'à-propos et de franchise, eut le

meilleur effet à Berlin. Le roi répondit qu'à l'égard de l'empereur

Paul, il avait déjà employé ses bons offices, et les emploierait

encore pour le rapprocher de la France; qu'à l'égard de la Bavière,

enveloppée de tout côté par l'Autriche, il ne pouvait rien; mais que

si l'empereur Paul se prononçait, on parviendrait peut-être, avec le

double secours de la Prusse et de la Russie, à retirer l'électeur de

la coalition.

Il ne restait, après toutes ces démarches fort sagement concertées,

qu'à ouvrir les hostilités le plus promptement possible. Cependant la

saison n'en était pas tout à fait venue, et elle devait arriver cette

année plus tard que de coutume, parce que la France avait à

réorganiser ses armées en partie dissoutes, et que l'Autriche avait à

combler le vide laissé par la Russie dans les cadres de la coalition.

Le Premier Consul pensa que le moment était arrivé d'en finir avec la

Vendée: premièrement, pour faire cesser le spectacle odieux de la

guerre civile; secondement, pour rendre disponibles, et transporter

sur le Rhin et les Alpes, les troupes excellentes que la Vendée

retenait dans l'intérieur de la République.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour terminer la guerre civile,

avant de reprendre la guerre extérieure.]

Les significations par lui adressées aux provinces insurgées,

concurremment avec les offres de paix faites aux puissances, y avaient

produit le plus grand effet. Ces significations avaient été appuyées

d'une force imposante, de 60 mille hommes environ, tirés de la

Hollande, de l'intérieur, et de Paris même. Le Premier Consul avait

poussé la hardiesse jusqu'à rester dans Paris, rempli alors de l'écume

de tous les partis, avec 2,300 hommes de garnison; et cette hardiesse

même, il l'avait poussée jusqu'à la publier. Pour répondre aux

ministres anglais, qui prétendaient que le gouvernement consulaire

n'était pas plus solide que les précédents, il fit imprimer un état

comparatif des forces qui se trouvaient à Londres et à Paris. Il en

résultait que Londres était gardé par 14,600 hommes, et Paris par

2,300. C'était à peine de quoi fournir aux postes de simple police,

qui veillent sur les grands établissements publics et sur la demeure

des hauts fonctionnaires. Évidemment, le nom du général Bonaparte

gardait Paris.

Quoi qu'il en soit, les provinces insurgées se virent enveloppées à

l'improviste par une armée redoutable, et se trouvèrent ainsi placées

entre une paix immédiate et généreuse, ou la certitude d'une guerre

d'extermination. Elles ne pouvaient tarder à prendre un parti. MM.

d'Andigné et Hyde de Neuville, après avoir vu de près le Premier

Consul, étaient revenus de toutes leurs illusions, et ne croyaient

plus qu'il voulût un jour rétablir les Bourbons. Ils ne croyaient pas

davantage qu'on pût réussir à vaincre un tel homme. M. Hyde de

Neuville, envoyé par le comte d'Artois pour juger de l'état des

choses, se décida à retourner à Londres, ne voulant pas quant à lui

abandonner le parti des Bourbons, mais reconnaissant l'impossibilité

de continuer la guerre, et laissant à tous les chefs le conseil de

faire ce que la nécessité des temps et des lieux commanderait à chacun

d'eux. M. d'Andigné retourna en Vendée rapporter ce qu'il avait vu.

[En marge: Courtes incertitudes des royalistes.]

La durée de la suspension d'armes allait expirer. Il fallait que les

chefs du parti royaliste, ou signassent une définitive, ou se

décidassent à entreprendre sur-le-champ une lutte à mort avec une

armée formidable. En 1793, dans le premier enthousiasme de

l'insurrection, ils n'avaient pu vaincre les 16 mille hommes de la

garnison de Mayence, et n'avaient réussi qu'à livrer des combats

héroïques et sanglants, pour finir par succomber. Que pouvaient-ils

aujourd'hui contre 60 mille hommes de troupes, les premières de

l'Europe, dont une moitié seulement venait de suffire pour jeter à la

mer les Russes et les Anglais? Rien évidemment, et cette opinion était

universelle dans les provinces insurgées. Toutefois elle était plus ou

moins partagée dans chacune d'elles. Sur la rive gauche de la Loire,

entre Saumur, Nantes et les Sables, en un mot dans la vieille Vendée,

épuisée, d'hommes et de toutes choses, on éprouvait une fatigue

extrême; on y jugeait cette dernière prise d'armes, qui n'avait été

amenée que par la faiblesse et les rigueurs du Directoire, pour ce

qu'elle valait, c'est-à-dire pour une folie. Sur la rive droite,

autour du Mans, pays qui avait été aussi le théâtre d'une lutte

désespérée, ces sentiments dominaient. En Basse-Normandie, où

l'insurrection était de date plus récente, où M. de Frotté, jeune

chef, actif, rusé, ambitieux, menait les royalistes, on montrait plus

de disposition à continuer la guerre. Il en était de même dans le

Morbihan, où l'éloignement de Paris, le voisinage de la mer, la nature

des lieux, offraient plus de ressources, et où un chef d'une énergie

féroce et indomptable, Georges Cadoudal, soutenait les courages. Dans

ces deux dernières provinces, les communications plus fréquentes avec

les Anglais, contribuaient à rendre la résistance plus opiniâtre.

[En marge: Efforts des émigrés, agents de l'Angleterre, pour empêcher

la pacification.]

D'un bout à l'autre de la Vendée et de la Bretagne, on conférait sur

le parti à prendre. Les émigrés payés par l'Angleterre, dont le

dévouement consistait en allées et venues continuelles, et qui

n'avaient pas à souffrir toutes les conséquences de l'insurrection,

étaient en vive contestation avec les gens du pays, sur lesquels

pesait sans relâche le fardeau de la guerre civile. Ceux-là

soutenaient qu'il fallait continuer la lutte, et ceux-ci au contraire

qu'il fallait y mettre fin. Ces représentants d'un intérêt plus

anglais que royaliste disaient que le gouvernement des Consuls allait

périr, comme les autres gouvernements révolutionnaires, après quelques

jours d'apparence trompeuse, qu'il allait périr par le désordre des

finances et de l'administration; que les armées russes et anglaises

devaient envoyer un détachement en Vendée, pour tendre la main aux

royalistes français, qu'il ne fallait plus à ceux-ci que quelques

jours de patience, pour recueillir le fruit de huit ans d'efforts et

de combats, et qu'en persistant ils auraient probablement l'honneur de

conduire à Paris les Bourbons victorieux. Les insurgés qui n'allaient

pas habituellement se réfugier à Londres, et y vivre de l'argent

anglais, qui restaient sur les lieux avec leurs paysans, qui voyaient

leurs terres ravagées, leurs maisons incendiées, leurs femmes et leurs

enfants exposés à la faim et à la mort, ceux-là disaient que le

général Bonaparte n'avait jamais échoué dans ce qu'il avait entrepris;

qu'à Paris, au lieu de croire que tout tombait en dissolution, on

croyait au contraire que tout se réorganisait sous la main heureuse du

nouveau chef de la République; que cette République, qu'on disait

épuisée, venait de leur envoyer une armée de 60 mille hommes; que ces

Russes et ces Anglais tant vantés venaient de poser les armes devant

une moitié de cette même armée; que c'était chose facile de faire à

Londres de beaux projets, de parler de dévouement, de constance, quand

on était loin des lieux, des événements, et de leurs conséquences;

qu'il fallait à cet égard ménager ses discours, en présence de gens

qui, depuis huit années, enduraient seuls les maux de la plus affreuse

guerre civile. Parmi ces royalistes épuisés, on allait jusqu'à

insinuer que le général Bonaparte, dans son entraînement vers le bien,

après avoir rétabli la paix, fait cesser la persécution, relevé les

autels, relèverait peut-être aussi le trône; et on répétait les fables

qui n'étaient plus admises chez les principaux royalistes, depuis les

entrevues de MM. d'Andigné et Hyde de Neuville avec le Premier Consul,

mais qui, dans les derniers rangs du peuple insurgé, avaient conservé

quelque créance, et contribuaient à rapprocher les esprits du

gouvernement.

[En marge: L'abbé Bernier, curé de Saint-Laud.]

[En marge: L'abbé Bernier dispose la rive gauche de la Loire à mettre

bas les armes.]

[En marge: Paix de Montfaucon.]

Il y avait au sein de la vieille Vendée, un simple prêtre, l'abbé

Bernier, curé de Saint-Laud, destiné bientôt à prendre part aux

affaires de la République et de l'Empire, lequel, par beaucoup

d'intelligence et d'habileté naturelle, avait acquis un grand

ascendant sur les chefs royalistes. Il avait vu de près cette longue

insurrection qui n'avait abouti à rien, qu'à des malheurs; il jugeait

la cause des Bourbons perdue, pour le moment du moins, et croyait

qu'on ne pouvait sauver du bouleversement général produit par la

Révolution française, que le vieil autel des chrétiens. Éclairé sous

ce dernier rapport par les actes du Premier Consul, et par des

communications fréquentes avec le général Hédouville, il n'avait plus

de doute, et il comptait qu'en se soumettant on obtiendrait la paix,

la fin des persécutions, et la tolérance au moins, sinon la protection

du culte. Il conseilla donc la soumission à tous ces vieux chefs de la

rive gauche, et par son influence fit taire les porteurs de paroles,

allant et venant de la Vendée à Londres. Une réunion eut lieu à

Montfaucon, et là, dans un conseil des officiers royalistes, l'abbé

Bernier décida M. d'Autichamp, jeune gentilhomme plein de bravoure,

mais docile aux lumières d'autrui, à mettre bas les armes, pour le

compte de la province. La capitulation fut signée le 18 janvier (28

nivôse). La République promettait amnistie entière, respect pour le

culte, abandon de l'impôt pour quelque temps dans les provinces

ravagées, radiation de tous les chefs de la liste des émigrés. Les

royalistes promettaient, en retour, soumission complète, et remise

immédiate de leurs armes.

Ce même jour 18 janvier, l'abbé Bernier écrivit au général Hédouville:

«Vos voeux et les miens sont accomplis. Aujourd'hui, à deux heures, la

paix a été acceptée avec reconnaissance à Montfaucon, par tous les

chefs et officiers de la rive gauche de la Loire. La rive droite va

sans doute suivre cet exemple, et l'olivier de la paix remplacera sur

les deux bords de la Loire les tristes cyprès que la guerre eût fait

croître. Je charge MM. de Bauvollier, Duboucher et Renou, de vous

porter cette heureuse nouvelle. Je les recommande à la bienfaisance

du gouvernement et à la vôtre. Inscrits faussement sur la liste fatale

de 1793, ils se sont vu dépouiller de leurs biens. Ils ont fait ce

sacrifice à la nécessité des circonstances, et n'en ont pas moins

désiré la paix. Cette paix est votre ouvrage; maintenez-la, général,

par la justice et la bienfaisance. Votre gloire et votre bonheur y

sont attachés. Je ferai, pour remplir vos vues salutaires, tout ce qui

dépendra de moi: la sagesse le commande, l'humanité le veut.... Mon

coeur est tout entier au pays que j'habite, et sa félicité est le

premier de mes voeux.

»Bernier.»

[En marge: La rive droite dépose aussi les armes.]

Cet exemple produisit son effet. Deux jours après, les insurgés de la

rive droite, commandés par un vieux et brave gentilhomme, M. de

Châtillon, et dégoûtés comme lui de servir les vues de l'Angleterre

plutôt que la cause du royalisme, se rendirent: toute l'ancienne

Vendée se trouva ainsi pacifiée. La joie fut extrême, soit dans les

campagnes où régnait le royalisme, soit dans les villes où régnait au

contraire l'esprit de la Révolution. En plusieurs villes, telles que

Nantes et Angers, les chefs royalistes, portant la cocarde tricolore,

furent reçus en triomphe, et fêtés comme des frères. De toutes parts

on commença à rendre les armes, et à se soumettre de bonne foi, sous

l'influence d'une opinion qui peu à peu devenait générale, c'est que

la guerre, sans ramener les Bourbons, n'aboutirait qu'à l'effusion du

sang, au ravage du pays; et que la soumission, au contraire,

procurerait repos, sécurité, rétablissement de la religion, chose de

toutes la plus désirée.

[En marge: Continuation de la guerre en Bretagne.]

Cependant la pacification rencontrait plus d'obstacles en Bretagne et

en Normandie. La guerre de ces côtés était plus récente, comme nous

venons de le dire, et avait moins épuisé les courages; d'ailleurs elle

y procurait de honteux bénéfices, tandis qu'en Vendée elle ne

rapportait que des souffrances. C'était dans le centre de la Bretagne,

et vers la Normandie, que s'étaient réfugiés tous les chouans,

c'est-à-dire les hommes que l'insurrection avait habitués au

brigandage, et qui ne savaient plus s'en passer. Ils faisaient

beaucoup plus la guerre aux caisses des comptables, aux diligences,

aux acquéreurs de biens nationaux, qu'à la République. Ils étaient en

rapport avec une troupe de mauvais sujets établis à Paris, et

recevaient d'eux les avis qui les guidaient dans leurs expéditions.

Enfin, dans le Morbihan, où était le siège de l'insurrection la plus

tenace, Georges, le seul implacable des chefs vendéens, recevait des

Anglais l'argent, les ressources matérielles, qui pouvaient seconder

sa résistance: aussi était-il fort peu disposé à se soumettre.

[En marge: Quelques combats en Bretagne.]

[En marge: Soumission de M. de Bourmont.]

Mais les préparatifs étaient faits pour écraser ceux des chefs

royalistes qui ne voudraient pas se rendre. Le 21 janvier (1er

pluviôse), le général Chabot, rompant la suspension d'armes, marcha

sur les bandes du centre de la Bretagne, commandées par MM. de

Bourmont et de La Prévalaye. Près la commune de Mélay, il joignit M.

de Bourmont qui, à la tête de 4 mille chouans, se défendit avec

vigueur, mais fut cependant obligé de céder aux républicains, habitués

à vaincre d'autres soldats que des paysans. Lui-même, après avoir

couru le plus grand danger, ne parvint qu'avec beaucoup de peine à se

sauver. Obligé bientôt de reconnaître qu'il ne pouvait plus rien pour

sa cause, il rendit les armes le 24 janvier (4 pluviôse).

[En marge: Soumission de Georges.]

Le général Chabot marcha ensuite sur Rennes, pour se porter de là vers

le fond de la Bretagne, où le général Brune concentrait de grandes

forces. Le 25 janvier (5 pluviôse), plusieurs colonnes parties de

Vannes, d'Auray, d'Elven, sous les généraux Harty et Gency,

rencontrèrent à Grandchamp les bandes de Georges. Les deux généraux

républicains avaient acheminé sur Vannes des convois de grains et de

bestiaux, qu'ils avaient enlevés dans les campagnes insurgées. Les

chouans ayant voulu reprendre ce convoi, les colonnes d'escorte les

enveloppèrent, et, malgré la plus vigoureuse résistance, leur tuèrent

400 hommes, plusieurs chefs, et les mirent complètement en déroute. Le

surlendemain 27, un combat très-violent à Hennebon fit encore périr

300 chouans, et acheva de détruire toutes les espérances de

l'insurrection. Il y avait tout près des côtes un vaisseau anglais de

80 et quelques frégates, qui purent voir combien étaient chimériques

les illusions dont on avait bercé le gouvernement britannique. Du

reste, on s'était trompé réciproquement, le gouvernement britannique

en promettant une nouvelle expédition comme celle de Hollande, les

Bretons en annonçant une levée en masse. Des royalistes récemment

débarqués eurent quelque peine à rejoindre en chaloupe la division

anglaise, et furent reçus comme des émigrés qui ont beaucoup promis et

peu fait. Georges se vit réduit à déposer les armes, et livra 20 mille

fusils et 20 pièces de canon, qu'il venait de recevoir des Anglais.

Dans la Basse-Normandie, M. de Frotté, jeune chef fort dévoué à sa

cause, était, avec Georges, le plus résolu des royalistes à continuer

la guerre. Il fut poursuivi par les généraux Gardanne et Chambarlhac,

détachés de la garnison de Paris. Plusieurs rencontres très-vives

eurent lieu sur divers points. Le 25 janvier (5 pluviôse), M. de

Frotté fut joint par le général Gardanne aux forges de Cossé, près de

la Motte-Fouquet, et perdit beaucoup de monde. Le 26 (6 pluviôse), un

des chefs, nommé Duboisgny, fut attaqué dans son château de Duboisgny,

près Fougères, et essuya comme M. de Frotté une perte considérable.

Enfin le 27 (7 pluviôse), le général Chambarlhac enveloppa, dans les

environs de Saint-Christophe, non loin d'Alençon, quelques compagnies

de chouans, et les fit passer par les armes.

[En marge: Arrestation et mort de M. de Frotté.]

M. de Frotté, voyant, comme les autres, mais malheureusement trop

tard, que toute résistance était impossible devant les nombreuses

colonnes qui avaient assailli le pays, M. de Frotté pensa qu'il était

temps de se rendre. Il écrivit, pour demander la paix, au général

Hédouville, qui, dans le moment, était à Angers, et, en attendant la

réponse, il proposa une suspension d'armes au général Chambarlhac.

Celui-ci répondit que, n'ayant pas de pouvoirs pour traiter, il

allait s'adresser au gouvernement pour en obtenir, mais que dans

l'intervalle il ne pouvait prendre sur lui de suspendre les

hostilités, à moins que M. de Frotté ne consentît à livrer

immédiatement les armes de ses soldats. C'était justement ce que M. de

Frotté redoutait le plus. Il consentait bien à se soumettre, et à

signer une pacification momentanée, mais à condition de rester armé,

afin de saisir plus tard la première occasion favorable de recommencer

la guerre. Il écrivit même à ses lieutenants des lettres dans

lesquelles, en leur prescrivant de se rendre, il leur recommandait de

garder leurs fusils. Pendant ce temps, le Premier Consul, irrité

contre l'obstination de M. de Frotté, avait ordonné de ne lui point

accorder de quartier, et de faire sur sa personne un exemple. M. de

Frotté, inquiet de ne pas recevoir de réponse à ses propositions,

voulut se mettre en communication avec le général Guidal, commandant

le département de l'Orne, et fut arrêté avec six des siens, tandis

qu'il cherchait à le voir. Les lettres qu'on trouva sur lui,

lesquelles contenaient l'ordre à ses gens de se rendre, mais en

gardant leurs armes, passèrent pour une trahison. Il fut conduit à

Verneuil, et livré à une commission militaire.

[En marge: Fév. 1800.]

La nouvelle de son arrestation étant venue à Paris, une foule de

solliciteurs entourèrent le Premier Consul, et obtinrent une

suspension de procédure, qui équivalait à une grâce. Mais le courrier

qui apportait l'ordre du gouvernement arriva trop tard. La

Constitution étant suspendue dans les départements insurgés, M. de

Frotté avait été jugé sommairement, et quand le sursis arriva, ce

jeune et vaillant chef avait déjà subi la peine de son obstination. La

duplicité de sa conduite, bien que démontrée, n'était cependant point

assez condamnable, pour qu'on ne dût pas regretter beaucoup une telle

exécution, la seule, au reste, qui ensanglanta cette heureuse fin de

la guerre civile.

[En marge: Fin de la guerre civile.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 33 段