M. Pitt, ce défi, non de guerre, mais de paix, adressé par le Premier
Consul à l'Angleterre. Elle contenait une récapitulation,
éternellement reproduite depuis quelques années, des commencements de
la guerre: elle imputait la première agression à la République
française, lui reprochait, dans un langage violent, les ravages commis
en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie, parlait même de
rapines exercées par ses généraux dans ce dernier pays; elle joignait
à ce reproche celui de vouloir renverser, partout, le trône et les
autels; puis, arrivant aux dernières ouvertures du Premier Consul, le
ministre anglais disait que ces feintes démonstrations pacifiques
n'étaient pas les premières du même genre; que les divers
gouvernements révolutionnaires successivement élevés et renversés
depuis dix années, en avaient fait plus d'une fois de semblables; que
S. M. le roi de la Grande-Bretagne ne pouvait voir encore dans ce qui
se passait en France, un changement de principes, capable de
satisfaire et de tranquilliser l'Europe; que le seul changement qui
pourrait la rassurer complètement serait le rétablissement de la
maison de Bourbon, qu'alors seulement l'ordre social pourrait ne plus
paraître en danger; que du reste on ne faisait pas du rétablissement
de cette maison la condition absolue de la paix avec la République
française, mais que jusqu'à de nouveaux symptômes, plus significatifs
et plus satisfaisants, l'Angleterre persisterait à combattre, tant
pour sa sûreté que pour celle de ses alliés.
[En marge: Réplique du Premier Consul.]
Cette note inconvenante, qui fut désapprouvée par les hommes sensés de
tous les pays, faisait peu d'honneur à M. Pitt; elle annonçait chez
lui plus de passion que de lumières. Elle prouvait qu'un gouvernement
nouveau, pour se faire respecter, a besoin de beaucoup de victoires,
car le gouvernement actuel en avait déjà remporté de nombreuses, et
d'éclatantes; mais évidemment il lui en fallait de plus grandes
encore. Le Premier Consul ne se déconcerta pas, et, voulant profiter
de la bonne position que lui donnait, aux yeux du monde, la modération
de sa conduite, il fit une réponse douce et ferme, non plus en forme
de lettre au roi, mais en forme de dépêche adressée au ministre des
affaires étrangères, lord Grenville. Récapitulant en peu de mots les
premiers événements de la guerre, il prouvait, avec une grande réserve
de langage, que la France avait pris les armes uniquement pour
résister à une conspiration européenne, tramée contre sa sûreté;
concédant les malheurs que la Révolution avait entraînés pour tout le
monde, il insinuait, en passant, que ceux qui avaient poursuivi la
République française avec tant d'acharnement, pouvaient se reprocher à
bon droit d'être la vraie cause des violences si souvent
déplorées.--Mais, ajoutait-il, à quoi bon tous ces souvenirs? Voici
aujourd'hui un gouvernement disposé à faire cesser la guerre: la
guerre sera-t-elle sans fin, parce que tel ou tel aura été
l'agresseur? Et si on ne veut pas la rendre éternelle, ne faut-il pas
en finir de ces incessantes récriminations? Assurément on n'espère pas
obtenir de la France le rétablissement des Bourbons: est-il dès lors
convenable de faire des insinuations, semblables à celles qu'on s'est
permises? Et que dirait-on si la France, dans ses communications,
provoquait l'Angleterre à rétablir sur le trône cette famille des
Stuarts, qui n'en est descendue que le siècle dernier? Mais laissons
de côté ces questions irritantes, ajoutait la note dictée par le
Premier Consul; si vous déplorez, comme nous, les maux de la guerre,
convenons d'une suspension d'armes, désignons une ville, Dunkerque,
par exemple, ou toute autre, à votre choix, afin d'y rassembler des
négociateurs; le gouvernement français met à la disposition de la
Grande-Bretagne des passe-ports, pour les ministres qu'elle aura
revêtus de ses pouvoirs.--
Cette attitude si calme produisit l'effet ordinaire qu'un homme de
sang-froid produit sur un homme en colère; elle provoqua de lord
Grenville une réplique plus vive, plus amère, plus mal raisonnée que
sa première note. Dans cette réplique, le ministre anglais cherchait à
pallier la faute qu'il avait commise en parlant de la maison de
Bourbon, répondait que ce n'était pas pour elle qu'on faisait la
guerre, mais pour la sûreté de tous les gouvernements, et déclarait de
nouveau que les hostilités seraient continuées sans relâche. Cette
dernière communication était du 20 janvier (30 nivôse). Il n'y avait
pas un mot de plus à dire. Le général Bonaparte en avait assez fait:
confiant dans sa gloire, il n'avait pas craint d'offrir la paix; il
l'avait offerte sans beaucoup d'espoir, mais de bonne foi; et il
avait gagné à cette démarche le double avantage de mettre a
découvert, tant aux yeux de la France qu'aux yeux de l'opposition
anglaise, les passions déraisonnables de M. Pitt. Heureux si, dans
tous les temps, il avait joint à sa puissance cette modération de
conduite, si habilement calculée!
[En marge: Réponse de l'Autriche, plus modérée, mais également
négative.]
Les communications de l'Autriche furent plus convenables, sans laisser
plus d'espérances de paix. Cette puissance, n'imaginant pas que les
intentions du Premier Consul, quoique très-pacifiques, pussent aller
jusqu'à l'abandon de l'Italie en sa faveur, était résolue à continuer
la guerre; mais connaissant le vainqueur de Castiglione et de Rivoli,
sachant qu'il ne fallait pas trop compter sur la victoire quand on
l'avait pour adversaire, elle ne voulait pas fermer toute voie à des
négociations ultérieures.
Comme si l'Autriche se fût entendue avec l'Angleterre quant à la
forme, la réponse de l'empereur au Premier Consul était une dépêche de
M. de Thugut à M. de Talleyrand. Cette dépêche portait la date du 15
janvier 1800 (25 nivôse). Le fond en était le même que celui des notes
anglaises. On ne faisait la guerre, disait-on, que pour garantir
l'Europe d'un bouleversement universel; on ne désirait pas mieux que
de voir la France disposée à la paix, mais quelle garantie
donnait-elle de ses nouvelles dispositions? On accordait cependant
que, sous le Premier Consul, plus de modération au dedans et au
dehors, plus de stabilité dans les vues, plus de fidélité aux
engagements pris, étaient à espérer, et qu'il en résulterait dès lors
plus de chances pour une paix solide et durable. On attendait cet
heureux changement de ses grands talents, mais sans le dire, on
donnait à entendre que lorsqu'il serait complètement effectué, on
songerait alors à négocier.
[En marge: Insistance du Premier Consul pour obliger l'Autriche à
s'expliquer catégoriquement.]
[En marge: Offre de prendre le traité de Campo-Formio pour base des
négociations.]
Le Premier Consul, agissant avec l'Autriche comme avec l'Angleterre,
ne s'en tint pas à cette explication évasive, et, ne se laissant pas
décourager par le vague de la réponse, voulut placer le cabinet de
Vienne dans l'obligation de s'expliquer positivement, et de refuser ou
d'accepter la paix d'une manière catégorique. Le 28 février (9
ventôse), M. de Talleyrand fut chargé d'écrire à M. de Thugut, pour
lui offrir de prendre pour base des négociations, le traité de
Campo-Formio. Ce traité, lui disait-il, avait été un acte de grande
modération de la part du général Bonaparte, envers l'empereur
d'Autriche; car maître, en 1797, d'exiger de ce prince de grands
sacrifices, par la position menaçante de l'armée française aux portes
de Vienne, il avait, dans l'espoir d'une paix durable, préféré des
avantages modérés à des avantages plus étendus; il avait même,
ajoutait le ministre français, encouru, par ses ménagements pour la
cour impériale, le blâme du Directoire. M. de Talleyrand déclarait
enfin que la maison d'Autriche recevrait en Italie les dédommagements
qui, par le traité de Campo-Formio, lui étaient promis en Allemagne.
Pour comprendre la portée des propositions du Premier Consul, il faut se
rappeler que le traité de Campo-Formio accordait à la France la Belgique
et le Luxembourg; à la République Cisalpine, la Lombardie, le Mantouan,
les Légations, etc., et que l'Autriche recevait, en dédommagement,
Venise et la plus grande partie des États vénitiens. Quant à la ligne du
Rhin, embrassant, outre la Belgique et le Luxembourg, les pays compris,
entre la Meuse, la Moselle, le Rhin, en un mot, ce que nous appelons
aujourd'hui les Provinces Rhénanes, l'Autriche devait s'entremettre pour
les faire concéder à la France par l'empire germanique. Dans le moment,
l'Autriche cédait, quant à elle, le comté de Falkenstein, situé entre la
Lorraine et l'Alsace, et s'engageait à ouvrir aux troupes françaises les
portes de Mayence, qu'elle occupait pour le compte de l'empire.
L'Autriche, en compensation, devait recevoir l'évêché de Salzbourg du
côté de la Bavière, lorsque les provinces ecclésiastiques seraient
sécularisées. Ces divers arrangements devaient être négociés au congrès
de Rastadt, terminé si tragiquement, en 1799, par l'assassinat des
plénipotentiaires français. Tel était le traité de Campo-Formio.
En offrant ce traité pour base d'une nouvelle négociation, le Premier
Consul ne tranchait donc pas la question de la ligne du Rhin, en ce
qui concernait les provinces rhénanes; il ne décidait que la question
de la Belgique, irrévocablement cédée à la France, abandonnant la
question, des Provinces Rhénanes à une négociation ultérieure avec
l'empire; et en offrant en Italie les dédommagements autrefois
stipulés en Allemagne, il insinuait que les succès obtenus par
l'Autriche en Italie, seraient pris en considération, pour lui
ménager en ce pays un état meilleur. Il ajoutait que, pour les
puissances secondaires de l'Europe, il serait stipulé _un système de
garanties, propre à rétablir dans toute sa force, ce droit des gens,
sur lequel reposaient essentiellement la sûreté et le bonheur des
nations_. C'était une allusion à l'invasion de la Suisse, du Piémont,
de la Toscane, des États du pape et de Naples, tant reprochée au
Directoire, et prise pour prétexte de la seconde coalition; c'était
une offre assez claire de rétablir ces divers États, et de rassurer
ainsi l'Europe contre les prétendus envahissements de la République
française.
On ne pouvait pas accorder davantage: il fallait même le besoin que la
France avait alors de la paix, pour amener le Premier Consul à de
telles offres. Et comme il ne faisait pas les choses à demi, il
adressait à l'Autriche, ainsi qu'à l'Angleterre, la proposition
formelle d'une suspension d'armes, non-seulement sur le Rhin, où cette
suspension existait déjà, mais encore sur les Alpes et l'Apennin, où
elle n'existait pas encore.
[En marge: Réponse de l'Autriche. Elle demande une négociation
générale.]
Le 24 mars (3 germinal), M. de Thugut répondit, en termes d'ailleurs
fort modérés, que le traité de Campo-Formio, violé aussitôt que
conclu, ne contenait point un système de pacification, capable de
rassurer les puissances belligérantes; que le vrai principe, adopté
dans toutes les négociations, était de prendre pour base l'état dans
lequel la fortune des armes avait laissé chaque puissance; que c'était
la seule base que l'Autriche pût accepter. M. de Thugut ajoutait
qu'avant d'aller plus loin, il avait une explication à demander,
relativement à la forme de la négociation; qu'il lui importait de
savoir si la France voudrait admettre les négociateurs de tous les
États en guerre, afin d'arriver à une paix générale, la seule qui fût
loyale et sage, la seule à laquelle l'Autriche pût accéder.
Ce langage prouvait deux choses: premièrement que l'Autriche, en
voulant pour point de départ, l'état actuel, c'est-à-dire la situation
dans laquelle la dernière campagne avait laissé chaque puissance,
nourrissait de grandes prétentions en Italie; secondement qu'elle ne
se séparerait pas de l'Angleterre, à laquelle des traités de subsides
la liaient étroitement. Cette fidélité à l'Angleterre était de sa part
un devoir de position, qui influa, comme on le verra plus tard, sur le
sort des négociations et de la guerre.
Une telle réponse, quoique convenable dans les termes, laissait peu
d'espoir de s'entendre, puisqu'elle faisait dépendre la conduite d'une
puissance disposée à écouter quelques paroles de paix, de la conduite
d'une puissance résolue à n'en écouter aucune. Toutefois le général
Bonaparte fit de nouveau répondre qu'en offrant en Italie les
dédommagements, stipulés autrefois en Allemagne, il proposait
implicitement de partir, non pas du _status ante bellum_, mais du
_status post bellum_, c'est-à-dire de tenir compte des succès de
l'Autriche en Italie; que les ouvertures par lui faites à
l'Angleterre, prouvaient son désir de rendre la paix générale; qu'il
espérait peu, du reste, d'une négociation commune à toutes les
puissances belligérantes, car l'Angleterre ne voulait pas
d'accommodement; mais qu'il admettait purement et simplement les
propositions de l'Autriche; qu'il attendait, en conséquence, la
désignation du lieu où l'on pourrait traiter, et que, puisqu'on
voulait continuer à combattre, il fallait le fixer hors du théâtre de
la guerre.
L'Autriche déclara que, telles étant les intentions du cabinet
français, elle allait s'adresser à ses alliés, mais qu'avant de les
avoir consultés, il lui était impossible de faire aucune désignation
précise. C'était remettre la négociation à un terme inconnu.
[En marge: Nécessité évidente de continuer la guerre, et d'acheter la
paix par de nouvelles victoires.]
Le Premier Consul, en adressant ces ouvertures à l'Angleterre et à
l'Autriche, ne s'était fait aucune illusion sur leur résultat; mais il
avait voulu tenter une démarche pacifique, premièrement, parce qu'il
désirait la paix, la regardant comme nécessaire à l'organisation du
nouveau gouvernement; secondement, parce qu'il jugeait que cette
démarche le plaçait mieux, dans l'esprit de la France et de l'Europe.
[En marge: Vive discussion dans le Parlement britannique, au sujet des
offres de paix repoussées.]
Ses calculs furent complètement justifiés par ce qui se passa dans le
Parlement d'Angleterre. M. Pitt, par sa brutale manière de répondre
aux ouvertures de la France, s'attira des attaques violentes et
parfaitement fondées. Jamais l'opposition de MM. Fox et Shéridan
n'avait été plus noblement inspirée; jamais elle n'avait jeté autant
d'éclat, et mérité plus justement l'estime des honnêtes gens de tous
les pays.
[En marge: Langage des ministres anglais dans le Parlement.]
La continuation de la guerre, en effet, était fort peu motivée, car
l'Angleterre se trouvait en position d'obtenir alors tout ce qu'il
était raisonnable de souhaiter: sans doute elle n'aurait pas obtenu
l'abandon de l'Égypte, mais résignée, quelques mois après, à nous la
laisser (les négociations ultérieures le prouveront), elle pouvait y
consentir tout de suite, et, à ce prix, elle aurait conservé ses
conquêtes, les Indes comprises; elle se serait épargné les immenses
dangers, auxquels son entêtement l'exposa plus tard. Ce n'était donc
au fond qu'un intérêt ministériel, qui portait le cabinet britannique
à soutenir la guerre avec cet acharnement. Les interpellations de
l'opposition furent vives, et incessamment répétées. Elle exigea et
obtint le dépôt des pièces relatives à la négociation, et il s'engagea
à leur sujet les plus violentes discussions. Les ministres soutenaient
qu'on ne pouvait négocier avec le gouvernement français, parce qu'il
n'y avait pas sûreté à traiter avec lui; qu'il s'était successivement
attiré, par son défaut de foi, la guerre avec tout le monde, le
Danemarck et la Suède seuls exceptés, et que ses rapports étaient même
altérés avec ces deux derniers pays; que la paix avec ce gouvernement
était trompeuse et funeste, témoin les États d'Italie; qu'après avoir
été l'agresseur envers les princes de l'Europe, il voulait les
détrôner tous, car il était dévoré du besoin incessant de détruire et
de conquérir; que le général Bonaparte n'offrait pas plus de
garanties que ses prédécesseurs; que si le nouveau gouvernement
français n'était plus terroriste, il était toujours révolutionnaire,
et qu'avec la Révolution française, on ne devait espérer ni paix ni
trêve; que, si on ne pouvait l'anéantir, il fallait l'épuiser du
moins, jusqu'à ce qu'on l'eût tellement affaiblie qu'elle ne fût plus
à craindre. Les ministres anglais, notamment lord Grenville,
employèrent, à l'égard du Premier Consul, le langage le plus
outrageant. Ils n'avaient pas autrement traité Robespierre.
[En marge: Réponse de l'opposition aux ministres anglais.]
MM. Fox, Shéridan, Tierney, le duc de Bedford, lord Holland,
répondirent avec la plus haute raison à toutes ces allégations.--Vous
demandez quel a été l'agresseur, disaient-ils, et qu'importe cela?
vous dites que c'est la France; la France dit que c'est l'Angleterre:
faudra-t-il donc s'entre-détruire jusqu'à ce qu'on soit d'accord sur
ce point d'histoire? Et qu'importe l'agresseur, si celui que vous
accusez de l'avoir été, offre le premier de déposer les armes? Vous
dites que l'on ne peut pas traiter avec le gouvernement français; mais
vous-mêmes avez envoyé lord Malmesbury à Lille, pour traiter avec le
Directoire! La Prusse, l'Espagne, ont traité avec la République
française, et n'ont pas eu à s'en plaindre. Vous parlez des crimes de
ce gouvernement; mais votre alliée, la cour de Naples, en commet qui
sont plus atroces que ceux de la Convention, car elle n'a pas l'excuse
des entraînements populaires. Vous parlez d'ambition; mais la Russie,
la Prusse et l'Autriche ont partagé la Pologne; mais l'Autriche vient
de reconquérir l'Italie, sans rendre leurs États aux princes que la
France avait dépossédés; vous-mêmes, vous vous emparez de l'Inde,
d'une partie des colonies espagnoles, et de toutes les colonies
hollandaises. Qui osera se dire plus désintéressé qu'un autre, dans
cette lutte de colère et d'avidité, engagée entre tous les États? Ou
vous ne traiterez jamais avec la République française, ou vous ne
trouverez jamais un moment plus favorable que celui-ci, car un homme
puissant et obéi vient de se saisir du pouvoir, et semble disposé à
l'exercer avec justice et modération. Est-il bien digne du
gouvernement anglais, de couvrir d'outrages un personnage illustre,
chef de l'une des premières nations du monde, et qui est du moins un
grand capitaine, quels que soient les vices ou les vertus que le temps
pourra plus tard faire éclater en lui? À moins de dire qu'on veut
épuiser la Grande-Bretagne, son sang, ses trésors, toutes ses
ressources les plus précieuses, pour le rétablissement de la maison de
Bourbon, on ne peut pas donner une bonne raison du refus de traiter
aujourd'hui.--
[En marge: Motion de M. Tierney contre la maison de Bourbon.]
Il n'y avait rien à répondre à une argumentation aussi pressante et
aussi vraie. M. Tierney, profitant de la faute qu'avait commise le
ministère anglais, en parlant dans ses notes du rétablissement de la
maison de Bourbon, fit une proposition spéciale contre cette maison.
Il proposa d'émettre un voeu formel, celui de séparer la cause de
l'Angleterre de la cause de ces Bourbons, si funestes aux deux pays, à
la Grande-Bretagne, s'écriait-il, autant qu'à la France!--J'ai
entendu, continuait-il, j'ai entendu bien des partisans de
l'administration de M. Pitt, dire que le gouvernement français n'ayant
pas offert une négociation collective, on avait pu être fondé à
refuser une négociation isolée, qui nous affaiblissait en nous
séparant de nos alliés; mais je n'en ai vu aucun qui ne blâmât
sévèrement cette manière de fixer le terme de la guerre au
rétablissement de la maison de Bourbon!--Et il est vrai, comme le
disait M. Tierney, que tout le monde avait blâmé cette faute, et que
le cabinet de Vienne, moins passionné que le cabinet britannique,
s'était bien gardé de l'imiter. Les ministres anglais répondaient,
qu'ils n'avaient pas présenté cette condition comme absolue et
indispensable; mais on leur répliquait avec raison qu'il suffisait de
l'indiquer pour violer le droit des gens, et attenter à la liberté des
nations.--Et que diriez-vous, s'écriait M. Tierney (répétant ici
l'argument du cabinet français), que diriez-vous si le général
Bonaparte, victorieux, vous déclarait qu'il ne veut traiter qu'avec
les Stuarts? D'ailleurs, ajoutait-il, est-ce par reconnaissance pour
la maison de Bourbon, que vous prodiguez notre sang et nos trésors?
Souvenez-vous de la guerre d'Amérique! Ou bien n'est-ce pas plutôt
pour le principe qu'elle représente? Vous allez donc déchaîner contre
vous toutes les passions qui ont soulevé la France contre les
Bourbons? vous allez attirer sur vos bras, tous ceux qui ne veulent
plus de nobles, tous ceux qui ne veulent plus ni des dîmes, ni des
droits féodaux; tous ceux qui ont acquis des biens nationaux, tous
ceux qui ont porté les armes dix ans pour la Révolution française?
Vous voulez donc épuiser jusqu'à la dernière goutte, le sang de tant
de Français, avant de songer à négocier? Je demande formellement,
concluait M. Tierney, que l'Angleterre sépare sa cause de celle de la
maison de Bourbon.--
[En marge: Discours de M. Shéridan.]
Dans une autre motion, le célèbre Shéridan, toujours le plus hardi, le
plus poignant des orateurs, Shéridan porta le débat sur le point le
plus sensible au cabinet britannique, l'expédition de Hollande, à la
suite de laquelle les Anglais et les Russes, vaincus par le général
Brune, avaient été réduits à capituler.
--Il paraît, disait M. Shéridan, que si notre gouvernement ne peut pas
conclure avec la République française des traités de paix, il peut du
moins conclure des capitulations. Je lui demande qu'il nous explique
les motifs de celle qu'il a signée pour l'évacuation de la
Hollande.--M. Dundas, interpellé, avait donné trois motifs de
l'expédition de Hollande: le premier, de détacher les Provinces-Unies
de la France; le second, de diminuer les moyens maritimes de la France
et d'augmenter ceux de l'Angleterre, en prenant la flotte hollandaise;
le troisième, de faire une diversion utile aux alliés; et il ajoutait
que le cabinet britannique avait réussi en deux choses sur trois,
puisqu'il tenait la flotte, et qu'il avait contribué à faire gagner la
bataille de Novi, en attirant en Hollande les forces destinées à
l'Italie. Le ministre avait à peine achevé, que M. Shéridan, se
précipitait sur lui, avec une verve sans égale, lui disait: Oui, vous
avez cru des rapports d'émigrés, et vous avez risqué sur le continent
une armée anglaise pour la couvrir de honte. Vous avez voulu détacher
la Hollande de la France, et vous la lui avez attachée plus que
jamais, en la remplissant d'indignation, par l'enlèvement inique de sa
flotte et de ses colonies. Vous tenez, dites-vous, la flotte
hollandaise; mais par un procédé inouï, odieux, en provoquant la
révolte de ses équipages, et en donnant un spectacle des plus
funestes, celui de matelots se révoltant contre leurs chefs, violant
cette discipline qui fait la force des armées de mer, et la grandeur
de notre nation. Vous avez ainsi dérobé ignominieusement cette flotte,
mais pas pour l'Angleterre, en tout cas, pour le stathouder; car vous
avez été obligés de déclarer qu'elle était à lui et non à
l'Angleterre. Enfin, vous avez rendu un service à l'armée autrichienne
à Novi, cela est possible; mais vantez-vous donc, ministres du roi de
la Grande-Bretagne, d'avoir sauvé une armée autrichienne, en faisant
égorger une armée anglaise!--
[En marge: Malgré les efforts de l'opposition, M. Pitt obtient tous
les moyens de continuer la guerre.]
Ces attaques si virulentes n'empêchèrent pas M. Pitt d'obtenir
d'immenses ressources financières, onze cents millions environ
(presque le double du budget de la France à cette époque);
l'autorisation de donner des subsides à l'Autriche et aux États de
l'Allemagne méridionale; d'importantes additions à l'_income-tax_, qui
déjà produisait 180 millions par an; une nouvelle suspension de
l'_habeas corpus_, et enfin la grande mesure de l'union de l'Irlande.
Mais les esprits, en Angleterre, étaient profondément émus de tant de
raison et d'éloquence. Les hommes raisonnables dans toute l'Europe,
étaient frappés aussi des torts qu'on se donnait envers la France, et
bientôt, la victoire se joignant à la justice, M. Pitt devait expier
par de cruelles humiliations la jactance de sa politique envers le
Premier Consul. Cependant M. Pitt était en mesure de fournir à la
coalition les moyens d'une nouvelle campagne; campagne, il est vrai,
la dernière, à cause de l'épuisement des parties belligérantes, mais
la plus acharnée, par cela même qu'elle devait être la dernière.
[En marge: Le Premier Consul, avant de reprendre les hostilités, veut
tirer de la Prusse tout ce qu'on en peut obtenir dans le moment.]