Cette note laissait voir maladroitement le déplaisir qu'avait causé à

M. Pitt, ce défi, non de guerre, mais de paix, adressé par le Premier

Consul à l'Angleterre. Elle contenait une récapitulation,

éternellement reproduite depuis quelques années, des commencements de

la guerre: elle imputait la première agression à la République

française, lui reprochait, dans un langage violent, les ravages commis

en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie, parlait même de

rapines exercées par ses généraux dans ce dernier pays; elle joignait

à ce reproche celui de vouloir renverser, partout, le trône et les

autels; puis, arrivant aux dernières ouvertures du Premier Consul, le

ministre anglais disait que ces feintes démonstrations pacifiques

n'étaient pas les premières du même genre; que les divers

gouvernements révolutionnaires successivement élevés et renversés

depuis dix années, en avaient fait plus d'une fois de semblables; que

S. M. le roi de la Grande-Bretagne ne pouvait voir encore dans ce qui

se passait en France, un changement de principes, capable de

satisfaire et de tranquilliser l'Europe; que le seul changement qui

pourrait la rassurer complètement serait le rétablissement de la

maison de Bourbon, qu'alors seulement l'ordre social pourrait ne plus

paraître en danger; que du reste on ne faisait pas du rétablissement

de cette maison la condition absolue de la paix avec la République

française, mais que jusqu'à de nouveaux symptômes, plus significatifs

et plus satisfaisants, l'Angleterre persisterait à combattre, tant

pour sa sûreté que pour celle de ses alliés.

[En marge: Réplique du Premier Consul.]

Cette note inconvenante, qui fut désapprouvée par les hommes sensés de

tous les pays, faisait peu d'honneur à M. Pitt; elle annonçait chez

lui plus de passion que de lumières. Elle prouvait qu'un gouvernement

nouveau, pour se faire respecter, a besoin de beaucoup de victoires,

car le gouvernement actuel en avait déjà remporté de nombreuses, et

d'éclatantes; mais évidemment il lui en fallait de plus grandes

encore. Le Premier Consul ne se déconcerta pas, et, voulant profiter

de la bonne position que lui donnait, aux yeux du monde, la modération

de sa conduite, il fit une réponse douce et ferme, non plus en forme

de lettre au roi, mais en forme de dépêche adressée au ministre des

affaires étrangères, lord Grenville. Récapitulant en peu de mots les

premiers événements de la guerre, il prouvait, avec une grande réserve

de langage, que la France avait pris les armes uniquement pour

résister à une conspiration européenne, tramée contre sa sûreté;

concédant les malheurs que la Révolution avait entraînés pour tout le

monde, il insinuait, en passant, que ceux qui avaient poursuivi la

République française avec tant d'acharnement, pouvaient se reprocher à

bon droit d'être la vraie cause des violences si souvent

déplorées.--Mais, ajoutait-il, à quoi bon tous ces souvenirs? Voici

aujourd'hui un gouvernement disposé à faire cesser la guerre: la

guerre sera-t-elle sans fin, parce que tel ou tel aura été

l'agresseur? Et si on ne veut pas la rendre éternelle, ne faut-il pas

en finir de ces incessantes récriminations? Assurément on n'espère pas

obtenir de la France le rétablissement des Bourbons: est-il dès lors

convenable de faire des insinuations, semblables à celles qu'on s'est

permises? Et que dirait-on si la France, dans ses communications,

provoquait l'Angleterre à rétablir sur le trône cette famille des

Stuarts, qui n'en est descendue que le siècle dernier? Mais laissons

de côté ces questions irritantes, ajoutait la note dictée par le

Premier Consul; si vous déplorez, comme nous, les maux de la guerre,

convenons d'une suspension d'armes, désignons une ville, Dunkerque,

par exemple, ou toute autre, à votre choix, afin d'y rassembler des

négociateurs; le gouvernement français met à la disposition de la

Grande-Bretagne des passe-ports, pour les ministres qu'elle aura

revêtus de ses pouvoirs.--

Cette attitude si calme produisit l'effet ordinaire qu'un homme de

sang-froid produit sur un homme en colère; elle provoqua de lord

Grenville une réplique plus vive, plus amère, plus mal raisonnée que

sa première note. Dans cette réplique, le ministre anglais cherchait à

pallier la faute qu'il avait commise en parlant de la maison de

Bourbon, répondait que ce n'était pas pour elle qu'on faisait la

guerre, mais pour la sûreté de tous les gouvernements, et déclarait de

nouveau que les hostilités seraient continuées sans relâche. Cette

dernière communication était du 20 janvier (30 nivôse). Il n'y avait

pas un mot de plus à dire. Le général Bonaparte en avait assez fait:

confiant dans sa gloire, il n'avait pas craint d'offrir la paix; il

l'avait offerte sans beaucoup d'espoir, mais de bonne foi; et il

avait gagné à cette démarche le double avantage de mettre a

découvert, tant aux yeux de la France qu'aux yeux de l'opposition

anglaise, les passions déraisonnables de M. Pitt. Heureux si, dans

tous les temps, il avait joint à sa puissance cette modération de

conduite, si habilement calculée!

[En marge: Réponse de l'Autriche, plus modérée, mais également

négative.]

Les communications de l'Autriche furent plus convenables, sans laisser

plus d'espérances de paix. Cette puissance, n'imaginant pas que les

intentions du Premier Consul, quoique très-pacifiques, pussent aller

jusqu'à l'abandon de l'Italie en sa faveur, était résolue à continuer

la guerre; mais connaissant le vainqueur de Castiglione et de Rivoli,

sachant qu'il ne fallait pas trop compter sur la victoire quand on

l'avait pour adversaire, elle ne voulait pas fermer toute voie à des

négociations ultérieures.

Comme si l'Autriche se fût entendue avec l'Angleterre quant à la

forme, la réponse de l'empereur au Premier Consul était une dépêche de

M. de Thugut à M. de Talleyrand. Cette dépêche portait la date du 15

janvier 1800 (25 nivôse). Le fond en était le même que celui des notes

anglaises. On ne faisait la guerre, disait-on, que pour garantir

l'Europe d'un bouleversement universel; on ne désirait pas mieux que

de voir la France disposée à la paix, mais quelle garantie

donnait-elle de ses nouvelles dispositions? On accordait cependant

que, sous le Premier Consul, plus de modération au dedans et au

dehors, plus de stabilité dans les vues, plus de fidélité aux

engagements pris, étaient à espérer, et qu'il en résulterait dès lors

plus de chances pour une paix solide et durable. On attendait cet

heureux changement de ses grands talents, mais sans le dire, on

donnait à entendre que lorsqu'il serait complètement effectué, on

songerait alors à négocier.

[En marge: Insistance du Premier Consul pour obliger l'Autriche à

s'expliquer catégoriquement.]

[En marge: Offre de prendre le traité de Campo-Formio pour base des

négociations.]

Le Premier Consul, agissant avec l'Autriche comme avec l'Angleterre,

ne s'en tint pas à cette explication évasive, et, ne se laissant pas

décourager par le vague de la réponse, voulut placer le cabinet de

Vienne dans l'obligation de s'expliquer positivement, et de refuser ou

d'accepter la paix d'une manière catégorique. Le 28 février (9

ventôse), M. de Talleyrand fut chargé d'écrire à M. de Thugut, pour

lui offrir de prendre pour base des négociations, le traité de

Campo-Formio. Ce traité, lui disait-il, avait été un acte de grande

modération de la part du général Bonaparte, envers l'empereur

d'Autriche; car maître, en 1797, d'exiger de ce prince de grands

sacrifices, par la position menaçante de l'armée française aux portes

de Vienne, il avait, dans l'espoir d'une paix durable, préféré des

avantages modérés à des avantages plus étendus; il avait même,

ajoutait le ministre français, encouru, par ses ménagements pour la

cour impériale, le blâme du Directoire. M. de Talleyrand déclarait

enfin que la maison d'Autriche recevrait en Italie les dédommagements

qui, par le traité de Campo-Formio, lui étaient promis en Allemagne.

Pour comprendre la portée des propositions du Premier Consul, il faut se

rappeler que le traité de Campo-Formio accordait à la France la Belgique

et le Luxembourg; à la République Cisalpine, la Lombardie, le Mantouan,

les Légations, etc., et que l'Autriche recevait, en dédommagement,

Venise et la plus grande partie des États vénitiens. Quant à la ligne du

Rhin, embrassant, outre la Belgique et le Luxembourg, les pays compris,

entre la Meuse, la Moselle, le Rhin, en un mot, ce que nous appelons

aujourd'hui les Provinces Rhénanes, l'Autriche devait s'entremettre pour

les faire concéder à la France par l'empire germanique. Dans le moment,

l'Autriche cédait, quant à elle, le comté de Falkenstein, situé entre la

Lorraine et l'Alsace, et s'engageait à ouvrir aux troupes françaises les

portes de Mayence, qu'elle occupait pour le compte de l'empire.

L'Autriche, en compensation, devait recevoir l'évêché de Salzbourg du

côté de la Bavière, lorsque les provinces ecclésiastiques seraient

sécularisées. Ces divers arrangements devaient être négociés au congrès

de Rastadt, terminé si tragiquement, en 1799, par l'assassinat des

plénipotentiaires français. Tel était le traité de Campo-Formio.

En offrant ce traité pour base d'une nouvelle négociation, le Premier

Consul ne tranchait donc pas la question de la ligne du Rhin, en ce

qui concernait les provinces rhénanes; il ne décidait que la question

de la Belgique, irrévocablement cédée à la France, abandonnant la

question, des Provinces Rhénanes à une négociation ultérieure avec

l'empire; et en offrant en Italie les dédommagements autrefois

stipulés en Allemagne, il insinuait que les succès obtenus par

l'Autriche en Italie, seraient pris en considération, pour lui

ménager en ce pays un état meilleur. Il ajoutait que, pour les

puissances secondaires de l'Europe, il serait stipulé _un système de

garanties, propre à rétablir dans toute sa force, ce droit des gens,

sur lequel reposaient essentiellement la sûreté et le bonheur des

nations_. C'était une allusion à l'invasion de la Suisse, du Piémont,

de la Toscane, des États du pape et de Naples, tant reprochée au

Directoire, et prise pour prétexte de la seconde coalition; c'était

une offre assez claire de rétablir ces divers États, et de rassurer

ainsi l'Europe contre les prétendus envahissements de la République

française.

On ne pouvait pas accorder davantage: il fallait même le besoin que la

France avait alors de la paix, pour amener le Premier Consul à de

telles offres. Et comme il ne faisait pas les choses à demi, il

adressait à l'Autriche, ainsi qu'à l'Angleterre, la proposition

formelle d'une suspension d'armes, non-seulement sur le Rhin, où cette

suspension existait déjà, mais encore sur les Alpes et l'Apennin, où

elle n'existait pas encore.

[En marge: Réponse de l'Autriche. Elle demande une négociation

générale.]

Le 24 mars (3 germinal), M. de Thugut répondit, en termes d'ailleurs

fort modérés, que le traité de Campo-Formio, violé aussitôt que

conclu, ne contenait point un système de pacification, capable de

rassurer les puissances belligérantes; que le vrai principe, adopté

dans toutes les négociations, était de prendre pour base l'état dans

lequel la fortune des armes avait laissé chaque puissance; que c'était

la seule base que l'Autriche pût accepter. M. de Thugut ajoutait

qu'avant d'aller plus loin, il avait une explication à demander,

relativement à la forme de la négociation; qu'il lui importait de

savoir si la France voudrait admettre les négociateurs de tous les

États en guerre, afin d'arriver à une paix générale, la seule qui fût

loyale et sage, la seule à laquelle l'Autriche pût accéder.

Ce langage prouvait deux choses: premièrement que l'Autriche, en

voulant pour point de départ, l'état actuel, c'est-à-dire la situation

dans laquelle la dernière campagne avait laissé chaque puissance,

nourrissait de grandes prétentions en Italie; secondement qu'elle ne

se séparerait pas de l'Angleterre, à laquelle des traités de subsides

la liaient étroitement. Cette fidélité à l'Angleterre était de sa part

un devoir de position, qui influa, comme on le verra plus tard, sur le

sort des négociations et de la guerre.

Une telle réponse, quoique convenable dans les termes, laissait peu

d'espoir de s'entendre, puisqu'elle faisait dépendre la conduite d'une

puissance disposée à écouter quelques paroles de paix, de la conduite

d'une puissance résolue à n'en écouter aucune. Toutefois le général

Bonaparte fit de nouveau répondre qu'en offrant en Italie les

dédommagements, stipulés autrefois en Allemagne, il proposait

implicitement de partir, non pas du _status ante bellum_, mais du

_status post bellum_, c'est-à-dire de tenir compte des succès de

l'Autriche en Italie; que les ouvertures par lui faites à

l'Angleterre, prouvaient son désir de rendre la paix générale; qu'il

espérait peu, du reste, d'une négociation commune à toutes les

puissances belligérantes, car l'Angleterre ne voulait pas

d'accommodement; mais qu'il admettait purement et simplement les

propositions de l'Autriche; qu'il attendait, en conséquence, la

désignation du lieu où l'on pourrait traiter, et que, puisqu'on

voulait continuer à combattre, il fallait le fixer hors du théâtre de

la guerre.

L'Autriche déclara que, telles étant les intentions du cabinet

français, elle allait s'adresser à ses alliés, mais qu'avant de les

avoir consultés, il lui était impossible de faire aucune désignation

précise. C'était remettre la négociation à un terme inconnu.

[En marge: Nécessité évidente de continuer la guerre, et d'acheter la

paix par de nouvelles victoires.]

Le Premier Consul, en adressant ces ouvertures à l'Angleterre et à

l'Autriche, ne s'était fait aucune illusion sur leur résultat; mais il

avait voulu tenter une démarche pacifique, premièrement, parce qu'il

désirait la paix, la regardant comme nécessaire à l'organisation du

nouveau gouvernement; secondement, parce qu'il jugeait que cette

démarche le plaçait mieux, dans l'esprit de la France et de l'Europe.

[En marge: Vive discussion dans le Parlement britannique, au sujet des

offres de paix repoussées.]

Ses calculs furent complètement justifiés par ce qui se passa dans le

Parlement d'Angleterre. M. Pitt, par sa brutale manière de répondre

aux ouvertures de la France, s'attira des attaques violentes et

parfaitement fondées. Jamais l'opposition de MM. Fox et Shéridan

n'avait été plus noblement inspirée; jamais elle n'avait jeté autant

d'éclat, et mérité plus justement l'estime des honnêtes gens de tous

les pays.

[En marge: Langage des ministres anglais dans le Parlement.]

La continuation de la guerre, en effet, était fort peu motivée, car

l'Angleterre se trouvait en position d'obtenir alors tout ce qu'il

était raisonnable de souhaiter: sans doute elle n'aurait pas obtenu

l'abandon de l'Égypte, mais résignée, quelques mois après, à nous la

laisser (les négociations ultérieures le prouveront), elle pouvait y

consentir tout de suite, et, à ce prix, elle aurait conservé ses

conquêtes, les Indes comprises; elle se serait épargné les immenses

dangers, auxquels son entêtement l'exposa plus tard. Ce n'était donc

au fond qu'un intérêt ministériel, qui portait le cabinet britannique

à soutenir la guerre avec cet acharnement. Les interpellations de

l'opposition furent vives, et incessamment répétées. Elle exigea et

obtint le dépôt des pièces relatives à la négociation, et il s'engagea

à leur sujet les plus violentes discussions. Les ministres soutenaient

qu'on ne pouvait négocier avec le gouvernement français, parce qu'il

n'y avait pas sûreté à traiter avec lui; qu'il s'était successivement

attiré, par son défaut de foi, la guerre avec tout le monde, le

Danemarck et la Suède seuls exceptés, et que ses rapports étaient même

altérés avec ces deux derniers pays; que la paix avec ce gouvernement

était trompeuse et funeste, témoin les États d'Italie; qu'après avoir

été l'agresseur envers les princes de l'Europe, il voulait les

détrôner tous, car il était dévoré du besoin incessant de détruire et

de conquérir; que le général Bonaparte n'offrait pas plus de

garanties que ses prédécesseurs; que si le nouveau gouvernement

français n'était plus terroriste, il était toujours révolutionnaire,

et qu'avec la Révolution française, on ne devait espérer ni paix ni

trêve; que, si on ne pouvait l'anéantir, il fallait l'épuiser du

moins, jusqu'à ce qu'on l'eût tellement affaiblie qu'elle ne fût plus

à craindre. Les ministres anglais, notamment lord Grenville,

employèrent, à l'égard du Premier Consul, le langage le plus

outrageant. Ils n'avaient pas autrement traité Robespierre.

[En marge: Réponse de l'opposition aux ministres anglais.]

MM. Fox, Shéridan, Tierney, le duc de Bedford, lord Holland,

répondirent avec la plus haute raison à toutes ces allégations.--Vous

demandez quel a été l'agresseur, disaient-ils, et qu'importe cela?

vous dites que c'est la France; la France dit que c'est l'Angleterre:

faudra-t-il donc s'entre-détruire jusqu'à ce qu'on soit d'accord sur

ce point d'histoire? Et qu'importe l'agresseur, si celui que vous

accusez de l'avoir été, offre le premier de déposer les armes? Vous

dites que l'on ne peut pas traiter avec le gouvernement français; mais

vous-mêmes avez envoyé lord Malmesbury à Lille, pour traiter avec le

Directoire! La Prusse, l'Espagne, ont traité avec la République

française, et n'ont pas eu à s'en plaindre. Vous parlez des crimes de

ce gouvernement; mais votre alliée, la cour de Naples, en commet qui

sont plus atroces que ceux de la Convention, car elle n'a pas l'excuse

des entraînements populaires. Vous parlez d'ambition; mais la Russie,

la Prusse et l'Autriche ont partagé la Pologne; mais l'Autriche vient

de reconquérir l'Italie, sans rendre leurs États aux princes que la

France avait dépossédés; vous-mêmes, vous vous emparez de l'Inde,

d'une partie des colonies espagnoles, et de toutes les colonies

hollandaises. Qui osera se dire plus désintéressé qu'un autre, dans

cette lutte de colère et d'avidité, engagée entre tous les États? Ou

vous ne traiterez jamais avec la République française, ou vous ne

trouverez jamais un moment plus favorable que celui-ci, car un homme

puissant et obéi vient de se saisir du pouvoir, et semble disposé à

l'exercer avec justice et modération. Est-il bien digne du

gouvernement anglais, de couvrir d'outrages un personnage illustre,

chef de l'une des premières nations du monde, et qui est du moins un

grand capitaine, quels que soient les vices ou les vertus que le temps

pourra plus tard faire éclater en lui? À moins de dire qu'on veut

épuiser la Grande-Bretagne, son sang, ses trésors, toutes ses

ressources les plus précieuses, pour le rétablissement de la maison de

Bourbon, on ne peut pas donner une bonne raison du refus de traiter

aujourd'hui.--

[En marge: Motion de M. Tierney contre la maison de Bourbon.]

Il n'y avait rien à répondre à une argumentation aussi pressante et

aussi vraie. M. Tierney, profitant de la faute qu'avait commise le

ministère anglais, en parlant dans ses notes du rétablissement de la

maison de Bourbon, fit une proposition spéciale contre cette maison.

Il proposa d'émettre un voeu formel, celui de séparer la cause de

l'Angleterre de la cause de ces Bourbons, si funestes aux deux pays, à

la Grande-Bretagne, s'écriait-il, autant qu'à la France!--J'ai

entendu, continuait-il, j'ai entendu bien des partisans de

l'administration de M. Pitt, dire que le gouvernement français n'ayant

pas offert une négociation collective, on avait pu être fondé à

refuser une négociation isolée, qui nous affaiblissait en nous

séparant de nos alliés; mais je n'en ai vu aucun qui ne blâmât

sévèrement cette manière de fixer le terme de la guerre au

rétablissement de la maison de Bourbon!--Et il est vrai, comme le

disait M. Tierney, que tout le monde avait blâmé cette faute, et que

le cabinet de Vienne, moins passionné que le cabinet britannique,

s'était bien gardé de l'imiter. Les ministres anglais répondaient,

qu'ils n'avaient pas présenté cette condition comme absolue et

indispensable; mais on leur répliquait avec raison qu'il suffisait de

l'indiquer pour violer le droit des gens, et attenter à la liberté des

nations.--Et que diriez-vous, s'écriait M. Tierney (répétant ici

l'argument du cabinet français), que diriez-vous si le général

Bonaparte, victorieux, vous déclarait qu'il ne veut traiter qu'avec

les Stuarts? D'ailleurs, ajoutait-il, est-ce par reconnaissance pour

la maison de Bourbon, que vous prodiguez notre sang et nos trésors?

Souvenez-vous de la guerre d'Amérique! Ou bien n'est-ce pas plutôt

pour le principe qu'elle représente? Vous allez donc déchaîner contre

vous toutes les passions qui ont soulevé la France contre les

Bourbons? vous allez attirer sur vos bras, tous ceux qui ne veulent

plus de nobles, tous ceux qui ne veulent plus ni des dîmes, ni des

droits féodaux; tous ceux qui ont acquis des biens nationaux, tous

ceux qui ont porté les armes dix ans pour la Révolution française?

Vous voulez donc épuiser jusqu'à la dernière goutte, le sang de tant

de Français, avant de songer à négocier? Je demande formellement,

concluait M. Tierney, que l'Angleterre sépare sa cause de celle de la

maison de Bourbon.--

[En marge: Discours de M. Shéridan.]

Dans une autre motion, le célèbre Shéridan, toujours le plus hardi, le

plus poignant des orateurs, Shéridan porta le débat sur le point le

plus sensible au cabinet britannique, l'expédition de Hollande, à la

suite de laquelle les Anglais et les Russes, vaincus par le général

Brune, avaient été réduits à capituler.

--Il paraît, disait M. Shéridan, que si notre gouvernement ne peut pas

conclure avec la République française des traités de paix, il peut du

moins conclure des capitulations. Je lui demande qu'il nous explique

les motifs de celle qu'il a signée pour l'évacuation de la

Hollande.--M. Dundas, interpellé, avait donné trois motifs de

l'expédition de Hollande: le premier, de détacher les Provinces-Unies

de la France; le second, de diminuer les moyens maritimes de la France

et d'augmenter ceux de l'Angleterre, en prenant la flotte hollandaise;

le troisième, de faire une diversion utile aux alliés; et il ajoutait

que le cabinet britannique avait réussi en deux choses sur trois,

puisqu'il tenait la flotte, et qu'il avait contribué à faire gagner la

bataille de Novi, en attirant en Hollande les forces destinées à

l'Italie. Le ministre avait à peine achevé, que M. Shéridan, se

précipitait sur lui, avec une verve sans égale, lui disait: Oui, vous

avez cru des rapports d'émigrés, et vous avez risqué sur le continent

une armée anglaise pour la couvrir de honte. Vous avez voulu détacher

la Hollande de la France, et vous la lui avez attachée plus que

jamais, en la remplissant d'indignation, par l'enlèvement inique de sa

flotte et de ses colonies. Vous tenez, dites-vous, la flotte

hollandaise; mais par un procédé inouï, odieux, en provoquant la

révolte de ses équipages, et en donnant un spectacle des plus

funestes, celui de matelots se révoltant contre leurs chefs, violant

cette discipline qui fait la force des armées de mer, et la grandeur

de notre nation. Vous avez ainsi dérobé ignominieusement cette flotte,

mais pas pour l'Angleterre, en tout cas, pour le stathouder; car vous

avez été obligés de déclarer qu'elle était à lui et non à

l'Angleterre. Enfin, vous avez rendu un service à l'armée autrichienne

à Novi, cela est possible; mais vantez-vous donc, ministres du roi de

la Grande-Bretagne, d'avoir sauvé une armée autrichienne, en faisant

égorger une armée anglaise!--

[En marge: Malgré les efforts de l'opposition, M. Pitt obtient tous

les moyens de continuer la guerre.]

Ces attaques si virulentes n'empêchèrent pas M. Pitt d'obtenir

d'immenses ressources financières, onze cents millions environ

(presque le double du budget de la France à cette époque);

l'autorisation de donner des subsides à l'Autriche et aux États de

l'Allemagne méridionale; d'importantes additions à l'_income-tax_, qui

déjà produisait 180 millions par an; une nouvelle suspension de

l'_habeas corpus_, et enfin la grande mesure de l'union de l'Irlande.

Mais les esprits, en Angleterre, étaient profondément émus de tant de

raison et d'éloquence. Les hommes raisonnables dans toute l'Europe,

étaient frappés aussi des torts qu'on se donnait envers la France, et

bientôt, la victoire se joignant à la justice, M. Pitt devait expier

par de cruelles humiliations la jactance de sa politique envers le

Premier Consul. Cependant M. Pitt était en mesure de fournir à la

coalition les moyens d'une nouvelle campagne; campagne, il est vrai,

la dernière, à cause de l'épuisement des parties belligérantes, mais

la plus acharnée, par cela même qu'elle devait être la dernière.

[En marge: Le Premier Consul, avant de reprendre les hostilités, veut

tirer de la Prusse tout ce qu'on en peut obtenir dans le moment.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 33 段