Le Premier Consul ne voulant pas les laisser comme une lettre morte au

Bulletin des lois, nomma sur-le-champ les préfets, sous-préfets et

maires. Il était exposé à commettre plus d'une méprise, comme il

arrive toujours lorsqu'on choisit précipitamment beaucoup de

fonctionnaires à la fois. Mais un gouvernement éclairé et vigilant

rectifie bientôt l'erreur de ses premiers choix. Il suffit que

l'esprit général en ait été bon. Or, l'esprit de ces choix était

excellent: il était à la fois ferme, impartial et conciliant. Le

Premier Consul rechercha dans tous les partis les hommes réputés

honnêtes et capables, n'excluant que les hommes violents, adoptant

même quelquefois ces derniers, si l'expérience et le temps les

avaient ramenés à cette modération, qui faisait alors le caractère

essentiel de sa politique. Il appela aux préfectures, qui étaient des

places importantes et bien rétribuées, car les préfets devaient

recevoir 12, 15 et jusqu'à 24 mille francs d'appointements (ce qui

valait le double de ce que de tels appointements vaudraient

aujourd'hui), il appela des personnages qui avaient figuré

honorablement dans les grandes assemblées politiques, et qui faisaient

ressortir clairement l'intention de ses choix, car les hommes, s'ils

ne sont ni les choses, ni les principes, les représentent du moins aux

yeux des peuples. Le Premier Consul nomma à Marseille, par exemple, M.

Charles Lacroix, ex-ministre des relations extérieures; à Saintes, M.

Français, de Nantes; à Lyon, M. Verninac, ancien ambassadeur; à

Nantes, M. Letourneur, ancien membre du Directoire; à Bruxelles, M. de

Pontécoulant; à Rouen, M. Beugnot; à Amiens, M. Quinette; à Gand, M.

Faypoult, ancien ministre des finances. Tous ces hommes, et d'autres,

qu'on allait chercher dans la Constituante, la Législative, la

Convention, les Cinq-Cents, qui étaient pris parmi les ministres, les

directeurs, les ambassadeurs de la République, étaient faits pour

relever les nouvelles fonctions administratives, et donner au

gouvernement des provinces l'importance qu'il mérite d'avoir. La

plupart ont occupé leurs places pendant tout le règne du Premier

Consul et de l'Empereur. L'un d'eux, M. de Jessaint, était préfet

encore il y a quatre ans. Le Premier Consul choisit pour la préfecture

de Paris M. Frochot. Il lui donna, comme collègue à la préfecture de

police, M. Dubois, magistrat dont l'énergie fut utile, pour purger la

capitale de tous les malfaiteurs, que les partis avaient vomis dans

son sein.

Le même esprit présida aux nominations judiciaires. Des noms

honorables, pris dans l'ancien barreau, dans l'ancienne magistrature,

furent mêlés autant que possible à des noms nouveaux, portés par des

gens honnêtes. Quand il put orner ce personnel de noms éclatants, le

Premier Consul n'y manqua pas, car il aimait l'éclat en toutes choses,

et le moment était venu où l'on pouvait, sans trop de danger, faire

des emprunts au passé. Un magistrat du nom de d'Aguesseau ouvrait la

liste des nominations judiciaires, en qualité de président du tribunal

d'appel de Paris, aujourd'hui Cour royale. Ces fonctionnaires à peine

nommés, avaient ordre de partir à l'instant même pour aller prendre

possession de leurs sièges, et contribuer, chacun de leur côté, à

l'oeuvre de réorganisation, dont le jeune général faisait son

occupation constante, dont il voulait faire sa gloire, et qui, même

après ses prodigieuses victoires, est restée, en effet, sa gloire la

plus solide.

[En marge: Clôture de la liste des émigrés. Dispositions légales à

l'égard des émigrés, inscrits ou non inscrits.]

Il fallait toucher à tout en même temps, dans cette société

bouleversée de fond en comble. L'émigration, à la fois si coupable et

si malheureuse, juste objet d'intérêt et d'aversion, car dans ses

rangs se trouvaient des hommes cruellement persécutés, et de mauvais

Français qui avaient conspiré contre leur patrie, l'émigration

méritait l'attention particulière du gouvernement. D'après la

dernière législation, il suffisait ou d'un arrêté du Directoire, ou

d'un arrêté des administrations départementales, pour porter tout

individu absent sur la liste des émigrés; dès lors les biens de cet

absent étaient confisqués, et, s'il était retrouvé sur le sol de la

République, la loi prononçait sa mort. Une foule d'individus,

véritablement émigrés, ou seulement cachés, n'ayant pas été inscrits

sur la fatale liste, soit qu'ils eussent été oubliés, soit qu'ils

n'eussent pas trouvé un ennemi pour les dénoncer, pouvaient être

inscrits encore. Il suffisait, pour qu'ils le fussent, que cet ennemi

se rencontrât une fois, et ils tombaient alors sous le coup des lois

de proscription. Beaucoup de Français vivaient ainsi dans une anxiété

continuelle. Quant à ceux qui avaient été inscrits, dûment ou

indûment, ils arrivaient en grand nombre, afin d'obtenir leur

radiation. Leur empressement téméraire attestait la confiance qu'on

avait dans l'humanité du gouvernement, mais offusquait certains

révolutionnaires, dont les uns avaient des excès à se reprocher envers

les émigrés rentrants, dont les autres avaient acquis leurs biens.

C'était une nouvelle occasion de désordre, et, s'il ne fallait pas

continuer à proscrire, il ne fallait pas non plus exposer à vivre dans

l'inquiétude, les hommes qui avaient pris part à la Révolution, même

violemment. On devait, à tous ceux qui s'étaient compromis pour elle,

une sécurité entière; car malheureusement, les hommes sont le plus

souvent, ou de froids égoïstes, ou des partisans passionnés de la

cause qu'ils ont embrassée, et dans ce dernier cas, la modération

n'est pas leur mérite ordinaire.

Il était urgent de porter remède à un tel état de choses. Le

gouvernement présenta un projet de loi, dont la première disposition

avait pour but de clôturer la fameuse liste des émigrés. À partir du 5

nivôse an VIII (25 décembre 1799), jour de la mise en vigueur de la

Constitution, la liste fut déclarée close, c'est-à-dire que tout fait

d'absence, postérieur à cette époque, ne pouvait plus être qualifié

d'émigration, poursuivi des mêmes peines. Il était permis, à l'avenir,

de s'absenter, d'aller de France à l'étranger, de l'étranger en

France, sans que ce fût là un fait condamnable; car il est vrai que,

pendant dix ans, s'absenter avait été un crime. La liberté d'aller et

de venir fut donc rendue à tous les citoyens.

À cette première disposition fut ajoutée la suivante: les individus

plus ou moins accusables d'émigration, dont les uns avaient quitté

momentanément le territoire, dont les autres s'étaient simplement

cachés pour se soustraire à la persécution, et qui avaient été

heureusement omis sur la liste des émigrés, ne pouvaient plus être

inscrits qu'en vertu d'une décision des tribunaux ordinaires,

c'est-à-dire du jury. C'était, pour ceux-là aussi, clore en quelque

sorte la liste, car il n'y avait pas danger de la voir s'accroître de

nouveaux noms, avec l'esprit actuel des tribunaux.

Enfin, tandis qu'on déférait aux tribunaux ceux qui n'avaient pas

encore été inscrits, leur assurant ainsi les garanties de la justice

ordinaire, on déférait à l'autorité administrative ceux qui, ayant

été indûment inscrits, ou prétendant l'avoir été de la sorte,

voulaient réclamer leur radiation. Ici perçait l'intention indulgente

du nouveau gouvernement à leur égard; car les nouvelles autorités

administratives, formées par lui, pleines de son esprit, ne pouvaient

manquer d'accueillir avec facilité les réclamations de ce genre. Il

suffisait en effet de présenter des certificats de résidence dans un

lieu quelconque de la France, certificats souvent faux, pour prouver

qu'on avait été injustement déclaré absent, et se faire radier. Avec

la complaisance générale à violer des lois tyranniques, ce moyen de se

faire radier ne devait pas manquer aux réclamants. Il était permis en

outre aux émigrés qui voulaient obtenir leur radiation, d'entrer en

France, sous la surveillance de la haute police. Dans la langue du

temps, on appelait cela obtenir des _surveillances_: on en délivrait

beaucoup, et les émigrés les plus pressés avaient ainsi un moyen de

devancer le moment de leur radiation. Ces _surveillances_ devinrent

même, pour la plupart de ceux qui en usèrent, leur rappel définitif.

Quant aux émigrés dont les noms ne pouvaient être retranchés de la

fatale liste, à cause de la notoriété de leur émigration, les lois

existantes furent maintenues à leur égard. L'esprit du temps était tel

qu'on ne pouvait faire autrement; car, si on avait pitié des

malheureux, on était irrité contre les coupables qui étaient sortis du

territoire, pour porter les armes contre leur patrie, ou pour appeler

sur elle les armes de l'étranger. Du reste, dans tous les cas, rayés

ou non rayés, n'avaient plus de recours sur leurs biens vendus. Les

ventes étaient irrévocables, soit en vertu de la Constitution, soit en

conséquence des dispositions de la loi nouvelle. Ceux qui obtenaient

leur radiation, et dont les biens étaient séquestrés, sans avoir été

vendus, pouvaient seuls aspirer à se les faire rendre.

Telle fut la loi proposée, et adoptée à une immense majorité, malgré

quelques critiques dans le Tribunat, de la part de ceux qui trouvaient

que c'était trop de faveur, ou pas assez, à l'égard de l'émigration.

[En marge: Rétablissement du droit de tester.]

Au nombre des dispositions légales, alors en vigueur, qui paraissaient

une tyrannie insupportable, se trouvait l'interdiction du droit de

tester. Les lois existantes ne permettaient de disposer en mourant,

que du dixième de sa fortune si on avait des enfants, du sixième si on

n'en avait pas. Ces dispositions avaient été le résultat de la

première indignation révolutionnaire contre les abus de l'ancienne

société française, société aristocratique, dans laquelle la vanité

paternelle, voulant tantôt constituer un aîné, tantôt contraindre les

affections de ses enfants par des unions mal assorties, dépouillait

les uns au profit des autres. Par un emportement ordinaire à l'esprit

humain, au lieu de réduire la puissance paternelle à de justes

limites, on l'avait complétement enchaînée. Un père ne pouvait plus

récompenser ou punir. Il ne pouvait, s'il avait des enfants, disposer

de rien, ou à peu près, en faveur de celui qui avait mérité toutes ses

affections; et, ce qui est plus extraordinaire, s'il n'avait que des

neveux, prochains ou éloignés, il ne pouvait donner qu'une partie à

peu près insignifiante de sa fortune, c'est-à-dire, un sixième.

C'était là un véritable attentat au droit de propriété, et l'une des

rigueurs les plus senties du régime révolutionnaire; car la mort

frappe tous les jours, et des milliers de mourants expiraient sans

pouvoir obéir au penchant de leur coeur, envers ceux qui les avaient

servis, soignés, consolés dans leur vieillesse.

Il n'était pas possible, pour une telle réforme, d'attendre la

rédaction du Code civil. Une loi fut portée pour rétablir le droit de

tester, dans de certaines limites. En vertu de cette loi, le père

mourant qui avait moins de quatre enfants, put disposer par testament

du quart de sa fortune, du cinquième s'il en avait moins de cinq, et

ainsi de suite en observant la même proportion. Il put disposer de la

moitié, lorsqu'il n'avait que des ascendants ou collatéraux, de la

totalité lorsqu'il n'avait pas de parents aptes à succéder.

Cette mesure fut la plus attaquée au Tribunat; elle le fut surtout par

le tribun Andrieux, honnête homme, sincère, mais plus spirituel

qu'éclairé. Il prétendit qu'on revenait aux abus du droit d'aînesse,

aux violences de l'ancien régime sur les enfants de famille, etc.

Cette loi passa comme les autres, à une immense majorité.

[En marge: Tribunal des prises.]

Le gouvernement institua, par une loi encore, un tribunal des prises,

devenu indispensable, pour rendre aux neutres une justice impartiale,

et les ramener à la France par de meilleurs traitements. Enfin on

appela l'attention des deux assemblées sur les lois de finances.

[En marge: Lois de finances.]

[En marge: Montant du budget de 1800.]

Il y avait peu à dire sur ce sujet au Corps Législatif, les deux

commissions législatives ayant déjà rendu les lois nécessaires. Les

travaux administratifs que le gouvernement avait entrepris, en

conséquence de ces lois, dans le but de réorganiser les finances,

n'étaient guère une matière à discussion. Toutefois il fallait

arrêter, ne fût-ce que pour la forme, le budget de l'an VIII. Si la

perception avait existé régulièrement, si les impôts établis avaient

été payés exactement, et non-seulement payés par les contribuables,

mais fidèlement versés par les dépositaires des deniers publics, les

finances de l'État auraient été dans une situation supportable. Les

impôts ordinaires pouvaient donner 430 millions environ; et c'était le

chiffre auquel on espérait ramener les dépenses publiques en temps de

paix; on se promettait même de les faire descendre à beaucoup moins.

L'expérience prouva bientôt qu'il n'était pas possible, même en temps

de paix, de les ramener à moins de 500 millions; mais elle prouva

aussi qu'il était facile de porter les impôts à cette somme, sans

augmenter les tarifs. Nous supposons les frais de perception en

dehors, ainsi que les dépenses locales, ce qui porte le budget de

cette époque en comptant comme on le fait aujourd'hui, à 600 ou 620

millions.

L'insuffisance des recettes n'était grande et certaine, que par

rapport aux dépenses de la guerre; et cela n'a rien de bien

extraordinaire, car il en est ainsi partout. On ne peut jamais en

aucun pays, soutenir la guerre avec les revenus ordinaires de la paix.

Si on le pouvait, ce serait une preuve qu'en temps de paix les impôts

auraient été inutilement augmentés. Mais, grâce au désordre du passé,

on ne savait si, avec la guerre, le budget s'élèverait à 600, 700 ou

800 millions. Les uns disaient 600, les autres 800. Chacun, à cet

égard, faisait des conjectures différentes. L'expérience prouva encore

qu'avec 150 millions environ, ajoutés au budget ordinaire, on pourrait

suffire aux besoins de la guerre, toutefois avec des armées

victorieuses, qui vécussent sur le sol ennemi. Le budget de l'année

fut donc évalué à 600 millions, en dépenses et en recettes. Les

revenus ordinaires montant à 430 millions, on se trouvait en arrière

de 170 millions. Mais là n'était pas la difficulté véritable. C'eût

été trop de prétentions, au sortir du chaos financier, de vouloir

atteindre tout de suite l'équilibre des recettes et des dépenses. Il

fallait auparavant faire rentrer l'impôt ordinaire. Si on arrivait à

ce premier résultat, on était certain d'avoir promptement de quoi

faire face aux besoins les plus urgents, car le crédit devait s'en

ressentir bien vite, et, avec les valeurs de différentes espèces dont

nous avons ailleurs énuméré la création, on avait dans les mains le

moyen d'obtenir des capitalistes les fonds nécessaires à tous les

services. C'est à quoi travaillait sans relâche M. Gaudin, secondé,

contre toutes les difficultés qu'il rencontrait, par la volonté forte

et soutenue du Premier Consul. La direction des contributions

directes, récemment établie, déployait la plus grande activité. Les

rôles étaient fort avancés, et déjà mis en recouvrement. On commençait

à voir arriver dans le portefeuille du trésor les obligations des

receveurs généraux, et à les escompter à un intérêt qui n'était pas

trop usuraire. La difficulté pour l'établissement de ce système des

obligations, consistait toujours dans la quantité des papiers

circulants, difficile à fixer, surtout par rapport à chaque recette

générale. Un receveur qui devait percevoir 20 millions, par exemple,

ne pouvait souscrire des obligations pour cette somme, s'il devait lui

arriver pour 6 ou 8 millions de valeurs mortes, en bons d'arrérage, en

bons de réquisition, etc. Le ministre s'appliquait à retirer ces

papiers, à évaluer ce qui pouvait en arriver dans chaque recette

générale, et à faire souscrire des obligations aux receveurs généraux,

pour la somme de numéraire qu'il supposait devoir entrer dans leur

caisse.

[En marge: Institution des receveurs particuliers d'arrondissement.]

On créa, dans cette même session, une nouvelle, espèce de comptables,

destinés à accroître l'exactitude dans le versement des fonds du

trésor: ce furent les receveurs d'arrondissement. Jusque-là il n'y

avait d'autre intermédiaire, entre les percepteurs placés près des

contribuables, et le receveur général placé au chef-lieu, que des

préposés aux recettes, agents du receveur général, dépendants de lui,

ne disant la vérité qu'à lui. C'était cependant l'un des points de

passage, où l'on pouvait le mieux observer, et constater l'entrée des

produits dans les caisses publiques. Ce point était malheureusement

négligé. On créa des receveurs particuliers dans chaque

arrondissement, dépendants de l'État, lui devant le compte de ce

qu'ils recevaient et de ce qu'ils versaient au receveur général,

témoins informés et désintéressés du mouvement des fonds, car ce

n'est pas eux qui faisaient le bénéfice de la stagnation des deniers

publics, dans les caisses des comptables. On avait par cette création

l'avantage d'être instruit plus exactement de l'état des recettes, et

de toucher de nouveaux cautionnements en numéraire, ce qui serait

indifférent aujourd'hui, ce qui ne l'était pas alors; on avait enfin

l'avantage de trouver un nouvel emploi de la circonscription par

arrondissement, récemment imaginée. Déjà la justice civile et

correctionnelle, et une partie considérable de l'administration

communale, avaient été établies au centre de l'arrondissement; en y

fixant encore une partie de l'administration financière, on donnait

une utilité de plus à cette circonscription, à laquelle certains

esprits reprochaient de n'être qu'une subdivision arbitraire du

territoire. Puisque, sous certains rapports, elle avait été jugée

indispensable, on ne pouvait mieux faire que d'en multiplier l'usage,

et de la rendre réelle, d'artificielle qu'on l'accusait d'être. Les

préfets, les sous-préfets avaient ordre de se rendre auprès des

receveurs, et de veiller eux-mêmes, par l'inspection des livres, à

l'exactitude des versements. Nous n'en sommes plus là aujourd'hui,

heureusement; mais dans ce moment, où tout n'était qu'en ébauche,

c'étaient d'utiles stimulants à employer auprès des comptables, que

d'envoyer les préfets et sous-préfets à leurs caisses.

La réorganisation des finances ne pouvait donc marcher plus vite. Mais

les assemblées n'apprécient que les résultats réalisés. On ne voyait

pas tout ce qui se faisait de véritablement utile, dans l'intérieur

de l'administration. On disserta à perte de vue, au sein du Tribunat,

sur la grande question de l'équilibre des recettes et des dépenses; on

se plaignit du déficit, on produisit mille systèmes, et il y eut

quelques esprits assez peu sensés, pour vouloir refuser le vote des

lois de finances, jusqu'à ce que le gouvernement présentât un moyen de

mettre en équilibre les dépenses et les recettes. Mais toutes ces

propositions n'aboutirent à aucun résultat. Les lois proposées furent

adoptées, à une grande majorité dans le Tribunat, à la presque

unanimité dans le Corps Législatif.

[En marge: Création de la Banque de France.]

Une institution, digne d'être mentionnée par l'histoire, vint

s'ajouter à toutes celles dont nous avons déjà raconté la création: ce

fut la Banque de France. Les anciens établissements d'escompte avaient

succombé au milieu des désordres de la Révolution; il n'était

cependant pas possible que Paris se passât d'une banque. Dans tout

centre commercial, où règne une certaine activité, il faut une monnaie

commode pour les payements, c'est-à-dire, la monnaie de papier, et un

établissement qui escompte en grand les effets de commerce. Ces deux

services se prêtent même un mutuel secours, car les fonds déposés en

échange des billets circulants, sont ceux-là mêmes qu'on peut prêter

au commerce par la voie de l'escompte. Partout, en effet, où il y a un

mouvement d'affaires, tant soit peu considérable, une banque doit

réussir, si elle n'escompte que de bon papier, et si elle n'émet pas

plus de billets qu'il ne faut; en un mot, si elle proportionne ses

opérations aux besoins vrais de la place où elle réside. C'est ce

qu'il fallait faire à Paris, et ce qui devait réussir si on le

faisait bien. Cette nouvelle banque devait avoir, outre ses affaires

avec les particuliers, ses affaires avec le trésor, et par conséquent

autant de bénéfices à recueillir que de services à rendre. Le

gouvernement suscita les principaux banquiers de la capitale, à la

tête desquels se plaça M. Perregaux, financier dont le nom se rattache

à tous les grands services rendus alors à l'État, et on forma une

association de riches capitalistes, pour la création d'une banque,

appelée Banque de France, la même qui existe aujourd'hui. On lui

constitua un capital de 30 millions; elle dut être gouvernée par

quinze régents et un comité gouvernant de trois personnes, comité

remplacé depuis par un gouverneur. Elle devait, suivant ses statuts,

escompter les effets de commerce répondant à des affaires légitimes et

non collusoires, émettre des billets circulants comme monnaie, et

s'interdire toutes les spéculations étrangères à l'escompte et au

commerce des métaux. Fidèle à ses statuts, elle est devenue le plus

bel établissement de ce genre connu dans le monde. On verra bientôt ce

que fit le gouvernement pour imprimer aux opérations de cette banque

le mouvement rapide, qui la fit prospérer dès les premiers jours de

son existence.

Pendant que le gouvernement consulaire, de concert avec le Corps

Législatif, se livrait à ces vastes travaux d'administration

intérieure, les négociations avec les puissances, amies ou

belligérantes, avaient été continuées sans interruption. La lettre du

Premier Consul au roi d'Angleterre venait d'être suivie d'une réponse

immédiate. Le Premier Consul avait écrit le 26 décembre (5 nivôse); on

lui répondait le 4 janvier (14 nivôse): c'est que le parti du cabinet

anglais était pris d'avance, et que pour lui il n'y avait pas à

délibérer. L'Angleterre, en effet, avait pu, en 1797, songer à

traiter, et envoyer lord Malmesbury à Lille, alors que ses finances

étaient embarrassées, que l'Autriche était obligée de signer à

Campo-Formio la paix du Continent; mais aujourd'hui que la création de

l'_income-tax_ ramenait l'aisance à l'Échiquier, aujourd'hui que

l'Autriche, replacée en état de guerre avec nous, avait porté ses

armées jusqu'à nos frontières, aujourd'hui qu'il s'agissait de nous

enlever les positions capitales de Malte et de l'Égypte, de venger

l'affront du Texel, la paix devait être peu du goût de cette

puissance. Elle avait d'ailleurs une raison plus forte encore de la

refuser, c'est que la guerre convenait aux passions et aux intérêts de

M. Pitt. Ce célèbre chef du cabinet britannique, avait fait de la

guerre à la France sa mission, sa gloire, le fondement de son

existence politique. Si la paix devenait nécessaire, il fallait

peut-être qu'il se retirât. Il apportait, dans la lutte, cette

ténacité de caractère, qui, jointe à ses talents oratoires, en avait

fait un homme d'État, peu éclairé mais puissant. La réponse ne pouvait

être douteuse; elle fut négative et désobligeante. On ne fit pas au

Premier Consul l'honneur de lui adresser directement cette réponse:

s'appuyant sur la coutume, du reste excellente, de communiquer de

ministre à ministre, on répondit par une note de lord Grenville à M.

de Talleyrand.

[En marge: Note de l'Angleterre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 33 段