l'empereur d'Allemagne:
[En marge: Lettre à l'empereur d'Allemagne.]
«De retour en Europe après dix-huit mois d'absence, je retrouve la
guerre allumée entre la République française et Votre Majesté.
»La nation française m'appelle à occuper la première magistrature.
»Étranger à tout sentiment de vaine gloire, le premier de mes voeux
est d'arrêter l'effusion du sang qui va couler. Tout fait prévoir que
dans la campagne prochaine, des armées nombreuses et habilement
dirigées tripleront le nombre des victimes, que la reprise des
hostilités a déjà faites. Le caractère connu de Votre Majesté ne me
laisse aucun doute sur le voeu de son coeur. Si ce voeu est seul
écouté, j'entrevois la possibilité de concilier les intérêts des deux
nations.
[En marge: Janv. 1800.]
»Dans les relations que j'ai eues précédemment avec Votre Majesté,
elle m'a témoigné personnellement quelque égard. Je la prie de voir
dans la démarche que je fais, le désir d'y répondre, et de la
convaincre de plus en plus de la considération toute particulière que
j'ai pour elle.
»Signé BONAPARTE,
»_Premier Consul de la République française_.»
Telle était la manière dont le Premier Consul annonçait son avénement,
soit aux partis qui divisaient la France, soit aux cabinets coalisés
contre elle. Il offrait la paix, se disposant à la conquérir par la
force, s'il ne pouvait l'obtenir par des démarches amicales. Son
intention était d'employer l'hiver à faire une campagne courte et
décisive en Vendée, afin de pouvoir ensuite, au printemps, reporter
sur le Rhin et sur les Alpes, les troupes, qui, après la fin de la
guerre intérieure, seraient devenues disponibles pour la guerre
extérieure.
[En marge: Ouverture du Corps Législatif.]
En attendant le résultat de ses démarches, il ouvrit le 1er janvier
1800 (11 nivôse an VIII) la session législative, et résolut de
consacrer cette session de quatre mois, à préparer par de bonnes lois
la réorganisation administrative de la France, qui était à peine
commencée. Il venait de substituer, dans le ministère de l'intérieur,
au savant Laplace, son frère Lucien; dans le ministère de la justice,
à M. Cambacérès, devenu Consul, M. Abrial, très-honnête homme et
très-appliqué au travail.
Le 1er janvier 1800, le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat
s'assemblèrent. Le Sénat élut M. Sieyès pour président, le Corps
Législatif élut M. Perrin des Vosges, le Tribunat, M. Daunou. De
nombreux projets de lois furent immédiatement présentés au Corps
Législatif.
Il régnait une sorte d'anxiété à la vue de ces assemblées délibérantes,
de nouveau réunies. On était fatigué d'agitations, on avait soif de
repos, on était revenu de ce goût si vif pour l'éloquence politique, que
la France avait éprouvé en quatre-vingt-neuf, lorsque Mirabeau, Barnave,
Maury, Cazalès, lui ouvrirent une carrière de gloire toute nouvelle,
celle de la tribune. Le déchaînement contre les avocats était général;
il n'y avait de faveur que pour les hommes d'action, capables de
procurer à la France la victoire et la paix. Cependant on n'avait pas
encore pris son parti de l'établissement du pouvoir absolu; on ne
souhaitait pas l'étouffement de toute liberté, de toute discussion sage.
Si la puissance d'action, qu'un nouveau législateur venait de placer,
dans la Constitution, en créant un Premier Consul, et en choisissant
pour cette magistrature le plus grand capitaine du siècle, si cette
puissance était incompatible avec la liberté, on était prêt à sacrifier
celle-ci: mais tout le monde eût été charmé que la conciliation de la
liberté et d'un pouvoir fort fût possible. Ce n'étaient pas les
agitateurs vulgaires, ou les républicains obstinés, qui pensaient ainsi;
c'étaient les esprits sages, éclairés, qui n'auraient pas voulu que la
Révolution se démentît elle-même sitôt, et si complètement. Aussi les
indifférents se demandaient-ils avec curiosité, les bons citoyens avec
une inquiétude véritable, comment le Tribunat, seul corps qui eût la
parole, se comporterait à l'égard du gouvernement, et comment le
gouvernement supporterait une opposition, s'il venait à s'en produire
une.
Quand une réaction se prononce, quelque générale que soit cette
réaction, elle n'entraîne pas tout le monde; et elle irrite, révolte
même, ceux qu'elle n'entraîne pas. MM. Chénier, Andrieux, Ginguené,
Daunou, Benjamin Constant, qui siégeaient au Tribunat, MM. de Tracy,
Volney, Cabanis, qui siégeaient au Sénat, tout en déplorant les crimes
de la Terreur, n'étaient pas disposés à penser que la Révolution
française eût tort contre ses adversaires. Les doctrines monarchiques
et religieuses, qui revenaient à vue d'oeil, les froissaient, surtout
par la précipitation immodérée avec laquelle s'opérait ce retour aux
anciennes idées. Ils en éprouvaient un mécontentement qu'ils ne
prenaient aucun soin de déguiser. La plupart étaient sincères.
Fortement attachés à la Révolution, ils en voulaient presque tout,
sauf le sang et les spoliations, et ne voulaient guère ce qu'on
croyait entrevoir dans la pensée profonde du nouveau dictateur. Qu'on
ne persécutât pas les prêtres, soit; mais qu'on les favorisât jusqu'à
les remettre à l'autel, c'était trop pour ces fidèles sectateurs de la
philosophie du dix-huitième siècle. Qu'on rendît un peu plus d'unité
et de force au pouvoir, soit encore; mais qu'on poussât ce soin
jusqu'à rétablir l'unité monarchique au profit d'un homme de guerre,
c'était encore beaucoup trop à leurs yeux. Du reste, comme il arrive
toujours, leurs motifs étaient divers: si c'étaient là les opinions
de MM. Chénier, Ginguené, Daunou, Tracy, Cabanis, ce ne pouvaient être
celles de M. Constant, qui n'avait puisé assurément, dans la société
de la famille Necker, où il vivait, ni l'aversion des idées
religieuses, ni le goût exclusif de la Révolution française. Arrivé au
Tribunat, grâce aux sollicitations de ses amis, il n'en était pas
moins devenu, en quelques jours, le plus remuant, et le plus spirituel
des nouveaux opposants. Il était mû par son humeur railleuse, mais
surtout par le mécontentement de la famille Necker, qu'il partageait.
Madame de Staël, qui représentait alors à elle seule cette famille
illustre, avait fort admiré le général Bonaparte; et il eût été facile
à celui-ci de conquérir une personne dont la vive imagination était
sensible à tout ce qui était grand. Mais, quoique doué d'autant
d'esprit que de génie, il avait blessé, par des propos peu séants, une
femme qui lui déplaisait, parce qu'il trouvait en elle des prétentions
au-dessus de son sexe; et il avait produit dans son coeur une
irritation, sinon redoutable, au moins fâcheuse. Toute faute, même
légère, porte ses fruits. Le Premier Consul allait recueillir le fruit
de la sienne, en rencontrant une opposition fort incommode, de la part
de ceux qui étaient placés sous l'influence de l'esprit entraînant de
madame de Staël. M. Constant était du nombre.
[En marge: Premières séances du Tribunat.]
On avait établi le Tribunat au Palais-Royal, sans aucune intention
assurément, et uniquement par nécessité. Les Tuileries avaient été
rendues au chef du gouvernement. Le Luxembourg, précédemment affecté
au Directoire, avait été donné au Sénat. On avait laissé le
Palais-Bourbon au Corps Législatif. Il ne restait que le Palais-Royal
qu'on pût affecter au Tribunat. La disposition à prendre en mauvaise
part les actes les plus simples, était telle chez certains esprits,
qu'ils se plaignaient amèrement du choix de ce palais, et prétendaient
qu'on avait voulu rabaisser le Tribunat, en le plaçant dans l'asile
ordinaire du désordre et de la débauche. On discutait, le 2 et le 3
janvier, dans cette assemblée, certains articles du règlement,
lorsque, tout à coup, un de ses membres, M. Duveyrier, prit la parole
pour se plaindre de quelques mesures, qui nuisaient, disait-il, à
plusieurs propriétaires d'établissements, existant depuis longues
années dans le Palais-Royal. Les réclamants étaient peu intéressants,
et d'ailleurs ils avaient été indemnisés. Le tribun Duveyrier réclama
vivement contre ces prétendues injustices, et dit qu'on ne devait pas
dépopulariser la représentation nationale, en la rendant responsable
des rigueurs commises en son nom. Puis, passant au choix du local: «Je
ne suis pas de ceux, s'écria-t-il, qui sont offensés de ce qu'on a
choisi pour y établir le Tribunat, un lieu, théâtre ordinaire de
désordres et d'excès de tout genre; je n'y vois ni danger ni allusion
fâcheuse pour nous. Je rends hommage, au contraire, à l'intention
populaire de ceux qui ont voulu que les tribuns du peuple siégeassent
au milieu du peuple, que les défenseurs de la liberté fussent placés
dans les lieux témoins du premier triomphe de la liberté. Je les
remercie de nous avoir ménagé le moyen d'apercevoir de cette tribune
même, l'endroit où le généreux Camille Desmoulins, donnant le signal
d'un mouvement glorieux, arbora cette cocarde nationale, notre plus
beau trophée, notre signe éternel de ralliement, cette cocarde qui vit
naître tant de prodiges, à laquelle tant de héros doivent la célébrité
de leurs armes, et que nous ne déposerons qu'avec la vie. Je les
remercie de nous avoir fait apercevoir ces lieux qui, si l'on voulait
élever une idole de quinze jours, nous rappelleraient la chute d'une
idole de quinze siècles.»
Cette attaque si brusque produisit une vive sensation dans
l'assemblée, et bientôt dans Paris. Le Tribunat passa à l'ordre du
jour, la majorité de ses membres improuvant une telle sortie. Mais
l'effet n'en fut pas moins grand, et c'était un mauvais début pour une
assemblée, qui, si elle voulait sauver la liberté des dangers dont la
menaçait une réaction alors générale, avait des ménagements infinis à
garder, soit envers des esprits prompts à s'alarmer, soit envers un
chef de gouvernement prompt à s'irriter.
Une telle scène ne pouvait manquer d'avoir des suites. La colère du
Premier Consul était vive, et les humbles adorateurs de sa puissance
naissante jetaient les hauts cris. MM. Stanislas de Girardin, de
Chauvelin et quelques autres, qui, sans vouloir abdiquer toute
indépendance en présence du nouveau gouvernement, désapprouvaient
cependant cette opposition intempestive, prirent la parole dans la
séance suivante, et proposèrent, pour corriger l'effet du discours du
tribun Duveyrier, de prêter une espèce de serment à la Constitution.
«Avant de procéder à nos travaux, dit M. de Girardin, je pense que
nous devons donner à la nation un témoignage éclatant de notre
attachement à la Constitution. Je ne vous proposerai pas d'en jurer le
maintien. Je connais et vous connaissez comme moi l'inutilité des
serments; mais je crois qu'il est utile, en acceptant des fonctions,
de promettre de les remplir loyalement. Suivons l'exemple du Sénat
conservateur et du Conseil d'État, et nous fixerons ainsi l'opinion
qu'on doit se faire de nous-mêmes; nous ferons taire la malveillance
qui répand déjà que le Tribunat est une résistance organisée contre le
gouvernement. Non, le Tribunat n'est point un foyer d'opposition, mais
un foyer de lumières; non, le Tribunat ne veut pas combattre sans
relâche les actes du gouvernement; il est prêt, au contraire, à les
accueillir avec joie quand ils seront conformes à l'intérêt public. Le
Tribunat s'appliquera à calmer les passions au lieu de chercher à les
irriter. Sa modération doit se placer entre toutes les factions, pour
les réunir et les dissoudre. Ce sont les modérés qui ont fait le 18
brumaire, cette journée salutaire et glorieuse, qui a sauvé la France
de l'anarchie intérieure et de l'invasion étrangère. Retournons, pour
sauver la République, aux principes qui l'ont fondée, mais évitons le
retour des excès qui ont si souvent failli la perdre. Si nous voyons
d'ici la place où l'on a arboré pour la première fois le signe de la
liberté, d'ici nous voyons également la place où ont été conçus les
crimes qui ont ensanglanté la Révolution. Je suis loin de m'applaudir,
quant à moi, du choix qu'on a fait de ce palais pour y fixer le lieu
de nos séances; je le regrette, au contraire; mais, du reste, les
souvenirs qu'il rappelle sont heureusement loin de nous. Le temps des
harangues véhémentes, des appels aux groupes séditieux du
Palais-Royal, est passé. Toutefois, si certaines déclamations ne
peuvent plus nous perdre, elles peuvent encore retarder le retour au
bien. En retentissant de cette tribune dans Paris, de Paris dans toute
l'Europe, elles peuvent alarmer les esprits, fournir des prétextes, et
retarder cette paix que nous désirons tous!... La paix, ajoutait M. de
Girardin, la paix doit préoccuper sans cesse notre pensée; et, quand
nous aurons toujours présent ce grand intérêt, nous ne nous
permettrons plus des expressions semblables à celles qui l'autre jour
ont échappé à l'un de nos collègues, et qu'aucun de nous n'a relevées
parce qu'elles étaient sans application, car nous ne connaissons point
d'idole en France.»
L'orateur termina ce discours en demandant que chaque tribun fît la
déclaration suivante: _Je promets de remplir avec fidélité les
fonctions que la Constitution m'a attribuées._
Cette proposition fut adoptée. M. Duveyrier, fâché du scandale produit
par son discours, tâcha de s'excuser, et voulut être le premier à
faire la déclaration dont M. de Girardin avait donné l'idée. Tous les
membres du Tribunat s'empressèrent de la répéter après lui.
L'effet de cette première scène fut donc un peu réparé. Le Premier
Consul en conçut néanmoins pour le Tribunat une aversion
insurmontable, qu'il aurait éprouvée, du reste, pour toute assemblée
libre, usant et abusant de la parole. Il fit insérer dans le
_Moniteur_, des observations très-amères sur les tribuns de France et
les tribuns de Rome.
[En marge: Projet du gouvernement sur le mode de discussion des
lois.--Attaques contre ce projet.]
Les séances suivantes amenèrent de nouvelles manifestations, tout
aussi regrettables que les précédentes. La première proposition du
gouvernement avait pour but de régler les formes à suivre dans la
présentation, la discussion et l'adoption des projets de lois. C'était
l'un des sujets négligés par la Constitution de l'an VIII, et
abandonnés à la législature. Le Tribunat n'était pas, dans les
dispositions proposées, l'objet de beaucoup d'égards. Le projet du
gouvernement statuait que les lois seraient portées par trois
conseillers d'État au Corps Législatif, communiquées ensuite au
Tribunat, et qu'à un jour fixé par le gouvernement, le Tribunat
devrait être prêt à les discuter, par l'organe de ses trois orateurs,
en présence du Corps Législatif. Toutefois le Tribunat était admis à
demander un délai au Corps Législatif, qui devait décider si ce délai
pouvait être accordé. Il faut convenir qu'on traitait ici le Tribunat
fort légèrement, car on voulait qu'il eût rempli sa tâche à jour fixe,
comme on oserait à peine l'exiger d'une section du Conseil d'État, ou
des bureaux d'un ministre. Personne aujourd'hui ne se permettrait de
fixer à une assemblée délibérante le jour et le terme d'une
discussion; c'est un soin qu'on laisse à son intelligence et à son
zèle, s'il y a urgence. Mais les convenances parlementaires qui sont,
comme la politesse, le fruit de l'usage, ne pouvaient précéder chez
nous la pratique du gouvernement représentatif. De la violence
révolutionnaire on passait presque sans transition à la brusquerie
militaire. Les commissions qui venaient, pendant un mois, d'exercer le
pouvoir législatif, avaient, par leur discussion à huis clos, et leur
expédition des lois en vingt-quatre heures, développé davantage les
goûts du Premier Consul, voulant toujours être servi et satisfait sur
l'heure. C'est là ce qui explique, sans les excuser, les inconcevables
dispositions du projet du gouvernement.
[En marge: Discours de M. Constant.]
L'opposition naissante du Tribunat, en combattant ce projet, avait
donc raison; mais, après avoir débuté par une scène inconvenante,
c'était un malheur pour elle d'avoir à combattre la première
proposition émanée des Consuls, car cela faisait croire à un parti
pris de tout attaquer; et à ce malheur elle ajouta encore le tort de
la forme, qui fut fâcheuse. L'attaque la plus vive vint de M.
Constant. Dans un discours spirituel et ironique, comme il savait les
faire, il demanda que le Tribunat eût un temps déterminé pour examiner
les projets de lois qui lui seraient soumis, et qu'il ne fût pas tenu
de les examiner en courant. Il rappelait à ce sujet le danger _des
lois d'urgence_, rendues pendant la Révolution, lesquelles avaient
toujours été des lois désastreuses; il demandait pourquoi on mettait
tant de soin à en finir si rapidement avec le Tribunat, pourquoi on le
considérait déjà comme tellement hostile, qu'on voulût abréger le
plus possible la traversée que les lois feraient dans son sein. «Tout
cela tient, ajoutait-il, à la fausse idée que nous ne sommes qu'un
corps d'opposition, destiné à ne pas faire autre chose, à contrarier
sans cesse le gouvernement; ce qui n'est pas, ce qui ne saurait être,
ce qui nous affaiblirait dans l'opinion. Cette fausse idée a empreint
tous les articles de ce projet d'une impatience inquiète et démesurée;
on nous présente pour ainsi dire les propositions au vol, dans
l'espérance que nous ne pourrons pas les saisir; on veut leur faire
traverser notre examen comme une armée ennemie, pour les transformer
en lois sans que nous ayons pu les atteindre.»
Beaucoup de réflexions piquantes se mêlaient à ce long discours, qui
produisit une assez grande sensation. M. Constant avait mis un soin
extrême à soutenir que le Tribunat n'était pas un corps spécialement
voué à la contradiction, qu'il ne contredirait que lorsque l'intérêt
public l'y forcerait, mais il avait répété ces protestations d'une
manière et d'un ton à n'y pas faire croire, et à rendre évidente
l'intention d'opposition systématique qu'il mettait tant de soin à
nier.
[En marge: Discours du tribun Riouffe.]
Le tribun Riouffe, connu par son amitié fidèle et courageuse pour les
Girondins proscrits, était l'un de ces hommes que les horreurs de
quatre-vingt-treize avaient tellement émus, qu'ils étaient prêts à se
jeter aveuglément dans les bras du nouveau gouvernement, quoi que ce
gouvernement pût faire. Il voulut donc repousser les attaques, selon
lui inconvenantes, de M. Benjamin Constant.
«Des méfiances, dit-il, aussi injurieuses que celles qui ont été
manifestées hier, suffiraient pour rompre toute communication
ultérieure, dans des rapports d'homme à homme; et il serait impossible
que des autorités, destinées à vivre ensemble, pussent long-temps
traiter les unes avec les autres, si les égards n'étaient pas un
devoir sacré dont elles ne dussent jamais s'écarter.»
L'orateur déclara ensuite qu'il avait, quant à lui, une confiance
absolue dans le gouvernement; et il entreprit un éloge vrai du Premier
Consul, mais trop long, et trop peu ménagé dans les termes. «Quand tel
orateur, dit-il, loue ici Camille Desmoulins, et tel autre, la
Convention nationale, je ne m'enfermerai pas dans un _silence
conspirateur_; je louerai aussi, moi, celui que l'univers loue;
n'ayant célébré jusqu'ici que la vertu proscrite, j'aurai un genre de
courage nouveau, celui de célébrer le génie dans le sein de la
puissance et de la victoire; je m'honorerai de voir à la tête de la
République celui qui a conquis à la nation française le titre de la
Grande Nation; je le proclamerai grand, clément et juste....» M.
Riouffe, poursuivant, comparait le général Bonaparte à César et
Annibal; et par ce langage d'une admiration légitime, mais
inopportune, provoqua une manifestation assez fâcheuse. Plusieurs voix
l'interrompirent: Parlez de la loi, lui dit-on.--Je veux, répliqua M.
Riouffe, parler de l'homme que l'univers admire...--Parlez de la loi,
lui répétèrent les interrupteurs, et il fut obligé de rentrer dans son
sujet.
[En marge: Discours de M. de Chauvelin.]
Soit que M. Riouffe eût provoqué par l'expression sincère, mais
diffuse et maladroite, de ses sentiments, l'impatience des
interrupteurs, soit que l'admiration qu'il éprouvait ne fût pas
partagée au même degré par les membres du Tribunat, l'effet produit
par son discours ne fut pas heureux. M. de Chauvelin essaya de
corriger cet effet par un discours en faveur du projet de loi.
Il en avoua les défauts; mais les circonstances, dit-il, «les
circonstances qui nous environnent, l'état de plusieurs départements,
qui peuvent exiger des mesures promptes, et même urgentes; de
puissantes considérations politiques; la calomnie qui nous épie; les
divisions dont elle se plaît déjà à supposer l'existence; le besoin si
pressant de l'union entre les pouvoirs, tout nous engage à voter
l'adoption du projet qui nous est présenté.»
Le projet fut en effet mis aux voix, et adopté à une majorité qui
aurait dû rassurer et calmer le gouvernement: 54 voix contre 26
décidèrent que les orateurs du Tribunat, chargés de porter la parole
devant le Corps Législatif, appuieraient la loi proposée. Le Corps
Législatif l'accueillit encore plus favorablement, et l'adopta à la
majorité de 203 voix contre 23. On ne pouvait pas désirer mieux, car
enfin une majorité des deux tiers dans le Tribunat (corps dont
l'opposition ne décidait rien, puisqu'il ne votait pas les lois), une
majorité des neuf dixièmes dans le Corps Législatif (seul corps dont
le vote fût décisif), devaient satisfaire le Premier Consul et ses
adhérents, et les rendre faciles pour cette dernière manifestation
d'esprit libéral, indulgents pour des torts de forme, qui, après
tout, étaient un droit de la liberté même. Mais le Premier Consul, qui
ne pouvait pas être sérieusement alarmé, paraissait cependant piqué au
vif, et s'exprimait sans ménagement. Il commençait à se servir
beaucoup de la presse, et, quoiqu'il l'aimât peu, il savait cependant
en user à son profit. Il fit insérer dans le _Moniteur_ du 8 janvier
(18 nivôse) un article tout à fait inconvenant, où lui-même
s'attachait à démontrer le peu de portée de cette opposition, à faire
voir qu'elle ne tenait à aucun projet arrêté de contrarier le
gouvernement, et l'attribuait chez quelques esprits à un désir de
perfection impossible dans les lois humaines, chez quelques autres au
désir de faire du bruit. «Ainsi, ajoutait le journal officiel, tout
permet de conclure qu'il n'existe point dans le Tribunat d'opposition
combinée et systématique, en un mot de véritable opposition. Mais
chacun a soif de gloire, chacun veut confier son nom aux cent bouches
de la Renommée, et quelques gens ignorent encore qu'on parvient moins
sûrement à la considération par l'empressement à bien dire, que par la
constance à servir utilement, obscurément même, ce public qui
applaudit et qui juge.»
Cette manière de traiter un grand corps de l'État était peu séante;
elle prouvait de la part du Premier Consul la disposition à tout se
permettre, et de la part de la France la disposition à tout souffrir.
[En marge: Projets de loi relatifs à l'organisation administrative et
judiciaire de la France.]