compléta par l'élection de vingt-neuf membres nouveaux, lesquels,
ajoutés aux trente-un déjà choisis, portèrent à soixante le nombre
total des sénateurs. On se rappelle que ce nombre devait être élevé
plus tard à quatre-vingts. On comptait encore de belles renommées dans
cette liste complémentaire: MM. Lagrange, d'Arcet, François de
Neufchâteau, Daubenton, Bougainville, le banquier Perregaux, et enfin
un nom très-ancien, M. de Choiseul-Praslin.
[En marge: Composition du Corps Législatif.]
Les jours suivants le Sénat s'occupa de la composition du Corps
Législatif et du Tribunat. On plaça dans le Corps Législatif des
hommes modérés de toutes les époques, des membres de l'Assemblée
constituante, de l'Assemblée législative, de la Convention nationale,
enfin des députés aux Cinq-Cents. On eut soin de choisir dans ces
diverses assemblées les hommes qui avaient peu recherché le bruit, le
succès, l'agitation des affaires, réservant pour le Tribunat ceux qui
étaient connus pour avoir les goûts contraires. Les trois cents noms
composant le Corps Législatif ne pouvaient donc être des noms bien
éclatants, et, dans cette liste nombreuse, il serait difficile d'en
trouver deux ou trois qui soient connus encore aujourd'hui. On y
remarquait le modeste et brave Latour-d'Auvergne, héros digne de
l'antiquité par ses vertus, ses exploits et sa noble fin.
[En marge: Composition du Tribunat.]
Les cent noms du Tribunat, choisis avec l'intention toute naturelle,
mais bientôt suivie d'amers regrets, de donner place aux esprits
actifs, remuants, amoureux de renommée, ces cent noms contenaient des
célébrités dont quelques-unes sont déjà un peu effacées, mais point
oubliées au jour où nous écrivons: c'étaient MM. Chénier, Andrieux,
Chauvelin, Stanislas de Girardin, Benjamin Constant, Daunou, Riouffe,
Bérenger, Ganilh, Ginguené, Laromiguière, Jean-Baptiste Say,
Jacquemont, etc.
La composition de ces corps une fois terminée, on prépara le local qui
leur était destiné. Les Tuileries furent réservées aux trois Consuls;
le Luxembourg fut affecté au Sénat, le Palais-Bourbon au Corps
Législatif, et le Palais-Royal au Tribunat.
On consacra une somme de quelques cent mille francs à rendre les
Tuileries habitables; et, en attendant l'achèvement des travaux
nécessaires, les Consuls demeurèrent au Petit-Luxembourg.
Le général Bonaparte avait déjà beaucoup fait depuis son retour
d'Égypte: il avait renversé le Directoire, et s'était acquis une
autorité, inférieure en apparence, supérieure en réalité, à celle de
la royauté constitutionnelle. Mais il venait à peine de se saisir de
cette autorité, et il fallait en légitimer la possession par d'utiles
travaux, de grandes actions. Il lui restait donc immensément à faire,
et ses premiers essais de réorganisation n'étaient qu'un effort, déjà
heureux sans doute, mais qui laissait encore dans le pays de grands
désordres, de profondes souffrances, la gêne au trésor, la misère aux
armées, les feux de la guerre civile en Vendée, l'incertitude chez les
puissances neutres, un véritable acharnement à prolonger la lutte chez
les puissances belligérantes. Et cependant, cette prise de possession
du pouvoir, venant après ses premiers travaux, et précédant les
travaux immenses qu'il avait la confiance d'exécuter bientôt, charma
son coeur ambitieux.
[En marge: Diverses mesures politiques, qui accompagnent
l'installation du gouvernement consulaire.]
Il fit, pour célébrer l'installation de son gouvernement, une suite
d'actes soigneusement accumulés, dans lesquels perçaient une politique
profonde, une joie sensible, et cette générosité que le contentement
inspire à toute âme vive et bienveillante. Ces mesures se succédèrent
depuis le 25 décembre (4 nivôse), jour de l'installation du
gouvernement consulaire, jusqu'au 1er janvier 1800 (11 nivôse), jour
de l'ouverture de la première session législative.
[En marge: Les parents d'émigrés et les ci-devant nobles, admis aux
fonctions publiques.]
D'abord, un avis du Conseil d'État du 27 décembre (6 nivôse) décida
que les lois qui excluaient les parents d'émigrés et les ci-devant
nobles des fonctions publiques, tombaient de droit, vu que ces lois
étaient contraires aux principes de la nouvelle Constitution.
[En marge: Rappel des proscrits du 18 fructidor.]
Un certain nombre d'individus, appartenant au parti révolutionnaire,
devaient, comme nous l'avons dit, être déportés ou détenus, par suite
d'une mesure peu réfléchie, prise quelques jours après le 18 brumaire.
La déportation et la détention avaient été changées en surveillance de
la haute police. Cette surveillance elle-même fut supprimée par un
arrêté du 5 nivôse. Après cette réparation accordée à ceux qui avaient
failli essuyer ses rigueurs, le Premier Consul en accorda une plus
importante, et plus nécessaire, aux victimes du Directoire, et des
gouvernements antérieurs. Les déportés sans jugement régulier furent
autorisés à rentrer en France, sauf l'obligation de séjourner dans des
lieux indiqués. Cette disposition s'appliquait à des proscrits de tous
les temps, mais surtout à ceux du 18 fructidor. MM. Boissy d'Anglas,
Dumolard, Pastoret, étaient rappelés et autorisés à séjourner, le
premier à Annonay, le second à Grenoble, le troisième à Dijon. MM.
Carnot, Portalis, Quatremère-Quincy, Siméon, Villaret-Joyeuse,
Barbé-Marbois, Barrère, rappelés aussi, étaient autorisés à habiter
Paris. Le soin de placer dans la capitale, quoiqu'elle ne fût pas leur
pays natal, des hommes tels que MM. Carnot, Siméon et Portalis,
indiquait assez que le gouvernement avait des vues sur eux, et se
disposait à employer leurs talents.
[En marge: Restitution des églises aux prêtres.]
D'autres mesures furent prises relativement au culte et à son libre
exercice. Le 28 décembre (7 nivôse), il fut arrêté que les édifices
destinés aux cérémonies religieuses continueraient à recevoir cette
destination, ou la recevraient de nouveau, s'ils n'avaient pas été
rendus aux ministres des divers cultes. Certaines autorités locales,
voulant gêner l'exercice du Catholicisme, défendaient l'ouverture des
églises le dimanche, et ne l'autorisaient que les jours de décadi. Les
Consuls cassèrent les arrêtés municipaux de cette espèce, et
ajoutèrent à la restitution des édifices religieux, la libre faculté
d'en jouir les jours indiqués par chaque culte. Cependant on n'osa pas
encore interdire les cérémonies des théophilanthropes, qui avaient
lieu dans les églises, certains jours de la semaine, et qui, aux yeux
des catholiques, passaient pour des profanations.
[En marge: La promesse de fidélité à la Constitution substituée pour
les prêtres au serment.]
Les Consuls firent modifier la formule de l'engagement exigé de la
part des prêtres. On leur demandait auparavant un serment spécial à
la constitution civile du clergé, serment qui les obligeait à
reconnaître une législation contraire, suivant quelques-uns, aux lois
de l'Église. On imagina de leur imposer une simple promesse
d'obéissance à la Constitution de l'État, ce qu'aucun d'eux ne pouvait
raisonnablement hésiter à faire, à moins de refuser l'_obéissance à
César_, rigoureusement prescrite par la religion catholique. C'est là
ce qu'on appela depuis la _promesse_, par opposition au _serment_, et
ce qui ramena sur-le-champ un grand nombre de prêtres à l'autel. Les
_assermentés_ avaient déjà obtenu la faveur du gouvernement; c'était
le tour aujourd'hui des _non-assermentés_.
Enfin, aux mesures de cette nature, le nouveau Premier Consul en
ajouta une, qui devait, aux yeux de tout le monde, lui appartenir plus
directement, parce qu'elle rappelait des relations qui lui étaient en
quelque sorte personnelles. Il avait négocié avec Pie VI, le pape
défunt, et signé, aux portes de Rome, le traité de Tolentino: il
avait, dès l'année 1797, affecté de montrer de grands égards pour ce
chef de l'Église catholique, et en avait reçu des témoignages marqués
de bienveillance. Pie VI, mort à Valence en Dauphiné, n'avait pas
encore obtenu les honneurs de la sépulture. Ses restes mortels étaient
déposés dans une sacristie. Le général Bonaparte, revenant d'Égypte,
vit le cardinal Spina à Valence, apprit ces détails, et se promit de
réparer bientôt un oubli tout à fait inconvenant.
Aussi, dès le 30 décembre (9 nivôse), il fit prendre par les Consuls
un arrêté, appuyé sur les plus nobles considérations.
[En marge: Honneurs funèbres décernés à Pie VI.]
«Les Consuls, disait cet arrêté, considérant, que le corps de Pie VI
est depuis six mois en dépôt dans la ville de Valence, sans qu'il lui
ait été accordé les honneurs de la sépulture;
»Que, si ce vieillard, respectable par ses malheurs, a été un moment
l'ennemi de la France, ce n'a été que séduit par les conseils des
hommes qui environnaient sa vieillesse;
»Qu'il est de la dignité de la nation française, et conforme à son
caractère, de donner des marques de considération à un homme qui
occupa un des premiers rangs sur la terre;
»Les Consuls arrêtent...... etc., etc.» Suivaient les dispositions,
qui ordonnaient à la fois des honneurs funèbres pour le pontife, et un
monument qui fît connaître la dignité du prince enseveli.
Cette démonstration produisit plus d'effet, peut-être, que les mesures
les plus humaines, parce qu'elle frappait, étonnait les imaginations,
habituées à d'autres spectacles. Aussi une foule immense accourut-elle
à Valence, pour profiter de l'autorisation qui lui était donnée de
faire une manifestation religieuse.
[En marge: Abolition de la fête du 21 janvier.]
Le catalogue des fêtes révolutionnaires en renfermait une bien
malheureusement imaginée, c'était celle qu'on célébrait le 21 janvier.
Quel que fût le sentiment des hommes de tous les partis, à l'égard du
tragique événement rappelé par cette date, c'était une fête barbare,
que celle qui avait pour objet la commémoration d'une catastrophe
sanglante. Le général Bonaparte, sous le Directoire, avait déjà montré
une vive répugnance à y assister, non pas qu'il songeât dès lors à
honorer la royauté qu'il devait un jour rétablir à son profit, mais il
aimait à braver publiquement les passions qu'il ne partageait pas.
Devenu chef du gouvernement, il fit décider par les commissions
législatives, qu'il n'y aurait plus que deux fêtes: celle du 14
juillet, anniversaire du premier jour de la Révolution, et celle du
1er vendémiaire, anniversaire du premier jour de la République. «Ces
journées, disait-il, sont impérissables dans la mémoire des citoyens;
elles ont été accueillies par tous les Français avec des transports
unanimes, et ne réveillent aucun souvenir qui tende à porter la
division parmi les amis de la République.»
Il fallait toute la puissance, toute la hardiesse du chef du nouveau
gouvernement, pour se permettre une suite de mesures qui, bien que
justes, politiques et morales en elles-mêmes, paraissaient cependant à
beaucoup d'esprits exaltés, autant d'actes précurseurs d'une
contre-révolution complète. Mais, en faisant tout cela, le général
Bonaparte avait soin, tantôt de donner lui-même le premier exemple de
l'oubli des haines politiques, tantôt de réveiller avec éclat ce
sentiment de la gloire, par lequel il conduisait les hommes du temps,
et les arrachait aux basses fureurs des partis. Ainsi, le général
Augereau l'avait offensé par une conduite inconvenante au 18 brumaire;
néanmoins il le nomma commandant de l'armée de Hollande.
«Montrez, lui écrivait-il, dans une lettre qui fut publiée, montrez
dans tous les actes que votre commandement vous donnera lieu de faire,
que vous êtes au-dessus de ces misérables divisions de parti, dont le
contre-coup a été malheureusement, depuis dix ans, le déchirement de
la France... Si les circonstances m'obligent à faire la guerre par
moi-même, comptez que je ne vous laisserai pas en Hollande, et que je
n'oublierai jamais la belle journée de Castiglione.»
[En marge: Institution des armes d'honneur.]
En même temps il préluda à la fondation de la Légion-d'Honneur, en
instituant les armes d'honneur. Cette démocratie française, après
avoir affiché l'horreur des distinctions personnelles, pouvait tout au
plus admettre alors des récompenses pour les actions militaires. Comme
conséquence d'un article de la Constitution, le Premier Consul fit
décider que, pour toute action d'éclat, il serait décerné un fusil
d'honneur aux fantassins, un mousqueton d'honneur aux cavaliers, des
grenades d'honneur aux artilleurs, et, enfin, des sabres d'honneur aux
officiers de tous les grades. À l'institution qui fut décrétée le 25
décembre (4 nivôse), le Premier Consul ajouta des faits positifs. Le
lendemain, il décerna au général Saint-Cyr un sabre pour un combat
brillant que ce général venait de livrer dans l'Apennin. «Recevez, lui
dit-il, comme témoignage de ma satisfaction, un beau sabre que vous
porterez les jours de combat. Faites connaître aux soldats qui sont
sous vos ordres que je suis content d'eux, et que j'espère l'être
davantage encore.»
À ces actes, qui annonçaient la prise de possession du pouvoir, qui
marquaient le caractère de son gouvernement, et faisaient ressortir sa
disposition à se mettre au-dessus de toutes les passions des partis,
le Premier Consul joignit immédiatement des démarches d'une importance
plus considérable, tant à l'égard de la Vendée que des puissances de
l'Europe.
Une suspension d'armes avait été signée avec les Vendéens, des
pourparlers entamés avec eux, et cependant la pacification n'avançait
pas. Le général Bonaparte avait laissé peu de doutes aux royalistes,
qui s'étaient adressés à lui pour sonder ses intentions, et savoir
s'il ne lui suffirait pas d'être le restaurateur, le soutien, le
premier sujet de la maison de Bourbon. Il les avait détrompés en se
montrant irrévocablement attaché à la cause de la Révolution
française. Cette franchise dans ses déclarations, n'avait pas rendu
plus facile le rapprochement commencé. Les chefs vendéens hésitaient;
ils étaient placés entre la crainte que leur inspirait la vigueur du
nouveau gouvernement, et les instances des émigrés de Londres,
autorisés à leur promettre, de la part de M. Pitt, des armes, de
l'argent et des débarquements.
C'était sur une nouvelle insurrection en Vendée que l'Angleterre
comptait particulièrement. Elle projetait de faire sur cette partie de
nos côtes, une tentative semblable à celle qui avait été essayée en
Hollande. Le mauvais succès de cette dernière ne l'avait pas
découragée, et elle demandait avec instance à l'empereur Paul le
concours de ses troupes, sans beaucoup de chances, il est vrai, de
l'obtenir. La Prusse, qui commençait à témoigner pour le gouvernement
consulaire une sorte d'intérêt, la Prusse ne cessait de répéter à
l'aide-de-camp Duroc et au chargé d'affaires de France, M. Otto:
Finissez-en avec la Vendée, car c'est là qu'on vous prépare les coups
les plus sensibles.--
Le général Bonaparte le savait. Indépendamment du tort que la Vendée
faisait aux armées de la République, en absorbant une partie de leurs
forces, la guerre civile lui semblait non-seulement un malheur, mais
une sorte de déshonneur pour un gouvernement, car elle attestait un
état intérieur déplorable. Il avait donc pris, pour en finir, les
mesures les plus efficaces. Il avait fait revenir de Hollande une
partie de l'armée qui, sous le général Brune, venait de vaincre les
Anglo-Russes; il y avait joint une partie de la garnison de Paris,
qu'il lui importait peu de diminuer considérablement, suppléant à la
force matérielle par le prestige de son nom, et de la sorte il était
parvenu à réunir dans l'Ouest une armée excellente, d'environ 60 mille
hommes. Le général Brune fut mis à la tête de cette armée, avec
recommandation de garder pour son principal lieutenant, le sage et
conciliant Hédouville, qui tenait tous les fils de la négociation avec
les royalistes. Le nom du général Brune était une réponse à ceux qui
comptaient sur une nouvelle descente des Anglo-Russes. Mais, avant de
frapper un coup décisif, si les conditions de la pacification
n'étaient pas enfin acceptées, le Premier Consul crut devoir
s'adresser aux Vendéens, le jour même de son installation.
Le 29 décembre (8 nivôse), il fit parvenir aux départements de l'Ouest
une proclamation, et un arrêté des Consuls; il leur disait:
[En marge: Proclamation adressée à la Vendée.]
«Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les départements
de l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la République est
d'en prévenir les progrès, et de l'éteindre dans son foyer; mais ils
ne veulent déployer la force qu'après avoir épuisé les voies de la
persuasion et de la justice.»
Distinguant entre les hommes criminels, vendus à l'étranger, à jamais
irréconciliables avec la République, et les citoyens égarés, qui
n'avaient voulu en faisant la guerre civile, que résister à des
persécutions cruelles, le Premier Consul rappelait tous les actes qui
devaient rassurer ces derniers et les ramener au gouvernement nouveau,
tels que la révocation de la loi des otages, la restitution des
églises aux prêtres, la liberté laissée à chacun d'observer le
dimanche; il promettait ensuite pleine et entière amnistie à ceux qui
se soumettraient, abandonneraient les rassemblements d'insurgés, et
déposeraient les armes fournies par l'Angleterre. Mais il ajoutait
qu'on sévirait immédiatement par la force, contre ceux qui
persisteraient dans l'insurrection. Il annonçait la suspension de la
Constitution, c'est-à-dire l'emploi des juridictions extraordinaires,
dans les lieux où les bandes insurgées continueraient à se montrer en
armes. «Le gouvernement, disait en finissant la proclamation des
Consuls, pardonnera; il fera grâce au repentir; l'indulgence sera
entière et absolue; mais il frappera quiconque, après cette
déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale....
Mais non, nous ne connaîtrons plus qu'un sentiment, l'amour de la
patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de
la réconciliation et de la concorde. Qu'ils parlent aux coeurs le
langage qu'ils apprirent à l'école de leur maître; qu'ils aillent dans
ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir le sacrifice qui expiera
les crimes de la guerre, et le sang qu'elle a fait verser.»
Cette manifestation, appuyée sur une force redoutable, était de nature
à produire effet; surtout de la part d'un gouvernement nouveau,
complètement étranger aux excès et aux fautes, qui avaient servi de
prétexte à la guerre civile.
Après avoir ainsi procédé à l'égard des ennemis du dedans, le Premier
Consul, s'adressant aux ennemis du dehors, résolut de faire une
démarche solennelle auprès des deux puissances qui n'avaient encore
donné aucun signe de retour vers la France, et qui semblaient, au
contraire, acharnées à la guerre: nous voulons parler de l'Autriche et
de la Grande-Bretagne.
La Prusse avait parfaitement accueilli, comme on l'a vu,
l'aide-de-camp Duroc, et ne cessait de donner chaque jour des
témoignages de sympathie plus expressifs au Premier Consul. Satisfaite
de ses rapports avec lui, elle souhaitait des succès à son
gouvernement contre l'anarchie, des succès à ses armes contre
l'Autriche. Quant au projet de se porter médiatrice, elle en caressait
toujours la pensée, mais elle n'osait faire le premier pas, croyant le
moment de la paix encore éloigné, et ne voulant pas s'engager, si tôt,
dans une démarche dont il n'était pas possible de prévoir la portée.
Quiconque, en effet, observait bien l'état des choses en Europe,
pouvait facilement entrevoir que, pour dénouer les liens, qui
attachaient l'Angleterre et l'Autriche, il faudrait encore une
campagne. La cour de Madrid avait vu aussi avec satisfaction
l'avénement du général Bonaparte, parce qu'avec lui l'alliance de
l'Espagne et de la France semblait à la fois plus honorable et plus
profitable. Mais l'horizon ne s'éclaircissait nulle part d'une manière
complète. Le général Bonaparte résolut donc, le jour même où la
Constitution l'investissait officiellement d'une autorité nouvelle, de
s'adresser aux puissances, décidément ennemies, pour leur offrir la
paix, et pour les mettre ainsi publiquement dans leur tort, si elles
la refusaient. Après cela, il pourrait entreprendre la guerre, en
ayant l'opinion du monde pour lui.
D'abord, il donna des ordres de départ à tous les agents français
nommés précédemment, et qui n'avaient pas encore quitté Paris, parce
qu'on voulait qu'ils fussent accrédités au nom d'un gouvernement
définitivement constitué. Le général Beurnonville se mit en route pour
Berlin, M. Alquier pour Madrid, M. de Sémonville pour La Haye, M.
Bourgoing pour Copenhague. Le général Beurnonville fut chargé d'une
adroite flatterie envers le roi de Prusse, ce fut de lui demander un
buste du grand Frédéric, afin de placer ce buste dans la grande
galerie de Diane aux Tuileries. Le Premier Consul faisait disposer
dans cette galerie les images de tous les grands hommes, objets de sa
prédilection. M. Alquier, en portant à Madrid les paroles les plus
caressantes pour le roi et pour la reine, était chargé d'y joindre un
cadeau pour le prince de la Paix, qui exerçait une influence
considérable, quoiqu'il ne fût plus ministre. Ce cadeau consistait en
belles armes fabriquées dans la manufacture de Versailles, célèbre
alors dans toute l'Europe par la perfection de ses produits.
[En marge: Offre publique de paix adressée à l'Angleterre et à
l'Autriche.]
Cela fait, le Premier Consul s'occupa de la démarche projetée à
l'égard des deux cours ennemies, l'Angleterre et l'Autriche. En
général, on a coutume de dissimuler de telles démarches, de les faire
précéder de tentatives indirectes, pour s'épargner l'humiliation d'un
refus. Le général Bonaparte, en parlant à l'Angleterre et à
l'Autriche, voulait parler au monde, et pour cela il lui fallait une
ouverture solennelle, qui sortît tout à fait des formes accoutumées,
qui pût s'adresser au coeur des souverains eux-mêmes, les flatter ou
les embarrasser. En conséquence, au lieu de faire parvenir des notes à
lord Grenville, ou à M. de Thugut, il écrivit directement au roi
d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne, deux lettres, que les
ministres de ces cours furent chargés de transmettre à leurs
souverains.
La lettre destinée au roi d'Angleterre était ainsi conçue:
Paris, 5 nivôse an VIII (26 décembre 1799).
[En marge: Lettre au roi d'Angleterre.]
«Appelé, Sire, par le voeu de la nation française à occuper la
première magistrature de la République, je crois convenable, en
entrant en charge, d'en faire directement part à Votre Majesté.
»La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde,
doit-elle être éternelle? n'est-il donc aucun moyen de s'entendre?
»Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes
et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance,
peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur, le bien du
commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment
ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins, comme la
première des gloires?
»Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers à Votre Majesté, qui
gouverne une nation libre, et dans le seul but de la rendre heureuse.
»Votre Majesté ne verra dans cette ouverture, que mon désir sincère de
contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification
générale, par une démarche prompte, toute de confiance, et dégagée de
ces formes, qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des
États faibles, ne décèlent dans les États forts que le désir mutuel de
se tromper.
»La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
long-temps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
l'épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
civilisées est attaché à la fin d'une guerre, qui embrase le monde
entier.
»Signé BONAPARTE,
»_Premier Consul de la République française_.»