Outre la nomination du personnel administratif, militaire et

judiciaire, le Premier Consul avait le gouvernement tout entier, la

direction de la guerre et de la diplomatie; il signait les traités,

sauf leur discussion et leur adoption par le Corps Législatif, dans la

même forme que les lois. Dans ces diverses fonctions il devait être

assisté des deux autres Consuls, qui avaient seulement voix

consultative, mais qui pouvaient constater leur opinion sur un

registre de délibérations tenu à cet effet. Évidemment, ces deux

Consuls se trouvaient là pour dissimuler l'immense autorité déférée au

général Bonaparte, autorité dont la durée était assez longue, et

pouvait même devenir perpétuelle, car les trois Consuls étaient élus

pour dix ans, et de plus indéfiniment rééligibles. Quelque chose resta

de l'_absorption_ imaginée par M. Sieyès. Le Premier Consul, sortant

par démission ou autrement, devenait sénateur de plein droit,

c'est-à-dire, était exclu à l'avenir des fonctions publiques. Les deux

autres Consuls, n'ayant pas exercé la plénitude du pouvoir,

demeuraient libres de ne pas accepter cette opulente annulation, et ne

devenaient sénateurs que s'ils consentaient à l'être.

Le Premier Consul devait avoir 500 mille francs de traitement; les

deux autres, 150 mille francs chacun. Ils devaient loger tous les

trois aux Tuileries, et avoir une garde consulaire.

[En marge: La nouvelle constitution qualifiée dans nos annales

CONSTITUTION DE L'AN VIII.]

Telles furent les principales dispositions de la célèbre Constitution

de l'an VIII. M. Sieyès vit ainsi réduire les attributions du Sénat,

et substituer un chef tout-puissant à son Grand-Électeur inactif; ce

qui a fait aboutir plus tard sa Constitution, non pas à

l'aristocratie, mais au despotisme.

[En marge: Dispositions générales.]

Cette Constitution ne renfermait pas de déclaration des droits, mais

au moyen de certaines dispositions générales, elle garantissait la

liberté individuelle, l'inviolabilité du domicile du citoyen, la

responsabilité des ministres, et celle des agents inférieurs, sauf, à

l'égard de ceux-ci, l'approbation préalable des poursuites par le

Conseil d'État; elle stipulait qu'une loi pourrait, dans certains

départements, et dans certains cas extraordinaires, suspendre l'action

de la Constitution, ce qui revenait à ce que nous avons appelé,

depuis, la mise en état de siège; elle assurait des pensions aux

veuves et aux enfants des militaires, et enfin, par une sorte de

retour à des idées long-temps proscrites, elle posait, en principe,

qu'il pourrait être accordé des récompenses nationales aux hommes qui

auraient rendu d'éminents services. C'était le germe d'une

institution célèbre depuis, celle de la Légion-d'Honneur.

Le projet de M. Sieyès contenait deux fortes et belles idées qui,

toutes deux, sont demeurées dans notre organisation administrative: la

circonscription d'arrondissement et le Conseil d'État.

M. Sieyès devait ainsi être l'auteur de toutes les circonscriptions

administratives de la France. Il avait déjà imaginé, et fait adopter

autrefois la division en départements; il voulut en cette occasion

qu'on substituât aux administrations cantonales, qui existaient au

nombre de cinq mille, les administrations d'arrondissement, qui,

beaucoup moins nombreuses, étaient un intermédiaire plus convenable

entre la commune et le département. Le principe seul en fut posé dans

la Constitution; mais on convint que bientôt une loi réformerait, sur

ce principe, le système administratif de la France, et ferait cesser

l'anarchie communale dont on a vu plus haut le tableau affligeant. Il

dut y avoir un tribunal de première instance par arrondissement, et un

tribunal d'appel pour plusieurs départements réunis.

[En marge: Gloire particulière à M. Sieyès.]

La seconde des créations de M. Sieyès, qui lui appartient en propre,

est le Conseil d'État, corps délibérant attaché au pouvoir exécutif,

préparant les lois, les soutenant auprès du pouvoir législatif, y

ajoutant les règlements qui doivent accompagner les lois, et rendant

la justice administrative. C'est la plus pratique de ses conceptions,

et elle devait, avec la précédente, traverser le présent, subsister

dans l'avenir. Disons-le à l'honneur de ce législateur: le temps a

emporté toutes les Constitutions éphémères de la Révolution, mais les

seules parties de ces Constitutions qui aient survécu, ont été son

ouvrage.

Ce n'était pas tout que d'arrêter les dispositions de la Constitution

nouvelle, il était indispensable d'y ajouter le personnel des

pouvoirs, de le chercher dans les hommes de la Révolution, et de le

désigner même dans l'acte constitutionnel. Il fallait donc, après la

rédaction de toutes les dispositions qui viennent d'être énumérées, il

fallait s'occuper du choix des personnes.

[En marge: Personnel choisi pour former les pouvoirs de l'État. Le

général Bonaparte nommé Premier Consul pour dix ans.]

[En marge: MM. Cambacérès et Lebrun nommés seconds Consuls.]

Le général Bonaparte fut nommé Premier Consul pour dix ans. On ne peut

pas dire qu'il fut choisi, tant il était indiqué par la situation: on

le reçut des mains de la victoire et de la nécessité. Sa situation une

fois fixée, il s'agissait d'en trouver une pour M. Sieyès. Ce grand

personnage aimait peu les affaires, et encore moins les rôles

secondaires. Il ne lui convenait pas d'être l'assistant du jeune

Bonaparte, et il refusa, par conséquent, d'être second Consul. On

verra tout à l'heure quelle place, plus conforme à son caractère, lui

fut assignée. On choisit pour second Consul M. Cambacérès,

jurisconsulte éminent, qui avait acquis une grande importance parmi

les personnages politiques du temps, par beaucoup de savoir, de

prudence et de tact. Il était, à cette époque, ministre de la justice.

M. Lebrun, écrivain distingué, rédacteur autrefois des édits Maupeou,

rangé, dans l'ancien régime, parmi les hommes disposés à de sages

réformes, fidèle toujours à la cause de la Révolution modérée,

très-instruit dans les matières financières, et trop doux pour être

un contradicteur incommode, M. Lebrun fut le troisième Consul désigné.

M. Cambacérès pouvait très-bien suppléer le général Bonaparte dans

l'administration de la justice; M. Lebrun pouvait le seconder

utilement dans l'administration des finances, et tous deux l'aider

beaucoup sans le contrarier aucunement. Il était impossible de mieux

associer des hommes destinés à composer le nouveau gouvernement, et de

ces choix devaient découler tous les autres dans l'organisation du

pouvoir exécutif.

[En marge: M. Sieyès chargé de composer le Sénat.]

Il fallait procéder à la composition des corps délibérants. Là se

trouvait indiqué le rôle naturel de M. Sieyès. On avait écrit dans la

Constitution, que le Sénat élirait les membres de tous les corps

délibérants. Il s'agissait de savoir qui composerait le Sénat, une

première fois. On statua, par un article particulier de la

Constitution, que MM. Sieyès et Roger-Ducos, qui allaient cesser

d'être Consuls, réunis à MM. Cambacérès et Lebrun, qui allaient le

devenir, nommeraient la majorité absolue du Sénat, laquelle était de

31 membres sur 60. Les 31 sénateurs, élus de la sorte, devaient

ensuite élire au scrutin les 29 sénateurs, restant à désigner. Le

Sénat, une fois complété, devait composer le Corps Législatif, le

Tribunat, le Tribunal de cassation.

Au moyen de ces diverses combinaisons, le général Bonaparte se

trouvait chef du pouvoir exécutif, mais on observait en même temps une

sorte de convenance, en l'excluant de la composition des corps

délibérants appelés à contrôler ses actes; on laissait ce soin

principalement au législateur de la France, à M. Sieyès, dont le rôle

actif était désormais fini, et on assurait, comme retraite, à celui-ci

la présidence du Sénat. Les positions étaient ainsi convenablement

faites, et les apparences sauvées.

Il fut décidé que la Constitution serait soumise au voeu national, au

moyen de registres ouverts dans les mairies, les justices de paix, les

notariats, les greffes des tribunaux, et qu'en attendant une

acceptation, dont on ne paraissait pas douter, le Premier Consul, les

deux Consuls sortants, et les deux Consuls entrants, procéderaient aux

choix dont ils étaient chargés, pour que, le 1er nivôse, les grands

pouvoirs de l'État fussent constitués, et prêts à mettre en pratique

la nouvelle Constitution. C'était indispensable pour faire cesser

cette dictature des Consuls provisoires, dont quelques esprits

commençaient à s'offusquer, et pour satisfaire l'impatience générale

qu'on éprouvait de voir établir enfin un gouvernement définitif. Tout

le monde, en effet, souhaitait avec ardeur un gouvernement stable et

juste, qui assurât la force et l'unité du pouvoir, sans étouffer toute

liberté; auprès duquel les hommes honnêtes et capables, de tous les

rangs, de tous les partis, trouvassent la place qui leur était due.

Ces voeux, il faut le reconnaître, n'étaient pas impossibles à exaucer

sous la Constitution de l'an VIII; elle les aurait même satisfaits

complétement, sans les violences que lui fit subir plus tard un génie

extraordinaire, qui, du reste, favorisé comme il l'était par les

circonstances, serait venu à bout de bien plus fortes barrières que

celles que pouvait lui opposer l'oeuvre législative de M. Sieyès, ou

toute autre qu'on aurait pu imaginer alors.

[En marge: Promulgation de la Constitution de l'an VIII.]

La Constitution, arrêtée dans la nuit du 12 au 13 décembre (21 au 22

frimaire), fut promulguée le 15 décembre 1799 (24 frimaire an VIII), à

la grande satisfaction de ses auteurs, et du public lui-même.

Elle charma les esprits par la nouveauté des idées, par l'habileté des

artifices. Tout le monde commença à espérer en elle, et dans les

hommes qui allaient la mettre à exécution.

Elle était précédée du préambule suivant:

«Citoyens, une Constitution vous est présentée.

»Elle fait cesser les incertitudes que le gouvernement provisoire

mettait dans les relations extérieures, dans la situation intérieure

et militaire de la République.

»Elle place, dans les institutions qu'elle établit, les premiers

magistrats dont le dévouement a paru nécessaire à son activité.

»La Constitution est fondée sur les vrais principes du gouvernement

représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de

la liberté.

»Les pouvoirs qu'elle institue seront forts et stables, tels qu'ils

doivent être pour garantir les droits des citoyens, et les intérêts de

l'État.

»Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée;

ELLE EST FINIE.»

Deux hommes tels que le général Bonaparte et M. Sieyès, s'écriant en

1800: La Révolution est finie! quelle singulière preuve des illusions

de l'esprit humain! Cependant, il faut le reconnaître, il y avait

quelque chose de fini, c'était l'anarchie.

Chez tous ceux qui avaient mis la main à cette oeuvre, la joie de la

voir achevée était grande. Quelques-unes des idées de M. Sieyès

avaient été repoussées; cependant, sa Constitution presque tout

entière était adoptée, et, à moins d'une puissance absolue comme celle

de Solon, de Lycurgue ou de Mahomet, puissance que dans nos temps de

doute, où tout prestige individuel est détruit, aucun homme ne saurait

obtenir, il n'était guère possible de faire passer une plus grande

portion de sa pensée dans la Constitution d'un grand peuple. Et telle

qu'elle était, si le vainqueur de Marengo n'y avait apporté plus tard

deux changements considérables, l'hérédité impériale de plus, le

Tribunat de moins, cette Constitution aurait pu fournir une carrière

qui n'eût pas été le triomphe du pouvoir absolu.

[En marge: Le général Bonaparte fait décerner à M­. Sieyès la terre de

Crosne.]

M. Sieyès, après avoir mis à la main du général Bonaparte l'épée qui

avait servi à renverser le Directoire, après avoir fait une

Constitution, allait livrer la France à l'activité dévorante du jeune

Consul, et se retirer, quant à lui, dans cette oisiveté méditative,

qu'il préférait au mouvement agité des affaires. Le nouveau Premier

Consul voulut donner au législateur de la France un témoignage de

reconnaissance nationale; il fit proposer aux commissions législatives

de lui décerner en don la terre de Crosne. Ce don fut décrété, et

annoncé à M. Sieyès avec les plus nobles expressions de la gratitude

publique. M. Sieyès éprouva une vive satisfaction, car, malgré une

incontestable probité, il était sensible aux jouissances de la

fortune, et il dut être touché aussi des formes élevées et délicates

avec lesquelles cette récompense nationale lui fut décernée.

On disposa ensuite toutes choses pour mettre la Constitution en

vigueur dans les premiers jours de janvier 1800 (nivôse an VIII),

c'est-à-dire dans les premiers jours de l'année, qui allait clore ce

grand siècle.

FIN DU LIVRE PREMIER.

LIVRE DEUXIÈME.

ADMINISTRATION INTÉRIEURE.

Constitution définitive du gouvernement consulaire.--Composition du

Sénat, du Corps Législatif, du Tribunat et du Conseil

d'État.--Déclaration du Premier Consul aux puissances de

l'Europe.--Offres publiques de paix à l'Angleterre et à

l'Autriche.--Proclamation adressée à la Vendée.--Ouverture de la

première session.--Opposition naissante dans le Tribunat.--Discours

des tribuns Duveyrier et Benjamin Constant.--Une majorité

considérable accueille les projets des Consuls.--Nombreuses lois

d'organisation.--Institution des préfectures et des

sous-préfectures.--Création des tribunaux de première instance et

d'appel.--Clôture de la liste des émigrés.--Rétablissement du droit

de tester.--Loi sur les recettes et les dépenses.--Banque de

France.--Suite des négociations avec l'Europe.--Refus par

l'Angleterre d'écouter les proposions de paix.--Vive discussion à

ce sujet dans le parlement britannique.--L'Autriche fait un refus

plus doux, mais aussi positif que celui de l'Angleterre.--Nécessité

de recommencer les hostilités.--Ne pouvant ramener les puissances

belligérantes, le Premier Consul tâche de s'attacher la Prusse, et

s'explique franchement avec elle.--Il s'applique à terminer la

guerre de la Vendée avant d'ouvrir la campagne de 1800.--Situation

des partis en Vendée.--Conduite de l'abbé Bernier.--Paix de

Montfaucon.--MM. d'Autichamp, de Châtillon, de Bourmont, Georges

Cadoudal se rendent à Paris et voient le Premier Consul.--M. de

Frotté est fusillé.--Soumission définitive de la Vendée.--Les

troupes sont acheminées vers la frontière.--Fin paisible de la

session de l'an VIII.--Règlement de police relatif à la

presse.--Cérémonie funèbre à l'occasion de la mort de

Washington.--Le Premier Consul va s'établir au palais des

Tuileries.

Le 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799) était le jour fixé pour

l'entrée en fonctions des Consuls, et pour la première réunion du

Sénat conservateur. De nombreuses nominations devaient précéder ce

moment, car il fallait constituer à la fois le pouvoir exécutif et le

Sénat, avant de les faire agir.

[En marge: Sollicitation de tout genre pour trouver place dans le

nouveau gouvernement.]

Le général Bonaparte, chargé de nommer les agents du pouvoir exécutif;

MM. Sieyès, Roger-Ducos, Cambacérès et Lebrun, chargés d'élire les

membres du Sénat, lesquels devaient, à leur tour, composer le Corps

Législatif et le Tribunat, étaient assiégés de sollicitations de tout

genre. Il s'agissait en effet, pour les solliciteurs, d'obtenir des

fonctions de sénateurs, de membres du Corps Législatif, de tribuns, de

conseillers d'État, de préfets; et ces hautes fonctions, toutes à

donner à la fois, toutes largement rétribuées, avaient de quoi tenter

les ambitions. Beaucoup de révolutionnaires ardents, ennemis du 18

brumaire, étaient déjà fort apaisés. Beaucoup de ces incertains, qui

ne se décident qu'après le succès, commençaient à se prononcer

hautement. Il y avait alors, comme toujours, une expression courante,

qui peignait parfaitement l'état des esprits. Il faut _se montrer_,

disait-on; il faut prouver que loin de vouloir créer des obstacles au

nouveau gouvernement, on est prêt au contraire à l'aider à vaincre

ceux qui l'entourent: ce qui signifiait qu'on désirait attirer sur soi

l'attention des cinq personnages chargés de toutes les nominations. Il

y avait même des solliciteurs qui, pour obtenir leur admission au

Tribunat, promettaient leur dévouement au gouvernement consulaire,

quoique fort résolus d'avance à lui faire essuyer les contrariétés les

plus vives.

Lorsque, dans les révolutions, le feu des passions commence à

s'éteindre, on voit l'avidité succéder à la violence, et de l'effroi

on passe presque subitement au dégoût. Si des actes d'une haute

vertu, si des faits héroïques, ne venaient pas couvrir de leur éclat

de tristes détails, et surtout, si les vastes et bienfaisants

résultats que les révolutions sociales procurent aux nations, ne

venaient pas compenser le mal présent par l'immensité du bien à venir,

il faudrait détourner les yeux du spectacle qu'elles offrent au monde.

Mais elles sont l'épreuve à laquelle la Providence soumet les sociétés

humaines pour les régénérer, et on doit dès lors en observer avec

soin, et, si l'on peut, avec fruit, le tableau tour à tour repoussant

ou sublime.

Il paraît que ce mouvement de toutes les ambitions fut assez grand,

pour frapper les écrivains, et occuper leur plume. Le _Moniteur_

lui-même, qui n'était pas encore journal officiel, mais qui le devint

quelques jours après (le 7 nivôse), le _Moniteur_ crut devoir flétrir

ces bassesses:

«Depuis que la Constitution a créé, disait-il, une quantité de places

richement dotées, que de gens en mouvement! que de visages peu connus

qui s'empressent de se montrer! que de noms oubliés qui s'agitent de

nouveau sous la poussière de la Révolution! que de fiers républicains

de l'an VII se font petits pour arriver jusqu'à l'homme puissant qui

peut les placer! que de Brutus qui sollicitent! que de petits talents

on exalte! que de minces services on exagère! que de taches sanglantes

on déguise! Ce prodigieux changement de scène s'est opéré en un

moment. Espérons que le héros de la liberté, celui qui n'a encore

marqué dans la Révolution que par des bienfaits, verra ces manoeuvres

avec le dégoût qu'elles inspirent à toute âme élevée, et qu'il ne

souffrira pas qu'une foule de noms obscurs ou flétris cherchent à

s'envelopper des rayons de sa gloire,» (_Moniteur_ du 3 nivôse.)

Faisons cependant la juste part du bien et du mal, et ne croyons pas

que ce tableau fut celui de la nation tout entière. S'il y avait des

hommes qui s'abaissaient, ou d'autres qui, sans s'abaisser,

s'agitaient au moins; quelques-uns attendaient dignement l'appel que

le gouvernement allait faire à leurs lumières et à leur zèle. Si M.

Constant, par exemple, sollicitait, avec instance et avec de grandes

assurances de dévouement à la famille Bonaparte, son admission au

Tribunat, MM. de Tracy, Volney, Monge, Carnot, Ginguené, Ducis, ne

sollicitaient pas, et laissaient à la libre volonté du pouvoir

constituant, le soin de les comprendre dans cette vaste distribution

des fonctions publiques.

[En marge: Première réunion, le 24 décembre, pour la composition des

principales autorités.]

Le 24 décembre (3 nivôse), les nouveaux Consuls se réunirent pour

procéder à la composition du Conseil d'État, et se mettre ainsi en

mesure d'installer le gouvernement le lendemain, 25 décembre (4

nivôse). MM. Sieyès, Roger-Ducos, Consuls sortants, MM. Cambacérès et

Lebrun, Consuls entrants, se rendirent ensuite au Luxembourg, pour

nommer la moitié plus un des membres du Sénat, afin que le Sénat pût

aussi se réunir le lendemain, se compléter, et procéder à la

composition des grands corps délibérants.

[En marge: Organisation du Conseil d'État.]

Le Conseil d'État fut divisé en cinq sections: la première des

finances, la seconde de législation civile et criminelle, la troisième

de la guerre, la quatrième de la marine, la cinquième de l'intérieur.

Chaque section devait être présidée par un conseiller d'État, le

Conseil tout entier par le Premier Consul, ou, en son absence, par

l'un de ses deux collègues, Cambacérès ou Lebrun.

Chaque section devait rédiger les projets de loi, ou les règlements

relatifs aux matières de sa compétence. Ces projets et règlements

devaient être ensuite délibérés en assemblée générale de toutes les

sections réunies. Le Conseil d'État était chargé, en outre, de

prononcer sur le contentieux administratif, et de décider les conflits

de compétence, entre l'administration et les tribunaux. Ce sont là les

attributions dont il jouit encore aujourd'hui; mais il avait alors la

rédaction obligée des lois, leur discussion exclusive devant le Corps

Législatif, plus enfin la connaissance des grandes questions de

gouvernement, quelquefois même celles de politique extérieure, comme

on en verra certains exemples plus tard. Le Conseil d'État était donc

à cette époque, non pas seulement un conseil d'administration, mais un

vrai conseil de gouvernement.

Quelques membres de ce corps étaient chargés, en outre, dans divers

ministères, de certaines administrations spéciales, auxquelles on

avait voulu attribuer une importance plus grande, ou assurer des soins

plus particuliers: c'étaient l'instruction publique, le trésor, le

domaine de l'État, les colonies et les travaux publics. Les

conseillers d'État chargés de diriger ces diverses parties, étaient

placés sous l'autorité du ministre compétent. Les membres du Conseil

d'État, grandement rétribués, devaient recevoir chacun 25 mille francs

d'appointements, et les présidents, 35 mille. De telles valeurs, comme

on sait, étaient alors fort supérieures à ce qu'elles seraient

aujourd'hui. On ambitionnait les places au Conseil d'État, plus que

les places au Sénat, car, avec des traitements égaux à ceux des

sénateurs, et une considération aussi grande, les conseillers d'État

étaient admis, autant que les ministres eux-mêmes, au maniement des

plus hautes affaires.

[En marge: Premiers membres du Conseil d'État.]

Les membres principaux de ce grand corps furent, à la section de la

guerre, MM. Lacuée, Brune, Marmont; à la section de la marine, MM. de

Champagny, Ganteaume, Fleurieu; à la section des finances, MM.

Defermon, Duchâtel, Dufresne; à la section de la justice, MM. Boulay

de la Meurthe, Berlier, Réal; à la section de l'intérieur, MM.

Roederer, Cretet, Chaptal, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Fourcroy.

Les cinq présidents désignés furent MM. Brune, Ganteaume, Defermon,

Boulay de la Meurthe et Roederer. On ne pouvait assurément pas

composer ce corps de noms plus considérés, de talents plus réels et

plus divers. Il faut dire que la Révolution française avait été

prodigieusement féconde en hommes, dans tous les genres, et que, si on

voulait surtout ne plus tenir compte des exclusions prononcées par les

partis, les uns à l'égard des autres, on avait le moyen de composer

le personnel de gouvernement, le plus varié, le plus capable,

ajoutons, le plus glorieux. C'est ce que fit le nouveau Consul; il

choisit, par exemple, pour la section des finances, M. Devaisnes, fort

accusé alors de royalisme, mais ayant, dans la partie dont il

s'occupait, des connaissances pratiques, qui avaient été, et qui

furent depuis fort utiles.

[En marge: Première composition du Sénat.]

Ce même jour 24 décembre (3 nivôse), MM. Sieyès, Roger-Ducos,

Cambacérès et Lebrun, se réunirent pour désigner les vingt-neuf

sénateurs, qui, avec les deux Consuls sortants, faisaient le nombre de

trente-un. La liste avait été naturellement préparée à l'avance; elle

contenait les noms les plus respectables, MM. Berthollet, Laplace

(celui-ci récemment sorti du ministère de l'intérieur), Monge, Tracy,

Volney, Cabanis, Kellermann, Garat, Lacépède, Ducis. Ce dernier

n'accepta pas.

[En marge: Installation du nouveau gouvernement consulaire, le 25

décembre 1799.]

Le lendemain 25 décembre (4 nivôse), le Conseil d'État se réunit pour

la première: fois. Les Consuls, accompagnés des ministres, assistaient

à la séance. On délibéra sur un projet de loi destiné à régler les

rapports des grands corps de l'État entre eux; on convint, aussi des

projets qu'il faudrait préparer pour les présenter à la prochaine

session du Corps Législatif.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 33 段