D'abord les intérêts des auditeurs de M. Sieyès étaient fort

satisfaits, car il avait, ainsi que nous venons de le dire, adopté une

disposition transitoire, tout à fait nécessaire. Dans le but de sauver

la Révolution, en maintenant au pouvoir les hommes qui l'avaient

faite, il proposait une résolution, à peu près semblable à celle par

laquelle la Convention s'était perpétuée dans les deux Conseils des

Anciens et des Cinq-Cents. Il voulait que tous les hommes qui, depuis

1789, avaient exercé des fonctions publiques, qui avaient été membres

des diverses assemblées, législatives, départementales ou municipales,

fussent de droit portés sur les listes de notabilité, et que ces

listes ne fussent pas remaniées avant dix années. De plus, MM. Sieyès,

Roger-Ducos, et le général Bonaparte, devaient composer pour la

première fois le personnel des corps de l'État, en vertu du droit

qu'ils s'attribuaient de faire la nouvelle Constitution. Cette

disposition était hardie, mais indispensable; car il est à remarquer

que tous les hommes nouveaux qui arrivaient par les élections, animés

d'un esprit de réaction alors général, cédant d'ailleurs au goût

ordinaire de blâmer ce qu'on n'a pas fait, affichaient une haine

ouverte contre les actes et les hommes de la Révolution, même quand

ils en partageaient les principes. M. Sieyès avait donc pris ses

précautions contre la nécessité d'un nouveau 18 fructidor, en

assurant pour dix ans la mise en pratique de sa Constitution par des

mains dont il était sûr. Les idées de M. Sieyès devaient convenir à

tous les intérêts. Déjà chacun se croyait assuré d'être sénateur,

législateur, conseiller d'État ou tribun; et ces charges étaient

richement rétribuées.

[En marge: Accueil fait aux idées de M. Sieyès.]

Intérêt à part, les combinaisons semblaient aussi neuves qu'habiles.

Les hommes s'enthousiasment facilement pour le génie militaire, mais

ils s'enthousiasment tout aussi facilement pour ce qui a l'apparence

de la profondeur d'esprit. Le législateur Sieyès avait ses

enthousiastes, comme le général Bonaparte avait les siens. Les listes

de notabilité paraissaient la plus heureuse des combinaisons, surtout

dans l'état de discrédit où était tombé le système électif, depuis les

élections qui avaient donné les _Clichiens_ exclus par la révolution

de fructidor, et les Jacobins exclus par le moyen des _scissions_. Le

Conseil d'État et le Tribunat, plaidant l'un _pour_, l'autre _contre_,

devant un Corps Législatif muet, plaisaient à des esprits fatigués de

discussions, et demandant le repos avec instance. Le Sénat, placé si

haut, et dans un rôle si utile au maintien de l'ensemble, pouvant

frapper d'ostracisme les citoyens éminents et dangereux, tout cela

trouvait de nombreux admirateurs.

Le Grand-Électeur, seul, paraissait une singularité à des hommes qui,

n'ayant pas encore réfléchi beaucoup à la Constitution anglaise, ne

comprenaient pas une magistrature, réduite au rôle unique de choisir

les agents supérieurs du gouvernement. Ils trouvaient que c'était

trop peu de pouvoir pour un roi, et trop de représentation pour un

simple président de république. Personne, enfin, ne trouvait la place

adaptée à celui qui devait la remplir, c'est-à-dire au général

Bonaparte. Cette place avait trop d'apparence, et pas assez de pouvoir

réel: trop d'apparence, car il fallait éviter d'effaroucher les

imaginations, en rendant trop manifeste le retour à la monarchie; pas

assez de pouvoir réel, car il fallait une autorité presque sans bornes

à l'homme qui était chargé de réorganiser la France. Certains esprits,

incapables de comprendre le désintéressement d'un penseur profond, qui

n'avait songé qu'à faire concorder ses conceptions entre elles, et

nullement à combiner les ressorts de sa Constitution dans un intérêt

personnel, certains esprits affirmaient que le Grand-Électeur n'avait

pu être inventé pour un caractère aussi actif que le général

Bonaparte, et que dès lors M. Sieyès n'avait pu l'imaginer que pour

lui-même, qu'il se réservait cette place, et qu'il destinait à son

jeune collègue celle du Consul de la guerre. C'était là une conjecture

mesquine et malveillante. M. Sieyès joignait à une grande force de

pensée une finesse d'observation remarquable, et il jugeait trop bien

sa position personnelle et celle du vainqueur de l'Italie, pour croire

qu'il pût être, lui, cette espèce de roi électif, et le général

Bonaparte simplement son ministre. Il avait en ceci uniquement obéi à

l'esprit de système. D'autres interprétateurs, moins malveillants,

croyaient, à leur tour, que M. Sieyès destinait en effet la place de

Grand-Électeur au général Bonaparte, mais dans le but de lui lier les

mains, et surtout de le faire prochainement _absorber_ par le Sénat

conservateur. Les amis de la liberté ne lui en savaient pas mauvais

gré. Les partisans du général Bonaparte ne pouvaient parler de cette

invention du Grand-Électeur sans jeter les hauts cris; et, parmi eux,

Lucien Bonaparte, qui a tour à tour contrarié ou servi le chef de sa

famille, mais toujours capricieusement, sans à-propos, sans mesure,

jouant tantôt le frère passionné pour la grandeur de son frère, tantôt

le citoyen ennemi du despotisme, Lucien Bonaparte déclamait avec

violence contre le projet de M. Sieyès. Il disait hautement qu'il

fallait un président de la République, un Conseil d'État, et pas

grand'chose avec; que le pays était fatigué des bavards, et qu'il ne

voulait plus que des hommes d'action. Ces propos inconsidérés étaient

de nature à produire le plus fâcheux effet; heureusement on

n'attachait pas une grande importance aux paroles de Lucien.

[En marge: Fâcheux dissentiment entre M. Sieyès et le général

Bonaparte.]

Le général Bonaparte avait, au milieu de ses travaux incessants,

recueilli les rumeurs répandues autour de lui sur le projet de M.

Sieyès. Il laissait faire son collègue, par une sorte de partage

d'attributions convenu entre eux, et il ne voulait se mêler de la

Constitution, que lorsqu'il serait temps de la rédiger définitivement,

se promettant bien alors d'assortir à son goût la place qui lui était

destinée. Cependant les rapports qui lui venaient de tout côté

finirent par l'irriter, et il exprima son déplaisir avec la vivacité

ordinaire de son langage, vivacité regrettable, et dont il n'était

pas toujours le maître.

La désapprobation dont il frappait quelques idées du projet de

Constitution arriva jusqu'à son auteur. M. Sieyès en conçut une vive

peine. Il craignait en effet qu'après avoir perdu, par l'ignorance et

la violence des temps antérieurs, l'occasion de devenir le législateur

de la France, il ne la perdît encore une fois par l'humeur despotique

du collaborateur qu'il s'était donné en faisant le 18 brumaire.

Quoique dépourvu d'intrigue et d'activité, il s'attacha davantage à

conquérir un à un les membres des deux sections législatives.

[En marge: Entrevue imaginée pour rapprocher M. Sieyès et le général

Bonaparte.]

[En marge: Mauvais succès de l'entrevue proposée.]

Cependant son ami, M. Boulay de la Meurthe, et deux intimes du général

Bonaparte, MM. Roederer et de Talleyrand, désirant maintenir la bonne

harmonie entre des hommes si importants, s'employèrent activement à

les mettre d'accord. M. Boulay de la Meurthe avait accepté la mission

de transcrire les idées de M. Sieyès, et il était devenu ainsi le

confident de son projet. M. Roederer était ancien Constituant, homme

d'esprit, véritable publiciste à la façon du dix-huitième siècle,

aimant beaucoup à raisonner sur l'origine et l'organisation des

sociétés, et à faire des projets de constitution, joignant à cela des

penchants monarchiques très-prononcés. M. de Talleyrand, capable de

comprendre et de goûter les esprits, même les plus contraires au sien,

était également touché et du génie agissant du jeune Bonaparte, et du

génie spéculatif du philosophe Sieyès; il avait du penchant pour tous

deux. Il croyait d'ailleurs que ces deux hommes avaient besoin l'un

de l'autre, et mettait un grand intérêt à faire réussir les affaires

du nouveau gouvernement. MM. Boulay de la Meurthe, Roederer et de

Talleyrand s'employèrent donc à rapprocher le général et le

législateur. Une entrevue fut préparée; elle devait avoir lieu chez le

général Bonaparte, en présence de MM. Roederer et de Talleyrand. La

chose se fit, et ne réussit guère. Le général Bonaparte était sous

l'impression des rapports qu'on lui avait faits sur le Grand-Électeur

inactif et exposé à être absorbé par le Sénat; M. Sieyès était tout

plein des propos improbateurs qu'on prêtait au général, et qu'on avait

sans doute exagérés. Ils s'abordèrent avec de mauvaises dispositions,

ne se montrèrent que leurs dissentiments, et s'adressèrent les propos

les plus aigres. M. Sieyès, qui avait besoin de calme pour produire

ses idées, ne les exposa point, cette fois, avec la clarté et la suite

convenables. Le général Bonaparte, de son côté, fut impatient et

brusque: ils se traitèrent mal, et se séparèrent presque brouillés.

Les conciliateurs, effrayés, se remirent au travail pour réparer le

mauvais effet de cette entrevue. On dit à M. Sieyès qu'il devait

discuter avec patience, se donner la peine de convaincre le général,

et surtout faire des concessions; on dit au général qu'il fallait ici

plus de ménagements qu'il n'en mettait, que sans l'appui de M. Sieyès,

et son autorité sur le Conseil des Anciens, lui, général Bonaparte,

n'aurait jamais pu obtenir, dans la journée du 18 brumaire, le décret

qui lui avait mis la force en main; que M. Sieyès, comme personnage

politique, avait un crédit immense sur les esprits, et que, dans le

cas d'un conflit entre le législateur et le général, beaucoup de gens

se prononceraient pour le législateur, comme le représentant de la

Révolution et de la liberté, opprimées par un homme d'épée. Le premier

moment n'était pas favorable pour amener un rapprochement; il fallut y

mettre un peu de temps. MM. Boulay de la Meurthe et Roederer

imaginèrent de nouveaux modèles de pouvoir exécutif, qui levassent les

deux difficultés sur lesquelles le général Bonaparte paraissait

inflexible, l'inaction du Grand-Électeur, et la menace d'ostracisme

suspendue sur sa tête. Ils songèrent d'abord à un Consul, aidé de deux

collègues qui devraient l'assister, puis à un Grand-Électeur, comme

l'avait voulu M. Sieyès, qui nommerait les deux Consuls de la paix et

de la guerre, assisterait à leurs délibérations et prononcerait entre

eux. Ce n'était pas assez pour satisfaire le général Bonaparte, et

c'était beaucoup trop pour M. Sieyès, dont le projet était ainsi

renversé. Chaque fois qu'on proposait à M. Sieyès de faire participer

au gouvernement le chef du pouvoir exécutif, «c'est de l'ancienne

monarchie, disait-il, que vous voulez me donner; et je n'en veux

pas.»--Il n'admettait, en effet, que la royauté d'Angleterre, en lui

retranchant encore le titre de roi, l'inamovibilité et l'hérédité. On

était loin de compte, et M. Sieyès, avec cette promptitude de

découragement propre aux esprits spéculatifs, quand ils rencontrent

les obstacles que leur oppose la nature des choses, M. Sieyès disait

qu'il allait renoncer à tout, quitter Paris, se réfugier à la

campagne, et laisser le jeune Bonaparte tout seul, avec son despotisme

naissant, révélé à tous les yeux. «Il veut partir, disait le général,

qu'il s'en aille; je vais faire rédiger une Constitution par Roederer,

la proposer aux deux sections législatives, et satisfaire l'opinion

publique, qui demande qu'on en finisse.» Il se trompait en parlant de

la sorte, car il était encore trop tôt pour montrer à la France son

épée toute nue; il eût rencontré autour de lui des résistances

inattendues.

[En marge: Les sections législatives se chargent du soin de faire la

Constitution, en prenant pour base le projet de M. Sieyès.]

Cependant, ces deux hommes, qui, malgré des répugnances instinctives,

avaient réussi à s'entendre un moment pour consommer le 18 brumaire,

devaient s'entendre encore une fois pour faire une constitution. Les

bruits qui s'étaient répandus avaient donné l'éveil aux commissions

législatives; elles savaient quels propos tenait Lucien Bonaparte,

quel ton décidé prenait le général sur tout cela, quelle disposition à

tout abandonner montrait M. Sieyès; elles se dirent avec raison, qu'en

définitive, c'était à elles que le soin de faire une constitution

était spécialement confié; qu'il fallait accomplir leur devoir,

rédiger un projet, le présenter aux Consuls, et les mettre forcément

d'accord, après avoir opéré entre eux une transaction raisonnable.

[En marge: Commencement de rapprochement entre M. Sieyès et le général

Bonaparte.]

Elles se mirent donc à l'oeuvre; et comme plusieurs des membres qui

les composaient avaient eu communication des idées de M. Sieyès, et

les avaient goûtées, elles adoptèrent son plan comme base de leur

travail. À l'égard d'un esprit systématique, adopter toutes ses idées

moins une, c'est lui causer presque autant de chagrin que si on les

rejetait toutes. C'était cependant un point important que de prendre

le projet de M. Sieyès pour base de la nouvelle Constitution: aussi

finit-il par se calmer un peu; et le général Bonaparte, en voyant les

commissions s'emparer de leur rôle, et le remplir résolument, se

radoucit lui-même d'une manière sensible. On saisit ce moment pour

amener un nouveau rapprochement. Il y eut une seconde entrevue entre

M. Sieyès et le général, en présence de MM. Boulay (de la Meurthe),

Roederer et de Talleyrand. Cette fois, les deux principaux

interlocuteurs étaient plus calmes, et plus disposés à s'entendre. Au

lieu de se heurter comme la première fois, en se montrant de

préférence leurs dissentiments, ils cherchèrent au contraire à se

rapprocher, en se montrant le côté semblable de leurs opinions. M.

Sieyès fut modéré et plein de tact: le général déploya son bon sens,

son originalité d'esprit ordinaires. Le sujet de l'entretien fut

l'état de la France, les vices des constitutions précédentes, et les

précautions à prendre dans une constitution nouvelle, pour prévenir

les désordres passés. Sur tout cela on devait être d'accord. On se

retira donc satisfait, et on se promit, dès que les sections auraient

achevé leur travail, de les réunir, pour adopter ou modifier leurs

propositions, et sortir enfin du provisoire, qui commençait à déplaire

à tout le monde. M. Sieyès avait désormais la certitude que, sauf son

Grand-Électeur et quelques attributions du Sénat conservateur, il

ferait adopter sa Constitution tout entière.

Dans les dix premiers jours de frimaire (du 20 novembre au 1er

décembre), les sections eurent achevé leur projet. Le général

Bonaparte les appela chez lui à des réunions auxquelles devaient

assister les Consuls. Quelques membres des sections trouvaient cette

convocation peu conforme à leur dignité, et, cependant, décidé qu'on

était à passer par-dessus beaucoup de difficultés, à concéder beaucoup

à l'homme qui était si nécessaire, on se rendit chez lui.

[En marge: Réunions des sections législatives chez le général

Bonaparte.]

Les séances commencèrent immédiatement. À la première, M. Sieyès fut

chargé d'exposer son plan, puisque ce plan était la base même du travail

des commissions. Il le fit avec une force de pensée et de langage, qui

produisit sur les assistants la plus vive impression.--Tout cela est

beau et profond, dit le général; cependant, il y a plusieurs points qui

méritent une discussion sérieuse. Mais procédons avec ordre; traitons

chaque partie du projet l'une après l'autre, et choisissons un

rédacteur. Citoyen Daunou, prenez la plume.--M. Daunou devint ainsi le

rédacteur de la nouvelle Constitution. Ce travail dura plusieurs

séances, et l'on convint des dispositions suivantes.

[En marge: Dispositions du projet de M. Sieyès qui sont définitivement

adoptées.]

Les listes de la notabilité communale, départementale, et nationale,

furent successivement adoptées. Elles réduisaient trop l'action

populaire, en la rendant indirecte, pour ne pas convenir, et aux

appréhensions du moment, et aux goûts du général Bonaparte. Deux

dispositions accessoires, l'une conforme, l'autre contraire aux idées

de M, Sieyès, furent adoptées. On déclara que les fonctionnaires de

tout genre ne seraient obligatoirement choisis sur les listes de

notabilité, que lorsque la Constitution les aurait nominativement

désignés. Qu'on y prît, en effet, les membres des corps délibérants,

les consuls, les ministres, les juges, les administrateurs, à la bonne

heure; mais des généraux, des ambassadeurs! cela parut exorbitant. On

fut d'accord sur ce point. La seconde disposition était relative, non

pas au fond du projet, mais à la nécessité de l'adapter à l'état

présent des choses. Au lieu de remettre le remaniement des listes à

dix ans, on l'ajourna à l'an IX, c'est-à-dire à une année, et il fut

arrêté que l'on nommerait aujourd'hui tout le personnel dès grands

corps de l'État, par un acte du pouvoir constituant, et que les

individus ainsi nommés, seraient portés de droit sur les premières

listes. La révision, au lieu d'être annuelle, dut être triennale.

On passa ensuite à l'organisation des grands pouvoirs. La maxime de M.

Sieyès: _La confiance doit venir d'en bas, le pouvoir doit venir d'en

haut_, prévalut tout à fait. C'est en haut que fut placé le droit

d'élire, mais avec obligation de choisir dans les listes de

notabilité. On adopta le Sénat de M. Sieyès, ainsi que le Corps

Législatif, placé entre le Conseil d'État et le Tribunat. Le Sénat dut

choisir, sur les listes de notabilité, d'abord les sénateurs

eux-mêmes, puis les membres du Corps Législatif, du Tribunat, du

Tribunal de cassation, de la Commission de comptabilité (depuis Cour

des Comptes), et enfin le chef ou les chefs du pouvoir exécutif.

Toutefois, et c'était là une réduction d'attributions considérable, le

Sénat ne dut nommer les sénateurs que sur la présentation de trois

candidats, dont l'un était désigné par les Consuls, l'autre par le

Corps Législatif, le troisième par le Tribunat. Quant au Conseil

d'État, ce corps, faisant partie du pouvoir exécutif, devait être

nommé par ce pouvoir même. Indépendamment de la faculté de faire les

nominations les plus importantes, le Sénat reçut l'attribution suprême

de casser les lois ou les actes du gouvernement, entachés

d'inconstitutionnalité. Il ne devait, du reste, avoir aucune part à la

confection des lois, ses membres ne pouvaient exercer de fonctions

actives.

Le Corps Législatif muet, comme le voulait M. Sieyès, dut entendre

contradictoirement trois conseillers d'État, trois tribuns, et voter

ensuite, sans discussion, sur les propositions du gouvernement.

Le Tribunat eut seul la faculté de discuter publiquement les lois;

mais il ne dut les voter que pour savoir quels avis il soutiendrait

auprès du Corps Législatif. Son vote, même négatif, n'empêchait pas

que la loi fût loi, si le Corps Législatif l'avait adoptée. Le

Tribunat n'avait pas l'initiative des propositions légales, mais il

pouvait émettre des voeux, il recevait des pétitions, et les renvoyait

aux diverses autorités qu'elles concernaient.

Le Sénat dut se composer de 80 membres au lieu de 100, comme le

voulait d'abord M. Sieyès: 60 devaient être nommés tout de suite, 20

dans les dix années qui suivraient. Le Corps Législatif dut se

composer de 300 membres, le Tribunat de 100. Les sénateurs avaient 25

mille francs de dotation annuelle; les législateurs, 10 mille; les

tribuns, 15 mille. Jusque-là le plan de M. Sieyès était adopté en

entier, sauf quelques réductions dans l'autorité du Sénat. Mais ce

plan allait subir une altération considérable dans l'organisation du

pouvoir exécutif.

[En marge: Organisation définitive du pouvoir exécutif.]

C'était là le point capital, et sur lequel le général Bonaparte était

inflexible. M. Sieyès, déjà résigné à voir cette partie de son plan

écartée, fut cependant invité à exposer ses idées. Il proposa donc,

devant les commissions réunies, l'institution du Grand-Électeur.

Personne, il faut le dire, pas même le général Bonaparte, n'avait

alors assez réfléchi sur l'organisation des pouvoirs, dans un

gouvernement libre, pour comprendre ce qu'il y avait de profond dans

cette conception, et pour saisir l'analogie qu'elle présentait avec le

roi de la monarchie anglaise. Mais le général Bonaparte, eût-il arrêté

son esprit à considérer la question sous ce rapport, n'en aurait voulu

à aucun prix, par des motifs tout personnels, et faciles à comprendre.

Il fit avec verve la critique de ce Grand-Électeur. Il dit, sur sa

riche oisiveté, ce que disent tous les rois, seulement, avec moins

d'esprit que lui, et moins de fondement, car en présence d'une société

bouleversée à réorganiser, de factions sanguinaires à soumettre, du

monde à vaincre, il était excusable de vouloir se réserver l'emploi

tout entier de son génie. Mais si dans ces premiers jours du Consulat,

où tant de choses étaient à faire, il avait peut-être raison de ne pas

laisser enchaîner ses talents, depuis, sublime infortuné à

Sainte-Hélène, il a dû regretter la liberté qui lui fut donnée de les

exercer sans mesure. Gêné dans l'emploi de ses facultés, il n'aurait

pas sans doute accompli d'aussi grandes choses, mais il n'en aurait

pas tenté d'aussi exorbitantes, et probablement son sceptre et son

épée seraient restés, jusqu'à sa mort, dans ses glorieuses mains.

--Votre Grand-Électeur, dit-il à M. Sieyès, est un roi fainéant, et le

temps des rois fainéants est passé. Quel est l'homme d'esprit et de

cour, qui voudrait subir une telle oisiveté, au prix de six millions,

et d'une habitation aux Tuileries! Quoi! nommer des gens qui agissent,

et ne pas agir soi-même! c'est inadmissible. Et d'ailleurs vous croyez

par ce moyen réduire votre Grand-Électeur à ne pas se mêler du

gouvernement? Si j'étais ce Grand-Électeur, je me chargerais bien de

faire encore tout ce que vous ne voudriez pas que je fisse. Je dirais

aux deux Consuls de la paix et de la guerre: Si vous ne choisissez pas

tel homme, ou si vous ne prenez pas telle mesure, je vous destitue. Et

je les obligerais bien de marcher à ma volonté. Je redeviendrais le

maître par un détour.--

Ici, le général Bonaparte lui-même, avec sa sagacité ordinaire,

rentrait dans la vérité, et reconnaissait que cette inaction du

Grand-Électeur n'était point un état de nullité, car ce magistrat

suprême, avait, à certains moments, le moyen de reparaître

tout-puissant dans l'arène ou les partis se disputent le pouvoir, en

venant le retirer aux uns pour le conférer aux autres. Mais cette

haute surveillance de la royauté anglaise sur le gouvernement, réduite

à jeter quelquefois entre les ambitions le poids décisif de sa

volonté, ne pouvait convenir à cet ardent jeune homme; et il faut le

lui pardonner, car ce n'était ni le lieu ni le moment de la royauté

constitutionnelle.

[En marge: L'institution du Grand-Électeur repoussée par le général

Bonaparte.]

Le Grand-Électeur périt sous les sarcasmes du jeune général, et sous

une puissance beaucoup plus grande que celle des sarcasmes, la

puissance de la nécessité présente. Il fallait en effet, alors, une

véritable dictature, et l'autorité attribuée au Grand-Électeur était

loin de suffire aux besoins des circonstances.

Il y eut une autre partie de l'institution proposée par M. Sieyès, que

le général Bonaparte repoussa également, parce qu'il s'obstinait à y

voir un piège: c'était la faculté d'absorption dévolue au Sénat,

non-seulement à l'égard du Grand-Électeur, mais de tout citoyen

notable, dont la grandeur inspirerait des ombrages.

Le général ne voulait pas qu'après quelques années d'éminents

services, on pût l'ensevelir tout vivant au sein du Sénat, et le

réduire à une oisiveté forcée, moyennant une pension de vingt-cinq

mille francs. Il obtint satisfaction sous ce nouveau rapport, et voici

quelle fut l'organisation définitive du pouvoir exécutif.

[En marge: Forme définitivement donnée au pouvoir exécutif. Création

d'un Premier Consul.]

On adopta un Premier Consul, accompagné de deux autres, pour

dissimuler un peu la toute-puissance du premier. Ce premier Consul

avait la nomination directe, et sans partage, des membres de

l'administration générale de la République, des membres des Conseils

départementaux et municipaux, des administrateurs appelés depuis

sous-préfets et préfets, des agents municipaux, etc. Il avait la

nomination des officiers de terre et de mer, des conseillers d'État,

des ministres à l'étranger, des juges civils et criminels, autres que

les juges de paix et les membres du Tribunal de cassation. Il ne

pouvait pas révoquer les juges, une fois nommés: l'inamovibilité fut

ainsi substituée à l'élection, comme garantie d'indépendance.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 33 段