Ce législateur singulier, méditant toujours, mais n'écrivant pas

beaucoup plus qu'il n'agissait, n'avait jamais écrit sa constitution.

Elle était dans sa tête, et il fallait l'en faire sortir. Cela

n'était pas facile pour lui, quelque désir qu'il eût de la voir

produite au dehors, et convertie en loi. On le pressait beaucoup de la

faire connaître, et il se décida enfin à communiquer sa pensée à un de

ses amis, M. Boulay de la Meurthe, qui se chargea de la transcrire au

fur et à mesure des entretiens qu'ils auraient ensemble. C'est ainsi

que cette conception remarquable a pu être recueillie avec exactitude,

et conservée à la postérité, dont elle est digne.

M. Sieyès avait fait un puissant effort d'esprit pour concilier la

république et la monarchie, pour emprunter à l'une et à l'autre ce

qu'elles avaient d'utile et de nécessaire; mais en leur faisant des

emprunts, il s'était fort défié de toutes deux. Il avait pris des

précautions infinies contre la démagogie d'une part, contre le pouvoir

royal de l'autre. Il avait produit ainsi une oeuvre savante et

compliquée, mais où toutes choses se tenaient; et si cette

constitution, remaniée par, et pour le général Bonaparte, était privée

de l'un de ses contre-poids, elle pouvait, contre l'intention de son

auteur, aboutir tout simplement au despotisme.

Le premier soin de M. Sieyès dans ses combinaisons, avait été de se

garder des passions démagogiques. Sans dépouiller complètement la

nation de cette immense participation aux affaires publiques, dont

elle avait joui si malheureusement pour elle-même, il voulait lui

laisser un pouvoir dont elle ne pût pas abuser. Un mot qui, pour la

première fois peut-être, se trouvait dans toutes les bouches, celui

de _gouvernement représentatif_, donne une idée exacte de l'état des

esprits à cette époque. On entendait par ce mot que la nation devait

prendre part à son gouvernement, seulement par intermédiaires,

c'est-à-dire qu'elle devait être _représentée_; et, comme on va le

voir, c'était très-indirectement qu'on voulait qu'elle le fût.

Les élections sous le Directoire avaient tour à tour amené, les

royalistes à une époque, les Jacobins à une autre, et il avait fallu

exclure violemment les premiers au 18 fructidor, les seconds au 22

floréal. Aussi le système des élections, et surtout des élections

directes, était-il fort suspect à tout le monde. Peut-être, si on

avait osé réduire le nombre total des électeurs à cent cinquante ou

deux cent mille, aurait-on essayé de braver encore une fois les

agitations électorales. Mais un corps électoral réduit à peu près aux

proportions du nôtre, aurait blessé les esprits et ne les aurait pas

rassurés. Deux cent mille électeurs accordés à une nation qui venait

de jouir du suffrage universel, auraient paru une aristocratie; et, en

même temps, des électeurs, quelque peu nombreux qu'ils fussent,

nommant directement leurs mandataires, avec liberté de céder à toutes

les passions du moment, auraient paru un renouvellement des réactions

continuelles, dont on avait été témoin sous le Directoire. L'élection

directe, mais restreinte, comme elle existe aujourd'hui parmi nous,

était donc hors de toutes les combinaisons. M. Sieyès, avec son

dogmatisme habituel, s'était fait une maxime: «_La confiance_,

disait-il, _doit venir d'en bas, et le pouvoir d'en haut._» Il avait

donc imaginé, pour réaliser cette maxime, le système de représentation

nationale dont on va lire l'exposé.

[En marge: Listes de notabilité.]

Tout individu âgé de vingt et un ans, ayant la qualité de Français,

était obligé, s'il voulait jouir de ses droits, de se faire inscrire

sur un registre qu'on appelait registre civique. Cela pouvait former

un nombre de cinq ou six millions de citoyens, admis à exercer leurs

droits politiques. Ils devaient se réunir par arrondissement (cette

circonscription, qui n'existait pas encore, allait être proposée), et

désigner le dixième d'entre eux. Cette désignation du dixième devait

donner une première liste de cinq à six cent mille individus. Ces cinq

à six cent mille individus se réunissant à leur tour par département,

et choisissant encore le dixième d'entre eux, étaient appelés à former

une seconde liste, forte de cinquante à soixante mille citoyens.

Ceux-ci faisant enfin un dernier triage, et se réduisant encore au

dixième, formaient la dernière liste, qui se trouvait restreinte à

cinq ou six mille candidats. Ces trois listes s'appelaient listes de

notabilité.

La première, de cinq à six cent mille individus, s'appelait la liste

de la notabilité communale; on devait y prendre les membres des

administrations municipales, ceux des conseils d'arrondissement, et

les administrateurs qui leur correspondaient, tels que les maires, les

fonctionnaires que nous appelons aujourd'hui sous-préfets, les juges

de première instance, etc. La seconde liste, de cinquante à soixante

mille individus, s'appelait la liste de la notabilité départementale,

et c'était dans celle-là qu'il fallait choisir les membres des

conseils de département, les fonctionnaires appelés depuis préfets,

les juges d'appel, etc., en un mot tous les fonctionnaires de cet

ordre. Enfin, la dernière et troisième liste, de cinq à six mille

individus, constituait la liste de la notabilité nationale, et on

devait y prendre, obligatoirement, tous les membres du Corps

Législatif, tous les fonctionnaires d'un ordre élevé, conseillers

d'État, ministres, juges du tribunal de cassation, etc., etc. M.

Sieyès, empruntant une figure à la géométrie pour donner une idée

exacte de cette représentation nationale, large à la base, étroite au

sommet, l'appelait une pyramide.

On voit que, sans attribuer à la nation le droit de désigner elle-même

les mandataires chargés de la représenter, ou les fonctionnaires

chargés de la gouverner, M. Sieyès réduisait son rôle à former une

liste de candidats, dans laquelle on devait puiser à la fois les

représentants du pays, et les agents du gouvernement. Chaque année la

masse des citoyens devait se réunir pour exclure de ces listes les

noms qui n'étaient plus dignes d'y figurer, et pour les remplacer par

d'autres. Il est à remarquer que si, d'une part, ce pouvoir de

désignation était fort indirect, de l'autre il embrassait

non-seulement les membres des assemblées délibérantes, mais les

fonctionnaires exécutifs eux-mêmes. C'était moins et plus que ce qui

existe ordinairement dans le système représentatif monarchique.

Toutefois les agents appelés à remplir des fonctions tout à fait

spéciales, et qui ne supposent aucune confiance politique, tels que

les comptables, par exemple; ou bien les agents appelés à remplir des

fonctions tellement difficiles, que le mérite, quand il se rencontre,

doit être pris quelque part qu'on le trouve, comme les généraux et les

ambassadeurs, ces agents n'étaient pas choisis obligatoirement sur les

listes de notabilité.

Nous venons de montrer comment M. Sieyès, suivant sa maxime, faisait

_venir la confiance d'en bas_: nous allons exposer maintenant comment

il faisait _descendre le pouvoir d'en haut_.

Sous l'empire des impressions du moment, il redoutait l'élection,

parce qu'il venait de voir des électeurs passionnés, nommer des

représentants aussi passionnés qu'ils l'étaient eux-mêmes. Il y

renonçait donc, et voulait que, dans ces listes de notabilité, formées

par la confiance publique, le pouvoir législatif et le pouvoir

exécutif pussent désigner leurs propres membres, et se composer ainsi

eux-mêmes. Il ne leur imposait d'autre limite que celle de choisir

dans les listes de notabilité. Mais, avant de faire connaître le mode

de formation des pouvoirs, il faut décrire leur organisation.

Le pouvoir législatif devait être organisé comme il suit: d'abord le

Corps Législatif proprement dit, placé entre deux corps opposés, le

Tribunat et le Conseil d'État; puis, à part et au-dessus, le Sénat

conservateur.

[En marge: Le Corps Législatif.]

Le Corps Législatif devait être composé de 300 membres, entendant

discuter les lois, ne les discutant pas eux-mêmes, et les votant

silencieusement. Voici comment, et entre qui, se passait la

discussion.

[En marge: Le Tribunat.]

Un corps de 100 membres, appelé Tribunat, chargé de représenter dans

cette constitution l'esprit libéral, novateur, contradicteur, recevait

communication des lois, les discutait en public, et émettait un vote,

uniquement pour savoir s'il en poursuivrait devant le Corps Législatif

l'adoption ou le rejet. Il nommait ensuite trois de ses membres, pour

aller soutenir devant le Corps Législatif l'avis qui avait prévalu

dans son propre sein.

[En marge: Le Conseil d'État.]

Un Conseil d'État, origine de celui qui existe aujourd'hui, mais plus

considérable en importance et en attributions, était placé auprès du

gouvernement pour rédiger les projets de lois; il les présentait au

Corps Législatif, et envoyait trois de ses membres pour les discuter

contradictoirement avec les orateurs du Tribunat. Ainsi, le Conseil

d'État plaidant _pour_, le Tribunat _contre_ (si toutefois celui-ci

avait repoussé la loi), le Corps Législatif votait en silence

l'adoption ou le rejet. Son vote seul donnait le caractère de loi aux

propositions du gouvernement. Le Conseil d'État devait en outre

compléter les lois, par les règlements nécessaires à leur exécution.

[En marge: Le Sénat conservateur.]

Venait enfin le Sénat. Ce corps, composé de 100 membres, ne prenait

aucune part à ce travail législatif. Il était chargé, spontanément, ou

sur la dénonciation du Tribunat, de casser toute loi ou tout acte du

gouvernement, qui lui paraissait entaché d'_inconstitutionnalité_. Il

s'appelait pour ce motif Sénat _conservateur_. Il devait être composé

d'hommes ayant atteint l'âge mûr, privés, par le seul fait de leur

entrée au Sénat, de toute fonction active, étant par conséquent

renfermés exclusivement dans leur rôle de conservateurs, et ayant à le

bien remplir un intérêt considérable, car M. Sieyès voulait qu'on les

dotât richement.

[En marge: Mode de formation des pouvoirs de l'État.]

Telles étaient les attributions des pouvoirs délibérants. Voici leur

mode de formation.

Le Sénat se composait lui-même, en élisant ses propres membres dans la

liste de la notabilité nationale. Il nommait encore les membres du

Corps Législatif, du Tribunat, du Tribunal de cassation, en les

choisissant au scrutin, dans cette même liste de la notabilité

nationale.

Le pouvoir exécutif était aussi l'auteur de sa propre formation, en

choisissant tous ses agents dans celle des trois listes de notabilité,

qui correspondait aux fonctions auxquelles il s'agissait de pourvoir.

Il prenait les ministres, les conseillers d'État, les agents

supérieurs enfin, dans la liste de la notabilité nationale. Il prenait

dans la liste de la notabilité départementale, d'abord les conseillers

de département, qui, de même que le Conseil d'État, étaient considérés

comme des autorités purement administratives; il y prenait, en outre,

les préfets et les fonctionnaires de cette circonscription; il allait

enfin chercher dans la liste de la notabilité communale les conseils

municipaux, les maires, et tous les fonctionnaires du même ordre.

Ainsi, comme le voulait M. Sieyès, _la confiance venait d'en bas, le

pouvoir venait d'en haut_.

[En marge: Le Grand Électeur.]

Mais, de même qu'au-dessus du pouvoir législatif il y avait un

créateur suprême, qui était le Sénat, de même il fallait, au-dessus du

pouvoir exécutif, un créateur suprême qui nommât les ministres,

lesquels devaient ensuite nommer les fonctionnaires subordonnés

jusqu'au dernier degré de la hiérarchie. À la tête de ce pouvoir

exécutif devait donc se trouver un pouvoir générateur. M. Sieyès lui

avait donné un nom analogue à sa fonction, il l'avait appelé le

_Grand-Électeur_. Ce magistrat suprême était réduit exclusivement à un

acte: il devait élire deux agents supérieurs, seuls de leur rang et de

leur espèce, appelés, l'un Consul de la paix, l'autre Consul de la

guerre. Ceux-ci nommaient ensuite les ministres, qui, sous leur

responsabilité personnelle, choisissaient dans les listes de

notabilité tous les agents du pouvoir, gouvernaient, administraient,

géraient, en un mot, les affaires de l'État.

Une existence magnifique était destinée à ce Grand-Électeur. Il était

le principe générateur du gouvernement, et il en était aussi le

représentant extérieur. Cette inaction à laquelle M. Sieyès avait

voulu réduire les sénateurs pour assurer leur impartialité, et qu'il

avait dotée d'un revenu annuel de cent mille livres en domaines

nationaux, cette inaction, imposée au Grand-Électeur pour un motif

semblable, était encore plus richement dotée chez lui que chez les

sénateurs, car sa mission était de représenter la République tout

entière. M. Sieyès voulait lui assigner un traitement de six millions,

des habitations somptueuses, telles que les Tuileries à Paris, et

Versailles à la campagne, plus une garde de trois mille hommes. C'est

en son nom que la justice devait être rendue, que les lois devaient

être promulguées, et les actes du gouvernement exécutés. C'est auprès

de lui que les ministres étrangers devaient être accrédités; c'est de

sa signature que les traités de la France avec les puissances

étrangères devaient être revêtus. En un mot, il joignait, à

l'importante mission de choisir les deux chefs actifs du gouvernement,

l'éclat, vain si l'on veut, de la représentation extérieure; en lui

devait briller tout le luxe d'une nation polie, élégante et

magnifique.

Ce Grand-Électeur lui-même, il fallait le demander ou à l'élection ou

à l'hérédité. Dans le dernier cas, c'était un roi, et on avait rétabli

la monarchie en France. Mais M. Sieyès, qu'il la voulût ou non,

n'aurait pas osé la proposer ouvertement. Il faisait donc élire par le

plus impartial des corps de l'État, par le Sénat, ce magistrat

suprême, qui lui-même n'était placé si haut, que pour être dans ses

deux choix, aussi impartial que possible.

Une dernière et redoutable disposition complétait cette oeuvre si

compliquée.

[En marge: Pouvoir d'absorber déféré au Sénat.]

Le Sénat, qui pouvait casser tout acte inconstitutionnel, loi ou

mesure du gouvernement, recevait, en outre, la faculté d'arracher le

Grand-Électeur à ses fonctions, en le nommant sénateur malgré lui.

C'était ce que M. Sieyès appelait _absorber_. Le Sénat en pouvait

faire autant à l'égard de tout citoyen, dont l'importance ou les

talents causeraient des ombrages à la République. On donnait ainsi au

citoyen, qu'on frappait d'inaction forcée en l'absorbant dans le

Sénat, on donnait en dédommagement l'importance, la riche oisiveté,

des membres d'un corps, qui ne pouvait pas agir par lui-même, mais qui

pouvait, par son _veto_, empêcher toute action quelconque.

[En marge: Analogies de la Constitution de M. Sieyès avec les

constitutions connues.]

Dans cette conception singulière, mais profonde, qui ne reconnaît une

image, effacée, obscurcie peut-être à dessein, de la monarchie

représentative? Ce Corps Législatif, ce Sénat, ce Grand-Électeur,

c'étaient bien une chambre basse, une chambre haute, un roi, le tout

reposant sur une sorte de suffrage universel, mais avec de telles

précautions que la démocratie, l'aristocratie, la royauté, admises

dans cette constitution, y étaient aussitôt annulées qu'admises. Ces

listes de notabilité, dans lesquelles on devait puiser à la fois les

corps délibérants et les fonctionnaires exécutifs, c'était le suffrage

universel, universel mais nul, car elles constituaient un cercle de

candidature si vaste, que l'obligation de choisir dans ce cercle,

était un pouvoir absolu d'élire, déféré au gouvernement et au Sénat.

Ce Corps Législatif muet, entendant discuter la loi, mais ne la

discutant pas lui-même, ayant à ses côtés le Tribunat, chargé de la

discuter contradictoirement avec le Conseil d'État, était une espèce

de chambre des communes, coupée en deux, l'une ayant le vote, l'autre

la parole, et toutes deux annulées par cette séparation même; car la

première était exposée à s'endormir dans le silence, la seconde à

s'épuiser dans de stériles agitations. Ce Sénat se nommant lui-même et

tous les corps délibérants, nommant le chef du pouvoir exécutif, et

au besoin l'absorbant dans son sein, ce Sénat pouvant tout cela, mais

privé de fonctions actives, ne prenant aucune part à la loi, se

bornant à la casser si elle était inconstitutionnelle, ce Sénat,

réduit ainsi à une sorte d'inaction pour qu'il fût plus désintéressé,

et animé seulement du sentiment de la conservation, ce Sénat était

bien l'imitation savante, mais exagérée, d'une pairie aristocratique,

prenant peu de part au mouvement des affaires, l'arrêtant quelquefois

par son _veto_, et recevant dans son sein les hommes qui, après une

carrière agitée, viennent se reposer volontiers au milieu d'un corps

grave, influent et honoré. Ce Grand-Électeur enfin, c'était bien la

royauté, réduite au rôle peu actif, mais considérable, de choisir les

chefs agissants du gouvernement; c'était la royauté, mais avec des

précautions infinies contre son origine et sa durée, car elle sortait

de l'urne du Sénat et pouvait s'y ensevelir au besoin. En un mot, ce

suffrage universel, ce Corps Législatif, ce Tribunat, ce Sénat, ce

Grand-Électeur, ainsi constitués, énervés, neutralisés les uns par les

autres, attestaient un prodigieux effort de l'esprit humain, pour

réunir dans une même constitution toutes les formes connues de

gouvernement, mais pour les annuler ensuite à force de précautions.

Il faut l'avouer, la monarchie représentative, avec moins de peine et

d'effort, en se confiant davantage à la nature humaine, procure depuis

deux siècles une liberté animée, mais point subversive, à l'une des

premières nations du monde. Simple et naturelle en ses moyens, la

constitution britannique admet la royauté, l'aristocratie, la

démocratie; puis, après les avoir admises, elle les laisse agir

librement, ne leur imposant d'autre condition que de gouverner d'un

commun accord. Elle ne limite pas le roi à tel ou tel acte, elle ne le

fait pas sortir de l'élection pour s'y abîmer ensuite, elle n'interdit

pas à la pairie les fonctions actives, elle ne prive pas de la parole

l'assemblée élective, elle n'accorde pas le suffrage universel pour le

rendre nul ensuite en le rendant indirect: elle laisse sortir la

royauté et l'aristocratie de leur source naturelle, l'hérédité; elle

admet un roi, des pairs héréditaires, mais en revanche elle laisse à

la nation le soin de désigner directement, suivant ses goûts ou ses

passions du jour, une assemblée qui, maîtresse de donner ou de refuser

à la royauté les moyens de gouverner, l'oblige ainsi à prendre pour

chefs dirigeants du gouvernement, les hommes qui ont su captiver la

confiance publique. Tout ce que recherchait le législateur Sieyès

s'accomplit ainsi presque infailliblement. La royauté, l'aristocratie

n'agissent pas plus qu'il ne le souhaitait, elles modèrent seulement

une impulsion trop rapide; l'assemblée élective, pleine des passions

du pays, mais contenue par deux autres pouvoirs, choisit, en réalité,

les vrais chefs de l'État, les porte au gouvernement, les y maintient,

ou les renverse, s'ils ont cessé de répondre à ses sentiments. C'est

là une constitution simple, vraie, parce qu'elle est le produit de la

nature et du temps, et non pas, comme celle de M. Sieyès, l'oeuvre

savante, mais artificielle, d'un esprit dégoûté de la monarchie par le

règne des derniers Bourbons, et effrayé de la république par dix

années d'orages.

[En marge: Véritable caractère de la Constitution de M. Sieyès.]

Maintenant, supposons des temps plus calmes, supposons cette

Constitution de M. Sieyès mise paisiblement en pratique à une époque

où le besoin d'une main puissante, comme celle du général Bonaparte,

n'aurait pas dominé toutes les combinaisons; supposons cette vaste

notabilité établie, ce Sénat puisant librement en elle les corps de

l'État et le chef du gouvernement, que serait-il arrivé?... Bientôt la

nation n'eût mis aucun intérêt à renouveler des listes, qui n'étaient

qu'un moyen impuissant d'exprimer son voeu; ces listes seraient

devenues presque permanentes; le Sénat y eût puisé à son gré les corps

de l'État, le Grand-Électeur; et, nommant le chef du pouvoir exécutif,

pouvant le faire disparaître à chaque instant, le tenant sous sa

dépendance absolue, il aurait été à peu près tout; il aurait été,

quoi? L'aristocratie vénitienne, avec son livre d'or, avec son doge

fastueux et nul, chargé, tous les ans, d'épouser la mer Adriatique.

Spectacle curieux, et digne d'être médité! M. Sieyès, esprit profond

et élevé, sincèrement attaché à la liberté de son pays, avait

parcouru, en dix ans, ce cercle d'agitations, de terreurs, de dégoûts,

qui avaient conduit la plupart des républiques du moyen âge, et la

plus célèbre d'entre elles, celle de Venise, au livre d'or et à un

chef nominal. Il avait abouti à l'aristocratie vénitienne, constituée

au profit des hommes de la révolution, car pendant dix ans il

attribuait à ceux qui avaient exercé des fonctions depuis 1789, le

privilége de figurer de droit sur les listes de notabilité; et il

voulait, en outre, se réserver à lui-même et à trois ou quatre

personnages principaux du temps, la faculté de composer pour une

première fois tous les corps de l'État.

Mais on n'improvise pas l'aristocratie, on n'improvise que le

despotisme. Cette société tourmentée ne pouvait se reposer que dans

les bras d'un homme puissant. On allait tout admirer, tout admettre,

dans cette Constitution extraordinaire, tout, sauf le Grand-Électeur

richement doté, et en apparence oisif. On allait le remplacer par un

chef actif et énergique, par le général Bonaparte; et, un seul ressort

changé, cette Constitution devait, sans aucune complicité de la part

de son auteur, aboutir au despotisme impérial, que nous avons vu, avec

un Sénat conservateur, avec un Corps Législatif muet, gouverner,

quinze ans, la France d'une manière glorieuse, mais despotique.

[En marge: M. Sieyès communique son projet aux commissions

législatives.]

Lorsque M. Sieyès, après un grand effort sur lui-même, était parvenu à

tirer du fond de sa pensée toutes ces combinaisons, qui, depuis

long-temps, y étaient comme enfouies, il les exposait à son ami M.

Boulay de la Meurthe, qui les écrivait, et à divers membres des deux

commissions législatives, qui les répandaient autour d'eux. Les deux

commissions législatives s'étaient divisées en sections, et, dans

chacune des deux, se trouvait une section de Constitution. C'est à ces

deux sections réunies que M. Sieyès, quand il pouvait se rendre

maître de sa pensée, exposait son système. Ce système saisissait les

esprits par la nouveauté, la singularité, et l'art infini des

combinaisons.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 33 段