Comme on l'a dit au début de ce livre, la Prusse et l'Espagne étaient

seules en paix avec la France, la première se montrant toujours

froide, la seconde toujours embarrassée de sa communauté d'intérêts

avec nous. La Russie, l'Autriche, l'Angleterre, et toutes les petites

puissances à leur suite, soit en Italie, soit en Allemagne,

soutenaient une lutte acharnée contre la République française.

L'Angleterre, pour laquelle la guerre n'était qu'une question de

finances, avait résolu cette question pour elle-même, en établissant

l'_income-tax_, qui donnait déjà d'abondants revenus. Elle voulait

donc continuer les hostilités pour avoir le temps de prendre Malte,

qu'elle bloquait, et de réduire, en la bloquant aussi, l'armée

française d'Égypte. L'Autriche, en possession de toute l'Italie,

voulait tout risquer plutôt que de rendre cette conquête. Mais le

chevaleresque Paul Ier, qui s'était jeté dans la guerre par une

inspiration de son fol enthousiasme, venait de voir ses armes

humiliées à Zurich, et il en avait conçu un vif ressentiment contre

tout le monde, mais surtout contre l'Autriche. On lui avait persuadé

que celle-ci était la cause unique de ce malheur, car ses soldats,

devant, en vertu d'un mouvement convenu, se porter sur le Rhin, et

céder la Suisse aux Russes, avaient abandonné trop tôt la position de

Zurich, laissé Korsakoff exposé seul aux coups de Masséna, qui,

vainqueur de Korsakoff, avait eu ensuite bon marché de Suwarow. Paul

Ier voyait là un acte de mauvais allié, peut-être une perfidie. La

défiance une fois excitée, tout devait lui apparaître sous un jour

fâcheux. Il n'avait pris, disait-il, les armes que pour protéger les

faibles contre l'oppression des forts, et replacer sur leurs trônes

les princes que la République française en avait précipités. Or,

l'Autriche avait partout arboré son drapeau en Italie, et n'avait

rappelé dans cette contrée aucun des princes détrônés. Il commençait

à se dire qu'agissant par générosité pure, il était dupe d'alliés qui

agissaient uniquement par intérêt. Mobile à l'excès, il se livrait à

ces nouveaux sentiments, aussi violemment qu'il s'était d'abord livré

aux sentiments contraires. Un dernier fait l'avait exaspéré au plus

haut point: c'était le pavillon russe abattu à Ancône, et remplacé par

le pavillon autrichien. Ce n'était là que le tort d'un officier

inférieur; mais ce tort, quel qu'il fût, avait été senti

très-vivement.

Les sentiments des princes absolus, malgré leurs prétentions au

secret, éclatent aussi vite que les sentiments des peuples libres; les

uns, en effet, ne se contiennent guère plus que les autres. On

commençait à connaître, dans toute l'Europe, ce nouveau résultat de la

bataille de Zurich, et ce n'était pas le moins heureux pour nous.

L'Autriche et l'Angleterre, à cette nouvelle, avaient redoublé de

soins auprès de Paul Ier. On avait comblé Suwarow, Suwarow

l'invincible (comme on l'appelait avant qu'il eût rencontré Masséna),

on l'avait comblé de distinctions de tout genre. Mais on n'avait pas

plus calmé la douleur du général russe, que le ressentiment du czar.

Une manifestation toute nouvelle de la part de Paul Ier, fit surtout

appréhender qu'il n'abandonnât bientôt la coalition.

Dans le premier élan de son zèle pour la coalition, il avait déclaré

la guerre à l'Espagne, parce que celle-ci faisait cause commune avec

la France, et avait même failli la déclarer à la Suède, au Danemark,

à la Prusse, parce que ces puissances voulaient rester neutres. Il

avait rompu toute relation avec la Prusse. Depuis les derniers

événements, il paraissait fort radouci à l'égard des cours, contre

lesquelles il était si mal disposé d'abord, et venait notamment

d'envoyer à Berlin un diplomate de sa confiance, M. de Krudener, qui

devait s'y rendre en simple voyageur, mais avec la mission secrète de

rétablir les rapports entre les deux cours de Prusse et de Russie.

[En marge: Importance de la cour de Prusse en ce moment.]

Nous avions alors à Berlin un agent sage et habile, M. Otto, qui

depuis a su attacher son nom aux actes les plus importants de cette

époque. Il avait averti le gouvernement du nouvel état des choses. Il

était évident, en effet, que, si on inclinait à la paix plutôt qu'à la

guerre, la clef de la situation était à Berlin. L'Espagne, jetée à une

extrémité de l'Europe par sa position géographique, et de la politique

par la faiblesse de son gouvernement, l'Espagne ne pouvait être

d'aucune utilité. Mais la Prusse, placée au milieu des puissances

belligérantes, restée neutre malgré leurs vives instances, mal vue

d'abord de tous les cabinets dans la première chaleur de la coalition,

mieux jugée par eux depuis qu'on était plus calme, la Prusse devenait

un centre d'influence, surtout depuis que la Russie paraissait lui

revenir. Ce qu'on avait appelé chez elle pusillanimité commençait à

passer pour sagesse. Cette cour, si elle prenait avec force le rôle

qui semblait lui être dévolu par les événements, pouvait servir de

lien entre la France et l'Europe, pouvait même imposer sa médiation,

cette manière, tant employée depuis, et avec tant de profit,

d'intervenir à propos entre des adversaires fatigués, et de recueillir

tous les fruits de la guerre qu'on n'a pas faite, et de la paix qu'on

a dictée. Si elle avait osé agir ainsi, elle n'aurait pas depuis les

jours du grand Frédéric joué un plus beau rôle.

[En marge: Frédéric-Guillaume et M. d'Haugwiz.]

Il y avait à cette époque sur le trône de Prusse un roi jeune,

honnête, plein de bonnes intentions, qui aimait la paix avec passion,

et qui ne cessait de déplorer la faute que son père avait commise, en

dissipant, dans une guerre folle contre la République française, la

gloire militaire et le trésor accumulés par le grand Frédéric.

Aujourd'hui, replacé dans des relations pacifiques avec la République

française, il en profitait pour refaire par ses économies le trésor

laissé par son grand-oncle, et dévoré par son père. Auprès de ce roi

était un ministre spirituel, habile, M. d'Haugwiz, doué au plus haut

point du talent d'éluder les difficultés, partisan, comme son maître,

de la politique pacifique, mais plus ambitieux que lui, et croyant que

de la neutralité bien dirigée on pouvait tirer pour la Prusse de plus

vastes agrandissements que de la guerre elle-même. Alors, en effet,

cela pouvait être vrai. Il poussait donc son roi à prendre activement

le rôle de médiateur, et de pacificateur du continent. Le rôle sans

doute était bien grand pour le jeune et timide Frédéric-Guillaume,

mais ce prince pouvait le remplir avec plus ou moins d'étendue, et en

assumer une partie, sinon le tout.

[En marge: Envoi de Duroc à Berlin.]

Le général Bonaparte ayant aperçu tout cela, mit aussitôt un grand

soin à caresser la cour de Prusse. Il lui avait été commode autrefois

d'être membre de l'Institut, pour ne figurer qu'à ce titre dans

certaines solennités, où il ne voulait pas figurer politiquement,

notamment aux fêtes célébrées le 21 janvier; il lui était commode

aujourd'hui d'être général, et d'avoir des aides-de-camp à envoyer où

bon lui semblerait. L'idée lui vint de suivre l'exemple des princes

qui montent sur le trône, et qui annoncent leur avénement par l'envoi

de grands dignitaires. Il fit en effet la même chose avec moins

d'apparat, en dépêchant à Berlin un de ses aides-de-camp, ce qu'un

chef d'état tout militaire pouvait assurément se permettre, sans

paraître excéder son rôle. Parmi ceux qui le servaient à ce titre,

s'en trouvait un, sage, discret, intelligent, joignant à un extérieur

agréable une tenue parfaite: c'était Duroc, revenu d'Égypte avec son

général, et ayant sur son front quelque reflet de la gloire des

Pyramides. Le nouveau Consul lui ordonna de se rendre tout de suite à

Berlin, d'aller y complimenter le roi et la reine de Prusse, de s'y

présenter comme chargé uniquement d'une mission de courtoisie et de

déférence, mais de profiter de l'occasion pour expliquer la dernière

révolution qui venait de s'accomplir en France, pour la présenter

comme un retour à l'ordre, à toutes les saines traditions, et surtout

aux idées pacifiques. Duroc devait flatter le jeune roi, et lui

laisser apercevoir qu'on le ferait volontiers, s'il le voulait,

l'arbitre de la paix future. La République, appuyée sur les victoires

du Texel et de Zurich, et sur toutes celles dont le nom du général

Bonaparte était le gage dans l'avenir, pouvait, sans crainte pour sa

dignité, se présenter l'olivier de la paix à la main.

[En marge: Entrée de M. de Talleyrand aux affaires étrangères.]

Tandis qu'il dépêchait Duroc vers Berlin, le général Bonaparte fit, au

nom des Consuls provisoires, plusieurs actes qui devaient avoir au

dehors la même signification. D'abord, après avoir différé quelque

temps l'entrée de M. de Talleyrand aux affaires étrangères, il l'y

appela enfin. On ne pouvait y placer un personnage plus conciliant,

plus propre à traiter avec l'Europe, plus habile à lui plaire, à la

flatter même, sans faire descendre le cabinet français de sa position

élevée. Nous aurons d'autres occasions de peindre ce caractère

singulier et remarquable; il suffira de dire en ce moment que le choix

seul de ce personnage prouvait clairement que, sans passer de

l'énergie à la faiblesse, on passait de la politique des passions à la

politique du calcul. Il n'y avait pas jusqu'à cette élégance exquise

de moeurs, particulière à M. de Talleyrand, qui ne fût un avantage

pour la nouvelle situation qu'on voulait prendre à l'égard des

puissances étrangères.

[En marge: Le général Beurnonville nommé ambassadeur à Berlin.]

Le général Bonaparte fit quelques autres nominations diplomatiques,

conçues dans le même esprit. Quoique M. Otto, chargé d'affaires à

Berlin depuis que M. Sieyès avait quitté ce poste, fût un agent

excellent, néanmoins ce n'était qu'un simple chargé d'affaires. On lui

assigna une autre destination, dans laquelle il sut bientôt se rendre

fort utile, et on nomma ministre à Berlin le général Beurnonville,

ministre de la guerre sous la Convention, long-temps prisonnier de

l'Autriche, et qui avait dès 1789 sincèrement embrassé la cause de la

Révolution. Le général Beurnonville était un franc militaire, loyal,

ouvert, modéré d'opinion, et parfaitement propre à bien représenter le

nouveau gouvernement. L'Autriche, dont il avait été long-temps le

prisonnier, lui inspirait une haine qui était une sorte d'à-propos à

Berlin, où l'on éprouvait à l'égard de cette puissance, à peu près les

mêmes sentiments que du temps du grand Frédéric.

[En marge: M. Alquier nommé ambassadeur à Madrid.]

Nous avions pour représentant à Madrid un ancien démagogue, dépourvu

de toute influence, et qui n'a laissé aucun nom dans la carrière

diplomatique, où les événements l'avaient jeté par hasard. On le

remplaça par un Constituant, homme sage, spirituel, instruit, qui a

figuré avec honneur dans la diplomatie de ce temps, c'était M.

Alquier. Enfin, à Copenhague, où les principes de la neutralité

maritime, ouvertement violés par l'Angleterre, pouvaient faire naître

en notre faveur des sentiments qu'il était bon de cultiver, on nomma

M. Bourgoing, en place de M. Grouvelle, qui y avait été envoyé par le

Directoire. Tous ces choix étaient excellents, et parfaitement propres

à indiquer l'esprit de prudence et de modération, qui commençait à

prévaloir dans les relations de la France avec les puissances

étrangères.

[En marge: Mesures bienveillantes à l'égard des chevaliers de Malte et

des Danois.]

À ces choix, les Consuls voulurent ajouter quelques actes qui pussent

servir de réponse à un reproche fort répandu dans les cours de

l'Europe, et consistant à dire que la République française violait

sans cesse le droit des gens, ou les traités conclus avec elle.

Assurément, elle avait moins violé le droit des gens et les traités

que l'Autriche, l'Angleterre, et toutes les cours en guerre avec nous;

mais c'était l'usage de prétendre qu'on ne pouvait avoir de rapports

avec un gouvernement mobile, passionné, représenté sans cesse par des

hommes nouveaux, qui ne se regardaient jamais comme liés par leurs

engagements, ou par les traditions du droit public européen. Le

reproche pouvait être renvoyé avec plus de fondement aux cabinets de

l'Europe, qui avaient fait pis, sans avoir l'excuse ni des passions

révolutionnaires, ni des changements de gouvernement continuels. Pour

donner une idée meilleure de la politique des Consuls, le général

Bonaparte fit un premier acte de justice envers les malheureux

chevaliers de Malte, auxquels on avait promis, en prenant leur île, de

ne pas traiter en France comme émigrés, ceux d'entre eux qui

appartenaient à la _langue française_. Ils n'avaient pu jusqu'ici

jouir de cette condition de leur capitulation, ni sous le rapport de

leurs personnes, ni sous le rapport de leurs biens. Le général

Bonaparte leur fit rendre tout entier le bénéfice de cette

capitulation.

Il prit à l'égard du Danemark une mesure d'un excellent effet, et

d'une équité bienveillante. Il y avait dans les ports de France

beaucoup de bâtiments danois arrêtés sous le Directoire, par suite de

représailles à l'égard des neutres. On leur reprochait de ne pas faire

respecter en eux les droits de la neutralité maritime, de se laisser

visiter par les Anglais, et de permettre que les propriétés françaises

dont ils étaient porteurs fussent saisies sur leur bord. Le Directoire

avait déclaré qu'on exercerait envers eux exactement les mêmes

violences qu'ils souffriraient de la part des Anglais, pour les

obliger à défendre avec plus d'énergie les principes du droit des

gens, en vertu desquels ils naviguaient. C'eût été justice assurément,

si, ayant la force de se faire respecter, ils n'avaient pas voulu

l'employer; mais les malheureux faisaient comme ils pouvaient, et il

était dur de les punir de la violence des uns par la violence des

autres. En conséquence de ce système, on avait arrêté beaucoup de

leurs navires marchands. Le général Bonaparte les fit relâcher tous,

en signe d'une politique plus équitable et plus modérée.

[En marge: Succès de la mission de Duroc.]

Duroc, envoyé à Berlin, y arriva promptement, et fut présenté par M.

Otto, qui s'y trouvait encore. D'après les règles rigoureuses de

l'étiquette, Duroc, simple aide-de-camp, ne pouvait entrer en rapport

direct avec la cour. Toutes ces règles furent mises de côté pour un

officier attaché à la personne du général Bonaparte. Il fut reçu par

le roi, par la reine, et invité sans cesse à Potsdam. La curiosité

avait autant de part que la politique à cet empressement, car la

gloire, outre son éclat, a aussi ses avantages matériels dans les

affaires. Voir, entendre l'aide-de-camp Duroc, c'était pour ainsi dire

approcher, quoique de loin, l'homme extraordinaire qui occupait le

monde. Duroc avait assisté aux batailles des Pyramides, du

Mont-Thabor, d'Aboukir. On lui adressa mille questions, et il y

répondit sans exagération, avec mesure et simplicité. Il parut doux,

poli, modeste, profondément soumis à son général, et donna l'idée la

plus avantageuse de la manière d'être que ce général imposait à tous

ceux qui l'entouraient. Le succès de Duroc à Berlin fut complet. La

reine lui témoigna la plus grande bienveillance, et de toutes parts on

commença à parler de la République française en meilleurs termes.

Duroc trouva le jeune roi fort content de voir enfin s'élever à Paris

un gouvernement fort et modéré, flatté surtout d'être à la fois

l'objet des recherches de la Russie et de la France, désirant beaucoup

jouer le rôle de médiateur, mais en ayant le désir plus encore qu'il

n'en avait la force, montrant toutefois beaucoup de zèle et d'ardeur à

le remplir.

[En marge: Bruits de paix.]

[En marge: Armistice sur le Rhin.]

Le succès de ce voyage occupa les cours de l'Europe, et retentit

jusqu'à Paris même. L'idée d'une paix prochaine commença bientôt à se

répandre dans les esprits. Une circonstance fort spécieuse, et en soi

de peu de conséquence, contribua singulièrement à propager cette idée.

Les armées françaises et autrichiennes étaient en présence le long du

Rhin, et sur les crêtes des Alpes et de l'Apennin. Sur le Rhin elles

étaient arrêtées par un obstacle suffisant pour empêcher toute

opération sérieuse; car un passage du Rhin, par les uns ou par les

autres, était une entreprise majeure, qu'on ne tente que lorsqu'on

veut entrer en campagne. Or, on était en frimaire, c'est-à-dire en

décembre; on ne pouvait donc pas y songer. Les escarmouches sur les

bords du fleuve devenaient dès lors une effusion inutile de sang. On

convint d'un armistice pour cette frontière. Quant à celle des Alpes

et de l'Apennin, il en était autrement. Au milieu de ce pays

accidenté, une opération bien combinée dans telle ou telle vallée,

pouvait procurer une position enviable pour la reprise des opérations.

On ne voulut donc pas se lier les mains de ce côté, et il n'y eut pas

d'armistice. Mais on ne fit attention qu'à celui qui venait d'être

signé sur le Rhin; et, au nombre des changements heureux qu'on se

plaisait alors à attendre du nouveau gouvernement, on rangea la

possibilité, la probabilité même d'une paix prochaine.

[En marge: Confiance générale.]

Il y a toujours dans les maux publics un mal réel et un mal

d'imagination, l'un contribuant à rendre l'autre insupportable. C'est

beaucoup de faire cesser le mal d'imagination, car on diminue le

sentiment du mal réel, et on inspire à celui qui souffre la patience

d'attendre la guérison, et surtout la disposition à s'y prêter. Sous

le Directoire, c'était un parti pris de ne plus rien espérer d'un

gouvernement faible, déconsidéré, qui, pour réprimer les factions,

allait jusqu'à la violence, sans obtenir aucun des effets de la force.

On prenait tout de lui en mauvaise part, on ne voulait en attendre

aucun bien, on ne voulait pas même y croire quand, par hasard, il en

réalisait quelque peu. La victoire, car elle avait paru lui revenir

vers les derniers jours de son existence, la victoire, qui aurait valu

de la gloire à d'autres, n'avait pas même servi à le faire honorer.

L'avénement du général Bonaparte, dont on s'était habitué à tout

attendre, en fait de succès, avait changé cette disposition. Le mal

d'imagination était guéri; on avait confiance, on prenait tout en

bonne part. Assurément les choses étaient bonnes en soi, car il était

bon de délivrer les otages, d'élargir les prêtres, de montrer des

dispositions pacifiques à l'Europe; mais on était surtout disposé à

les considérer comme telles. Un signe de rapprochement comme l'accueil

fait à un aide-de-camp, un armistice sans conséquence comme celui qui

venait d'être signé sur le Rhin, passaient déjà pour des gages de

paix. Tel est le prestige de la confiance! Elle est tout pour un

gouvernement qui commence, et envers celui des Consuls elle était

immense. Aussi l'argent arrivait-il au trésor, du trésor aux armées,

qui, contentes de ces premiers soulagements, attendaient avec patience

ceux qui leur étaient promis plus tard. En présence d'une force

réputée supérieure à toutes les résistances, les partis se

soumettaient: les partis oppresseurs sans prétention d'opprimer

encore, les partis opprimés avec confiance de ne plus l'être. Le bien

accompli était déjà grand sans doute; mais tout ce que le temps

n'avait pas permis de faire, l'espérance l'ajoutait.

[En marge: Effet produit sur ceux qui l'approchaient par l'esprit du

général Bonaparte.]

Une chose se répandait déjà de toute part, sur le rapport quotidien de

ceux qui avaient travaillé avec le jeune Consul: on disait que ce

militaire, au-dessus duquel on ne mettait aucun général dans le temps

présent, et presque aucun dans les temps passés, était de plus un

administrateur consommé, un politique profond. Tous les hommes

spéciaux dont il s'était entouré, qu'il avait écoutés avec attention,

souvent éclairés eux-mêmes par la justesse et la promptitude de ses

aperçus, qu'il avait en outre protégés contre des résistances de toute

espèce, ne sortaient d'auprès de lui que subjugués, saisis

d'admiration. Ils le disaient d'autant plus volontiers, que c'était

devenu en quelques jours une mode de le penser et de le dire. On voit

quelquefois un faux mérite, qui a su capter un moment le public,

fasciner les esprits, et leur arracher les plus incroyables

exagérations, mais quelquefois aussi il arrive au mérite vrai, au

génie, d'inspirer cette sorte de caprice, et ce caprice devient alors

une passion. Il n'y avait qu'un mois que le général Bonaparte s'était

saisi des affaires, et déjà l'impression produite autour de lui par

cet esprit puissant, était générale et profonde. Le bon Roger-Ducos

n'en revenait pas; l'humoriste Sieyès, peu enclin à céder à la mode,

surtout quand il n'en était pas le favori, reconnaissait la

supériorité, l'universalité de ce génie de gouvernement, et lui

rendait le plus pur des hommages en le laissant faire. Aux prôneurs

convaincus, se joignaient les prôneurs intéressés, qui, voyant dans le

général Bonaparte le chef évident de la nouvelle république, ne

mettaient aucune mesure dans l'expression de leur enthousiasme. Le

général Bonaparte avait parmi ses admirateurs, du reste, fort

sincères, MM. de Talleyrand, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Roederer,

Boulay (de la Meurthe), Defermon, Réal, Dufresne, etc., qui répétaient

partout, qu'on n'avait jamais vu, ni une telle promptitude, ni une

telle sûreté, ni une telle étendue d'esprit, ni une activité aussi

prodigieuse; et il est bien vrai que ce qu'il avait déjà accompli en

un mois dans toutes les parties du gouvernement, était immense, et que

la réalité, ce qui est rare, égalait cette fois les inventions de la

flatterie.

De tout côté on le regardait comme l'homme auquel la nouvelle

Constitution devait attribuer la plus grande part du pouvoir exécutif.

On ne voulait pas d'un Cromwell, il faut le reconnaître, à l'honneur des

gens honnêtes de ce temps-là; et les amis du général disaient tout haut

que les rôles de César, de Cromwell _étaient des rôles usés_, indignes

du génie et des vertus du jeune sauveur de la France. On voulait qu'une

concentration suffisante de l'autorité dans ses mains, avec certaines

garanties pour la liberté, lui permît de gouverner la République,

heureusement et grandement. C'était là le voeu des révolutionnaires

modérés, alors les plus nombreux. Les révolutionnaires exaltés,

s'obstinant à voir dans le jeune général un Cromwell et un César,

désiraient cependant, pour garantir leur tête ou leurs biens nationaux,

qu'il eût le temps d'éloigner les Bourbons et les Autrichiens. Les

royalistes lui demandaient de les sauver des révolutionnaires, et de

reconstituer le pouvoir; ils n'étaient pas même sans quelque vague

espérance qu'il le leur rendrait, après l'avoir reconstitué; et ils

étaient disposés en ce cas à lui en payer la restitution, fût-ce du rôle

de connétable de Louis XVIII, s'il le fallait.

Ainsi tout le monde lui accordait la suprême puissance, plus ou moins

complètement, pour plus ou moins long-temps, et dans des vues

différentes. Le nouveau législateur Sieyès avait donc à lui faire sa

place dans la constitution qu'il préparait. Mais M. Sieyès était un

législateur dogmatique, travaillant pour la nature des choses, au

moins comme il l'entendait, et non pour les circonstances, encore

moins pour un homme, quel qu'il pût être. On en va juger par ce qui

suit.

[En marge: Projet de constitution long-temps médité par M. Sieyès.]

M. Sieyès, pendant que son infatigable collègue gouvernait, s'était

enfin occupé de la tâche qui lui était assignée. Donner une

constitution à la France, non pas une de ces constitutions éphémères,

produits ridicules de l'ignorance et des passions des partis, mais une

constitution savante, fondée sur l'observation des sociétés et les

leçons de l'expérience, était le rêve de sa vie. Dans ses méditations

solitaires et chagrines, il s'en occupait sans cesse. Il y avait pensé

au milieu des entraînements sincères, mais irréfléchis, de la

Constituante, au milieu des sombres fureurs de la Convention, au

milieu des faiblesses du Directoire. À chaque époque il avait remanié

son ouvrage; enfin il s'était fixé, et une fois fixé, il ne voulait

rien changer à son plan. Il n'en voulait rien sacrifier aux

circonstances du temps, pas même à la principale de ces circonstances,

au général Bonaparte, dont il fallait cependant préparer la place,

d'une manière assortie au génie et au caractère de celui qui devait

l'occuper.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 01 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 33 段