seules en paix avec la France, la première se montrant toujours
froide, la seconde toujours embarrassée de sa communauté d'intérêts
avec nous. La Russie, l'Autriche, l'Angleterre, et toutes les petites
puissances à leur suite, soit en Italie, soit en Allemagne,
soutenaient une lutte acharnée contre la République française.
L'Angleterre, pour laquelle la guerre n'était qu'une question de
finances, avait résolu cette question pour elle-même, en établissant
l'_income-tax_, qui donnait déjà d'abondants revenus. Elle voulait
donc continuer les hostilités pour avoir le temps de prendre Malte,
qu'elle bloquait, et de réduire, en la bloquant aussi, l'armée
française d'Égypte. L'Autriche, en possession de toute l'Italie,
voulait tout risquer plutôt que de rendre cette conquête. Mais le
chevaleresque Paul Ier, qui s'était jeté dans la guerre par une
inspiration de son fol enthousiasme, venait de voir ses armes
humiliées à Zurich, et il en avait conçu un vif ressentiment contre
tout le monde, mais surtout contre l'Autriche. On lui avait persuadé
que celle-ci était la cause unique de ce malheur, car ses soldats,
devant, en vertu d'un mouvement convenu, se porter sur le Rhin, et
céder la Suisse aux Russes, avaient abandonné trop tôt la position de
Zurich, laissé Korsakoff exposé seul aux coups de Masséna, qui,
vainqueur de Korsakoff, avait eu ensuite bon marché de Suwarow. Paul
Ier voyait là un acte de mauvais allié, peut-être une perfidie. La
défiance une fois excitée, tout devait lui apparaître sous un jour
fâcheux. Il n'avait pris, disait-il, les armes que pour protéger les
faibles contre l'oppression des forts, et replacer sur leurs trônes
les princes que la République française en avait précipités. Or,
l'Autriche avait partout arboré son drapeau en Italie, et n'avait
rappelé dans cette contrée aucun des princes détrônés. Il commençait
à se dire qu'agissant par générosité pure, il était dupe d'alliés qui
agissaient uniquement par intérêt. Mobile à l'excès, il se livrait à
ces nouveaux sentiments, aussi violemment qu'il s'était d'abord livré
aux sentiments contraires. Un dernier fait l'avait exaspéré au plus
haut point: c'était le pavillon russe abattu à Ancône, et remplacé par
le pavillon autrichien. Ce n'était là que le tort d'un officier
inférieur; mais ce tort, quel qu'il fût, avait été senti
très-vivement.
Les sentiments des princes absolus, malgré leurs prétentions au
secret, éclatent aussi vite que les sentiments des peuples libres; les
uns, en effet, ne se contiennent guère plus que les autres. On
commençait à connaître, dans toute l'Europe, ce nouveau résultat de la
bataille de Zurich, et ce n'était pas le moins heureux pour nous.
L'Autriche et l'Angleterre, à cette nouvelle, avaient redoublé de
soins auprès de Paul Ier. On avait comblé Suwarow, Suwarow
l'invincible (comme on l'appelait avant qu'il eût rencontré Masséna),
on l'avait comblé de distinctions de tout genre. Mais on n'avait pas
plus calmé la douleur du général russe, que le ressentiment du czar.
Une manifestation toute nouvelle de la part de Paul Ier, fit surtout
appréhender qu'il n'abandonnât bientôt la coalition.
Dans le premier élan de son zèle pour la coalition, il avait déclaré
la guerre à l'Espagne, parce que celle-ci faisait cause commune avec
la France, et avait même failli la déclarer à la Suède, au Danemark,
à la Prusse, parce que ces puissances voulaient rester neutres. Il
avait rompu toute relation avec la Prusse. Depuis les derniers
événements, il paraissait fort radouci à l'égard des cours, contre
lesquelles il était si mal disposé d'abord, et venait notamment
d'envoyer à Berlin un diplomate de sa confiance, M. de Krudener, qui
devait s'y rendre en simple voyageur, mais avec la mission secrète de
rétablir les rapports entre les deux cours de Prusse et de Russie.
[En marge: Importance de la cour de Prusse en ce moment.]
Nous avions alors à Berlin un agent sage et habile, M. Otto, qui
depuis a su attacher son nom aux actes les plus importants de cette
époque. Il avait averti le gouvernement du nouvel état des choses. Il
était évident, en effet, que, si on inclinait à la paix plutôt qu'à la
guerre, la clef de la situation était à Berlin. L'Espagne, jetée à une
extrémité de l'Europe par sa position géographique, et de la politique
par la faiblesse de son gouvernement, l'Espagne ne pouvait être
d'aucune utilité. Mais la Prusse, placée au milieu des puissances
belligérantes, restée neutre malgré leurs vives instances, mal vue
d'abord de tous les cabinets dans la première chaleur de la coalition,
mieux jugée par eux depuis qu'on était plus calme, la Prusse devenait
un centre d'influence, surtout depuis que la Russie paraissait lui
revenir. Ce qu'on avait appelé chez elle pusillanimité commençait à
passer pour sagesse. Cette cour, si elle prenait avec force le rôle
qui semblait lui être dévolu par les événements, pouvait servir de
lien entre la France et l'Europe, pouvait même imposer sa médiation,
cette manière, tant employée depuis, et avec tant de profit,
d'intervenir à propos entre des adversaires fatigués, et de recueillir
tous les fruits de la guerre qu'on n'a pas faite, et de la paix qu'on
a dictée. Si elle avait osé agir ainsi, elle n'aurait pas depuis les
jours du grand Frédéric joué un plus beau rôle.
[En marge: Frédéric-Guillaume et M. d'Haugwiz.]
Il y avait à cette époque sur le trône de Prusse un roi jeune,
honnête, plein de bonnes intentions, qui aimait la paix avec passion,
et qui ne cessait de déplorer la faute que son père avait commise, en
dissipant, dans une guerre folle contre la République française, la
gloire militaire et le trésor accumulés par le grand Frédéric.
Aujourd'hui, replacé dans des relations pacifiques avec la République
française, il en profitait pour refaire par ses économies le trésor
laissé par son grand-oncle, et dévoré par son père. Auprès de ce roi
était un ministre spirituel, habile, M. d'Haugwiz, doué au plus haut
point du talent d'éluder les difficultés, partisan, comme son maître,
de la politique pacifique, mais plus ambitieux que lui, et croyant que
de la neutralité bien dirigée on pouvait tirer pour la Prusse de plus
vastes agrandissements que de la guerre elle-même. Alors, en effet,
cela pouvait être vrai. Il poussait donc son roi à prendre activement
le rôle de médiateur, et de pacificateur du continent. Le rôle sans
doute était bien grand pour le jeune et timide Frédéric-Guillaume,
mais ce prince pouvait le remplir avec plus ou moins d'étendue, et en
assumer une partie, sinon le tout.
[En marge: Envoi de Duroc à Berlin.]
Le général Bonaparte ayant aperçu tout cela, mit aussitôt un grand
soin à caresser la cour de Prusse. Il lui avait été commode autrefois
d'être membre de l'Institut, pour ne figurer qu'à ce titre dans
certaines solennités, où il ne voulait pas figurer politiquement,
notamment aux fêtes célébrées le 21 janvier; il lui était commode
aujourd'hui d'être général, et d'avoir des aides-de-camp à envoyer où
bon lui semblerait. L'idée lui vint de suivre l'exemple des princes
qui montent sur le trône, et qui annoncent leur avénement par l'envoi
de grands dignitaires. Il fit en effet la même chose avec moins
d'apparat, en dépêchant à Berlin un de ses aides-de-camp, ce qu'un
chef d'état tout militaire pouvait assurément se permettre, sans
paraître excéder son rôle. Parmi ceux qui le servaient à ce titre,
s'en trouvait un, sage, discret, intelligent, joignant à un extérieur
agréable une tenue parfaite: c'était Duroc, revenu d'Égypte avec son
général, et ayant sur son front quelque reflet de la gloire des
Pyramides. Le nouveau Consul lui ordonna de se rendre tout de suite à
Berlin, d'aller y complimenter le roi et la reine de Prusse, de s'y
présenter comme chargé uniquement d'une mission de courtoisie et de
déférence, mais de profiter de l'occasion pour expliquer la dernière
révolution qui venait de s'accomplir en France, pour la présenter
comme un retour à l'ordre, à toutes les saines traditions, et surtout
aux idées pacifiques. Duroc devait flatter le jeune roi, et lui
laisser apercevoir qu'on le ferait volontiers, s'il le voulait,
l'arbitre de la paix future. La République, appuyée sur les victoires
du Texel et de Zurich, et sur toutes celles dont le nom du général
Bonaparte était le gage dans l'avenir, pouvait, sans crainte pour sa
dignité, se présenter l'olivier de la paix à la main.
[En marge: Entrée de M. de Talleyrand aux affaires étrangères.]
Tandis qu'il dépêchait Duroc vers Berlin, le général Bonaparte fit, au
nom des Consuls provisoires, plusieurs actes qui devaient avoir au
dehors la même signification. D'abord, après avoir différé quelque
temps l'entrée de M. de Talleyrand aux affaires étrangères, il l'y
appela enfin. On ne pouvait y placer un personnage plus conciliant,
plus propre à traiter avec l'Europe, plus habile à lui plaire, à la
flatter même, sans faire descendre le cabinet français de sa position
élevée. Nous aurons d'autres occasions de peindre ce caractère
singulier et remarquable; il suffira de dire en ce moment que le choix
seul de ce personnage prouvait clairement que, sans passer de
l'énergie à la faiblesse, on passait de la politique des passions à la
politique du calcul. Il n'y avait pas jusqu'à cette élégance exquise
de moeurs, particulière à M. de Talleyrand, qui ne fût un avantage
pour la nouvelle situation qu'on voulait prendre à l'égard des
puissances étrangères.
[En marge: Le général Beurnonville nommé ambassadeur à Berlin.]
Le général Bonaparte fit quelques autres nominations diplomatiques,
conçues dans le même esprit. Quoique M. Otto, chargé d'affaires à
Berlin depuis que M. Sieyès avait quitté ce poste, fût un agent
excellent, néanmoins ce n'était qu'un simple chargé d'affaires. On lui
assigna une autre destination, dans laquelle il sut bientôt se rendre
fort utile, et on nomma ministre à Berlin le général Beurnonville,
ministre de la guerre sous la Convention, long-temps prisonnier de
l'Autriche, et qui avait dès 1789 sincèrement embrassé la cause de la
Révolution. Le général Beurnonville était un franc militaire, loyal,
ouvert, modéré d'opinion, et parfaitement propre à bien représenter le
nouveau gouvernement. L'Autriche, dont il avait été long-temps le
prisonnier, lui inspirait une haine qui était une sorte d'à-propos à
Berlin, où l'on éprouvait à l'égard de cette puissance, à peu près les
mêmes sentiments que du temps du grand Frédéric.
[En marge: M. Alquier nommé ambassadeur à Madrid.]
Nous avions pour représentant à Madrid un ancien démagogue, dépourvu
de toute influence, et qui n'a laissé aucun nom dans la carrière
diplomatique, où les événements l'avaient jeté par hasard. On le
remplaça par un Constituant, homme sage, spirituel, instruit, qui a
figuré avec honneur dans la diplomatie de ce temps, c'était M.
Alquier. Enfin, à Copenhague, où les principes de la neutralité
maritime, ouvertement violés par l'Angleterre, pouvaient faire naître
en notre faveur des sentiments qu'il était bon de cultiver, on nomma
M. Bourgoing, en place de M. Grouvelle, qui y avait été envoyé par le
Directoire. Tous ces choix étaient excellents, et parfaitement propres
à indiquer l'esprit de prudence et de modération, qui commençait à
prévaloir dans les relations de la France avec les puissances
étrangères.
[En marge: Mesures bienveillantes à l'égard des chevaliers de Malte et
des Danois.]
À ces choix, les Consuls voulurent ajouter quelques actes qui pussent
servir de réponse à un reproche fort répandu dans les cours de
l'Europe, et consistant à dire que la République française violait
sans cesse le droit des gens, ou les traités conclus avec elle.
Assurément, elle avait moins violé le droit des gens et les traités
que l'Autriche, l'Angleterre, et toutes les cours en guerre avec nous;
mais c'était l'usage de prétendre qu'on ne pouvait avoir de rapports
avec un gouvernement mobile, passionné, représenté sans cesse par des
hommes nouveaux, qui ne se regardaient jamais comme liés par leurs
engagements, ou par les traditions du droit public européen. Le
reproche pouvait être renvoyé avec plus de fondement aux cabinets de
l'Europe, qui avaient fait pis, sans avoir l'excuse ni des passions
révolutionnaires, ni des changements de gouvernement continuels. Pour
donner une idée meilleure de la politique des Consuls, le général
Bonaparte fit un premier acte de justice envers les malheureux
chevaliers de Malte, auxquels on avait promis, en prenant leur île, de
ne pas traiter en France comme émigrés, ceux d'entre eux qui
appartenaient à la _langue française_. Ils n'avaient pu jusqu'ici
jouir de cette condition de leur capitulation, ni sous le rapport de
leurs personnes, ni sous le rapport de leurs biens. Le général
Bonaparte leur fit rendre tout entier le bénéfice de cette
capitulation.
Il prit à l'égard du Danemark une mesure d'un excellent effet, et
d'une équité bienveillante. Il y avait dans les ports de France
beaucoup de bâtiments danois arrêtés sous le Directoire, par suite de
représailles à l'égard des neutres. On leur reprochait de ne pas faire
respecter en eux les droits de la neutralité maritime, de se laisser
visiter par les Anglais, et de permettre que les propriétés françaises
dont ils étaient porteurs fussent saisies sur leur bord. Le Directoire
avait déclaré qu'on exercerait envers eux exactement les mêmes
violences qu'ils souffriraient de la part des Anglais, pour les
obliger à défendre avec plus d'énergie les principes du droit des
gens, en vertu desquels ils naviguaient. C'eût été justice assurément,
si, ayant la force de se faire respecter, ils n'avaient pas voulu
l'employer; mais les malheureux faisaient comme ils pouvaient, et il
était dur de les punir de la violence des uns par la violence des
autres. En conséquence de ce système, on avait arrêté beaucoup de
leurs navires marchands. Le général Bonaparte les fit relâcher tous,
en signe d'une politique plus équitable et plus modérée.
[En marge: Succès de la mission de Duroc.]
Duroc, envoyé à Berlin, y arriva promptement, et fut présenté par M.
Otto, qui s'y trouvait encore. D'après les règles rigoureuses de
l'étiquette, Duroc, simple aide-de-camp, ne pouvait entrer en rapport
direct avec la cour. Toutes ces règles furent mises de côté pour un
officier attaché à la personne du général Bonaparte. Il fut reçu par
le roi, par la reine, et invité sans cesse à Potsdam. La curiosité
avait autant de part que la politique à cet empressement, car la
gloire, outre son éclat, a aussi ses avantages matériels dans les
affaires. Voir, entendre l'aide-de-camp Duroc, c'était pour ainsi dire
approcher, quoique de loin, l'homme extraordinaire qui occupait le
monde. Duroc avait assisté aux batailles des Pyramides, du
Mont-Thabor, d'Aboukir. On lui adressa mille questions, et il y
répondit sans exagération, avec mesure et simplicité. Il parut doux,
poli, modeste, profondément soumis à son général, et donna l'idée la
plus avantageuse de la manière d'être que ce général imposait à tous
ceux qui l'entouraient. Le succès de Duroc à Berlin fut complet. La
reine lui témoigna la plus grande bienveillance, et de toutes parts on
commença à parler de la République française en meilleurs termes.
Duroc trouva le jeune roi fort content de voir enfin s'élever à Paris
un gouvernement fort et modéré, flatté surtout d'être à la fois
l'objet des recherches de la Russie et de la France, désirant beaucoup
jouer le rôle de médiateur, mais en ayant le désir plus encore qu'il
n'en avait la force, montrant toutefois beaucoup de zèle et d'ardeur à
le remplir.
[En marge: Bruits de paix.]
[En marge: Armistice sur le Rhin.]
Le succès de ce voyage occupa les cours de l'Europe, et retentit
jusqu'à Paris même. L'idée d'une paix prochaine commença bientôt à se
répandre dans les esprits. Une circonstance fort spécieuse, et en soi
de peu de conséquence, contribua singulièrement à propager cette idée.
Les armées françaises et autrichiennes étaient en présence le long du
Rhin, et sur les crêtes des Alpes et de l'Apennin. Sur le Rhin elles
étaient arrêtées par un obstacle suffisant pour empêcher toute
opération sérieuse; car un passage du Rhin, par les uns ou par les
autres, était une entreprise majeure, qu'on ne tente que lorsqu'on
veut entrer en campagne. Or, on était en frimaire, c'est-à-dire en
décembre; on ne pouvait donc pas y songer. Les escarmouches sur les
bords du fleuve devenaient dès lors une effusion inutile de sang. On
convint d'un armistice pour cette frontière. Quant à celle des Alpes
et de l'Apennin, il en était autrement. Au milieu de ce pays
accidenté, une opération bien combinée dans telle ou telle vallée,
pouvait procurer une position enviable pour la reprise des opérations.
On ne voulut donc pas se lier les mains de ce côté, et il n'y eut pas
d'armistice. Mais on ne fit attention qu'à celui qui venait d'être
signé sur le Rhin; et, au nombre des changements heureux qu'on se
plaisait alors à attendre du nouveau gouvernement, on rangea la
possibilité, la probabilité même d'une paix prochaine.
[En marge: Confiance générale.]
Il y a toujours dans les maux publics un mal réel et un mal
d'imagination, l'un contribuant à rendre l'autre insupportable. C'est
beaucoup de faire cesser le mal d'imagination, car on diminue le
sentiment du mal réel, et on inspire à celui qui souffre la patience
d'attendre la guérison, et surtout la disposition à s'y prêter. Sous
le Directoire, c'était un parti pris de ne plus rien espérer d'un
gouvernement faible, déconsidéré, qui, pour réprimer les factions,
allait jusqu'à la violence, sans obtenir aucun des effets de la force.
On prenait tout de lui en mauvaise part, on ne voulait en attendre
aucun bien, on ne voulait pas même y croire quand, par hasard, il en
réalisait quelque peu. La victoire, car elle avait paru lui revenir
vers les derniers jours de son existence, la victoire, qui aurait valu
de la gloire à d'autres, n'avait pas même servi à le faire honorer.
L'avénement du général Bonaparte, dont on s'était habitué à tout
attendre, en fait de succès, avait changé cette disposition. Le mal
d'imagination était guéri; on avait confiance, on prenait tout en
bonne part. Assurément les choses étaient bonnes en soi, car il était
bon de délivrer les otages, d'élargir les prêtres, de montrer des
dispositions pacifiques à l'Europe; mais on était surtout disposé à
les considérer comme telles. Un signe de rapprochement comme l'accueil
fait à un aide-de-camp, un armistice sans conséquence comme celui qui
venait d'être signé sur le Rhin, passaient déjà pour des gages de
paix. Tel est le prestige de la confiance! Elle est tout pour un
gouvernement qui commence, et envers celui des Consuls elle était
immense. Aussi l'argent arrivait-il au trésor, du trésor aux armées,
qui, contentes de ces premiers soulagements, attendaient avec patience
ceux qui leur étaient promis plus tard. En présence d'une force
réputée supérieure à toutes les résistances, les partis se
soumettaient: les partis oppresseurs sans prétention d'opprimer
encore, les partis opprimés avec confiance de ne plus l'être. Le bien
accompli était déjà grand sans doute; mais tout ce que le temps
n'avait pas permis de faire, l'espérance l'ajoutait.
[En marge: Effet produit sur ceux qui l'approchaient par l'esprit du
général Bonaparte.]
Une chose se répandait déjà de toute part, sur le rapport quotidien de
ceux qui avaient travaillé avec le jeune Consul: on disait que ce
militaire, au-dessus duquel on ne mettait aucun général dans le temps
présent, et presque aucun dans les temps passés, était de plus un
administrateur consommé, un politique profond. Tous les hommes
spéciaux dont il s'était entouré, qu'il avait écoutés avec attention,
souvent éclairés eux-mêmes par la justesse et la promptitude de ses
aperçus, qu'il avait en outre protégés contre des résistances de toute
espèce, ne sortaient d'auprès de lui que subjugués, saisis
d'admiration. Ils le disaient d'autant plus volontiers, que c'était
devenu en quelques jours une mode de le penser et de le dire. On voit
quelquefois un faux mérite, qui a su capter un moment le public,
fasciner les esprits, et leur arracher les plus incroyables
exagérations, mais quelquefois aussi il arrive au mérite vrai, au
génie, d'inspirer cette sorte de caprice, et ce caprice devient alors
une passion. Il n'y avait qu'un mois que le général Bonaparte s'était
saisi des affaires, et déjà l'impression produite autour de lui par
cet esprit puissant, était générale et profonde. Le bon Roger-Ducos
n'en revenait pas; l'humoriste Sieyès, peu enclin à céder à la mode,
surtout quand il n'en était pas le favori, reconnaissait la
supériorité, l'universalité de ce génie de gouvernement, et lui
rendait le plus pur des hommages en le laissant faire. Aux prôneurs
convaincus, se joignaient les prôneurs intéressés, qui, voyant dans le
général Bonaparte le chef évident de la nouvelle république, ne
mettaient aucune mesure dans l'expression de leur enthousiasme. Le
général Bonaparte avait parmi ses admirateurs, du reste, fort
sincères, MM. de Talleyrand, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Roederer,
Boulay (de la Meurthe), Defermon, Réal, Dufresne, etc., qui répétaient
partout, qu'on n'avait jamais vu, ni une telle promptitude, ni une
telle sûreté, ni une telle étendue d'esprit, ni une activité aussi
prodigieuse; et il est bien vrai que ce qu'il avait déjà accompli en
un mois dans toutes les parties du gouvernement, était immense, et que
la réalité, ce qui est rare, égalait cette fois les inventions de la
flatterie.
De tout côté on le regardait comme l'homme auquel la nouvelle
Constitution devait attribuer la plus grande part du pouvoir exécutif.
On ne voulait pas d'un Cromwell, il faut le reconnaître, à l'honneur des
gens honnêtes de ce temps-là; et les amis du général disaient tout haut
que les rôles de César, de Cromwell _étaient des rôles usés_, indignes
du génie et des vertus du jeune sauveur de la France. On voulait qu'une
concentration suffisante de l'autorité dans ses mains, avec certaines
garanties pour la liberté, lui permît de gouverner la République,
heureusement et grandement. C'était là le voeu des révolutionnaires
modérés, alors les plus nombreux. Les révolutionnaires exaltés,
s'obstinant à voir dans le jeune général un Cromwell et un César,
désiraient cependant, pour garantir leur tête ou leurs biens nationaux,
qu'il eût le temps d'éloigner les Bourbons et les Autrichiens. Les
royalistes lui demandaient de les sauver des révolutionnaires, et de
reconstituer le pouvoir; ils n'étaient pas même sans quelque vague
espérance qu'il le leur rendrait, après l'avoir reconstitué; et ils
étaient disposés en ce cas à lui en payer la restitution, fût-ce du rôle
de connétable de Louis XVIII, s'il le fallait.
Ainsi tout le monde lui accordait la suprême puissance, plus ou moins
complètement, pour plus ou moins long-temps, et dans des vues
différentes. Le nouveau législateur Sieyès avait donc à lui faire sa
place dans la constitution qu'il préparait. Mais M. Sieyès était un
législateur dogmatique, travaillant pour la nature des choses, au
moins comme il l'entendait, et non pour les circonstances, encore
moins pour un homme, quel qu'il pût être. On en va juger par ce qui
suit.
[En marge: Projet de constitution long-temps médité par M. Sieyès.]
M. Sieyès, pendant que son infatigable collègue gouvernait, s'était
enfin occupé de la tâche qui lui était assignée. Donner une
constitution à la France, non pas une de ces constitutions éphémères,
produits ridicules de l'ignorance et des passions des partis, mais une
constitution savante, fondée sur l'observation des sociétés et les
leçons de l'expérience, était le rêve de sa vie. Dans ses méditations
solitaires et chagrines, il s'en occupait sans cesse. Il y avait pensé
au milieu des entraînements sincères, mais irréfléchis, de la
Constituante, au milieu des sombres fureurs de la Convention, au
milieu des faiblesses du Directoire. À chaque époque il avait remanié
son ouvrage; enfin il s'était fixé, et une fois fixé, il ne voulait
rien changer à son plan. Il n'en voulait rien sacrifier aux
circonstances du temps, pas même à la principale de ces circonstances,
au général Bonaparte, dont il fallait cependant préparer la place,
d'une manière assortie au génie et au caractère de celui qui devait
l'occuper.