capital de certaines rentes foncières, appartenant à l'État, et dont
les lois antérieures avaient permis le rachat aux débiteurs. C'était
une ressource d'environ 40 millions. Les débiteurs de ces rentes ne
les servaient plus, sans en avoir cependant opéré le rachat. Il fut
émis des titres, destinés à représenter ce capital de 40 millions, et
négociables, comme les _rescriptions_ sur les biens nationaux, par le
moyen des agents d'affaires.
Ces créations de valeurs artificielles étaient la dernière concession
faite à des besoins urgents. Aliénées à des spéculateurs, elles
étaient destinées à procurer quelques ressources, en attendant le
rétablissement des finances, qu'on devait espérer de la confection
ponctuelle des rôles, et du système des _obligations_ des receveurs
généraux. Du reste, ces valeurs, comme on le verra plus tard, furent
émises avec une grande réserve, et n'eurent pas leurs inconvénients
ordinaires, qui sont la dépréciation, et l'aliénation à vil prix des
ressources de l'État.
[En marge: Un conseil de finances tenu chaque semaine.]
Ces divers projets, quoique bons, ne pouvaient valoir que ce que
vaudrait le gouvernement lui-même. Fondés sur le retour supposé de
l'ordre, ils donneraient les résultats qu'on s'en promettait, si
l'ordre renaissait en effet; si le pouvoir exécutif apportait de la
vigueur et de la suite dans l'exécution de ses plans; s'il organisait,
vite et bien, la nouvelle régie des contributions directes; s'il
mettait un soin constant à exiger que les rôles fussent faits et mis
en recouvrement dans le temps prescrit, que les _obligations_ des
receveurs généraux fussent souscrites et payées à échéance, que les
cautionnements, versés promptement, fussent déposés à la caisse
d'amortissement, en somme suffisante pour soutenir le crédit des
_obligations_; s'il abandonnait enfin pour toujours ces expédients
ruineux, tels que _bons d'arrérages_, _bons de réquisition_,
_délégations_, auxquels il s'était promis de renoncer. Si tout cela se
réalisait, on était certain d'obtenir les résultats heureux qu'on
attendait du nouveau système de finances. Il était permis de l'espérer
ainsi de l'intelligence et de la fermeté du général Bonaparte. Tous
ces projets, il les avait discutés, approuvés lui-même, souvent
modifiés et améliorés; il en comprenait l'importance et le mérite, et
il était parfaitement résolu de veiller à leur stricte exécution. À
peine arrêtés, on les envoyait aux commissions législatives, qui les
convertissaient en lois, sans qu'il y eût un moment perdu. Vingt jours
suffirent à les concevoir, à les rédiger, à les revêtir du caractère
légal, à en commencer l'exécution. Le général Bonaparte travaillait
lui-même plusieurs fois par semaine avec le ministre des finances, et
il prit ainsi le meilleur moyen de mettre fin à ces funestes
_délégations_, qu'on accordait souvent aux instances ou à l'influence
corruptrice des fournisseurs. Chaque semaine il se faisait apporter,
par les divers ministres, l'état de leurs dépenses nécessaires; il le
plaçait en regard de l'état des recettes probables, fourni par le
trésor, et faisait, en proportion des besoins de chacun, la
distribution des ressources réelles. Il ne disposait donc que de ce
qu'on était certain de percevoir, et, grâce à cette fermeté, le
principal abus, celui des _délégations_, devait bientôt disparaître.
[En marge: Ressources des premiers moments, en attendant
l'établissement du nouveau système.]
En attendant la confection des rôles, leur mise en recouvrement, la
remise au trésor et l'escompte des _obligations_ des receveurs
généraux, on avait pour vivre, outre les 12 millions prêtés par
quelques banquiers, le versement des nouveaux cautionnements, la
négociation aux gens d'affaires des valeurs récemment créées, enfin la
perception courante, dont, tout imparfaite qu'elle était, on avait
vécu jusque-là. La confiance dont les Consuls provisoires étaient
investis, ramenait les gens d'affaires, et on trouvait à négocier
auprès d'eux les valeurs nouvelles, qui, quelques jours auparavant,
n'auraient été acceptées par personne.
[En marge: Premiers secours envoyés aux troupes.]
C'est avec ces moyens réunis qu'on put venir au secours des armées
nues et affamées, et leur procurer un premier soulagement, dont elles
avaient un urgent besoin. Le désordre était si grand qu'il n'y avait
pas même au ministère de la guerre des états des troupes, de leur
nombre et de leur emplacement. Le bureau de l'artillerie était le
seul qui possédât des états de ce genre, pour les troupes de son arme.
Mais comme on ne nourrissait et n'habillait pas l'armée, comme les
bataillons de conscrits levés dans les départements, et équipés avec
des _bons de fournitures_, avaient été le plus souvent organisés sans
l'intervention de l'autorité centrale, celle-ci ne savait presque rien
de ce qui les concernait. Le général Bonaparte fut obligé d'envoyer
des officiers d'état-major sur les lieux, pour se procurer les
documents qui lui manquaient. Il adressa en même temps aux divers
corps d'armée quelques secours, mais fort insuffisants par rapport à
l'étendue de leurs besoins. Leur parlant, dans une proclamation, ce
langage qu'il savait si bien tenir aux soldats, il les conjura de
prendre patience encore quelques jours, et de déployer dans les
souffrances le même courage qu'ils avaient déployé dans les combats:
«Soldats, leur disait-il, vos besoins sont grands; toutes les mesures
sont prises pour y pourvoir. La première qualité du soldat est la
constance à supporter la fatigue et la privation; la valeur n'est que
la seconde. Plusieurs corps ont quitté leurs positions; ils ont été
sourds à la voix de leurs officiers. La 17e légère est de ce nombre.
Sont-ils donc tous morts les braves de Castiglione, de Rivoli, de
Neumarck? Ils eussent péri plutôt que de quitter leurs drapeaux; et
ils eussent ramené leurs jeunes camarades à l'honneur et à leur
devoir. Soldats! vos distributions ne sont pas régulièrement faites,
dites-vous? Qu'eussiez-vous fait si, comme les 4e et 22e légères, les
18e et 32e de ligne, vous vous fussiez trouvés au milieu du désert,
sans pain ni eau, mangeant du cheval et des mulets? _La victoire nous
donnera du pain_, disaient-elles; et vous, vous quittez vos drapeaux!
»Soldats d'Italie! un nouveau général vous commande; il fut toujours à
l'avant-garde dans les plus beaux jours de votre gloire. Entourez-le
de votre confiance; il ramènera la victoire dans vos rangs.
»Je me ferai rendre un compte journalier de la conduite de tous les
corps, et spécialement de celle de la 17e légère et de la 63e de
ligne; elles se ressouviendront de la confiance que j'avais en elles.»
[En marge: La loi des otages rapportée.]
L'administration des finances et des armées n'était pas la seule des
parties du gouvernement, qui réclamât d'une manière pressante
l'attention des nouveaux Consuls. Il fallait tout à la fois révoquer
ces rigueurs, indignes d'un gouvernement sage et humain, que la
violence des partis avait arrachées à la faiblesse du Directoire
expirant; il fallait maintenir l'ordre menacé, ici par les Vendéens en
armes, là par les révolutionnaires exaspérés de la révolution du 18
brumaire.
La première mesure politique des nouveaux Consuls fut relative à la
loi des otages. Cette loi, qui rendait responsables les parents des
Vendéens et des chouans, des actes commis dans les provinces
révoltées, frappait les uns de détention, les autres de déportation.
Elle partageait avec la loi de l'emprunt forcé progressif, et à bien
plus juste titre, l'animadversion publique. Il fallait, en effet, les
passions aveugles de ce temps, pour qu'on osât rendre les parents des
insurgés, responsables d'actes qu'ils n'avaient pas commis, bien
qu'ils en souhaitassent le succès. Les Consuls agirent à l'égard de
cette loi comme ils avaient agi à l'égard de la loi de l'emprunt forcé
progressif: ils en proposèrent la révocation aux commissions
législatives, qui la prononcèrent sur-le-champ. Le général Bonaparte
alla lui-même à la prison du Temple, où beaucoup de ces otages étaient
détenus, pour briser leurs fers de ses mains glorieuses, et recueillir
ces nombreuses bénédictions, qu'inspira si constamment et si justement
le pouvoir réparateur du Consulat.
[En marge: Élargissement des prêtres.]
À cette mesure s'en joignirent d'autres du même genre, qui marquaient
d'un caractère tout à fait pareil la politique des Consuls
provisoires. Beaucoup de prêtres, bien qu'ils eussent prêté à la
constitution civile du clergé le serment, qui était devenu l'origine
du schisme, avaient été cependant persécutés. Ces prêtres, qu'on
qualifiait du titre d'_assermentés_, se trouvaient, les uns cachés ou
fugitifs, les autres détenus aux îles de Ré et d'Oléron. Les Consuls
ordonnèrent l'élargissement de ceux qui étaient encore détenus. Cette
mesure devait faire rentrer en France ou reparaître au jour, tous les
prêtres de la même classe, qui avaient cherché leur salut dans la
fuite ou la retraite.
[En marge: Les naufragés de Calais.]
Plusieurs émigrés, naufragés dans les environs de Calais, étaient
depuis quelque temps, pour l'opinion publique, l'objet d'un vif
intérêt. Ces malheureux, placés entre les horreurs du naufrage et la
rigueur des lois sur l'émigration, n'avaient pas hésité à se jeter sur
le rivage de France, n'imaginant pas que leur patrie pût être aussi
cruelle envers eux que la tempête. Les partisans des mesures de
rigueur disaient, et la chose était à peu près certaine, que ces
émigrés allaient en Vendée, pour y prendre part au renouvellement de
la guerre civile, et ils en concluaient qu'il fallait leur appliquer
les lois terribles du temps contre l'émigration. Mais l'humanité
publique, heureusement réveillée, répugnait à une telle manière de
raisonner. La question avait été plusieurs fois résolue en sens
contraire. Les nouveaux Consuls firent décider que ces émigrés
seraient élargis, mais transportés hors du territoire de la
République. Parmi eux on comptait quelques membres des plus grandes
familles de France, et notamment ce duc de Choiseul, que nous avons
toujours trouvé depuis, au nombre des constants amis d'une liberté
sage, la seule que les honnêtes gens puissent aimer et défendre.
Les actes que nous venons de rapporter, furent universellement
applaudis. Admirez la différence qu'il peut y avoir entre un
gouvernement et un autre! Émanant du Directoire, ces actes auraient
été qualifiés d'indignes concessions, faites au parti de l'émigration:
émanant du nouveau gouvernement consulaire, à la tête duquel figurait
un général illustre, dont la présence, quelque part qu'il se trouvât,
faisait naître tout de suite l'idée de la force, ces actes étaient
pris pour les signes d'une politique forte et modérée. Tant il est
vrai que, pour être modère avec honneur et avec fruit, il faut être
puissant!
[En marge: Faute et rigueur à l'égard du parti révolutionnaire.]
Dans ce premier moment, la politique des Consuls provisoires ne manqua
de sagesse qu'à l'égard du parti révolutionnaire. C'est avec ce parti
qu'on avait eu à lutter, dans les journées récentes des 18 et 19
brumaire. C'est contre lui naturellement qu'on éprouvait de
l'irritation et de la défiance, et, au milieu de ces actes d'une
politique conciliante et réparatrice, il n'y eut de rigueur que pour
lui seul. La nouvelle du 18 brumaire avait fort ému les patriotes du
midi. Les sociétés affiliées à la société-mère du _Manége_ qui
siégeait à Paris, avaient redoublé d'emportement. On annonçait que les
députés privés, par la loi du 19 brumaire, de leur qualité de membres
du Corps Législatif, allaient se réunir à Toulouse, pour y réinstaller
une espèce de Directoire. Le général Bonaparte, maintenant qu'il avait
en main le gouvernement et l'armée, ne craignait plus rien. Il avait
montré, au 13 vendémiaire, comment il savait réprimer les
insurrections, et il n'était guère inquiet de ce que pourraient faire
quelques patriotes exaltés, sans soldats. Mais ses collègues, Sieyès,
Roger-Ducos, ne partageaient pas sa confiance. Plusieurs ministres se
joignirent à eux, et on lui persuada qu'il fallait prendre des
précautions. Enclin, du reste, aux mesures énergiques par caractère,
quoique porté à la modération par politique, il consentit à faire
prononcer la déportation contre trente-huit membres du parti
révolutionnaire, et la détention à la Rochelle contre dix-huit
autres. Il y avait dans le nombre, des misérables, et un notamment qui
se vantait d'être l'assassin de la princesse de Lamballe; mais il y
avait aussi d'honnêtes gens, des membres des deux Conseils, et surtout
un personnage illustre et respectable, le général Jourdan. Son
opposition publique au 18 brumaire, avait dans le moment inspiré
quelques craintes. Inscrire un tel homme sur une telle liste, était
une faute dans une faute.
L'opinion publique, quoique mal disposée pour les révolutionnaires,
accueillit cette mesure avec froideur, et presque avec blâme. On
craignait tant les rigueurs, les réactions, qu'on n'en voulait plus,
même contre ceux qui s'étaient tout permis en ce genre. Des
réclamations vinrent de toutes parts, et quelques-unes de très-haut,
en faveur de certains noms portés sur cette liste de proscription. Le
tribunal de cassation réclama pour un de ses membres, le sieur Xavier
Audouin, qui n'avait pas mérité qu'on prît à son égard de telles
précautions. M. de Talleyrand, toujours doux par caractère, toujours
adroit dans ses démarches, M. de Talleyrand, que le parti
révolutionnaire contribuait, par son aversion, à tenir éloigné du
ministère des affaires étrangères, eut le bon esprit de réclamer en
faveur d'un nommé Jorry, qui l'avait publiquement offensé. Il réclama,
de peur, disait-il, qu'on n'attribuât à une vengeance de sa part,
l'inscription de ce vulgaire offenseur sur la liste des nouveaux
proscrits. Sa lettre publiée lui fit honneur, et sauva son recommandé.
Une sorte de cri public fit rayer aussi le général Jourdan.
Très-heureusement la tournure prompte et favorable que prirent les
événements, permit de révoquer cet acte, qui n'était qu'un écart
accidentel, dans une marche d'ailleurs ferme et droite.
[En marge: Prompte soumission des révolutionnaires exaltés.]
Le général Bonaparte avait envoyé son lieutenant dévoué, le général
Lannes, à Toulouse. À la simple apparition de cet officier, toutes les
tentatives de résistance s'évanouirent. La ville de Toulouse rentra
dans le calme; les succursales de la société du Manége furent fermées
dans toutes les villes du midi. Les révolutionnaires exaltés voyaient
bien que l'opinion, réagissant contre eux, avait cessé de leur être
favorable, et ils apercevaient à la tête du gouvernement, un homme
auquel personne n'espérait pouvoir résister. D'ailleurs les plus
raisonnables ne pouvaient oublier que c'était ce même homme, qui, au
13 vendémiaire, avait dispersé les bandes royalistes des sections de
Paris, soulevées contre la Convention, et qui, sous le Directoire, en
prêtant main-forte au gouvernement, lui avait fourni les moyens de
faire le 18 fructidor. Ils se soumirent donc, les plus violents, en
proférant quelques cris de rage bientôt étouffés, les autres, en
espérant qu'au moins, sous le gouvernement militaire du nouveau
Cromwell, comme ils l'appelaient alors, la Révolution et la France ne
seraient pas vaincues au profit des Bourbons, des Anglais, des
Autrichiens et des Russes.
Un seul acte de résistance, non point par la force, mais par les
moyens légaux, fut opposé au 18 brumaire. Le président du tribunal
criminel de l'Yonne, le sieur Barnabé, renouvelant l'exemple des
anciens parlements, refusa d'enregistrer la loi du 19 brumaire,
constitutive du gouvernement provisoire. Ce magistrat, déféré aux
commissions législatives, fut accusé d'avoir forfait à ses devoirs,
suspendu, et éloigné de son siège. Il subit du reste sa condamnation
avec soumission et dignité.
[En marge: Révocation de l'acte de rigueur, adopté contre les
révolutionnaires exaltés.]
La prompte fin de ces tentatives de résistance, permit au gouvernement
de revenir sur une mesure, qui était en contradiction avec sa sage
politique. Sur un rapport du ministre de la justice Cambacérès,
portant que l'ordre était rétabli dans les départements, que les lois
s'exécutaient partout sans obstacle, la déportation prononcée contre
trente-huit individus, et la détention à La Rochelle contre dix-huit
autres, furent changées en simple surveillance. La surveillance
elle-même fut bientôt supprimée.
[En marge: État de la Vendée.]
Cet acte avait été bientôt effacé par la suite des actes sensés,
habiles et vigoureux, qui signalaient le nouveau gouvernement. La
Vendée à son tour avait attiré toute son attention. Une récente levée
de boucliers venait d'y être essayée, vers la fin du Directoire. Mais
l'avénement du général Bonaparte changeait complétement la face des
choses, et la direction des esprits dans toutes les parties de la
République. Les chefs de la nouvelle insurrection royaliste avaient
été excités à prendre les armes, autant par les dernières rigueurs du
Directoire, que par l'espérance du renversement prochain de ce
gouvernement. Mais, d'une part, la révocation de la loi des otages,
l'élargissement des prêtres, la vie accordée aux émigrés naufragés,
ramenaient les esprits à la conciliation; et, d'autre part, la
présence au pouvoir du général Bonaparte, faisait évanouir l'espérance
de voir tomber en dissolution l'ordre de choses sorti de la
Révolution. Le 18 brumaire avait donc modifié les idées dans la Vendée
comme ailleurs, et fait naître des dispositions toutes nouvelles.
[En marge: Ouvertures des chefs royalistes au général Bonaparte.]
Les chefs royalistes, dont quelques-uns combattaient dans les
campagnes de la Vendée, dont les autres étaient à Paris occupés
d'intrigues politiques, livrés, comme tous les partis qui cherchent à
renverser un gouvernement, à une continuelle activité d'esprit, et
sans cesse en quête de nouvelles combinaisons pour faire triompher
leur cause, imaginèrent que peut-être il y aurait quelque moyen de
s'entendre avec le général Bonaparte. Ils pensaient qu'un personnage
aussi éminent, ne pouvait avoir grand goût à figurer quelques jours
sur la scène mobile de la Révolution française, pour disparaître
ensuite comme ses prédécesseurs dans l'abîme ouvert sous leurs pas, et
qu'il aimerait bien mieux prendre place dans une monarchie paisible et
régulièrement constituée, dont il serait l'ornement et l'appui. Ils
furent, en un mot, assez crédules pour espérer que le rôle de Monk
conviendrait à un personnage, qui ne trouvait pas même celui de
Cromwell assez grand pour lui. Ils profitèrent de l'intermédiaire de
l'un de ces ministres de la diplomatie étrangère, qui, sous prétexte
d'étudier le pays où ils sont accrédités, ont la main dans toutes les
menées des partis, et se firent introduire auprès du général
Bonaparte. Ce furent, parmi les royalistes, MM. Hyde de Neuville et
d'Andigné, qui se chargèrent de cette démarche.
[En marge: Erreur commise par les royalistes sur les dispositions du
général Bonaparte à leur égard.]
Il n'est pas besoin de démontrer à quel point cette manière de juger
le général Bonaparte était erronée. Cet homme extraordinaire, sentant
alors sa force et sa grandeur, ne voulait être le serviteur d'aucun
parti. S'il n'aimait pas le désordre, il aimait la Révolution; s'il ne
croyait pas à toute l'étendue de liberté qu'elle avait promise, il
voulait tout entière cette réforme sociale qu'elle avait pour but
d'accomplir. Il désirait donc le triomphe de cette Révolution; il
désirait la gloire de la terminer, de la faire aboutir à un état de
choses paisible et régulier; il désirait en rester le chef, sous
n'importe quel titre, avec n'importe quelle forme de gouvernement:
mais être l'instrument d'aucun autre pouvoir que celui de la
Providence, il avait déjà trop de gloire et de conscience de ses
forces pour y consentir!
[En marge: Entrevue du général Bonaparte avec quelques-uns des chefs
royalistes.]
Il reçut donc MM. Hyde de Neuville et d'Andigné, écouta leurs
insinuations plus ou moins claires, leur déclara franchement ses
intentions, qui étaient de faire cesser les persécutions, de
rapprocher tous les partis du gouvernement, mais de n'en faire
triompher aucun autre que celui de la Révolution elle-même, de la
Révolution entendue dans son meilleur sens. Il leur déclara sa volonté
formelle de traiter avec les chefs de la Vendée à des conditions
raisonnables, ou de les exterminer jusqu'au dernier. Cette entrevue
n'aboutit donc à rien, qu'à faire mieux connaître le général
Bonaparte au parti royaliste.
Tandis que ces communications s'établissaient à Paris, entre le
général Bonaparte et quelques amis des Bourbons, il s'en établissait
d'autres dans la Vendée même, entre les chefs de l'insurrection et les
généraux de la République. Vers la fin du Directoire, quand on ne
savait plus à qui obéir, une sorte de relâchement, voisin de
l'infidélité, s'était introduit dans l'armée qui gardait la Vendée, et
plus d'un officier républicain, doutant de l'existence prochaine de la
République, avait tourné les yeux vers le parti royaliste. Tout ayant
changé à l'avénement du général Bonaparte, ces communications, qui
allaient devenir dangereuses, devinrent utiles au contraire, et les
pourparlers prirent une nouvelle direction. Les chefs royalistes, qui
attiraient à eux les officiers de l'armée républicaine, furent attirés
à leur tour par ces mêmes officiers vers le gouvernement de la
République. On leur fit sentir le peu d'espoir de vaincre le vainqueur
de l'Italie et de l'Égypte, l'espérance d'obtenir de lui un régime
doux et réparateur, qui rendrait la condition de tous les partis
paisible et acceptable. Ce langage ne resta pas sans succès. Il y
avait dans le moment, à la tête de l'armée de l'ouest un général sage,
conciliant et fidèle, fort employé par le général Hoche, lors de la
première pacification de la Vendée, c'était le général Hédouville. Il
se saisit de tous ces fils, et offrit de les remettre dans la main du
nouveau Consul.
[En marge: Déc. 1799.]
[En marge: Suspension d'armes dans la Vendée.]
Celui-ci s'en empara sur-le-champ, et ordonna au général Hédouville de
traiter avec les chefs vendéens. Ces chefs, intimidés par la présence
du général Bonaparte au pouvoir, se montraient disposés à pactiser. Il
était difficile de signer tout de suite une capitulation, et de se
mettre d'accord sur les articles de cette capitulation; mais une
suspension d'armes ne présentait pas les mêmes difficultés. On offrit
d'en signer une sur-le-champ. Elle fut acceptée du côté du
gouvernement, et en peu de jours MM. de Châtillon, d'Autichamp et de
Bourmont signèrent une suspension d'armes pour la Vendée et une partie
de la Bretagne. Il fut convenu qu'on s'adresserait à Georges Cadoudal
et à M. de Frotté, pour leur proposer d'en adopter une pareille dans
le Morbihan et la Normandie.
Cet acte du nouveau gouvernement ne s'était pas fait attendre, car il
s'accomplit au commencement de frimaire, une vingtaine de jours après
l'installation des Consuls provisoires. Il inspira une satisfaction
générale, et fit supposer la pacification de la Vendée plus prochaine
qu'elle ne pouvait être.
Quelques bruits du même genre, à l'égard des puissances étrangères,
firent aussi espérer, de l'heureuse étoile du général Bonaparte, un
prompt rétablissement de la paix européenne.
[En marge: Premières négociations avec l'Europe.]
[En marge: Irritation de Paul Ier contre la coalition.]