occupé de sa femme, il la servait lui-même, et, en lui disant de ces
choses insignifiantes qui viennent parfois aux lèvres quand on a le cœur
trop plein, il la couvait des yeux. Elle était bien forcée de convenir
que c’était très amusant de dîner en tête à tête.
Lorsqu’on commença à ouvrir les portes, son mari lui prit le bras et la
conduisit au coupé qui les attendait, retenu depuis la veille.
--Êtes-vous bien, êtes-vous contente? disait-il tout bas.
Elle feignait de ne pas entendre, elle arrangeait sans répondre les
frisures de son front en se mirant dans une petite glace, mais elle
entendait très bien, un vague sourire effleurait sa bouche, et sa main
tremblait un peu.
Soudain, un cri de la machine déchira l’air... les portières se
fermèrent avec un bruit sourd.
Le train se mettait en marche.
Léa tressaillit. Le charme était rompu. Elle se rappela la lettre de
madame de Prébois, et toutes les petites joies qu’elle avait naïvement
savourées s’évanouirent dans son souvenir. La sensation poignante de
l’irrévocable l’accablait. Cette grosse machine noire l’emportait vers
l’inconnu, dans une autre vie, loin de ce qui lui était cher! Toute son
existence appartenait à cet homme qui l’avait épousée sans amour.
Éperdue, elle cacha son visage dans ses mains et sanglotant:
--Pourquoi m’avez-vous choisie, moi plutôt qu’une autre... pourquoi,
puisque vous ne m’aimiez pas?
Le jeune homme eut un mouvement de stupeur; elle continuait avec une
véhémence enfantine:
--Vous n’étiez pas une petite fille, vous! Vous ne désiriez pas qu’on
vous appelât madame; ah! c’est bien mal, allez!... Je ne pourrai jamais
vous aimer... je ne vous aimerai jamais... Et nous serons très
malheureux, voilà tout.
--Mais, ma Léa, je vous adore!
Vainement, il s’était agenouillé devant elle, essayant de l’apaiser...
--Non, non, je sais que vous ne m’aimez pas, disait-elle. J’ai lu une
lettre... je sais que c’est un mariage arrangé... oui, je sais tout...
Oh! mon Dieu! j’aurais mieux aimé le couvent comme Jacqueline!
--Un mariage arrangé? répétait Jean qui se demandait s’il ne perdait pas
un peu la tête. Ma pauvre enfant, que voulez-vous dire? vous me rendez
fou... pourquoi ne m’aimerez-vous jamais?... Voyons, que vous ai-je fait
pour que vous pleuriez ainsi, pour que vous me fuyiez, moi qui ne vis
plus qu’en vous. Je souffre beaucoup, Léa, je vous assure...
Et malgré la résistance de la jeune femme, il lui avait pris les mains,
il lui parlait doucement, ardemment.
--Vous croyez que je ne vous aime pas? Comment avez-vous eu cette
pensée? Regardez-moi, écoutez-moi...... Je vous adore et peut-être mille
fois plus aujourd’hui, parce que nos deux vies sont liées pour toujours,
parce que maintenant votre joie et votre peine dépendent de moi, parce
que vous êtes mon bien, mon trésor... Tout à l’heure encore, votre mère
m’a dit: «Aimez ma Léa, soyez bon pour elle! Tout en l’aimant comme
votre femme, aimez-la aussi comme une fille chérie, remplacez-moi un
peu.» Et je lui ai répondu: «Soyez heureuse, soyez tranquille, oui, je
l’aimerai, je la protégerai, jamais sa petite main ne quittera la
mienne.»--Ah! ma chérie, vous croyez que je ne vous aime pas!
D’abord, elle avait levé ses grands yeux, puis ses paupières s’étaient
baissées comme alourdies par les larmes qui se succédaient, perlant aux
cils.
--Je sais... Je sais bien que vous n’êtes pas méchant... mais...
--Mais quoi? Je vous ai toujours aimée, Léa, toujours... Ma Léa, je vous
le jure... Je vous ai adorée le premier jour, le premier instant.
Elle secouait la tête d’un air triste et sérieux.
--N’essayez pas de me tromper, Jean, il y trois jours, quand j’ai lu
cette lettre, j’ai tout compris.
--Enfin, Léa, quelle lettre, quelle lettre?
--Mais la lettre de madame de Prébois, fit-elle avec un peu
d’impatience, en retenant mal les sanglots qui la suffoquaient.
--De madame de Prébois! Que disait-elle?
--Elle disait à maman d’aller au bal de madame Salbert... elle disait
que... Roméo et Juliette s’y rencontreraient... que... Oh! l’affreuse
lettre! je ne sais plus, moi... Elle parlait de vous, et puis elle
disait... elle disait: «Ce sera un charmant mariage de raison!...» Oh!
Jean, il fallait me prévenir... Est-ce qu’on peut jamais aimer une femme
qu’on épouse par raison?
Ces explications entrecoupées ne donnaient guère le mot de l’énigme à M.
Reignal. Assis à côté de Léa, il l’avait entourée de ses bras, et il la
berçait tendrement, paternellement. Soudain, une exclamation lui échappa
et, prenant dans ses deux mains la tête de sa petite femme, il
l’embrassa bien fort sur les cheveux.
--Léa, ma chère folle, s’écria-t-il, je comprends!... mais ce n’était
pas vous!... Ah! pourquoi madame de Prébois se mêle-t-elle de citer
Shakespeare, au lieu d’appeler les gens par leurs noms!
Et c’était au tour de Léa de ne pas comprendre, mais elle se sentait
vaguement rassurée, la lueur d’un sourire brillait déjà dans ses yeux
noyés.
--Qu’est-ce que cela veut dire? interrogea-t-elle intriguée, en se
dégageant un peu.
Le jeune homme riait maintenant.
--Ma chère petite, c’est toute une histoire... un vrai roman que je vous
raconterai, seulement...
--Seulement?
--Je voudrais vous entendre dire que vous ne doutez pas de ma tendresse,
Léa, de ma tendresse infinie?
--J’ai confiance en vous, Jean.
--Alors, si vous me donniez la main en signe de pardon... voulez-vous?
--Oui.
Et, lorsqu’il eut baisé cette main toute menue, il la retint prisonnière
dans la sienne, pour raconter la chère histoire de son bonheur.
--Léa, nous nous connaissions à peine, quand j’ai passé à votre doigt
cette petite bague qui vous rendait si fière, mais, depuis longtemps, je
sentais qu’il est triste de vivre sans but, de travailler sans
récompense, et, souvent, seul, le soir, j’évoquais la vision d’un doux
foyer où m’accueillerait un sourire, un baiser... Vous rappelez-vous ces
fleurs de Nice, dont vous composiez des bouquets l’autre jour... Vous
mettiez de côté les plus fraîches, les plus belles et vous disiez: «Pour
maman!...» Eh bien! Léa, moi, toute ma vie, j’ai conservé dans un coin
de mon cœur, le plus pur de mes sentiments, le meilleur de ma pensée, ce
que je devinais en moi de vraiment bon, de tendre, d’aimant, en disant:
«Pour ma femme!» Et j’éprouvais comme une souffrance en me demandant:
Existe-t-elle, la rencontrerai-je jamais?... Alors, vous savez,
quelquefois on a besoin de se confier, je parlais à ma vieille amie, à
madame de Prébois, je lui disais: «Vous qui aimez tant à bâtir des
romans, me la trouverez-vous un jour, l’adorable créature que je rêve!»
--Voyons, Jean, me répondit-elle une belle fois, comment la rêvez-vous?
Léa écoutait, attentive, elle attachait sur Jean des yeux très doux où
passa soudain une inquiétude.
--Oui! comment la rêviez-vous, Jean? murmura-t-elle.
Il l’enveloppa d’un regard plein de caresses.
--Comment je la rêvais? fit-il en l’attirant près de lui. Blonde, très
jolie... une bouche toute petite et des cheveux très fins que je
bouclerais sur mes doigts... Et puis encore, mignonne, frêle, toute
fragile comme ces bibelots délicats qu’on a peur de casser en les
touchant...
--Alors, dites-moi, elle est donc un peu fée, madame de Prébois?
--Oh! pas du tout, vous allez voir. Quand je lui ai dépeint ma chère
merveille, elle a ouvert de grands yeux en disant: «Il n’est pas
difficile, ce Jean! Donnez-lui une beauté! Il sera très content.» Moi,
je souriais de son affectueuse moquerie. Non, ma bonne amie, je ne
serais pas très content. A la femme qu’on aime en passant, on peut ne
demander que d’être belle, nous exigeons plus de celle à qui nous
confions la moitié de notre vie! Celle-là, voyez-vous, ce n’est pas
seulement le délice des jeunes années, c’est encore l’amie des mauvais
jours; c’est la joie des heures bénies, c’est la consolation des grandes
douleurs... Et, quand nous lui apportons nos soucis, nos inquiétudes, ce
n’est pas pour les oublier près d’elle, c’est pour qu’elle les partage
avec nous!... je veux que ma femme soit bonne, pieuse, sensible,
aimante, intelligente aussi, car je penserai tout haut devant elle, car
je lui donnerai sa part de mes travaux, de mes craintes et de mes
espérances... Enfin je veux qu’elle soit très jeune afin que, son cœur
et son esprit devenant un peu mon œuvre, nos sentiments, nos plus
secrètes pensées se confondent toujours plus complètement... Oh! mon
amour, n’est-ce pas que je l’ai trouvé cet idéal que je rêvais?
--Oui, Jean, je vous le promets, s’écria-t-elle rougissante, émue.
Oh! combien il était bon, sage, tendre, son mari!... Elle était fière de
lui, et fière aussi un peu d’elle-même, parce que, tout à coup, elle se
sentait digne d’être aimée comme il l’aimait.
--Ma Léa!
--Et l’histoire, Jean, l’histoire? Que vous a-t-elle répondu, madame de
Prébois?
--Elle m’a répondu: «Mon ami, votre ange est de ce monde. Il y a
longtemps que je le connais, que je l’aime, et que je le garde pour
vous. Allez au bal de madame Salbert, je me charge de vous présenter à
une jeune fille qui est très belle, remarquablement intelligente et
parfaitement bonne. C’est mademoiselle Jacqueline de Mayran.»
Léa jeta un cri de joie, d’ivresse, sa tête tomba sur l’épaule de son
mari.
--Jacqueline! C’était Jacqueline! Ah! quel bonheur, quel bonheur, Jean!
--Oui, mon adorée, c’était Jacqueline. Mais ce jour-là, je ne l’ai guère
vue, cette pauvre Jacqueline: Pour moi, il n’y avait plus qu’une jeune
fille dans le salon de madame Salbert; c’est une enfant toute blonde,
toute blanche, et mon cœur criait: «C’est elle, c’est elle!...» Ah!
qu’il était beau, lumineux, ce bal!
--Oh! je me rappelle, madame de Prébois vous a présenté à moi, vous
m’avez dit: «Que c’est triste, mademoiselle, de ne pas danser!» Moi j’ai
pensé: «Quelle drôle de chose, un jeune homme qui ne danse pas!...» Mais
je vous trouvais bien gentil tout de même...
--Et moi je vous trouvais ravissante et je vous aimais comme un fou...
Madame de Prébois n’y comprenait rien. Je n’ai pas dit trois mots à
Jacqueline et, un mois plus tard, vous étiez ma fiancée!
Jean contemple Léa. Elle est délicieuse, un peu pâle, les lèvres
vaguement souriantes, ses longs cils ombrant sa joue.
--Léa, ma chère petite femme, dans ce temps-là, vous ne disiez pas que
vous ne pourriez pas m’aimer?
--Oh! Jean, murmure-t-elle, Jean, ce n’était pas vrai... Je me sentais
si malheureuse!... Je croyais faire un mariage de raison!
Et il lui répond:
--Vous ne vous trompiez pas, mon aimée; les vrais mariages de raison, ce
sont les mariages d’amour.
* * * * *
«Maman chérie, ne sois pas inquiète... Nous ne pleurons plus, nous
sommes bien heureux et nous t’aimons de tout notre cœur.
»LÉA. JEAN.»
UNE PAGE DE DOULEUR
Tu n’as donc pas vu mes larmes.
J. BARBIER.
Une femme auteur, un bas bleu!
Pourquoi écrivait-elle?... Oh! ni par vocation, ni par pédanterie: tout
simplement parce qu’elle trouvait le monde triste, la vie monotone, et
qu’en écrivant elle vivait d’une autre vie, dans un autre monde... «Le
monde où l’on oublie»! comme dit Musset.
Quand elle avait répété cent fois à ses élèves, la règle de «quelque» ou
la date de Philippe-Auguste; quand elle avait repassé, reprisé le linge,
auprès du fauteuil de sa grand’mère infirme, elle était si lasse de la
réalité!
Le soir venu, la tâche laborieuse était achevée. La vieille dame dormait
en paix sous ses courtines; tout était calme, au sixième étage de la
maison... Alors un bruit ailé frissonnait sous les rideaux, les murs
s’argentaient de suave lumière, et, dans l’air silencieux, glissaient
les esprits du rêve, ces génies bleus qui chantent la nuit, pour les
poètes et pour les jeunes filles...
Andrée les écoutait; elle prenait la plume.
Elle écrivait naïvement, sans talent. Son style, plein d’expressions
exagérées, de figures rebattues, d’épithètes encombrantes, était celui
d’une pensionnaire sentimentale; ses romans, tous bâtis sur le même
plan, manquaient d’intérêt et de vie. Inévitablement, le héros beau et
riche épousait l’héroïne belle et pauvre... à moins qu’ils ne mourussent
ensemble; c’était banal comme un compliment de nouvelle année. Mais quel
poème entre les lignes! Quel langage inhabile et charmant d’une âme
toute blanche qui s’ignorait!
Aux mots ternes, aux lieux communs, l’enfant prêtait sa jeune sève.
Inconsciente, elle se faisait l’héroïne des histoires d’amour,
jouissant en songe du bonheur qu’elle demandait à la terre: La vie ou la
mort avec... Lui!
Elle n’avait jamais aimé; mais elle devinait en son cœur une force
endormie; elle savait qu’elle aimerait un jour.
Parfois, tout son être s’élançait en des tendresses vagues, sans objet,
qui se fondaient en larmes sans cause; parfois, des mots confus lui
venaient aux lèvres, qu’elle n’osait pas prononcer. Et, rêvant à ces
rencontres mystérieuses qu’un ange écrit dans les étoiles et que les
poètes célèbrent ici-bas, elle attendait une certaine heure qui
viendrait, elle attendait l’âme sœur de son âme, l’amant idéal, dont lui
parlaient les esprits bleus.
Souvent, elle soupirait devant son miroir: «Je ne suis pas jolie; si
j’allais lui déplaire!» ou elle admirait sa silhouette élégante dans les
hautes glaces du boulevard: «Sera-t-il fier quand je m’appuierai sur son
bras?»
Le bonheur semblait chose naturelle à cette enfant qui n’avait jamais
été heureuse.
Dieu est bon! Il protège ceux qui Le prient. Dieu est juste! Il bénit
ceux qui font leur devoir. Elle a toujours prié Dieu; elle a toujours
fait son devoir; et chaque soir la vieille grand’mère murmure: «Que
Marie te garde, seule joie de ma vie!»
Cependant les jours se traînent, tous semblables: on dirait une
interminable procession de pénitents, sombres et mornes.
Andrée est triste, d’une tristesse intime et mal explicable, qui lui
devient chère, parce qu’elle y découvre peu à peu des jouissances
secrètes, de mystérieuses douceurs... Le soir, sous la lampe, elle lit
ses poètes... Hugo, Lamartine qu’elle admire, et les contemporains
qu’elle aime... Marius Arnal surtout! Un «jeune» celui-là, mais si bien
poète. Il ne se pique d’être ni un érudit, ni un prophète, il dit
simplement ce qu’il ressent, ou plutôt il le chante!
Pourquoi préfère-t-elle Marius Arnal à tous les autres? C’est ce que
nous ne savons pas, c’est ce qu’elle ne sait pas elle-même.
Elle croit le comprendre. Elle se dit: «C’est un songeur, à l’âme
mélancolique, un pâle enfant du vieux Paris» cherchant vainement dans la
grande ville la Béatrix, la Laure de Noves qu’il pourrait aimer.
A vrai dire les poésies de Marius Arnal n’exprimaient ni les aspirations
d’un être altéré d’idéal, ni la désespérance qu’affectent tant
d’écrivains. Le bon sang gaulois de Villon et de La Fontaine coulait
dans les veines de ce Parisien du XIXᵉ siècle! Quand, pour faire son
métier de poète, il s’était alangui sur les misères humaines, il
s’écriait volontiers que le monde est supportable avec un peu d’amour et
de gaieté; et il préférait aux belles chimères du songe, les réalités
passables de la vie.
Mais Andrée était très jeune, très ignorante; peut-être même ne
définissait-elle pas le plaisir subtil qu’elle trouvait à lire les
_Poésies tendres_.
Les vers élégants, délicats, mélodieux avaient cette grâce un peu molle,
ce charme presque sensuel qui ont caractérisé parfois les manifestations
les plus séduisantes de la poésie parnassienne.
Bercée par la cadence harmonieuse, elle oubliait tous les soucis, toutes
les inquiétudes... Vaguement, il lui semblait qu’une main pressait la
sienne, qu’une voix douce et mâle murmurait à son oreille les mots
caressants qu’elle lisait... Et elle se sentait plus forte pour
souffrir, pour travailler, tant il est vrai qu’un rêve aimé est encore
ce qui aide le mieux à supporter la vie.
* * * * *
La jeune institutrice était parvenue à faire publier dans un journal de
modes quelques unes de ses nouvelles; mais son ambition c’était de
paraître dans un grand journal, dans une revue connue. _L’Écho parisien!
la Vie moderne! la Revue contemporaine!_... Là, que de déceptions pour
la pauvre fille!
Cependant, elle ne se décourageait pas.
Deux fois éconduite à _la Vie moderne_, elle voulut risquer une
troisième tentative.
Le secrétaire de la rédaction, un grand maigre à l’air important, prit
le manuscrit qu’elle lui tendait, et jeta sur la première page un bref
coup d’œil.
--Mon Dieu, mademoiselle, il est fâcheux que vous vous soyez dérangée...
Nous avons en lecture une telle abondance de manuscrits que...
Le congé était en règle. Les larmes jaillirent des yeux de la jeune
fille, elle balbutia un adieu, et, n’y voyant plus, se traîna vers la
porte.
--Mademoiselle...
A cette voix inconnue, elle tressaillit, elle se retourna.
En entrant dans le bureau du journaliste, elle avait à peine remarqué
l’étranger qui lui apparaissait maintenant en pleine lumière. C’était un
homme d’environ trente ans, blond, grand, robuste, auquel une longue
moustache et des cheveux coupés en brosse donnaient presque un air
militaire.
--Excusez-moi, mademoiselle, cette présentation un peu brusque, dit-il
avec ce ton de respect aimable qui est le secret de certains hommes...
Mais, nous sommes... confrères, et vous connaissez peut-être mon nom...
Marius Arnel... le poète...
--Oh! monsieur...
Ce fut tout ce qu’elle put dire, troublée qu’elle était par ce nom
magique, par cette voix harmonieuse, enveloppante...
Et cependant, où était le rêveur pâle, aux inévitables cheveux longs,
qu’elle s’était si souvent figuré?
--J’écris dans _l’Écho parisien_, le directeur est de mes amis et... je
serais heureux de vous rendre service, mademoiselle; voulez-vous me
confier votre manuscrit?
Il souriait avec grâce; Andrée ne perdait pas un mot, une syllabe de son
organe au timbre d’or.
Soudain, leurs regards se rencontrèrent; elle crut que son cœur
s’arrêtait de battre. Éperdue, brisée sous l’émotion d’une ivresse âpre
comme l’angoisse, elle ferma les yeux...
--Oh! merci, merci... murmura-t-elle.
Mais elle ne songeait guère au manuscrit qu’elle laissait entre les
mains de Marius.
Machinalement, elle descendit l’escalier, elle marcha dans les rues
jusqu’à sa demeure. Son âme était encore toute remplie de ce regard
d’homme, doux, presque tendre, qui avait touché le sien.
«Oui, oui, le regard et la voix d’un poète...», pensait-elle.
Elle saisit les _Poésies tendres_ et s’y plongea, parcourant chaque
ligne d’un œil ravi.
Elle sentait qu’en elle «quelque chose» avait changé. Maintenant, elle
éprouvait une crainte de s’imaginer que Marius était là, soupirant les
paroles enchantées... puis, tout à coup, elle croyait l’entendre et elle
défaillait. Elle était heureuse et des larmes noyaient sa prunelle; elle
jouissait délicieusement, et elle avait peur du charme qui l’avait prise
ainsi.
Les pages tournaient dans sa main fiévreuse. Bientôt, il lui parut que
la terre se fondait sous ses pieds en vapeurs impalpables... Le sens des
mots qu’elle lisait ne frappa plus son esprit; elle n’eut plus
conscience ni du temps ni des choses ambiantes. Mais la musique du vers
chantait toujours à son oreille captivée. Les lèvres collées à la coupe
de délices, elle s’abandonnait à un ravissement étrange, presque
mystique dans sa suavité.
Et lentement, le livre glissa des mains de la jeune fille, ses paupières
s’abaissèrent appesanties de langueur, sa bouche s’entr’ouvrit dans un
sourire extatique... Elle dormit jusqu’au jour.
«Mademoiselle,
»Votre nouvelle est une charmante bluette mais... voilà le
malheur!... _l’Écho parisien_ ne publie rien de ce genre, un peu
tombé à notre époque.
»Autrefois, l’intérêt d’un roman résidait uniquement dans
l’intrigue plus ou moins vraisemblable. Il n’y a pour ainsi dire
plus d’intrigue dans les romans qu’on écrit aujourd’hui. Comment
intéresser avec un simple enchaînement de faits des gens qui, sous
prétexte d’être nés à la fin de ce siècle, s’imaginent qu’ils ont
vécu un siècle entier? Rien ne leur semblerait nouveau. Alors, les
romanciers, qui songent avant tout au plaisir des lecteurs, ont eu
l’ingénieuse idée de leur faire étudier des passions au microscope.
C’est très amusant, n’est-ce pas, mademoiselle, quand on a vu une
puce toute petite et pas bien vilaine, de l’apercevoir tout à coup
grosse comme une abeille et laide à faire peur? Ils appellent cela
faire de la psychologie et, comme il faut pour se le permettre
avoir l’expérience d’un siècle dans la tête... vous êtes peut-être
un peu jeune, mademoiselle...»
Andrée laissa tomber la feuille de papier, et se mit à pleurer. Mais ce
n’était pas l’insuccès de son œuvre qui la navrait ainsi; c’était la
gaieté insouciante, la légèreté cynique de cet homme qui pouvait rire en
portant un coup!... Et puis... on se crée tant de bonheur en idée! elle
s’était figuré... Oh! la folle, la folle!...
Pourquoi, sur la foi d’un regard de pitié, avait-elle cru qu’elle était
aimée?...
Dans cette lettre, pas un mot qui vienne du cœur! pas un!... Était-elle
bien de lui?
Puis, elle relut la nouvelle; elle pensa que Marius avait raison, elle
se dit: «je suis trop sotte pour écrire!...» Elle n’écrivit plus.
Mais la vie lui paraissait, maintenant, inutile, trop longue... Adieu
les rêves et le travail! Les esprits bleus s’étaient tus.
Espérant l’oubli, elle ouvrit les _Poésies tendres_. Une jalousie
furieuse la mordit au cœur.
Elle ne voyait plus que les titres de ces sonnets, jadis tant aimés: «A
Michelle», «Ma belle», «A la duchesse de ***», «A Elle!»...
Elle?... Qui?... Mon Dieu, l’avait-il adorée cette Michelle! Tous, tous
dédiés à des femmes!... Et sans doute, elles étaient belles, parées pour
lui plaire, fêtées partout! Oh! désespoir! être laide! être pauvre!...
Andrée était méconnaissable avec ses joues trop blanches et ses yeux
trop noirs. Elle souffrait tant! C’est un martyre, avoir vingt ans et ne
plus rien espérer de la vie!
Puis, une nuit, à moitié folle, la poitrine pleine de sanglots, elle se
leva, elle écrivit...
Plus de prince charmant! plus d’héroïne en sucre rose! plus de
descriptions fades où les oiseaux chantent sous un ciel trop beau! C’est
en vain qu’Andrée voudrait s’envoler vers le pays des songes...
Elle écrit l’histoire, le journal d’une femme!... Cette femme aime, elle
n’est pas aimée, et elle se sent devenir folle, parce qu’elle est
jalouse, parce qu’elle éprouve le vertige de la mort, parce qu’elle a
peur du suicide qui l’attire.
Oui, elle appelle la mort à grands cris, la malheureuse! Et cependant,
comme elle a soif de vivre! Les sentiments les plus contraires se
tordent dans ce cœur torturé. Elle adore et elle hait; elle s’agenouille
devant l’idole et se relève menaçante; elle s’élance jusqu’au ciel dans
un hymne de passion triomphante, puis elle retombe sur la terre, dans
l’abîme du désespoir!...
Parfois une larme délaye l’encre d’un mot, qui s’étale sur le papier...
Andrée écrit toujours!... Les heures s’écoulent, elle écrit encore...
enfin, brisée de fatigue, elle se jette sur son lit, elle dort sans
rêves.
Et, le lendemain, elle est éblouie de ce qu’elle a fait. Dans ces pages,
brûlantes de vie, elle se retrouve toute, non plus elle, la pensionnaire
romanesque, mais elle, transfigurée par la passion; elle, sacrée femme
par la douleur!
«Ah! Marius, Marius, si vous lisiez cela!»
Le cœur lui saute dans la poitrine, elle se met en route. Hélas!
sera-t-il chez lui?
Certes il est chez lui.
Souriant d’un sourire complaisant, il boucle sur ses doigt les cheveux
blonds de Zinette; et Zinette, toute frêle sous les plis soyeux d’une
simarre byzantine, lui distille à l’oreille de petits mots bêtes qu’il
trouve charmants.
Quand on annonce Andrée, il fronce les sourcils:
--Encore!
Il avait eu, avouons-le, un vague caprice pour cette charmante laide au
regard sérieux, puis... il avait connu Zinette, puis surtout il avait
lu la nouvelle. Oh! d’un ennuyeux, d’un bourgeois, cette nouvelle! Elle
devait savoir repriser les bas, mademoiselle Andrée! (Marius dédaignait
profondément les femmes qui reprisent les bas.) Et quelle conception de
l’amour! Une fable de Florian...
Un bon mari, sa femme et deux jolis enfants,
Vivaient en paix dans un simple ermitage.
On bâillait, rien que d’y songer.
La belle petite faisait la moue.
--Une femme, ici, monsieur!