--Pas une femme, ma divine, un bas bleu!
Jadis, il avait pensé qu’un bas bleu sur une jolie jambe n’est pas,
après tout, plus vilain qu’un bas noir. Mais où sont les neiges d’antan!
On avait fait entrer la jeune fille dans une autre pièce. Bientôt le
poête parut, gracieux comme de coutume. Elle, elle tremblait tellement
que d’abord elle ne put parler, puis elle dit qu’elle avait tenté un
dernier effort... elle s’en excusa.
--J’abuse de vous, monsieur...
--Mais pas du tout, mademoiselle. Voyons le titre: _Une page de
douleur_. Très suggestif. Je vais lire cela.
Andrée n’aimait pas ce ton insouciant; cependant, elle s’éloigna le cœur
plus léger, tandis que Marius retournait à Zinette, en disant:
--Décidément, elle est laide!
* * * * *
--S’il comprenait! mon Dieu, s’il comprenait!... Mon Dieu, faites qu’il
comprenne! suppliait la pauvre fille dans une prière convulsive.
Elle se disait que Marius était un grand poète et qu’auprès de lui elle
n’était rien; mais, elle l’aimait tant! Est-il possible qu’un homme ne
soit pas touché quand on l’aime ainsi!
--Oh! mon Dieu, faites que je meure, si vous ne permettez pas que je
vive en l’adorant...
Trois jours après, l’auteur des _Poésies tendres_ entrait chez la jeune
institutrice.
Lui, lui! il était venu!
Elle eut le regard d’un accusé qui attend sa sentence...
Marius riait.
--Mais, c’est tout simplement un chef-d’œuvre, mademoiselle!
s’écria-t-il. Voilà enfin de la psychologie! Voilà une page de vraie
douleur! Ce n’est pas avec des mots, c’est avec des sanglots, avec des
cris d’amour, que vous avez écrit cette fois. J’étais presque ému en
lisant... moi qui connais les ficelles! Mes compliments... Très curieux,
cette étude-là!
Andrée le regardait avec un sourire de démence.
Une étude! Dieu du ciel! Cet homme avait donc toujours le scalpel à la
main!
Elle était atterrée. Il lui semblait qu’elle avait donné une fleur à
Marius et qu’au lieu de la respirer, il en comptait les étamines.
Il trouvait cela «curieux» la douleur, lui!
--Je réponds de _l’Écho parisien_, mademoiselle, et...
Il parlait, mais les mots bourdonnaient à l’oreille de la jeune fille,
sans qu’elle en pût comprendre le sens.
La veille encore, elle avait fait un si beau rêve: Marius la contemplait
avec les yeux tendres du premier jour, il disait: «Dans ces pages, j’ai
deviné votre cœur, laissez-moi être seul à le connaître, gardons ce
petit cahier, toujours, ne le publions pas.»
Et elle répondait: «Mon cœur et ma vie vous appartiennent; que m’importe
le succès, si vous m’aimez sans cela.»
Hélas!
Elle reconduisit le poète, puis, souriant toujours, elle s’approcha de
la cheminée, elle craqua une allumette...
Brûle, flambe, monte en fumée, bien haut, bien loin, pauvre manuscrit
taché de larmes!
Un peu de fumée! La fin des rêves...
Mais elle détourna les yeux...
Il faisait du soleil; Paris était gai, le grand indifférent! Dans une
victoria, de l’autre côté de la rue, une jeune femme blonde, en toilette
claire, semblait attendre. Le pauvre bas bleu la vit quitter sa pose
nonchalante et sourire en arrangeant sa robe pour faire une place tout
près d’elle. Puis, quelqu’un traversa la chaussée, dit un mot au cocher,
et sauta lestement dans la voiture...
Andrée sanglotait; c’était Marius Arnal.
* * * * *
Depuis, elle n’écrit plus; depuis, comme tous les désespérés, elle rêve
«au charme de la mort».
Bien qu’elle ait à peine vingt-deux ans, on dit déjà: c’est une vieille
fille! Et les esprits bleus ne chantent plus pour elle...
RELIQUES D’ANTAN
«N’effeuillez pas les roses!»
A eux deux, ils n’avaient pas plus de quarante ans; ils étaient fiancés
depuis toute une semaine, ils s’adoraient, rien ne troublait leur
bonheur.... alors ils s’étaient querellés.
Jacqueline, qui se sentait ce jour-là d’humeur boudeuse, avait un peu
provoqué l’escarmouche, Roger avait manqué de patience et, comme tous
les êtres qui s’aiment, ils avaient profité du premier prétexte venu
pour se faire beaucoup de mal.
En avant les ironies agressives et les mordantes reparties! les «vous ne
m’aimez plus!» les «je ne vous le pardonnerai pas», les petites et les
grandes phrases, les _toujours_ et les _jamais_ qu’on dit sincèrement et
dont on rit ensuite!... Debout, très pâle, les lèvres tremblantes, les
mains nerveuses, Roger parlait d’un ton saccadé où vibrait plus de
chagrin que de colère; mais Jacqueline affectait l’impassibilité. Assise
en un coin du canapé, le nez en l’air, sa jolie tête rousse renversée
dans les draperies chatoyantes, son pied mignon battant indolemment les
glands d’un gros coussin, elle distillait à plaisir ses petits mots
cruels de femme et semblait chercher on ne sait quel astre introuvable,
parmi les nuages bleutés du plafond...
Sur la table à côté d’elle, des roses gisaient au pied du vase de
cristal où l’on n’avait pas pris soin de tremper leurs tiges... des
roses toutes frêles, exquises dans leur blancheur immatérielle, que
Roger avait choisies et apportées lui-même. Soudain, dans un méchant
désir de destruction, la jeune fille saisit le pauvre bouquet et ses
pervers petits doigts se mirent à en arracher les pétales qui tombèrent
comme une neige embaumée sur la soie du coussin... Elle accomplissait ce
méfait lentement, savamment, sans irritation apparente...
C’en était beaucoup, c’en était trop! Roger prit son chapeau et sortit;
Jacqueline se sauva dans sa chambre, et, seules, les pauvres fleurs
mutilées restèrent dans le salon silencieux, pour dire que des amoureux
avaient passé là.
Mais maintenant elle pleurait, Jacqueline! Son beau calme était vaincu.
«Méchant Roger!» gémissait-elle...
Sa pensée intime ajoutait: «Méchante Jacqueline!» et cette exclamation
mentale et bien involontaire mêlait à son désespoir un cuisant dépit. La
colère instinctive qu’elle éprouvait contre elle-même la gênait dans sa
colère un peu voulue contre son fiancé; il lui eût paru si consolant de
rencontrer au fond de son cœur révolté, une Jacqueline toute bonne et
toute innocente qu’elle aurait plainte sans réserve, en maudissant les
injustices de Roger!... Il était parti fâché, Roger!... Quand
reviendrait-il?... S’il allait ne pas revenir?... Ah! combien triste et
longue et ennuyeuse s’écoulait cette journée!
Le ciel était couvert de brumes; dans la cour un orgue jouait la
_Dernière Pensée de Weber_... Lasse et désœuvrée, Jacqueline se souvint
tout à coup d’une vieille ouvrière infirme et sans famille que sa
marraine protégeait. Lydie ne vivait point de secours, mais son visage
rayonnait lorsqu’on voulait bien, de temps à autre, lui consacrer
quelques moments; un peu d’intérêt et de sympathie, c’était la seule
aumône qu’elle implorât: «Quand tu seras en veine de charité, va voir
Lydie», avait dit la marraine.
En veine de charité?... Le sentiment qui ce jour-là décidait Jacqueline
à se faire conduire chez Lydie, n’était qu’une soif de bravade, le vague
besoin de jeter un défi à sa conscience importune et d’inventer une
bonne raison pour se poser en ange méconnu aux yeux de Roger. Si la
jeune fille l’avait analysé, ce sentiment, je doute qu’elle l’eût classé
parmi les vertus théologales... Ah! on lui reprochait son égoïsme! ah!
on la traitait de créature sans cœur!... on verrait...
* * * * *
Un rayon pâle avait fini par traverser l’épaisseur ouatée des nuages; le
front baigné de cette lueur indécise qui argentait ses bandeaux blancs,
Lydie tricotait à la fenêtre.
Ses mains fuselées faisaient prestement travailler les aiguilles qui
cliquetaient dans la laine grise, et ses lèvres fredonnaient une
chanson... de ces airs très vieux qu’on chantait autrefois, dont le
rythme est toujours gai et qui toujours pourtant semblent
mélancoliques... En entendant cette voix moduler ce refrain, on songeait
au son grêle et usé d’une épinette très rare.
La chambre de l’ouvrière était paisible et claire: au fond un lit étroit
et blanc; sur les étagères des bibelots menus et sans valeur; contre les
murs tapissés de fleurettes, des meubles très droits ornés d’ouvrages au
crochet, et partout, flottant parmi ces vieilleries mièvres, je ne sais
quel charme attristé, puéril et suranné, chaste et flétri... C’était
comme la chambre d’une vieille fille.
Avec Jacqueline, un peu de printemps pénétra dans cette cellule et,
abandonnant son tricot, Lydie eut un joli sourire de grand’mère aux
dents encore blanches.
Bien prise dans un costume de drap bleu, son frais visage de rousse aux
yeux noirs gentiment engoncé par le boa de chinchilla qui lui montait
jusqu’aux oreilles, la petite fiancée s’assit auprès du fauteuil aux
antiques ramages et prit ses façons enjôleuses pour débiter mille
espiègleries, imposant doucement à la solitaire la contagion de sa jeune
gaieté.
Lydie n’ignorait pas le prochain mariage de sa mignonne visiteuse, on
parla de Roger... Jacqueline était un peu embarrassée pour parler de
Roger; elle ne se sentait guère disposée à en dire du bien..., mais,
pour rien au monde, elle n’en eût dit du mal! Alors, follement, avec
cette inconsciente cruauté des très jeunes filles, elle demanda pour
changer le cours de la causerie:
--Pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée, Lydie?
Surprise, la malade ôta ses lunettes; mais Jacqueline ajouta câlinement:
--Vous deviez être très jolie, Lydie, quand vous étiez jeune?
Quand vous étiez jeune!... Oh! le charme de cette parole! les
délicieuses images qu’elle fait surgir du flot des souvenirs à demi
effacés! Quand vous étiez jeune!... Eh! oui, si vieille qu’on soit
devenue, on a été jeune! On a eu des cheveux fous, des yeux qui riaient
sous les cils baissés, une bouche cerise qui décochait des malices... On
a eu dix-huit ans, une fois... il y a longtemps!... Et voilà qu’en un
instant la phrase magique a ressuscité tout ce passé qu’on croyait mort!
--Jolie? répéta Lydie, et elle sourit encore de son sourire clair qui
ressemblait à la chanson triste et gaie, à la chambre jeune et
vieille... Jolie? Certes non, mais gentille: des joues roses, des
lèvres qui riaient franc et la jeunesse!... Seulement, j’étais pauvre à
l’âge où l’on se marie et puis... comment vous dire? je n’étais pas
coquette, je ne savais pas plaire... on ne me rechercha pas... Plus
tard, bien plus tard, quand j’ai eu des économies, ç’a été autre chose:
mais c’est moi qui n’ai plus voulu...
La jeune fille ouvrait de grands yeux.
--Vous avez eu bien raison, Lydie... et c’étaient des sots les hommes de
votre temps... Mais alors, ajouta-t-elle d’un ton de commisération
profonde, on ne vous a jamais fait la cour?
Une troisième fois le sourire de Lydie se montra brillant, entre ses
lèvres défleuries; Jacqueline poussa un petit cri.
--Lydie, ma bonne Lydie, s’écria-t-elle, dites-moi, dites-moi vite, on
vous a fait la cour _une fois_?
Et comme la vieille ouvrière secouait la tête sans répondre, elle
continua, pressante:
--Racontez-moi, Lydie!... Oh! j’étais bien sûre que vous aviez été trop
jolie pour n’être pas aimée!
Le sourire fugitif, un instant revenu, s’évanouit. Par un mouvement
machinal de vieille, l’infirme joignit les mains en levant ses yeux
bleus vers le ciel.
--Aimée, l’ai-je été? murmura-t-elle. Je ne crois pas... mais j’ai aimé,
moi!... Et c’est encore le meilleur, allez, mademoiselle!
Jacqueline écoutait, sérieuse, n’interrogeant plus.
--Mon histoire est courte, continua Lydie; si vous attendez un beau
roman, vous serez déçue... Lui, c’était un _pays_ de ma mère; comme il
ne connaissait personne à Paris où il venait chercher de l’ouvrage, on
nous l’avait recommandé; mon père l’invita chez nous... Mon Dieu, je
vous l’ai dit, je n’étais pas jolie, mais nous autres Parisiennes, avec
un frison sur la tempe et un ruban rose au cou, nous avons l’air d’être
en toilette... Pierre n’avait jamais vu ça... Il me trouva gentille, il
me le dit un peu... et moi j’en éprouvais une joie toute nouvelle... Il
me paraissait si beau, si franc, si brave ce grand garçon!... oh!
grand!... Près de lui, je paraissais toute petite... et ça me faisait
plaisir; voyez comme on est drôle!...
Le dimanche, nous sommes allés nous promener en famille pour montrer
Paris à notre hôte et, quoiqu’il y ait cinquante ans de ça, je pourrais
vous raconter tout ce que nous avons vu, tout ce que nous avons dit
surtout... des choses qui vous sembleraient si bêtes!... et qui sont mon
trésor à moi... Le soir, en rentrant, nous avons rencontré des
marchandes de roses... il m’a acheté un bouquet...
Lydie s’interrompit, la voix lui manquait. Jacqueline n’avait plus envie
de rire...
--Il m’a acheté un bouquet, reprit-elle, et il m’a dit: «Voulez-vous le
garder en mémoire d’aujourd’hui?...» Hélas! ses roses n’étaient pas
fanées qu’il savait déjà que, dans la grande ville, il y avait des
filles aussi bien mises et plus jolies que moi.
Il y eut un silence.
--Pauvre Lydie! soupira Jacqueline.
--Non, répéta rêveusement la vieille, non, ne dites pas pauvre Lydie...
je ne les regrette pas mes quelques jours d’espérance...
Et elle ajouta plus bas:
--Je ne regrette même pas les jours qui ont suivi... et j’ai toujours
gardé les roses.
Elle se tut encore, puis très vite, avec une lueur enfantine dans ses
yeux humides:
--Voulez-vous les voir? dit-elle.
De sa voix chevrotante, elle indiquait à la jeune fille un livre à
fermoirs d’argent, dans la case droite du tiroir: un vieux livre de
communiante, marqué de signets ajourés et noué de faveurs bleues...
Ternes maintenant, maintenant desséchées, si diminuées, si minces qu’on
les croyait prêtes à tomber en poudre, elles dormaient dans le
reliquaire enrubanné, les pauvres fleurs qui, jadis, comme la petite
communiante du livre blanc, avaient été fraîches et belles! Et
Jacqueline les prit curieusement sur les pages enluminées où des saintes
priaient auréolées d’or; alors Lydie s’écria, inquiète:
--Faites bien attention, mademoiselle... n’effeuillez pas les roses!
A ces mots, la jeune fille tressaillit soudain; se rappelant ses roses à
elle, ses pauvres roses qu’elle avait impitoyablement meurtries, elle
compara sa destinée à celle de cette humble.
Pauvre Lydie! Il n’y avait eu dans sa longue existence qu’un seul
bouquet, qu’un seul beau songe, et, de ces fleurs sitôt passées, de
cette petite flamme de rêve sitôt éteinte, elle avait parfumé sa vie,
elle avait réchauffé son cœur.
Ainsi que Lydie, Jacqueline aimait, mais en retour elle était aimée, ah!
tant aimée! la petite fiancée de Roger!... Et dans une vision rapide, il
lui sembla que ce cher trésor de tendresses sur lequel elle n’avait pas
toujours veillé, l’imprudente, avait revêtu une forme palpable, la forme
délicate et blanche du triste bouquet maltraité.
Elle s’avisa que l’amour est chose ineffablement précieuse, qu’un rien,
sourire ou regard, l’attire, mais qu’un rien aussi peut l’effaroucher...
et que--dans une histoire d’amour--c’est un événement qu’une rose
effeuillée!...
Alors, tout au fond de son âme attendrie, une voix murmura: c’était la
voix lointaine des romances d’antan, la voix tendre et vieillotte de
l’épinette rare:
«N’effeuillez pas les roses... disait-elle, ne jouez pas avec le
bonheur! Gardez-les jalousement, gardez-les à travers la vie, votre
amour, vos fleurs de femme heureuse, car, si quelque chose égale en
douceurs exquises le parfum vivant de la fleur donnée qui parle
d’espoir, c’est le parfum pâli de celle qu’on retrouve entre deux pages
jaunies et qui parle de souvenir.»
En partant, Jacqueline embrassa l’ouvrière et, quand elle rentra dans le
petit salon, son premier regard fut pour le coussin de soie où les
pétales immaculés se mouraient, déjà plus transparents, déjà tristes
dans leur senteur de fleurs brisées. Comme elle s’agenouillait pour
ramasser, avec des soins qui demandaient grâce, cette moisson blanche
dont elle avait pitié:
--Jacqueline, fit derrière elle une voix connue et aimée, Jacqueline...
je voulais vous dire... nous ne pouvons pas finir ainsi la journée...
Vivement, elle se leva, les mains encore pleines de roses, à demi émue,
à demi timide, n’osant rien dire, mais laissant parler ses yeux.
Et, très tendrement, Roger prit les deux petites mains embaumées et les
réunit sous ses lèvres tandis que Jacqueline balbutiait, en suffoquant
un peu:
--Nous les garderons, ces feuilles de roses...
FIN
TABLE
MA CONSCIENCE EN ROBE ROSE 1
MARIAGE DE RAISON 219
UNE PAGE DE DOULEUR 249
RELIQUES D’ANTAN 269
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--10.30-1-21.