--Monsieur, commença-t-il, vous ne me connaissez que comme je vous

connais, de nom... Je suis Pierre Le Jariel.

--Je ne sais à quoi je dois l’honneur de votre visite,

monsieur,--répondit Bernard avec une courtoisie parfaite bien qu’un peu

froide, en indiquant un siège au jeune homme,--mais je connais en effet

votre nom qui est celui d’un homme que j’estime infiniment et je suis à

votre disposition, quoi que vous veniez me dire.

Le neveu du docteur se recueillit un instant.

--Monsieur de Nohel, fit-il enfin, nous nous trouvons à l’égard l’un de

l’autre, dans une situation singulière. Et il faudrait, je le sais, pour

sauver d’une sorte de ridicule la démarche que je tente aujourd’hui

auprès de vous, un tact et une habileté de mots que je ne possède pas...

Je ne suis qu’un marin, un homme très simple, un peu rude; prenez-moi

donc tel que je suis, avec mes brusqueries et mes maladresses, en

appréciant mes intentions, non mes moyens.

Bernard s’inclina sans répondre, toujours très calme, n’appréhendant que

ce qui pourrait sortir de pénible pour Janik, de cet entretien dont il

ne prévoyait pas l’issue. Pierre continua:

--Mademoiselle de Thiaz est souffrante...

Si maître de lui qu’il crût être, Nohel ne put retenir une

exclamation... La tête lui tourna, une phrase instinctive, gauche,

disant tout ce qu’il voulait taire, lui échappa:

--Elle est malade, elle est gravement malade, n’est-ce pas?... Je le

sentais...

«Allons, il l’aime bien, pensa Pierre», et il eut un sourire quelque peu

mélancolique.

--Mademoiselle de Thiaz n’est pas gravement malade, monsieur de Nohel,

dit-il..., elle n’est que très faible, très nerveuse, très triste...

toutes choses dont on peut guérir heureusement... Mais, tenez, si vous

voulez m’entendre, oubliez que j’aie jamais été pour Janik autre chose

qu’un frère--cela vous sera d’autant plus facile que, ce qui a changé il

y a quatre ans entre elle et moi, c’est beaucoup plus le nom que nous

nous donnions, que le sentiment qui nous unissait... Cette affection

fraternelle très profonde, toute dévouée chez moi, m’a fait

comprendre--sans que mademoiselle de Thiaz ait proféré une plainte--que

ma petite amie souffrait et que si... si elle n’aimait pas le fiancé que

lui avait choisi sa tante, c’était que son cœur en avait choisi un

autre... Voilà pourquoi je suis ici.

--Je vous jure, fit Bernard, que jamais rien ne m’a autorisé à croire

que mademoiselle de Thiaz m’honorât d’un autre sentiment que celui d’une

grande pitié.

--J’en suis convaincu, monsieur... Mais avec l’ami d’enfance qui était

redevenu son frère d’adoption, mademoiselle de Thiaz n’était pas tenue

aux mêmes réserves... Ce que je vous demande maintenant, c’est la

réponse d’un honnête homme à un honnête homme, et je m’adresse à toute

votre loyauté, et à tout ce que mon oncle Le Jariel a deviné en vous de

bon et de généreux: vous aimez Jeanne de Thiaz, votre cri d’angoisse me

l’a dit; l’aimez-vous bien profondément, croyez-vous sincèrement

pouvoir la rendre heureuse?

--Si je l’aime, si je la rendrais heureuse!... Ah! monsieur, je ne sais

comment vous dire, comment...

Une ivresse folle, une reconnaissance exaltée, se lisaient dans les yeux

de Bernard.

Pierre répéta:

--Croyez-vous pouvoir la rendre heureuse?

Alors Bernard eut une seconde d’hésitation. Avant de répondre, il

s’interrogeait lui-même.

Pierre avait demandé une parole grave à un homme, et non pas un banal

serment d’amoureux à un enfant.

Enfin, Nohel dit, très fermement, en regardant le marin dont la

physionomie ouverte lui inspirait une irrésistible confiance:

--Oui, je crois, je sens qu’elle serait heureuse avec moi...

Puis, dans un élan presque indépendant de sa volonté, il ajouta:

--Vous êtes infiniment meilleur que moi, monsieur... Voulez-vous me

donner la main.

* * * * *

--Bernard et Janik s’aimaient! Comme ils gardaient bien leur secret!...

Et Pierre qui se sacrifie, c’est superbe! Marions ces enfants, docteur:

quel joli roman!

Telles ont été les conclusions de l’incorrigible Armelle.

Maintenant, Bernard attend dans le salon jonquille. Il a vu mademoiselle

de Kérigan, il a vu M. Le Jariel, et Janik va venir.

Elle va venir et il se le figure à peine. Son bonheur l’étonne comme

quelque chose de trop anormal pour être vrai. L’émotion a décomposé son

visage; les yeux pleins d’extase, il la voit s’avancer vers lui, elle,

la _petite mère-grand_.

Elle chancelle, brisée par une joie trop forte, un peu pâle dans sa robe

rose, souriante, avec des larmes au bord des paupières...

Et Bernard la regarde toujours, sans faire un pas au-devant d’elle.

Comme autrefois, dans la chambre de la tourelle, il croit à une

vision...

Quand elle fut tout près de lui seulement, il prit les deux mains

qu’elle lui tendait et les enferma dans les siennes qui brûlaient.

--Bernard... dit-elle très bas, la voix douce.

--Janik... ah! si vous saviez ce que j’ai souffert!

--Je le sais.

La voix étranglée, il murmura:

--Non, vous ne savez pas, mon ange... vous ne savez pas ce que je suis

quand vous n’êtes plus là, ce que j’aurais été surtout, s’il m’avait

fallu vous perdre... Vous êtes la pureté même... moi je ne suis qu’un

homme, très faible et très malheureux... Janik, je ne veux rien vous

cacher... souvent, pendant ces six semaines de déchirements, je me suis

senti redevenir l’être misérable que j’ai déjà été; voulez-vous me

pardonner, voulez-vous me laisser encore votre petite main

compatissante. Malgré mes fautes passées, malgré ces dernières

défaillances, voulez-vous être ma femme?

--Oui, Bernard.

Alors, avec une sorte de respect attendri, Bernard attira la jeune fille

contre sa poitrine où elle s’appuya, tendre et confiante.

--Janik, ma Janik, dit-il de cette voix basse et infiniment pénétrante

qu’il avait quelquefois, vous n’avez pas peur de toute une existence

avec ce Jacques Chépart, que vous avez connu si lâche? Vous voulez bien

croire à son amour, accepter sa vie qu’il vous donne et qu’il rendra

digne de vous; fermer ainsi vos chers yeux et, sans crainte, vous

abandonner à lui, pour toujours? Vous voulez bien, dites?...

Regardez-moi.

--Oui, Bernard, dit-elle encore.

Et, levant sur Nohel ses grands yeux lumineux où brillait tant d’amour

qu’il en fut ébloui, elle reprit de sa voix aimante:

--Je veux être votre femme, je veux vous rendre heureux, être heureuse

en vous et par vous... Je n’ai pas peur de Jacques Chépart, je le

connais, il sera mon orgueil et ma joie! Et, puisque vous m’aimez,

puisque je vous aime, je n’ai pas peur de la vie: j’ai foi en vous,

j’ai foi en Dieu!

Un long moment Bernard la contempla avec un désir de s’agenouiller

devant elle.

--Oh! ma chérie, répondit-il, vous avez raison d’avoir confiance, car je

vous aime de toutes les forces de mon âme et mon amour est plus pur et

meilleur que moi!... Vous avez raison de croire au bonheur, car je vous

porterai dans mes bras, à travers la vie, et jamais vos petits pieds

n’effleureront les épines... Vous avez raison aussi de ne plus craindre

Jacques Chépart, car vous en ferez un autre homme. Vous saurez le

comprendre et le soutenir, il travaillera pour vous; il veut que vous

soyez fière de l’appeler votre mari!

Et doucement, il entraîna la jeune fille sur la terrasse où ils avaient

échangé tant de paroles cruelles.

On avait ouvert les fenêtres du château, pour y faire entrer le soleil

qui brillait d’un air de fête... Soudain, Bernard aperçut, dans la

tourelle, le portrait de l’aïeule, qu’un rayon nimbait d’or. Alors il

lui envoya un regard de gratitude et, pressant ses lèvres sur le front

de sa fiancée, il murmura:

--Petite mère-grand! c’est toi qui me la donnes, «ma conscience en robe

rose!» Et je l’aimerai tant, je serai pour lui plaire si bon, si «sage»,

que ses yeux et les tiens me souriront toujours... Merci, merci, petite

mère-grand!...

MARIAGE DE RAISON

Aime celui qui t’aime et sois heureuse en lui.

V. HUGO.

C’est un petit salon bien parisien, bien moderne dans son élégante

bizarrerie. Tous les styles, toutes les teintes se touchent sans se

heurter dans ce désordre habile où les plantes de serres jettent çà et

là leur note un peu crue, et où la chatoyante polychromie des tapis

d’Orient s’harmonise au flou pâle des étoffes anciennes, tandis que,

du haut de son chevalet drapé, un Pierrot de Flameng rit à la Vénus

grecque qui ne s’en étonne pas.

Léa est assise près de la fenêtre; le soleil printanier, qui filtre au

travers des vitraux, danse en lueurs roses sur ses cheveux blonds;

dans un cornet de cristal, à côté d’elle, de grandes branches de lilas

penchent leurs feuilles alanguies. Elle tient à la main une broderie,

mais elle ne travaille pas; les yeux vagues, la bouche souriante, elle

rêve.

A quoi rêve-t-elle?... A quoi rêvent les jeunes filles!... Oh!

Musset, pardonnez-lui! Elle a seize ans, elle est aimée, et ce sont

des chiffons, des bagatelles qui lui occupent l’esprit! Ce bouquet

qu’elle contemple d’un regard tranquille, c’est l’envoi quotidien de

son fiancé, et le parfum des fleurs n’apporte à son jeune cerveau que

le souvenir banal des visites qu’elle a faites et des félicitations

qu’elle a reçues à l’occasion de son mariage!

Il lui passe devant les yeux des nuages de dentelle, enrubannés de

rose... Son trousseau est ravissant: Doucet s’est surpassé. Elle pense

à la corbeille... des diamants, son ambition! Et du renard bleu...

quelle joie! Puis elle récapitule le contenu des paquets de toutes

formes et de toutes dimensions qu’on apporte sans cesse à l’hôtel

depuis huit jours. L’a-t-on gâtée cette Léa!... Ah! c’est amusant de se

marier!... Et, la mine triomphante, elle se redit pour la centième fois

ce programme qui l’enchante: «Je sortirai seule, j’irai dans les petits

théâtres et je lirai Marcel Prévost!»

Elle est si jeune, la mignonne! La longue natte qui tombe en frisant

jusqu’à sa taille gracile, ses yeux bleus qui s’ouvrent à tout

propos dans un étonnement naïf, ses mouvements pressés, sa démarche

voltigeante lui donnent encore un peu l’air d’une petite fille.

Quand son père et sa mère ont prononcé pour la première fois le mot

magique de mariage, quand ils lui ont parlé de Jean Reignal qu’elle

connaissait à peine, elle a rougi beaucoup, mais elle a dit «oui»

sans hésiter. Certes, elle n’eût point agréé si vite un mari laid ou

maussade ou inintelligent; il n’avait fallu qu’une seconde à ses bons

yeux de jeune fille pour voir que M. Reignal était aimable, distingué,

sympathique. Puis on avait causé. Les gestes, le langage du jeune

homme portaient ce caractère de pondération et de sobriété qui marque

très généralement une supériorité intellectuelle incontestée; ses yeux

étaient de ceux qui plaisent aux femmes par un regard profond, à la

fois dominateur et très doux... pour tout dire, il réalisait à peu

près «l’idéal» de Léa et de ses petites amies, cet idéal dont on avait

tant jasé en visite et en promenade, au bal et au cours! N’est-il pas

délicieusement flatteur d’inspirer une passion à un homme de trente

ans, «à un homme sérieux»? Et c’est au bal, par hasard, que Jean a

rencontré Léa; il s’est épris d’elle au premier sourire qu’elle a

daigné lui adresser. Aussi est-elle fière, très fière de son roman. Le

coup de foudre, songez donc?

Elle saute de joie, elle jette son ouvrage, elle court à la glace, s’y

examine avec complaisance, pirouette et revient s’asseoir à l’abri d’un

paravent peint de gros chrysanthèmes.

--Je dois être jolie, songe-t-elle gravement, en se mettant à dévider

la soie d’un peloton sur une bobine--un ouvrage de petit chat qui

n’empêche pas de rêver.

--Madame de Prébois trouve que j’ai l’air d’un Greuze... Et, mardi

dernier, quand on a fait des tableaux vivants chez lady Smithson,

on me voulait absolument pour représenter Titania... Une fée peinte

par Greuze! pas mal!... Quelle chance d’être blonde; Jean déteste

les brunes... Il est très beau, mon mari! J’aime tant sa petite

moustache!... Comme il m’aime!... Est-ce que je l’aime, moi?... Mon

Dieu, je n’en sais rien... Je suis très contente d’être aimée, voilà...

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’adorer son mari pour être

heureuse... Ah! pourquoi toutes les jeunes filles ne rencontrent-elles

pas des jeunes gens charmants qui les épousent? Pourquoi le bonheur

n’est-il pas donné à toutes celles qui le mériteraient?

Tandis que Léa se pose anxieusement cette question, une moue rapproche

ses sourcils et elle pense à sa cousine Jacqueline de Mayran, qui a

vingt ans, qui est belle, parfaite et qui veut entrer au couvent.

Pauvre Jacqueline! Elle est orpheline, et a pour tutrice une vieille

tante ennuyeuse qui lui apprend à tricoter et lui fait lire Condillac;

certes il y a bien là de quoi vous dégoûter du monde! Mademoiselle de

Mayran ne va au bal que lorsqu’on la confie à la mère de Léa et c’est

très rare; il est vrai qu’elle ne s’amuse guère au bal. Les danseurs

l’ont surnommée Sainte-Jacqueline, tant elle a passé froide et sereine,

dans ces grands salons pleins de lumière où le plaisir l’invitait.

Le couvent! Tel est son rêve à elle. A ce seul mot, Léa frissonne. Le

couvent! Ne jamais rire, ne jamais valser, ne jamais se marier!...

Et puis, il y a des pénitences... et puis, l’uniforme enlaidit. Ah!

combien Léa préfère à la cornette, le voile qui l’enveloppera dans

trois jours, quand Jean la conduira à l’autel! Pauvre Jacqueline!

Et Léa dévide toujours. Le peloton fait des bonds extravagants sur le

tapis, la bobine grossit à vue d’œil. Puis, tout à coup, le fil de soie

glisse sans résistance dans la main de la jeune fille, et il ne reste

plus à terre qu’une carte pliée en quatre. Une carte de correspondance,

bleue avec un chiffre au coin.

--Tiens! l’écriture de madame de Prébois.

Et ce nom évoque encore toute une envolée de souvenirs.

--Madame de Prébois? mais elle était au fameux bal. N’est-ce pas elle

qui nous a présenté Jean?... Oui, oui, je me rappelle. Elle avait une

robe de velours vert... Moi, j’étais en blanc, Jacqueline en rose... Et

maman disait d’un air fier en nous admirant: «J’ai deux filles ce soir.»

Léa a ramassé distraitement la carte, elle la regarde et... Jean

Reignal! Oui, c’est le nom de son fiancé qu’elle aperçoit au milieu

des pattes de mouche de madame de Prébois. Lentement, elle déploie le

billet et elle se demande si elle va lire. Elle est émue, anxieuse...

pourquoi?

Et pourquoi ce tremblement qui lui agite les doigts, pourquoi cette

angoisse qui lui serre le cœur?

Que peut-elle bien dire de Jean, madame de Prébois?

Allons, un peu de courage... C’est absurde d’avoir peur ainsi. Elle

n’a pas la mine bien méchante cette carte satinée!

La jeune fille se met à lire:

«Ma bien chère,

»Venez sans faute ce soir au bal de Madeleine. C’est décidément là que

Roméo et Juliette se rencontreront. Moi, je suis sûre qu’ils se

plairont, nos jeunes gens! Vous connaissez Jean Reignal comme un avocat

remarquable et remarqué, mais vous allez voir et juger l’homme! c’est un

charmeur. A bientôt, ma toute belle, je suis ravie de ma politique.

Voilà le plus adorable des mariages de raison. Bien à vous.

»MARTHE DE PRÉBOIS.

»_P.-S._--J’embrasse très affectueusement votre fille, la jolie Léa.»

La lettre, lancée avec violence vers la cheminée, s’en alla tout droit à

son adresse et fut consumée en un instant.

Un flot de larmes inondait le visage de la pauvre enfant. Ainsi cette

rencontre au bal était arrangée; ainsi, il avait été arrêté d’avance que

Léa plairait à Jean, que Jean demanderait Léa! Ah! cette affreuse madame

de Prébois, avec sa rage de marier tout le monde!

Un mariage de raison!!

Un mariage dont on a pesé le pour et le contre, un mariage traité comme

une affaire! Sans doute, M. Reignal s’était informé de la dot et des

espérances...

Un mariage de raison!!!

Cette chose flétrie par tous les romans que Léa a lus... Oh! les belles

tirades où, bravant les obstacles, le jeune homme jure qu’il obtiendra

celle qu’il aime! Oh! les scènes poétiques où le héros entrevoit

l’héroïne, blanche et frêle comme une vision!... La destinée les conduit

l’un vers l’autre; deux regards se croisent et deux cœurs sont unis à

jamais. Combien la triste réalité ressemble peu aux romans!

M. Reignal a trente ans, l’âge raisonnable pour «faire une fin»; madame

de Prébois, qui est une grande marieuse, s’est empressée de lui

chercher une femme et elle a pensé à Léa! Si elle avait pensé à Jeanne,

à Laure ou à Marguerite, il aurait épousé Marguerite, Laure ou Jeanne,

pourvu que la dot et la famille répondissent aux conditions requises.

C’est tout simple; une foule de mariages se concluent ainsi... Et dans

trois jours, Léa sera la femme d’un homme qu’elle ne connaît pas, et

qu’elle ne pourra jamais aimer! Elle partira seule, toute seule avec

lui!

Maintenant, elle a oublié ce qui l’éblouissait tout à l’heure, les

fêtes, les bijoux, les parures, les satisfactions puériles de sa vanité.

Et, pour la première fois, à cette heure où l’avenir qui l’attend

l’émeut d’une terreur folle, elle songe qu’il serait doux d’aimer,

d’être aimée, de se l’entendre dire, et de donner tout son cœur et de se

laisser conduire à travers la vie, passivement, aveuglément, par une

main forte qui se ferait tendre... Mais, hélas! Jean n’aimera jamais sa

femme. Et il est trop tard pour retourner en arrière.

Le soleil a disparu peu à peu. La porte qui s’ouvre discrètement fait

sursauter la jeune fille, et Jean Reignal en personne entre.

--Bonjour, monsieur.

--Bonjour, mademoiselle.

C’est assez sec; mais il y a une nuance sensible entre le «monsieur» de

Léa qui est strictement correct et le «mademoiselle» de Jean qui est dit

sur un ton de plaisanterie affectueuse. Ce «mademoiselle» équivaut à

«Léa» tout court.

--Madame votre mère n’est pas rentrée? fait le jeune homme.

Et il y a dans sa voix comme un contentement vaguement exprimé.

--Maman? Non.

Elle esquisse un salut, puis elle glisse vers la porte latérale; déjà

elle soulève la portière.

--Léa!

Elle tressaille et tourne la tête. Lui s’est avancé.

--Restez un peu, supplie-t-il amicalement.

Elle prend un air très digne:

--Maman me défend de recevoir en son absence.

--Les étrangers, mais moi... Dans trois jours vous serez ma femme! Ma

chère Léa, maman ne me grondera pas, j’en suis sûr.

En prononçant ces mots: «Ma chère Léa,» la voix du jeune homme a vibré

plus profonde; la petite fiancée s’en aperçoit fort bien, mais elle

s’est promis d’être froide. Sans répliquer, elle s’assied sur le canapé

et Jean vient auprès d’elle, en souriant de son sourire un peu

protecteur.

--Vous avez l’air d’être en pénitence, dit-il, vous n’êtes pas sortie

aujourd’hui?

--Non.

--Pourquoi?

--J’avais des papillons plein la tête.

--Noirs ou roses, vos papillons?

--Noirs.

--Vraiment? Serait-il indiscret de vous demander ce qu’ils vous

contaient en battant de l’aile?

--Très indiscret.

--Me le direz-vous dans quelques jours?

--Non.

--Vous aurez des secrets pour votre mari?

--Ai-je dit que c’était un secret? On n’est pas forcée de dire toutes

ses pensées à son mari, je suppose!

--Mais si.

--Je ne vous dirai pas les miennes.

--Alors, je les devinerai.

--Ah!... comment donc, je vous prie.

--Très simplement. Je prendrai comme cela vos deux mains dans les

miennes et je lirai dans vos yeux.

Léa devint très rouge; le timbre de la porte d’entrée retentissait deux

fois, elle se leva précipitamment.

--Voilà maman... je vais l’embrasser.

Elle était extrêmement troublée, fâchée contre Jean. Ce mot terrible de

«mariage de raison» tourbillonnait dans sa tête. Elle était humiliée de

faire un mariage de raison, et puis triste, si triste! Jusqu’au matin

elle pleura à chaudes larmes, se répétant qu’elle était bien

malheureuse d’épouser un homme aussi déloyal. Quel hypocrite! Oui,

vraiment, à l’entendre, elle aurait pu se croire chérie.

--Comme je le déteste! gémissait-elle.

Or, il a été universellement constaté que lorsqu’une femme dit d’un

homme: «Je le déteste», c’est qu’elle est bien près de l’aimer. Léa

s’était écriée, l’imprudente: «Il n’est pas nécessaire d’aimer pour être

heureuse.» Comme la fée que l’on n’avait pas conviée au baptême de la

Belle au bois, l’amour venait réclamer sa place; il parlait en maître,

il s’installait en roi dans ce petit cœur de jeune fille qui ne l’avait

point appelé.

* * * * *

L’église est remplie de froufrous de soie et de parfums de fleurs;

autour de l’autel, tout est blanc et lumineux, les orgues chantent

gravement sous la voûte, et la mariée s’avance au bras de son père,

blanche elle aussi, sous le tulle qui idéalise sa blondeur.

Très beau mariage en somme! Toilettes exquises, sermon remarquable,

messe en musique avec le concours des premiers chanteurs de l’Opéra,

puis, après la cérémonie, lunch brillant chez madame Person, la mère de

la mariée.

Tout en papotant dans le salon fleuri, on goûte du bout des lèvres des

petites choses fort appétissantes, on accepte une coupe de champagne, on

grignote un gâteau en répétant qu’on n’a pas faim. Léa et Jean sont fort

entourés. Les amies de Léa s’écrient avec enthousiasme:

--Il est impossible de rêver une plus jolie mariée que toi. Ajoutant _in

petto_: Excepté moi, quand je me marierai.

De bonnes mères embrassent cette chère petite, en se disant, la rage au

cœur, que madame Person a bien de la chance.

Et les amis de Jean qui viennent de faire l’apologie du célibat,

concluent qu’après tout, Reignal n’est pas à plaindre.

Puis peu à peu les salons se vident.

Madame Reignal se retire dans sa chambre pour échanger contre un costume

de voyage sa longue robe de satin blanc. Dans un instant, son mari va

l’emmener; ils dîneront à la gare avant de partir pour Bruxelles.

La pauvre petite mariée a inondé de pleurs le velours du prie-Dieu,

mais, maintenant, elle veut être calme, jouer, pour sa mère, la comédie

du bonheur. Gaiement elle admire la dentelle de son linge et le chic

anglais de son manteau. Sa parole est saccadée, elle rit beaucoup, elle

rit trop et madame Person a le cœur gros. Une petite larme de ces chers

yeux lui aurait fait tant de bien!

--Je ne suis plus Léa Person, je suis madame Reignal! C’est drôle,

dis?... As-tu entendu qu’on m’appelait madame? Est-ce que tu trouves que

j’ai l’air d’une dame, toi?... Tu l’aimeras bien, n’est-ce pas, madame

Jean?

Voilà ce qu’elle dit et elle pense: «Mon Dieu, je voudrais mourir! je

n’aime pas Jean, non, je ne l’aime pas!... Ah! s’il m’avait aimée un

peu... seulement un peu... mais je le déteste.»

Et elle regarde désespérément sa chambre de jeune fille. Que d’années

paisibles dans ce nid douillet!

Soudain, ne pouvant plus se contenir, madame Person murmure:

--Que vais-je devenir pendant ce voyage, ma pauvre chérie!

C’est le coup de grâce. Léa sanglote sur l’épaule de sa mère qui ne sait

plus à quel saint se vouer.

M. Person frappe à la porte.

--Allons, allons, ma fillette, il est tard!

--Ça m’est bien égal, répond-on.

Alors, il entre, il console sa fille, il gronde sa femme, et Léa se

dirige vers l’antichambre, suivie de sa mère qui porte avec un soin

attendri le petit sac en cuir de Russie.

Jean est là, il attend sa bien-aimée, il lui sourit de loin; puis il

voit qu’elle a les yeux rouges.

--Ma pauvre Léa, fait-il affectueusement.

Oh! oui, pauvre Léa! Et, se remettant à pleurer, elle retourne à

l’épaule maternelle.

--Dîne avec nous, ma mignonne, vous partirez après, suggère timidement

la pauvre mère.

M. Person a l’air contrarié (les hommes se soutiennent entre eux), mais

Jean ne peut que dire:

--C’est comme vous préférerez, Léa.

Et Léa lui en veut mortellement.

--Partons, réplique-t-elle d’une voix brève.

En voiture, elle se pelotonne dans un coin et pleure. D’abord M. Reignal

se tait, puis il lui prend la main.

--Ma Léa, ne pleurez pas ainsi.

--Je ne peux pas m’en empêcher. Je sais bien que cela vous vexe.

--Non, cela ne me vexe pas, mais cela me fait beaucoup de peine.

--Je ne vois pas pourquoi cela vous fait de la peine... vous devez bien

penser que j’aime mieux maman que vous...

--Eh bien! non, figurez-vous... J’espérais bonnement que votre cœur

était assez grand pour maman et pour moi, répondit-il si gentiment que,

sans l’avouer, elle se sent presque radoucie.

Ma conscience en robe rose · 第 8 / 10 段