Des critiques modernes ont dit que les livres sont moins précieux par ce

qu’ils contiennent effectivement que par les échos qu’ils éveillent à

l’esprit et à l’âme du lecteur... Janik pensait qu’il en est des pays

qu’on traverse comme des livres qu’on lit, et que le son de la harpe que

les mots ou les sites font vibrer en nous, dépend moins du doigt qui les

touche que de la qualité de nos cordes intimes. Tous les voyageurs ne

voient pas de même parce qu’ils voient au travers de leur propre

personnalité; Pierre avait vu trop bien, trop objectivement dans ses

voyages. A tort ou à raison, mademoiselle de Thiaz se figura que, dans

les mêmes pays, Bernard aurait senti et pensé autrement. Ses souvenirs

auraient eu peut-être des contours moins précis et des couleurs moins

vives, mais il aurait mieux saisi les mystérieuses correspondances des

choses et les mots qu’il aurait prononcés auraient eu d’infinis

prolongements dans l’esprit de ses auditeurs...

Cependant, Janik essayait de réagir, de rendre justice à son fiancé, de

lui faire partager sa vie intellectuelle...

Un moment qu’elle était seule avec lui, elle ouvrit les _Stances et

Poèmes_ de Sully-Prudhomme, un poète qu’elle aimait, parce qu’il est

doux, chaste et profond. Dans la journée, en lisant le petit recueil,

elle s’était dit spontanément: «Bernard aurait compris comme moi ce

passage...» et pour se punir de cette pensée, elle s’était juré de lire

le passage à Pierre.

Elle lisait bien, à mi-voix, mettant dans chaque mot beaucoup de

pensées. Pierre écouta. Quand elle se fut tue:

--C’est bien subtil, Janik, dit-il.

Un peu déconcertée, elle répondit:

--Vous n’aimez pas cette poésie?

Lui protesta:

--Si, si... c’est très joli... mais j’aime mieux Victor Hugo.

Janik admirait en Victor Hugo le plus merveilleux des artistes du Verbe,

un peintre prestigieux, un poète géant; mais ce nom sonore, jeté au

milieu du poème intime et pénétrant qu’elle savourait, lui fit l’effet

de la note magnifique d’un instrument de cuivre interrompant

soudainement le concert discret et un peu triste d’un violon. Ce qui la

choqua, ce ne fut pas l’opinion de Pierre, mais l’inopportunité de la

comparaison qu’il avait faite.

Des mots superbement colorés, d’éblouissantes clartés ou de saisissantes

ténèbres, des lignes majestueuses, une grande voix, de grandes images

bien sonnantes, voilà ce qui pouvait charmer le marin... Mais il

ignorait que chaque poète peut avoir son heure. Quand la nature

s’enveloppe dans la mélancolie des soirs d’automne; quand on se laisse

gagner par la langueur des choses; quand, troublé par le spectacle

écrasant des mondes, poussière d’infini, qui sème d’or la nuit, on se

sent inquiet, souffrant... est-ce Victor Hugo qu’on lit?

Janik avait beau faire, jamais sa pensée et celle de Pierre ne se

rencontraient au même point, jamais leurs cœurs ne battaient à

l’unisson. Tout en Pierre la froissait: jusqu’aux paroles affectueuses

qu’il lui débitait à voix haute, et dont elle trouvait qu’il aurait dû

faire un grand secret, puéril et charmant. Si Bernard avait jamais une

fiancée, quels mots doux et mystérieux il inventerait pour elle!

Et puis aussi, et puis surtout Janik n’aimait pas Pierre, et elle aimait

Bernard. Elle aimait Bernard et, si elle avait bien cherché au fond de

son cœur le pourquoi de cet amour, elle n’y aurait trouvé que le mot

exquis de Montaigne: «Je l’aimais, parce que c’était lui, parce que

c’était moi!»

Parfois, cependant, elle se prenait à mépriser Pierre de ce qu’il ne

voyait pas se dresser un obstacle entre elle et lui, de ce qu’il ne

comprenait pas qu’il y avait autre chose qu’une timidité de jeune fille,

dans la pâleur qui envahissait son front, dans le frisson qui glaçait

son être, quand il lui baisait la main--la seule caresse qu’il se

permît. Elle se disait qu’après tout, elle était libre encore, que rien

d’irrévocable ne lui interdisait d’aimer Nohel, d’être aimée de lui...

Puis, elle avait un mouvement de remords, elle plaignait ce pauvre

Pierre, si tranquille, si confiant, si fidèle; elle s’en voulait de ses

injustices, et elle pleurait.

... Mais elle ne dormait plus, elle mangeait à peine, et elle s’émaciait

de plus en plus, les yeux trop grands, la taille trop longue, les mains

si fluettes qu’au moindre geste sa bague lui glissait du doigt.

--Et il ne voit rien! Comment ne voit-il rien!... s’écriait-elle

quelquefois.

En cela, elle méconnaissait l’affection de Pierre Le Jariel. Il

voyait... il voyait si bien qu’il n’avait pas encore osé demander qu’on

fixât la date du mariage. Souvent, à la dérobée, il regardait

mademoiselle de Thiaz avec une sollicitude inquiète.

--Qu’a-t-elle, qu’a-t-elle? s’était-il répété cent fois. Sous ce front

blanc, qu’y a-t-il que ces yeux ne me permettent pas de lire? Pourquoi

nos pensées, nos paroles se heurtent-elles toujours?

Ce soir-là, il remarqua l’absence de Janik; au bout d’un instant, il

laissa le docteur et mademoiselle de Kérigan à leur causerie, et

rejoignit la jeune fille sur la terrasse.

Elle avait appuyé sa tête fatiguée contre le treillage garni de plantes

grimpantes, et ses yeux, noyés d’une tristesse vague, se fixaient sur

quelque chose de très lointain que personne ne pouvait voir.

Pierre la contempla ainsi, sans qu’elle eût le moindre soupçon de sa

présence. Enfin il dit:

--Janik...

Et elle tressaillit, s’attendant peut-être à une autre voix.

--Ah! c’est vous, Pierre...

--Ma pauvre Janik... vous êtes si pâle!... Est-ce que vous souffrez?

--Mais non... répliqua-t-elle, tentant de sourire...

--Janik, si vous aviez quelque chagrin, vous me le diriez, n’est-ce pas?

Le ton de Pierre était très amical, il avait en observant mademoiselle

de Thiaz de bons yeux de chien fidèle. Elle s’attendrit:

--Oui, Pierre, je vous le dirais... mais je suis très contente, je n’ai

rien...

Elle se faisait horreur, car enfin, de cœur et de pensée, elle avait

trahi Pierre. Mais avait-elle le droit de répondre à ce pauvre garçon

qui lui témoignait une si indulgente tendresse: «Je ne vous aime pas, je

n’aurai jamais le courage d’être à vous...»

Ah! ne savoir à qui demander conseil, ne pouvoir confier ce qu’elle

éprouvait, ce qui lui torturait l’esprit, ni à mademoiselle Armelle, qui

était incapable de la comprendre, ni au docteur, qui était l’oncle de

Pierre...

Pourquoi ne devinait-il pas ce que Janik faisait tout au monde pour lui

cacher, le docteur?

* * * * *

M. Le Jariel devinait bien le secret de Janik, insensiblement il avait

pénétré les douleurs et les luttes qui minaient sourdement sa petite

amie, mais il ne savait pas à quel parti s’arrêter.

Un après-midi, Pierre, qui avait déjeuné au château, entra de meilleure

heure que de coutume dans le cabinet de son oncle.

--Janik a très mal à la tête, dit-il. Elle est montée dans sa chambre...

Je la trouve vraiment mal disposée ces jours-ci.

Le docteur ne répondit pas, il examinait avec une grande attention les

dessins de son parquet. Pierre continua:

--C’est une étrange fille... Il y a des jours où... je ne sais comment

te dire, mais... je me sens si loin, si loin d’elle.

--Voyons, mon petit,--dit alors M. Le Jariel en relevant brusquement la

tête pour regarder son neveu,--sois franc avec moi, aimes-tu Jeanne de

Thiaz?

--Oui, je l’aime beaucoup et...

--Un mot de trop, interrompit le docteur. «J’aime», cela dit tout. Il

n’est pas d’adverbe qui ne diminue cette parole-là...

--Eh bien! mon oncle, j’aime Jeanne de Thiaz... Mon père et mademoiselle

Armelle me l’ont de tout temps destinée, il me semble avoir grandi avec

l’idée qu’elle serait un jour la compagne et l’amie de toute ma vie.

Quand j’étais au loin, mon cœur faisait d’elle la personnification même

du pays et de la famille; je songeais d’une même pensée à la France, à

elle et à toi... Je l’admire infiniment, bien que souvent elle me

surprenne un peu... Elle est très bonne et très droite, je sens

qu’aucune femme plus qu’elle ne mérite d’être la joie et la fierté d’un

honnête homme... Et c’est par elle que je veux être heureux et fier.

Peut-on appeler ce sentiment-là de l’amour? Je crois que oui.

--Eh bien! moi, mon petit, je crois que non, conclut le docteur... Ah!

quelle folie, ces mariages qu’on arrange comme le vôtre, ces serments

qu’on échange sans en concevoir la gravité... quitte à apprendre plus

tard ce que c’est qu’un véritable amour, et à l’apprendre avec des

sanglots!... Quelle folie! Voilà deux petits amis qui s’aimaient bien,

on a voulu en faire deux amants... on les a crus heureux en vertu de je

ne sais quelle chimère, puis on les a séparés pendant quatre ans...

comme si l’absence était bonne conseillère.

Pierre ouvrit la bouche pour protester.

--Mais, malheureux, Janik ne t’aime pas et tu n’aimes pas Janik!

continua M. Le Jariel. Non, tu ne l’aimes pas... Et tu l’avoues toi-même

quand tu cherches à expliquer ton amour. Elle est pour toi une femme que

tu crois digne d’un honnête homme, elle n’est pas la femme, la seule,

l’unique femme à laquelle ton cœur puisse se donner. Tu parles trop

raisonnablement, je te dis... On est un peu fou quand on aime! Et elle,

voyons, est-ce qu’elle t’aime, elle?

Pierre eut un geste découragé.

--Non, fit-il très bas.

Et il ajouta:

--Mon oncle... il me semble, je... ne crois-tu pas qu’elle ait un

chagrin?

Le docteur hésita avant de dire:

--Si, je le crois, mon ami...

Le jeune homme regarda attentivement son oncle, puis, tout à coup, il

éclata:

--Ah! ce monsieur de Nohel, n’est-ce pas?... J’en étais sûr.

--Je l’ignore, mon pauvre enfant, répondit le docteur. Cela se peut...

mais Janik est une noble fille; si elle en aime un autre que toi, elle

ne l’a dit à personne... Si tu veux connaître son secret, c’est à elle

qu’il faut le demander.

Pierre semblait un peu étourdi par cette conviction qui subitement avait

éclairé son esprit.

--Quel homme est-ce donc que ce Bernard! s’écria-t-il avec une certaine

rage.

--Un très brave garçon, mon petit, soyons justes... Moi, je l’aime

beaucoup, pour ma part... Un cerveau mal équilibré... oui, c’est

possible... mais on ne les compte plus, par le temps qui court... Très

sincèrement, sans la moindre arrière-pensée, Janik lui a fait de la

morale, et, que veux-tu, elle est délicieuse, Janik!... Monsieur de

Nohel n’était pas plus aveugle que toi, et il ne la savait pas

fiancée... Mademoiselle Armelle aime les longues et mystérieuses

promesses, voilà où cela mène... Quand Bernard a appris votre

engagement, il est parti; était-il trop tard pour le repos de Janik?

c’est ce que je ne puis te dire. J’en suis réduit moi-même aux

hypothèses... Sois patient, sois doux avec cette pauvre enfant... Le

temps est un grand maître; peut-être oubliera-t-elle.

Pierre secoua la tête:

--Non! elle n’oubliera pas, et mon bonheur est empoisonné... Ah! ce

Bernard! Un Parisien, un romancier, un fou!... Elle sont toutes les

mêmes, va!... Moi je ne suis qu’un pauvre gars bien naïf qui l’aimais à

ma manière,--oh! sans grande passion, sans grands mots, mais sincèrement

tout de même... Je l’aimais parce qu’elle est jolie, franche et

bonne... Et il faut que cet homme... Pourquoi l’aime-t-il, lui? Parce

qu’elle est trop intelligente, trop délicate, un peu mystérieuse...

Parce qu’elle ne ressemble pas aux femmes qu’il a déjà aimées, parce

que...

--Mon pauvre petit, cet homme aime Janik; il ne l’aime pas parce qu’elle

est ceci ou cela, il l’aime et ça suffit...

--Et Janik, reprit le jeune homme en s’exaltant, Janik en qui je croyais

comme en Dieu!

--Et tu avais, parbleu, bien raison de croire en elle... puisqu’elle a

laissé partir Bernard, puisqu’elle ne t’a pas rendu la petite bague

qu’elle porte au doigt... ce qu’elle avait bien le droit de faire après

tout!...

Pierre haussa les épaules.

--Voyons, mon ami, dit le docteur, tu as beaucoup voyagé de par le

monde... tu n’es pas toujours resté sur ton bateau... Est-ce que tu

pourrais me jurer que, pendant ces trois dernières années, tu n’as

jamais oublié Janik... mais là jamais?

Il eut un mouvement de dédain avec un vague sourire.

--Et après? repartit-il... Est-ce que c’est la même chose? Est-ce que

j’ai laissé mon cœur là-bas?

XI

Pierre Le Jariel avait la tête en feu. Il était blessé dans son

amour-propre d’abord, et un peu aussi dans son cœur.

Il lui semblait que quelque chose s’était brisé dans sa vie--oh! non pas

peut-être un lien essentiel, mais une habitude très douce. Était-il

possible qu’un autre lui prît cette Janik charmante qui, de tout temps,

lui avait été promise, cette petite femme de son enfance, dont il avait

prononcé le nom comme un nom de sainte, aux jours de tempête?

Oui, il l’aimait d’une affection toute paisible... parfois elle lui

paraissait trop frêle, trop pâle, trop blonde; elle ne réalisait pas

pour lui le type de la beauté féminine, elle l’impatientait aussi avec

ses idées qu’il comprenait mal... Mais enfin, elle était sa fiancée,

elle lui avait juré d’être un jour sa femme, l’abandonnerait-il à ce

romancier, renoncerait-il à tous les projets d’avenir qu’il avait

édifiés?

Non, cent fois non!

Il se montrait irrité, troublé et, disons-le, dérangé dans sa quiétude

coutumière. Le soir, après dîner, sous le prétexte de chercher des

nouvelles de mademoiselle de Thiaz, il se rendit au château. Il ne

savait pas exactement ce qu’il allait dire ou faire, mais il aurait

donné dix ans de sa vie pour s’expliquer clairement avec Janik, et

l’accabler de son ressentiment.

La nuit était très belle. Il trouva la jeune fille dans le jardin avec

mademoiselle de Kérigan et sa lectrice. Elle était moins pâle que dans

la journée, cependant on voyait que son esprit s’était envolé bien loin

de la conversation que soutenaient les deux vieilles filles.

Le neveu du docteur s’y mêla un instant, mais, bientôt, il se rapprocha

de Janik, assise un peu à l’écart, et lui demanda si son mal de tête

avait entièrement disparu.

--A peu près, dit-elle avec un sourire absent.

--Alors, voudriez-vous faire un tour de jardin avec moi?

La voix de Pierre était froide; mademoiselle de Thiaz le regarda avec

surprise, mais elle se leva docilement et posa sa main sur le bras qu’il

lui offrait.

Ils s’enfoncèrent dans les allées, marchant sans parler, absorbés tous

deux, et Pierre dit, doucement, cette fois:

--Je ne puis jamais vous voir sans témoin, Janik, nous ne causons que de

banalités, je ne vous connais pas, vous ne me connaissez guère... Ce

soir, il me fallait absolument vous ouvrir mon cœur... Vous m’inquiétez.

--Encore cette idée!

--Ce n’est pas seulement une idée qui me préoccupe, Janik, c’est votre

visage livide, c’est le dépérissement dans lequel vous êtes tombée et

qui n’est pas naturel... c’est... je ne sais quoi de vous qui m’échappe

sans cesse... Je sens un mur de glace entre nous, et je ne peux plus

supporter cet état de choses... Vous n’êtes plus la même, vous êtes

malheureuse, je le sais... et je viens vous demander ce qui vous

attriste ainsi... Je veux le savoir, j’en ai le droit.

Son ton, amical d’abord, s’était transformé peu à peu, devenant très

rude. Suffoquée par cette colère subite, Janik quitta son bras.

--Mon Dieu, qu’avez-vous, Pierre? balbutia-t-elle. Est-ce que je me suis

plainte, est-ce que je vous ai fâché?

--C’est moi qui me plains...

Prise soudain du tremblement nerveux qui, depuis quelque temps, la

secouait toute à la moindre émotion, mademoiselle de Thiaz se laissa

tomber sur un banc, dans le rond-point où, d’un commun accord, ils

s’étaient arrêtés.

--Je vous assure que vous avez tort, Pierre, que mon affection pour vous

n’a pas changé... que je ne suis pas malade... que je ne souffre pas...

En disant cela, elle pensait: «Peut-être qu’à force de souffrir, je

mourrai... alors tout sera bien.»

Et Pierre en eut comme l’intuition.

L’instant d’avant, il avait été sur le point de s’écrier: «Vous m’avez

trompé, vous aimez Bernard de Nohel!...» Et l’idée de ce coup de théâtre

l’avait exalté d’une joie méchante.

Maintenant, il avait honte de sa cruauté.

Dans une de ces visions rapides dont les cerveaux les mieux équilibrés

ne sont pas maîtres, il crut assister une seconde fois à une scène

lointaine. Il revécut l’heure où sa mère était morte. Comme il était

blême ce pauvre visage agonisant! Comme déjà, elle semblait venir d’un

autre monde, cette voix à peine perceptible!... Debout près du lit,

Janik se tenait silencieuse avec des yeux tristes, un peu effrayés du

grand mystère; alors, sur un signe de la mourante, Pierre avait pris la

main de sa fiancée et la voix faible, la voix d’au-delà, avait murmuré:

«Je te confie son bonheur; tu en es responsable, songes-y bien!...»

--Oui, mère, je te le jure...

A cette époque-là, le bonheur de Janik, c’était une idée si simple, une

idée que Pierre séparait si peu de celle de son bonheur à lui! Mais tout

s’était bouleversé... Et il avait juré que Janik serait heureuse.

Mademoiselle de Thiaz se taisait, le regard morne. Enfin elle dit:

--Si nous rentrions, Pierre...

Elle semblait épuisée, elle parlait de retourner au château, avec un air

de ne plus avoir la force de se lever... Saisi d’une profonde pitié, ému

d’une tendresse toute protectrice qui lui revenait des jours d’autrefois

où il disait «petite sœur», Pierre s’assit auprès de la jeune fille.

--Janik, supplia-t-il, voulez-vous me pardonner? J’ai été injuste, j’ai

été méchant, mais c’est fini, je vous le promets... seulement, ayez

confiance en moi.

Il lui avait pris les mains, il la contemplait avec ses yeux fidèles et

indulgents des bons jours.

--Mon Dieu, que puis-je vous dire?... Pierre, ne me torturez pas ainsi,

gémit-elle.

Et, très énervée, elle se mit à pleurer.

--Janik, je vous jure que je ne songe en ce moment qu’à vous, à votre

bonheur... Il y a bien des jours que je vous observe... oui, je sais,

vous ne vous en doutiez pas... mais, j’ai compris beaucoup de choses...

d’abord j’ai compris que vous ne m’aimez pas, Janik?

--Pierre!

--Oui, oui... entendons-nous bien, je suis toujours dans votre cœur le

petit Pierre fraternel avec lequel vous faisiez de si beaux jeux... mais

votre fiancé, oh! non!

Elle ne répondit pas, il reprit:

--J’ai compris cela, et puis encore autre chose... Il y avait une si

grande douleur dans vos yeux!... Janik! ma pauvre petite Janik,

ajouta-t-il avec une sorte de précaution tendre, j’ai compris que vous

en aimiez un autre.

Elle jeta un cri étouffé; tout son corps eut un mouvement éperdu;

brusquement, elle cacha son visage dans ses mains.

--Ma pauvre enfant, murmura Pierre en retenant contre son épaule cette

tête qui vacillait, il faut bien que je vous parle ainsi...

Écoutez-moi... quand j’ai eu la certitude qu’un autre, plus heureux que

moi, s’était fait aimer, ma tristesse a été grande et je me suis senti

très fâché contre vous, mais maintenant, ma colère est passée, je ne

vous en veux plus, plus du tout... Je n’étais pas l’homme qui pouvait

vous plaire, il y a longtemps que je le sais.

Janik sanglotait.

--Ma petite, ma petite, fit Pierre avec la même douceur, ne pleurez

pas... Cela vaut mieux ainsi, je le sens si bien, moi!... Je ne vous

aurais pas rendue heureuse, je n’aurais pas été heureux... Oui, cela

vaut mieux, bien mieux... C’était un peu difficile à dire... c’est dit

maintenant, voilà.

--Oh! Pierre, vous êtes trop bon pour moi... je ne le mérite pas... vous

avez dû me mépriser un moment!... Et pourtant, ce n’est pas de ma faute,

Pierre... Si vous pouviez comprendre... je ne savais pas que... qu’il

m’aimait. Je ne voulais pas, je ne savais pas l’aimer...

Elle pleurait encore. Pierre essayait de l’apaiser. Il lui dit avec une

gaieté affectueuse:

--Ma vraie fiancée à moi, c’est la mer; vous auriez pu être jalouse

d’elle... Avez-vous lu _Pêcheur d’Islande_? Peut-être qu’un jour elle

m’aurait pris comme le mari de la pauvre Gaud... Tandis que vous

resterez toujours ma petite sœur... elle ne s’en plaindra pas.

Il parlait si simplement que, peu à peu, dans le cœur de Janik

descendait l’impression réconfortante que Pierre n’avait pas beaucoup de

chagrin, qu’il jugeait très sainement, qu’il avait raison, que pour tous

deux «c’était mieux ainsi...»

Elle n’avait plus qu’une pensée, qu’un rêve!

--Lui, Bernard, mon Bernard, m’aime-t-il?

Et elle ne sut jamais que cette minute où, faible et brisée, elle

s’était appuyée sur Pierre, cherchant en lui un soutien, un espoir,

avait été la seule où le pauvre garçon l’eût aimée d’amour...

--Eh bien! mon oncle, nous le lui donnerons son Nohel.

Le docteur avait pris à deux mains la tête de son neveu et l’avait

vigoureusement embrassée.

--Tiens, tu es un brave enfant, toi!

Et ils avaient causé, plus calmes. Le cœur de Pierre saignait bien un

peu; la douleur de Janik lui avait révélé ce que son amour pouvait être,

mais il était content de lui-même, presque fier.

--Oui, nous le lui donnerons son Nohel, dit-il encore, et j’irai le

chercher... afin qu’il sache bien, lui aussi, que c’est moi qui veux

leur bonheur et que... que, par le cœur du moins, j’étais digne d’elle.

Pierre se tut un instant, puis il émit cette idée qui lui venait:

Bernard pouvait avoir oublié Janik, ne l’aimer plus?

M. Le Jariel hocha la tête.

--Si c’est un dernier espoir qui t’inspire cette hypothèse, mon petit,

ne t’en berce pas... J’ai reçu tout à l’heure une lettre de monsieur de

Nohel... Il n’y prononce pas le nom de Janik, mais ce sont bien les

pages les plus désespérées que Jacques Chépart ait jamais écrites.

--Allons, tant mieux! soupira Pierre... Hier, quand nous nous sommes

séparés, elle m’a dit: «Peut-être qu’il m’oublie, lui, pendant que vous

pensez tant à moi, mon pauvre Pierre!...» Elle ne m’avait jamais parlé

si gentiment. C’est étonnant comme la meilleure des femmes a encore des

mots cruels, mon oncle!

XII

Dans le grand cabinet de travail, riche et sombre avec ses vitraux

gothiques, son plafond aux caissons curieusement travaillés, ses murs

tendus d’étoffes anciennes, ses meubles de bois noir et son tapis épais

où les pas bruissaient à peine, Bernard était seul.

Il écrivait sur un bureau très large. En face de lui, dans un vase

japonais, d’énormes chrysanthèmes s’échevelaient, étranges par leur

forme et leur couleur... à l’un des angles de la pièce, le visage fier

et le col ajouré d’un seigneur du temps de Louis XIII sortaient du

clair-obscur d’une toile, posée sur un chevalet; les socles de marbre

ou d’ébène portaient des groupes de bronze qui dessinaient dans la

pénombre leurs lignes pures ou tourmentées; les consoles étaient

couvertes de potiches, de statuettes, d’aiguières... Plusieurs tableaux

d’écoles et de temps différents, mais tous beaux, des buveurs de

Téniers, une luxuriante copie du Tintoret, un profil pâle d’Henner, un

Corot tout ensoleillé où glissaient des nymphes, puis, des aquarelles,

des gravures, des pochades modernes, occupaient la partie des panneaux

que ne cachaient pas les bibliothèques; des éditions de luxe, des

albums, des revues en masse s’accumulaient sur les tables... Dans ce

cadre somptueux et artistique où se devinaient à la fois la science d’un

luxe raffiné, et une vie intellectuelle très intense, Bernard de Nohel

était à sa vraie place. En entrant, Pierre en eut l’intuition soudaine

et, pour la première fois, il mesura réellement l’abîme qui existait

entre Jeanne de Thiaz et lui, le marin tout d’une pièce, à peine

dégrossi par des études techniques.

Bernard s’était levé. Sa silhouette mince et aristocratique se mouvait

à l’aise au milieu des sobres élégances qui l’entouraient. Son visage

fin, un peu pâle, terminé par une barbe châtain taillée en pointe, lui

donnait une vague ressemblance avec le grand seigneur Louis XIII du

chevalet; dans ses yeux bleu d’acier, aux profondeurs inquiétantes, tout

un drame moral aurait pu se déchiffrer.

Pierre vit que cet homme avait souffert, mais il ne comprit pas qu’il

avait lutté et qu’un vent d’orage avait passé sur lui, brûlant et

impétueux. Oppressé par l’isolement, las de creuser l’éternelle

comparaison: du «ce qui est», avec le «ce qui aurait pu être», vingt

fois Bernard avait été sur le point de reprendre la sinistre boîte, dans

la crédence où elle dormait, ou de se jeter aveuglément dans son

ancienne vie, pour oublier l’autre...

S’il avait résisté, il sentait que le combat n’était pas fini... et il

se demandait si sa défaite n’était pas au bout.

Pierre s’avança, un peu ému lui aussi, de ce qu’il avait à dire.

Ma conscience en robe rose · 第 7 / 10 段