élan, Janik lui tendit la main.
--Je voudrais tant vous voir heureux! dit-elle.
Cet abandon émut profondément Nohel; il pressa légèrement les doigts
menus qui se confiaient aux siens.
--Si je vous sais heureuse, je serai très heureux, ma petite cousine,
soupira-t-il.
Et ils se quittèrent sans faire allusion à la grande séparation qui
était proche.
Cependant, à mesure que le moment redouté se faisait moins lointain,
Bernard se sentait redevenir méchant. Comme la nuit précédente, une
fièvre ardente lui dévora les veines jusqu’au matin. Un grand abattement
le prostra ensuite; dans la journée, mademoiselle Armelle le vit si
faible qu’elle essaya encore de le retenir, mais, très affectueusement,
il lui fit comprendre que sa résolution était irrévocable.
Alors la vieille cousine soupira et retourna à quelque nouveau roman,
après avoir recommandé à Bernard de rester très tranquille et en lui
annonçant qu’elle allait lui envoyer une tasse de thé bien chaud.
Ce thé bien chaud fit sourire le jeune homme; il remercia tout en jurant
qu’il n’était pas malade et il regagna le salon jonquille. Un quart
d’heure plus tard, Janik entra portant une tasse fumante.
--Ma tante m’a dit de...
Nohel s’était levé de cet air cérémonieux que, depuis quelques jours, il
prenait souvent avec mademoiselle de Thiaz par affectation.
--Je suis désolé, ma chère cousine, de vous avoir donné cette peine...
et si inutilement, fit-il, en posant sur la table le petit plateau
qu’il avait enlevé des mains de Janik. Je ne sais pourquoi mademoiselle
de Kérigan me met au régime des tisanes... Je suis bien guéri pourtant!
Elle n’insista pas et il s’ensuivit un silence assez embarrassé.
--Il paraît que vous ne serez décidément pas des nôtres chez monsieur Le
Jariel, commença la jeune fille... vous partez...
Bernard l’interrompit:
--Oh! je vous en prie, ne vous croyez pas obligée d’ajouter que vous le
regrettez, dit-il.
Puis il examina ironiquement la toilette toute simple de Janik, une robe
de voile blanc garnie de rubans blancs dont les flots satinés faisaient
ressortir sa pâleur mate. Les yeux de la pauvre enfant, enfouis dans
leur orbite et cerclés d’une ligne violette, paraissaient immenses et
trop sombres pour ce visage blême.
--Tout en blanc, comme une mariée! Vous êtes charmante, ce soir.
Par un mouvement d’extrême découragement, elle ferma les yeux, puis les
rouvrit aussitôt, et les leva sur Bernard, comme pour lui demander
grâce.
Il reprit sans pitié:
--Combien vous allez lui sembler belle, à lui! Quand il vous a quittée,
vous aviez seize ans ou dix-sept, je crois?... Vous n’étiez qu’une
enfant; vous voilà jeune fille. Votre teint a pris plus d’éclat, vos
yeux plus d’expression, votre sourire plus de charme. D’abord, c’est à
peine s’il osera vous reconnaître... puis il vous retrouvera enfin, car
cette métamorphose qui a fait de vous une autre... par un adorable
prodige, vous a laissée toujours vous!
--Bernard!
--Et lui aussi, Pierre, aura changé! L’adolescent aura grandi de corps
et d’âme... Mieux qu’autrefois, il saura vous dire qu’il vous aime...
Comme il a dû penser à vous, pendant ces nuits de longues veilles, où,
seul, rêvant des heures entre la mer et le ciel, il se figurait le
village natal et le moment du retour!... Ce moment qui va venir, ce
moment qui est là!
--Bernard, je vous en prie...
Mais Bernard continuait, s’animant encore. Ce qu’il exprimait ainsi
c’étaient les pensées qui l’avaient torturé tout le jour, et cette
expansion, qui lui déchirait l’âme, lui procurait pourtant une sorte de
soulagement.
--N’avez-vous jamais songé, Janik, à la minute délicieuse où il vous
répétera combien il a souffert et... tant de choses, amassées pour vous
dans le trésor de son cœur?... Vous, vous l’écouterez, étonnée, ravie...
vous aurez sur les lèvres ce sourire qui vous illuminait les yeux, tout
à l’heure, en lisant ce pauvre conte d’amour...
Elle eut un grand cri.
--Non, Bernard!
Ses mains tremblantes cherchèrent un soutien sur la table contre
laquelle elle était appuyée. Pâle comme une morte, prête à défaillir,
elle attacha une seconde fois sur Bernard des yeux éperdus qui se
baissèrent aussitôt.
--Oh! assez... vous me faites mal, gémit-elle.
--Mal! parce que je vous dis que votre fiancé vous aime, que vous
l’aimez, que vous serez heureuse! car c’est un immense bonheur
d’aimer... quand ce n’est pas une torture atroce!
--Je n’aime pas Pierre Le Jariel... et vous le savez bien.
--Bah! vous l’aimerez vite... s’il vous aime! Et comment pourrait-il ne
pas vous aimer?
Janik secoua la tête, et, très bas:
--Je ne l’aimerai jamais... murmura-t-elle.
Elle se tut subitement et fit un pas, pour s’enfuir... Bernard la
prévint. Soudain une anxiété terrible se peignit dans les yeux du
romancier.
--Pourquoi ne l’aimerez-vous jamais? pourquoi? je veux le savoir?
interrogea-t-il fiévreusement.
Mademoiselle de Thiaz ne pouvait plus répondre, les mots se glaçaient
dans sa gorge. Ses deux mains se crispèrent sur sa poitrine, sa tête
vacilla, tout son corps fléchit.
--Je ne sais pas... balbutia-t-elle d’une voix mourante, sentant que
cette phrase était une défaite.
Mais, dans un appel de suprême détresse, instinctivement ses yeux
avaient parlé...
--Vous ne savez pas, mais je sais, moi... oh! enfin, je sais!...
Cette fois Nohel osait croire, cette fois il avait compris!
--Vous n’aimez pas Pierre Le Jariel, parce que vous m’aimez, parce que
je vous aime, parce que vous sentez bien que vous êtes ma vie, toute ma
vie, que sans vous je ne suis plus rien, je ne peux plus rien!...
Janik sanglotait... Faiblement, elle tentait de s’éloigner de Bernard;
avec une grande tendresse, il la retint près de lui...
--Je vous en conjure, implora-t-il, restez là un instant, un seul
instant... ayez un peu pitié de moi.
Et elle resta, elle pleura tout doucement sur l’épaule de son ami. Il y
avait si longtemps qu’elle dévorait ses larmes! Lui, il la regardait de
tous ses yeux, de toute son âme, et la voix brisée, il lui parlait
encore, vaguement, comme en rêve.
--N’est-ce pas, vous m’aimez? N’est-ce pas, vous voulez bien que je vous
aime?... Je vous adore, Janik!... Il me semble que, malgré tous mes
défauts, toutes mes erreurs, j’aurais su vous rendre heureuse, par cet
amour-là!... Et je voudrais que vous fussiez triste, pauvre, abandonnée,
pour vous donner mieux mon cœur, mon travail, ma vie! Je voudrais qu’il
me fût possible d’accomplir pour vous quelque chose d’insensé!... Ah!
chère enfant, tu le sais bien que je suis ta chose, qu’il n’est pas de
folies dont je ne sois capable pour toi!... Je n’espérais plus rien,
j’endurais un vrai martyre et pourtant, quand tu m’as ordonné de vivre,
j’ai promis ce que tu voulais... Et maintenant que tu me fais tant
souffrir, maintenant que tu vas te prendre à moi pour te donner à un
autre, je suis docile près de toi comme un pauvre enfant...
Comme mademoiselle de Thiaz, le repoussant un peu, s’était assise brisée
par l’émotion, il s’agenouilla près d’elle, serrant convulsivement ses
mains froides qu’elle n’avait pas le courage de lui arracher.
--Ah! chérie, chérie, si je pouvais vous emporter au bout du monde, si
vous étiez ma femme, ma chère femme à moi!... Je sais que ce n’est pas
possible, je sais... mais cependant si vous m’aviez connu plus tôt... si
les choses, enfin, s’étaient autrement passées, vous auriez bien voulu
vous confier à moi? Et vous ne l’auriez pas rejeté, ce pauvre homme qui
vous aurait dit: «Mon bien ou mon mal, ma joie ou ma peine, dépendent
d’un mot de toi.»
--Bernard, vous êtes cruel... Bernard, ayez pitié de moi!
Brusquement, il se sépara d’elle.
--Ah! tenez, c’est vous qui êtes sans pitié dans votre irréductible
héroïsme... Je pleure à vos pieds et vous n’avez pas un mot de
consolation pour moi!...
Mademoiselle de Thiaz se leva. Le feu de ses joues avait séché ses
larmes. Debout, à quelques pas de Nohel, elle resta silencieuse, un
moment, dans une sorte de recueillement; puis, fermement, elle regarda
le jeune homme.
--Quel mot ai-je le droit de vous dire qui puisse vous consoler?
dit-elle.
Bernard s’était laissé tomber sur le canapé, la tête dans ses mains.
--Ah! permettez-moi de mourir au moins... gémit-il.
--Non, répondit-elle, maternelle et tendre, comme au temps où elle était
encore la petite mère-grand du portrait. Non, Bernard, il faut vivre, il
faut lutter, il faut travailler!
Et, dans un cri où sa douleur à elle se révélait, immense, elle ajouta:
--Je vivrai bien, moi!
Elle allait quitter la pièce, quand la porte s’ouvrit inopinément devant
M. Le Jariel. Les yeux scrutateurs du vieux médecin glissèrent de Janik
à Bernard. Sans proférer une parole, il serra la main de la jeune fille
et s’effaça pour la laisser sortir; puis se tournant vers Nohel:
--Eh bien, mon cher monsieur, que m’apprend mademoiselle Armelle? Vous
refusez les invitations de votre docteur?
A l’entrée de M. Le Jariel, Bernard s’était redressé brusquement; il
ébaucha une phrase d’excuses.
--Oui, oui, je suis au courant, vous avez des affaires, interrompit le
docteur. Enfin, je le regrette, que voulez-vous... Et puis, voilà que
vous êtes malade, nerveux comme une demoiselle, à ce que m’a dit votre
cousine... Moi qui vous croyais guéri! Ce serait à perdre le peu de
latin qu’on sait...
Tout en parlant, le docteur regardait Bernard avec une fixité
bienveillante. Après un court silence, il reprit, très amicalement:
--Dites-moi, mon cher malade, est-ce bien le médecin qui peut guérir
votre maladie?
Le ton dont fut prononcée cette phrase émut le jeune homme.
--Ah! docteur, s’écria-t-il, si vous saviez comme je suis malheureux!
Le docteur ne répondit pas aussitôt; il s’assit lentement, puis,
attachant ses yeux gris sur «son cher malade», il dit avec une grande
douceur:
--Je le sais, mon enfant...
Les yeux brillants, la voix frémissante, Bernard continua:
--Peut-être est-il malséant à moi de vous faire cette confession... car
enfin, le fiancé de Janik, c’est votre neveu; vous l’aimez, vous désirez
son bonheur... Mais, si je vous parle ainsi, croyez-le bien, ce n’est
pas que je veuille vous apitoyer sur moi, ce n’est pas que j’espère
quelque chose de vous ni de personne... c’est seulement parce que je
souffre et que vous êtes bon, parce que je n’ai pas d’ami et que j’ai
besoin de me confier à quelqu’un qui me comprenne... Ah! c’est que je
l’aime comme un fou!... Pourquoi ne m’avez-vous pas dit, docteur, que je
n’avais pas le droit de l’aimer?...
--Croyez-vous donc que ce soit jamais parce qu’on en a le droit qu’on
aime? fit mélancoliquement M. Le Jariel. Et d’ailleurs, aurais-je bien
atteint mon but, en vous avertissant du péril? En vous disant, ou à peu
près: «N’aimez pas Janik, elle n’est plus libre!» n’aurais-je pas, au
contraire, paré ma petite amie du charme dangereux des fruits
défendus?... Tandis qu’il y avait des chances, après tout, pour qu’un
Parisien comme vous ne remarquât pas les grâces simples d’une petite
provinciale... Puis ces fiançailles n’étaient pas officielles...
était-ce bien à moi de vous les annoncer?... Si je l’avais fait...
--Je serais parti, docteur, le lendemain.
--Vous n’auriez pas été en état de partir, mon cher monsieur, et le
médecin eût été forcé de vous défendre ce que l’ami vous eût
conseillé... D’ailleurs le mariage de mon neveu n’est pas mon œuvre et,
en général, j’en parle peu. Autrefois--il y a bien longtemps--votre
cousine de Kérigan et mon pauvre frère se sont aimés... Oh! un roman
très court... Quelques marguerites effeuillées à deux, un jour de soleil
qu’on avait le printemps autour de soi et dans le cœur... Et ce fut
tout. Mon frère était pauvre, on lui refusa Armelle et ils se dirent
adieu... Mais chaque année qui passe, parfume de tels souvenirs. Devenus
vieux, les amoureux de jadis ont voulu revivre leur idylle et lui donner
un dénouement... En quelques mots, voilà l’histoire.
--Mademoiselle de Thiaz n’aimait pas son fiancé? dit Bernard d’un ton
qui faisait une phrase interrogative de cette affirmation.
--Elle l’aimait comme aiment les petites filles... de cet amour vague et
idéal, qui suit la dernière poupée qu’on casse et le premier roman qu’on
lit... Mais Janik n’est pas seulement une nature exquise, c’est une âme
droite... Elle estime son fiancé et, quand elle n’aimerait son mari que
d’une de ces bonnes affections que cimentent l’habitude, les joies et
les soucis partagés... je n’y verrais pas grand mal... C’est votre
chagrin à vous, dont je me sens presque un peu responsable, qui me
désole surtout aujourd’hui.
Bernard n’avait entendu qu’en partie cette phrase; il semblait plongé
dans une méditation profonde... Quand le docteur se tut, il dit, se
parlant à lui-même, plus peut-être encore qu’à M. Le Jariel:
--Oui, c’est une nature exquise! Comment ne l’aurais-je pas aimée?
Comment aurais-je pu échapper au charme qui émane de sa personne, de son
esprit, de son cœur? elle ne m’a pas seulement conquis, elle m’a
transformé, elle m’a rendu à moi-même... Ah! je sais bien! Je ne suis
pas digne d’elle! Rien dans mon caractère, rien dans ma vie passée ne
m’autorise à dire à cette heure que je l’ai méritée... Au contraire,
tout me condamne. Que suis-je, moi? un sceptique, un blasé! un homme qui
a fait beaucoup de mal, peut-être... et, à coup sûr, fort peu de bien...
J’ai gaspillé ma jeunesse, j’ai sottement employé ma fortune et mon
temps, j’ai travaillé comme j’ai vécu, en dilettante, sans me soucier de
rien, ni de personne... Et si je m’étais tué, il y a quelques semaines,
rien ni personne n’en aurait pâti... Oui, en vérité, qu’ai-je fait pour
aller m’agenouiller devant cette pureté, pour oser dire à cette enfant,
dont le front n’a jamais rougi: «Donne-moi le premier battement de ton
cœur, et le premier baiser de ta bouche... confie-moi ton présent, ton
avenir, toi dont le passé n’a appartenu qu’à Dieu!...» Et pourtant ces
mots, je les prononcerais, aujourd’hui! Et si elle les écoutait, si,
aveuglément, sans raisonner, elle me disait: «Prenez ma vie!...» Je
répondrais sans remords et sans crainte: «Oui, je la prends!...»
N’est-ce pas que c’est bien étrange, et qu’il faudrait, pour agir ainsi,
que je fusse bien sûr de la rendre heureuse, cette enfant qui
s’abandonnerait ainsi à un malheureux tel que moi!
Le docteur eut un regard ému.
--Mon pauvre enfant, dit-il, je vous ai laissé parler... L’expansion
soulage quelquefois... cependant le plus souvent elle amollit... Je
crois en votre sincérité, je vous plains profondément--vous devez le
sentir--et c’est bien votre ami le docteur, ce n’est pas l’oncle de
Pierre qui vous a écouté... Mais à quoi bon maintenant retourner en
arrière et dépenser votre énergie en regrets, devant un mal sans
remède? Pleurer, c’est doux, oui, je le sais... Pourtant vous avez mieux
à faire, Jacques Chépart.
Ce nom amena un sourire amer sur les lèvres du romancier.
--Vous aussi, docteur, vous connaissez Jacques Chépart?
--Je le connais sous son véritable nom depuis quelques jours, un journal
a commis l’indiscrétion... mais j’admire son talent, depuis longtemps...
C’est un découragé, pourtant il possède--ou je me trompe fort--ce qui
manque à bon nombre de nos romanciers actuels: le sens moral! Il essaye
quelquefois d’abuser ses lecteurs sur l’importance d’une faute ou la
réelle portée du mal, mais il ne s’abuse jamais lui-même et on le
sent... c’est l’essentiel... Jacques Chépart a un grand talent, mon cher
monsieur... et il ne peut mourir d’un chagrin d’amour, il _doit_ en
guérir, entendez-vous!
--Ah! comment?
La voix du docteur se fit à la fois plus douce et plus grave.
--Par le travail, mon enfant. Aujourd’hui, vous traversez une crise,
demain vous réfléchirez à ce que je vous ai dit. Retournez à vos livres,
à votre lampe des laborieuses veillées, à votre plume qui vous attend
auprès d’une page blanche... Quand vous vous retrouverez au milieu de
ces amis des heures bonnes ou mauvaises, vous pleurerez peut-être
encore, mais moins amèrement... Et, comme l’a dit un poète, ce sont les
grandes douleurs qui créent les grandes œuvres... Votre génie
s’ennoblira de ce que vous aurez souffert; peu à peu, dans ce mystérieux
tête-à-tête avec le meilleur de vous-même, vos regrets s’atténueront...
Je ne veux pas vous dire encore que vous oublierez--vous ne me croiriez
pas!--Cependant l’oubli est au bout de toute chose... et l’oubli que le
travail donne est le seul qui soit digne de vous.
Le docteur se tut. Mademoiselle Armelle entrait suivie de Janik, et,
bientôt, ce fut l’heure des adieux. La vieille demoiselle y apporta son
habituelle volubilité; elle multiplia ses adjurations à la prudence, ses
recommandations de toutes sortes, elle supplia Bernard de lui écrire,
puis elle lui sauta au cou et le jeune homme l’embrassa sur les deux
joues, bien franchement, comme au temps de Vannes.
Janik attendait, debout à côté de sa tante, le visage décoloré, essayant
de sourire, on ne sait pourquoi, d’un pauvre sourire tremblant qui
faisait mal.
Aussi blême qu’elle, les nerfs affreusement tendus pour ne pas crier son
déchirement, Nohel s’inclina devant elle, puis il prit la main qu’elle
avançait timidement.
--Voyons, voyons, pas tant de cérémonies, Bernard, embrassez votre
cousine, mon ami, s’écria mademoiselle Armelle avec bonhomie.
L’embrasser! Bernard se sentit défaillir... tandis que sa pâleur
devenait effrayante, il se pencha sur le front de Janik et y appuya ses
lèvres...
--Adieu... murmura-t-il, adieu...
--Au revoir, corrigea mademoiselle Armelle.
Mais Nohel savait bien qu’il ne reverrait jamais la femme de Pierre.
Il pressa vivement la main de M. Le Jariel et s’élança dans la
voiture... Longtemps, il crut sentir la caresse des cheveux blonds.
--Ah! mademoiselle Armelle, pensait le docteur, vous aimez les romans,
vous vous êtes creusé la tête autrefois pour en bâtir un de votre façon
et, pourtant, vous voilà bien innocente devant celui qui se déroule sous
vos yeux, dans votre propre maison... A quoi donc vous sert d’avoir tant
lu?
Ce célibataire endurci avait des théories très arrêtées sur le mariage,
et il pensait qu’une des conditions du bonheur dans un ménage est la
supériorité intellectuelle de l’homme. C’était la grande raison qui
l’avait porté à désapprouver les fiançailles que son frère Louis et son
amie Armelle avaient nouées avec une joie attendrie, prenant pour une
réalité leur intime désir et voyant le présent et l’avenir avec des yeux
encore éblouis du passé.
A cette époque, Janik avait déjà l’esprit charmant d’une enfant très
bien douée et assez sérieusement instruite; puis, par la réflexion, par
la lecture, par un travail mystérieux de son cerveau, ses facultés
naturelles s’étaient affinées. Elle avait imité «les abeilles qui
pillotent de-çà de-là les fleurs, mais font après le miel qui est tout
leur». Peu à peu, en s’assimilant ce qu’elle récoltait et amassait de
pensées étrangères, elle s’était créé une intellectualité toute
personnelle, très féminine, très intuitive, quelque chose de délicat et
de rare comme ces plantes qui ne peuvent vivre que dans une atmosphère
spéciale. Pierre, le meilleur cœur de la terre, avait beaucoup de bon
sens, c’était tout. Ce garçon franc et rond, positif en diable,
concevrait mal le caractère de mademoiselle de Thiaz qu’il froisserait
sans cesse, et involontairement, dans ses plus secrètes fibres. Il y a
des papillons qu’un toucher un peu maladroit blesse à mort; certaines
âmes sont comme ces papillons.
Non, jamais Pierre n’inspirerait à Janik l’affection tendre et forte,
faite de confiance, d’abandon, d’admiration aussi, que toute femme
vraiment femme garde dans un coin de son cœur pour celui qui sera son
maître. Un maître, le pauvre Pierre! Quelle dérision... Et il serait le
premier à souffrir!
Le docteur se répétait ces choses, le soir en quittant mademoiselle
Armelle et sa nièce, et il pensait à Bernard que la vapeur emportait
vers Paris, si faible, si désespéré.
Un détraqué, oui, peut-être, ce Bernard, mais un charmeur... Est-ce que,
par hasard, Janik l’aimerait? Elle était bien pâle et bien troublée en
lui disant adieu...
X
Pendant que mademoiselle Armelle, le docteur et Pierre causaient dans le
salon, Janik s’était isolée sur la terrasse. Elle était lasse, si lasse!
Il y avait six semaines que Bernard était parti... Mademoiselle de
Kérigan et M. Le Jariel avaient reçu deux fois de ses nouvelles. Il ne
se ressentait plus de sa maladie, il était très occupé, travaillait
beaucoup... Le nom de la jeune fille n’était pas même mentionné dans le
courant des pages; en terminant, Nohel envoyait «ses respectueux
souvenirs à mademoiselle de Thiaz», c’était tout. Et Janik avait souri,
les larmes aux yeux, à cette formule, dérisoire en sa banalité.
Un autre jour, la vieille demoiselle avait poussé des «ah!» et des «oh!»
à n’en plus finir, en lisant une seconde lettre, plus longue, de son
cher Bernard: «Puisque vous «adorez» Jacques Chépart, disait cette
lettre, je ne puis résister au plaisir de vous adresser une nouvelle
édition de ses œuvres les moins imparfaites, en vous avouant son
véritable nom.»
--Comme ces pauvres écrivains sont moins terribles qu’ils n’en ont
l’air! s’écria-t-elle, Jacques Chépart, c’est Bernard! je n’en reviens
pas.
La lettre était pleine d’une déférence très affectueuse; mademoiselle de
Kérigan, enchantée, la fit lire à mademoiselle Louise et au docteur,
puis, comme Janik qui travaillait à l’aiguille en écoutant passivement
ce que lui racontait Pierre, n’avait pas donné le moindre signe
d’intérêt ou même de curiosité, elle s’indigna: «Quelle ingrate, cette
Janik!... Elle était toute à son Pierre et ne songeait plus au pauvre
Bernard!»
--Et il était en admiration devant elle, docteur... Parfois n’allais-je
pas craindre qu’il ne fût amoureux!
Une interrogation muette et très rapide passa dans les yeux de Pierre,
tandis que mademoiselle de Thiaz tendait la main pour demander la
lettre, mais personne ne s’en avisa.
Elle était calme, cette lettre, et spirituelle, amusante, presque
enjouée.
--Allons, pensa Janik, le voici en bonne voie!
Depuis le départ de Nohel, combien de fois avait-elle prié: «Mon Dieu,
faites qu’il m’oublie!»
Maintenant, elle avait froid au cœur en constatant qu’il l’oubliait. Et
elle éprouvait une souffrance révoltée, en se disant que cet oubli irait
croissant, et que c’était inévitable, et que c’était bien heureux!... Un
jour, la petite Bretonne ne serait plus qu’un souvenir pour Jacques
Chépart; il rencontrerait d’autres femmes plus séduisantes; peut-être
même un jour s’éprendrait-il d’une jeune fille très bonne et très
jolie... alors il se marierait.
Janik rendit la lettre à sa tante; elle eût voulu se sauver dans sa
chambre pour y pleurer de douleur, de jalousie... presque de honte
aussi.
Dieu savait pourtant qu’elle avait combattu pour s’arracher cet amour de
l’âme, pour s’attacher à Pierre!... Mais dès le premier jour de
l’arrivée de son fiancé, des comparaisons s’étaient imposées à son
esprit. Oui, dès le premier jour, au moment où, dans la joie du retour,
Pierre lui avait plaqué sur les joues deux baisers sonores et où elle
avait pensé au baiser tremblant de Bernard à l’heure de la séparation,
baiser craintif dont l’émotion l’avait pénétrée toute et dont la
sensation d’angoisse et de délice la poursuivait encore, comme une
tentation mauvaise.
Un si bon garçon, d’humeur si joyeuse, ce Pierre! Mais qu’il était
exubérant, qu’il parlait fort; sa voix bruyante, habituée à dominer le
flot, étourdissait... et Bernard avait la voix grave, un peu voilée et
l’on se sentait bercé par sa parole.
Sur la requête de Janik, Pierre avait raconté ses voyages, il les avait
racontés en homme qui n’est pas dépourvu de toute idée du pittoresque.
Les différents pays, leurs types humains, leurs rites religieux, leurs
habitudes sociales, l’avaient généralement frappé par leur côté
original; il les décrivait avec une sorte de verve naïve qui amusait
tout le monde, mais... Là encore il y avait un _mais_.