que cet homme à qui on allait arracher sa dernière chance de bonheur, un
faible petit cœur de femme sur lequel il avait concentré toutes ses
espérances, que cet homme qui souffrait tant: c’était lui! Et il
entrevit qu’il serait au-dessus de sa force de supporter que Janik, sa
Janik, appartînt à un autre! L’idée seule de cette monstruosité le brûla
comme un fer rouge, il crut qu’il allait devenir fou... Alors une
lumière se fit dans son esprit, le sourire d’autrefois, le sourire de
Jacques Chépart, tordit sa lèvre, quelque chose de sombre brilla dans
son regard empreint, tout à coup, d’une sérénité terrible et il se dit:
--Je peux mourir!
* * * * *
Au même instant un cri jaillit, éperdu.
--Bernard, vous pensez encore à vous tuer?...
Devant le jeune homme, Janik était là, très pâle...
Il balbutia:
--Comment savez-vous que j’aie jamais songé à me tuer?
Elle suffoquait.
--Je le sais... vous l’avez dit pendant votre maladie... dans votre
délire... Je le sais... et quand vous parliez de mourir, vous aviez ces
yeux-là, vous aviez ce sourire-là! Oh! Bernard, que c’est mal!...
Elle joignait les mains. Mais lui n’était pas touché de cette
supplication. Il se révoltait plutôt, car il n’admettait pas qu’on
devinât ainsi ses pensées, ni qu’on plaignît son déchirement.
Dur, amer, il s’écria:
--J’ignorais que vous fussiez si bien renseignée... Cependant, vous vous
êtes trompée, si vous avez jamais cru que j’abandonnais le désir et la
résolution d’en finir avec la vie.
Elle essaya de protester, il l’interrompit.
--Oh! je sais ce que vous allez dire: le suicide est une lâcheté morale
que l’homme n’a pas le droit de commettre... C’est votre opinion, ce
n’est pas la mienne. Vous n’êtes pas sans avoir lu Werther, vous qui
avez tant lu? Je crois me rappeler que ce héros déraisonnable fait, en
certain passage, le plus juste des raisonnements: «Personne, dit-il, ne
conteste à l’homme qui souffre par la maladie, le droit de prendre le
remède qui lui donnera la guérison; donc, personne ne devrait contester
à celui qui souffre par la vie, le droit d’avoir recours au seul remède
capable d’enrayer son mal: la mort.»
--Si vous voulez comparer la mort à un remède, Bernard, il faut la
comparer aux remèdes des êtres sans courage, à l’opium, à l’absinthe, à
ceux qui donnent l’oubli des douleurs et non pas la guérison.
--L’oubli! Mais, ma pauvre enfant, l’oubli, c’est le suprême bien!
L’oubli profond, complet, mais c’est le plus enviable des bonheurs
négatifs... qui sont eux-mêmes les seuls que l’homme puisse sagement
chercher.
Nohel s’arrêta, essayant en vain de se calmer, puis il reprit:
--Vous ne me connaissez pas, Janik, non, vous ne me connaissez pas...
Hier, nous avons parlé d’un romancier dont le talent, selon vous, a
beaucoup nui, en coupant méchamment les ailes aux illusions les plus
saintes... Moi, je vous ai dit: «Pardonnez à cet homme, ce n’est pas un
mauvais cœur, c’est un esprit mal fait à qui le sens vrai de la vie a
manqué». Alors, vous avez plaint Jacques Chépart et vous avez saisi
quelque chose de ses tristesses, mais ce que votre candeur n’a pu
concevoir, c’est le découragement d’un être qui se sent fatalement
poussé à agir mal et qui n’a pas la force de lutter; c’est la
désespérance de celui qui n’a même plus l’intérêt, je dirais presque, la
consolation du doute!... Eh bien, ce Jacques Chépart, ce personnage
malfaisant, cet heureux mortel plus misérable avec sa fortune et sa
brillante notoriété que le plus pauvre des ouvriers travaillant, au
jour le jour, pour sa femme et ses enfants, ce pessimiste, ce cruel, ce
destructeur de rêves; c’est moi!
--Je le savais, Bernard... je l’ai deviné, quand vous m’avez demandé
cette fleur, répondit mademoiselle de Thiaz.
Et, affermissant sa voix brisée, elle continua:
--Si le devoir de la vie n’était pas imposé également à tous les hommes,
je vous dirais encore: Jacques Chépart est tenu de vivre, car son
intelligence est un bienfait dont il doit tenir compte, car son talent,
puissant pour faire le mal, le serait aussi pour faire le bien!
--Je vous remercie pour Jacques Chépart... et je vous envie ce jugement
impeccable, cette rectitude absolue d’idées qui vous fait négliger les
exceptions et passer sous silence les conjectures où le devoir de
certain homme pourrait ne pas être rigoureusement semblable au devoir de
tel autre!... Mais, ne pensez-vous pas que la femme, elle aussi, doit
accomplir sa mission sur terre, et cette mission n’est-elle pas de
consoler les malheureux, de ramener dans le droit chemin ceux qui s’en
sont écartés?
--Le devoir d’une femme, c’est, avant tout, de se dévouer à son mari,
d’élever ses enfants, de faire de ses fils des hommes, et de leur
apprendre qu’il y a contre la douleur d’autre recours qu’un coup de
pistolet.
Bernard n’eut pas l’air de comprendre.
--Voilà, répliqua-t-il toujours ironique, un devoir qui ressemble
singulièrement au bonheur!
--Vous ne croyiez pas si bien dire, Bernard, répondit Janik avec un
sourire triste. Oui, le bonheur est quelquefois un devoir... le devoir
des femmes justement... car, presque toujours, le bonheur de ceux qui
nous entourent dépend du nôtre.
--Soyez donc heureuse, ma cousine... et que Dieu vous protège!
Nohel eut un mauvais rire, puis il sortit de la pièce. Au déjeuner, il
parla de son départ très prochain, en s’excusant d’avoir déjà trop abusé
de l’hospitalité cordiale de mademoiselle Armelle. L’excellente
personne protesta vivement.
--Encore une semaine au moins, Bernard, ou je douterai de votre amitié!
Il allait résister, mais elle ajouta:
--Janik à dû vous parler de ses fiançailles, que nous allons pouvoir
annoncer à tous nos amis... Je désirerais que vous connussiez Pierre Le
Jariel...
Il s’écria dans une bravade:
--Je resterai, ma cousine, je resterai... ma seule crainte était de
troubler une réunion de famille; mais je serai trop heureux de prendre
ma part de votre joie.
Il parla beaucoup, déploya une verve qui émerveilla la vieille
demoiselle, puis, quand on fut sorti de table, il monta dans la chambre
de la tourelle, et, mordant son oreiller pour ne pas être entendu, il
sanglota.
VIII
Bernard pensait: «Si l’enfer n’est pas un mythe, on doit y souffrir ce
que je souffre!» Mais il avait l’orgueil de sa douleur, il voulait
qu’elle restât insoupçonnée de mademoiselle Armelle, il voulait que
Janik n’en pût mesurer l’étendue. Pour dérober aux deux femmes son
visage décomposé, son front creusé d’un pli, ses yeux pleins d’une sorte
d’éperdument, il s’enfuit, loin dans la campagne, demandant à la brise
de mer un peu de fraîcheur, à la paix des champs une accalmie passagère.
Il refit ainsi sa promenade du matin, sans en avoir la notion exacte,
car les choses qu’il voyait maintenant ne ressemblaient plus guère à
celles que son ivresse avait embellies d’un tel éclat.
Tout à l’heure encore, dans la tourelle où il cachait ses larmes, il
s’était juré de lutter, de disputer Janik à l’homme dont on lui imposait
l’amour. A moitié fou, il s’était dit:
--Pierre Le Jariel ne l’aime pas... Est-ce que j’aurais pu vivre trois
ans sans elle, moi? Est-ce que j’aurais pu renoncer à la voir, à
l’entendre, à respirer le même air qu’elle?... Non, il ne l’aime pas,
moi seul je l’aime... Et malgré ce sentiment fraternel qui l’a un
instant abusée, malgré ce préjugé de conscience qui la lie au fiancé de
son enfance, elle m’aimera parce que je veux qu’elle m’aime, parce que
la puissance de cette volonté de tout mon être fera passer en elle
quelque chose de l’amour qui m’a brisé, plus fort que la raison, que le
devoir, que tout... Alors, oh! alors, je défierai l’univers entier, et
personne ne pourra me la prendre...
Mais, avec la fièvre du désespoir, cette exaltation était tombée,
remplacée par le mal sourd d’une tristesse, sans violences, comme sans
espoirs.
Nohel _savait_ que Janik n’était pas femme à s’étourdir de sophismes.
Elle aimerait peut-être celui qui l’aimait tant, mais, si elle se
considérait comme engagée à Pierre Le Jariel, rien ne le lui ferait
oublier. Le sentiment du devoir, du devoir «quand même» inhérent à sa
nature, la défendrait victorieusement contre les arguments spécieux.
Alors, elle souffrirait et sans se plaindre pour ne pas attrister les
heureux...
--Non, je ne veux pas, ma pauvre enfant, ma pauvre Janik!
Bernard croyait presque parler tant sa pensée était intense, et, dans ce
langage muet, il disait:
--Non, je ne veux pas que tu m’aimes! Mon amour est funeste, et je ne
veux pas ton malheur. Ton fiancé est jeune comme toi; comme toi il a la
jeunesse du cœur. La grande existence des marins, l’éternelle
contemplation d’un spectacle sublime, un contact fréquent et toujours
attendu de la vie, de la pleine santé avec la mort, épure l’âme. Rien
n’a pu enlever à l’ami de ton enfance ces ferveurs que tu aimes tant...
et qu’on perd toujours, et qu’on ne retrouve jamais, quand on a connu la
vie sous certains aspects décevants. Mieux que moi sans doute il
comprendra tes enthousiasmes de rêveuse un peu mystique, mieux que moi
il te parlera de «l’Idéal», il prononcera ce mot au sens infini, qu’on
peut concevoir, mais qu’on n’explique pas!... Oui, il vous aimera mieux
que moi, Janik, car il vous aimera _pour vous_, tandis que je vous
aurais aimée _pour moi_; et son amour, paisible et serein, vous donnera
un bonheur que ma passion inquiète vous aurait peut-être refusé
toujours. Moi, je disparaîtrai... et, près de votre mari, vous ne
songerez pas à me pleurer.
Mourir, enfin mourir!...
L’idée avait repris Jacques Chépart, et, maintenant, ni vains regrets,
ni fugitifs espoirs, ne la chasseraient plus!
En méditant ainsi, il avait beaucoup marché. Les paysans, occupés aux
champs, s’étonnaient de voir passer, pâle et furtif comme une ombre,
cet homme jeune et élégant qui ne remarquait pas leur salut.
Où allait-il? Lui-même l’ignorait. Et d’ailleurs que lui importait?
Le soir tombait déjà très bas sur la plaine, les contours des objets
commençaient à se perdre dans la brume, l’air était d’un calme
oppressant. Soudain, Nohel se trouva devant la Fontaine de madame Marie,
qui pleurait toujours de sa petite voix douce... Et Janik aussi était
venue là. Fatiguée par l’insomnie de la nuit précédente, elle s’était
assise à terre, près de la source et, tandis que sa tête alanguie
s’appuyait à la margelle de mousse et de gazon, le sommeil l’avait
prise.
Elle dormait encore, avec des larmes au bord des yeux. Bernard s’arrêta,
à peine surpris, car, pour lui, Janik était partout, et il la contempla
à longs regards: dans cet abandon de son être lassé, elle semblait plus
délicate et plus faible; si délicate et si faible que le cœur du jeune
homme se fondit, ému de cette pitié attendrie qu’on ressent à voir
souffrir un enfant.
Il eût tout donné pour essuyer ces larmes dont il voyait la trace.
Pourquoi avait-il effrayé cette sensitive, pourquoi avait-il rudement
évoqué à ses yeux le spectre du suicide? Maintenant, un désir le
tourmentait de demander pardon, de s’agenouiller près de sa petite
cousine et de baiser, là, dans l’herbe humide, l’ourlet de sa robe ou
les rubans de son soulier.
--Ah! si vous m’aviez aimé, pourtant! Si vous m’aviez aimé, Janik!
Et il enveloppait la jeune fille d’un regard fou où il y avait de
l’amour et surtout de la douleur... Un espoir suprême le grisait;
soudain il lui semblait qu’entre les lèvres entr’ouvertes de Janik, un
nom allait glisser, et que ce nom serait le sien. Il n’osait plus
respirer, son cœur battait à se rompre...
Mademoiselle de Thiaz ébaucha un mouvement, puis... ce fut à peine un
mot, mais Bernard l’entendit: «Pierre...» murmura-t-elle, et elle ouvrit
les yeux.
Lui restait sans force. Tout était donc bien fini cette fois! C’était
donc vrai, qu’il n’avait plus qu’un recours: le néant.
A la vue de Nohel, Janik avait tressailli.
--Vous! fit-elle.
Il expliqua humblement:
--C’est le hasard qui m’a conduit ici... et j’allais vous réveiller.
Comme vous êtes imprudente!
--Je me suis endormie sans le savoir, dit-elle, en se levant toute
frissonnante.
Et elle ajouta avec un sourire forcé:
--Je suis un peu folle.
--C’est la joie!
Bernard avait parlé avec une ironie malveillante... mais il regretta
vite son sarcasme, et se baissant précipitamment, il ramassa l’écharpe
blanche qui gisait aux pieds de Janik. La jeune fille se laissa
passivement envelopper dans les plis de l’étoffe soyeuse.
--Je ne veux pas que vous ayez froid, je ne veux pas que vous preniez du
mal, disait Bernard d’une voix sans expression, comme s’il n’eût pas eu
conscience du sens de ses paroles. Venez maintenant... bien vite...
tante Armelle va vous gronder.
Pendant quelques minutes, ils marchèrent sous bois, se taisant
instinctivement dans cette obscurité, puis ils débouchèrent dans la
plaine; le ciel leur apparut tout à coup, comme un dôme magnifique,
constellé de points d’or, et Bernard murmura:
--Je vais bientôt partir... Qui sait si nous nous reverrons jamais?...
Vous ne m’oublierez pas tout à fait, dites... Janik? Quelquefois...
quand vous serez seule... quand vous lirez un des livres que nous avons
lus ensemble, quand vous entendrez le chant clair de la Fontaine de
Marie... vous me donnerez une pensée, n’est-ce pas?
Elle balbutia:
--Je ne vous oublierai pas. Je...
Mais elle sentit que la voix lui manquait, elle se tut.
Ils avaient franchi la grille du château, qui se détachait en grandes
lignes dans la nuit bleue. Un parfum étrange, fait de mille parfums qui
se confondaient dans les mêmes effluves, montait des plates-bandes ou
tombait des arbres en fleurs.
Bernard se rappela son arrivée à Nohel et cet instant de délire où, seul
sous le ciel radieux d’étoiles, il avait appelé l’âme de la mère-grand.
Elle était venue, la bénie consolatrice et la vie du jeune homme,
soudain rassérénée, avait changé. Par les yeux doux et gais qui lui
avaient si souri, il avait appris l’espérance, presque le bonheur...
Tout ce passé encore si proche, tous ces efforts, tous ces rêves, pour
que Jacques Chépart se retrouvât, un soir, le même homme, à la même
place, avec la mort dans le cœur...
Le même homme! Était-il vraiment le même homme?...
Il se posait curieusement cette question et une voix intime lui
répondait: «Non, tu n’es plus le même, car tu aimes, et cette grande
tendresse qui est née dans ton cœur l’a purifié, en le meurtrissant. Tu
connais la vraie passion, tu connais la vraie douleur, et tu crois à ton
amour, et tu crois à ta souffrance!... Tu as découvert dans cette foi
une joie poignante que tu ignorais et que tu ne troquerais point contre
ta vieille indifférence!... Tu n’es plus le même homme, car, à cette
heure où tu veux mourir, tu sais bien que, si tu vivais, ce serait d’une
autre vie; que si tu écrivais, tes œuvres palpiteraient d’une
inspiration nouvelle; que si tu meurs, enfin, un souvenir te suivra
jusqu’à la minute suprême, un nom aimé parfumera ton dernier soupir!»
Bernard leva les yeux vers le ciel: Était-ce la petite mère-grand qui
lui parlait ainsi?
Alors, une main se posa sur la sienne.
--Bernard, fit Janik, essayant en vain de contenir l’émotion profonde
qui vibrait dans sa voix, Bernard, promettez-moi de vivre.
Il tressaillit, puis par un effort surhumain il obligea son visage
contracté à sourire.
--Je constate une fois de plus, ma pauvre enfant, dit-il, que je suis un
fou de la pire espèce! Comment avez-vous pu prendre au sérieux mes
divagations de ce matin! Vraiment, je regrette que des paroles trop
légèrement prononcées...
Janik l’interrompit, secouant fébrilement la tête:
--Ne me trompez pas, Bernard, c’est un jeu cruel.
--Un jeu! mais je vous jure...
--Non, pas cela, pas cela, par pitié... Vous m’avez dit que je vous
avais fait du bien, que vous ne l’oublieriez pas... Vous m’appeliez
«conscience», vous en souvenez-vous? Eh bien, écoutez-moi, une fois
encore. La petite mère-grand vous parlerait comme je vous parle, si les
portraits avaient une voix... Soyez fort, soyez vaillant, soyez
homme!... Dites-moi: «Je vous promets de vivre»... Et je vous croirai,
et je serai si heureuse...
Nohel voulut répliquer, Janik l’en empêcha.
--Ne me dites plus que vous êtes méchant, que vous êtes lâche... Ce
n’est pas vrai, je vous connais maintenant... je vous ai vu vous jeter
à la mer pour sauver un enfant... je sais que vous êtes généreux, je
sais que vous êtes brave... Et je sais aussi que vous êtes trop bon pour
me faire une si grande peine... Ah! si vous vouliez, vous pourriez
réaliser tant de beaux rêves! Vous pourriez vivre d’une vie si noble, si
grande! Ah! si vous vouliez!
Il hochait la tête d’un air sombre.
--Vous ne savez pas ce que vous me demandez, murmura-t-il.
--Si, je le sais, Bernard. Je vous demande le plus grand des courages.
Non pas ce courage factice, cette fièvre d’un instant que vous
appelleriez à votre aide pour faire jouer l’arme qui vous donnerait la
mort, mais un courage plus serein, plus digne, un courage de toute la
vie... Je vous demande de travailler, de faire du bien, je vous demande
de lutter, la tête haute, contre la vie dont vous avez peur!... Et tout
cela, Bernard, parce que vous êtes mon ami, mon frère, parce que j’ai
soif d’être fière de vous!
Son enthousiasme la transfigurait. Malgré sa pâleur et ses yeux cernés,
elle était belle. Belle, non plus comme une femme née pour les amours de
la terre, mais comme un être idéal, descendu de ce grand ciel pur, qui
semblait l’inspirer.
Le visage tourmenté, les mains serrées, comme s’il eût traversé une
crise de douleurs physiques, Bernard lui résistait.
--Je ne peux pas vous promettre cela, non, je ne peux pas...
Elle se tordait les mains.
--Que puis-je lui dire, mon Dieu! que puis-je lui dire? Bernard, mon
Bernard, je vous en supplie!... Au nom de votre mère, promettez-moi de
vivre!... Faites-le pour sa mémoire, si vous ne voulez pas le faire pour
moi.
Janik chancela. Éperdu, le jeune homme lui prit les deux mains.
--Si je ne veux pas le faire pour vous!... Il y aurait donc au monde une
chose que je ne voudrais pas faire pour vous!...
Il la regardait, une immense pitié dans les yeux.
--Vous êtes toute blanche, vous souffrez?... Je vous ai attristée,
inquiétée... Je ne veux pas que vous soyez triste et inquiète, je
veux... oui, je veux que vous soyez heureuse... Ne tremblez pas,
regardez-moi.
Elle obéit; alors Bernard se pencha sur elle; ses lèvres effleurèrent le
front de la jeune fille, et il murmura:
--Janik, je vous le promets.
En prononçant cette parole qui, de lui à elle, valait un serment, Nohel
pensait que c’est un pauvre héroïsme de mourir pour celle qu’on aime.
Mais à cette minute même, à cette minute de déchirement, elle
triomphait, «la conscience en robe rose»! Et les yeux qui jadis riaient
au petit Bernard, quand il était sage, pleuraient maintenant des larmes
douces et fières qui disaient merci à Jacques Chépart.
IX
Le temps marchait. Bientôt Pierre Le Jariel arriverait; l’heureux marin
tiendrait sur son cœur sa fiancée, sa «promise», tous les souvenirs,
toutes les espérances, reconquis en un instant, dans ce premier baiser
du retour. «Déjà! déjà!» disait Nohel...
Et pourtant, elles lui avaient paru interminables, ces journées qu’il
avait passées dans une quasi solitude, fuyant Janik, n’osant pas lui
parler, car il n’aurait su lui dire que deux choses: «Je vous aime!...
Je hais Pierre Le Jariel!»
Ce Pierre Le Jariel, il faudrait le voir, lui tendre la main; ce serait
un affreux supplice!
Bernard avait repris une sorte de fièvre; il était à la fois très
nerveux, et très las; soudain la peur le saisit de tomber malade, de ne
plus pouvoir fuir cette maison hospitalière, dont l’air l’étouffait
maintenant, et il choisit le prétexte d’une lettre qu’il venait de
recevoir pour déclarer que sa présence était réclamée à Paris comme tout
à fait urgente, sous peine de complications graves dans ses affaires. En
annonçant ce prochain départ, il avait pâli et cette lividité soudaine
accusait encore la maigreur de son visage.
Mademoiselle Armelle se révolta.
--A Paris, pour y tomber malade et y être soigné par des mercenaires!
Belle idée que la vôtre, mon neveu! s’écria-t-elle... Regardez donc un
peu la figure que vous avez... Et, nerveux comme vous l’êtes, vous
voulez vous mettre en route ce soir! Je m’y oppose absolument. Votre
affaire peut attendre jusqu’à... après-demain, voyons?... Vous n’allez
pas me refuser ça?
Bernard esquissa un geste d’impuissance, mais mademoiselle de Kérigan
continua son plaidoyer.
--Et le docteur que vous ne reverriez pas! Je viens justement de lire
une lettre de lui... il arrive demain à quatre heures et nous convie
tous à dîner... vous très particulièrement... Vous ne voudriez pas
blesser, en vous sauvant ainsi sans tambour ni trompette, un homme qui
vous a témoigné autant de sympathie?
Nohel réfléchit un instant, l’air accablé, puis il remercia la vieille
fille de ses cordiales instances.
--Vous avez raison, dit-il, je serais un ingrat de quitter Plourné sans
avoir serré la main du docteur... et pour rien au monde, je ne voudrais
vous peiner, tante Armelle, vous qui vous êtes montrée si parfaite pour
moi... Je ne partirai que demain soir; il y a un train à sept heures...
Ainsi je reverrai monsieur Le Jariel et il m’excusera de manquer--à mon
grand regret--son dîner.
Le jeune homme s’exprimait d’une voix très amicale, mais avec tant de
décision que mademoiselle Armelle ne tenta point d’obtenir une
concession plus importante. Pendant tout l’entretien, Janik, qui lisait,
n’avait pas levé les yeux.
Comme mademoiselle Armelle sortait pour donner un ordre, Bernard, sombre
et désœuvré, s’assit à la fenêtre et se mit à décacheter les journaux
qu’il recevait chaque jour.
En ouvrant l’un d’eux, il eut un sourire amer. On s’était empressé de
publier sa nouvelle, _Amour pur_, dont le titre trônait en première
page.
Était-ce bien Jacques Chépart qui avait écrit ces lignes, exquises de
poésie?
Non, c’était un amoureux de vingt ans et qu’on aimait!...
D’un mouvement brusque, il repoussa le journal.
Les yeux lassés, le geste lent, Janik avait posé son livre; elle prit
distraitement la grande feuille déployée sur le canapé et y jeta les
yeux. Guidé par une mystérieuse intuition, son regard se fixa aussitôt
sur le nom de Jacques Chépart.
--Ah! Bernard!... vous ne m’aviez pas dit...
Il affecta de ne pas répondre.
--Est-ce que je peux lire? ajouta-t-elle timidement.
Un regret étreignait le cœur du jeune homme; il pensait à la joie qu’il
eût éprouvée à dire: «Lisez, chaque mot de cette histoire a été écrit
pour vous!»
Mais c’était pour Janik, c’était pour sa «conscience en robe rose» qu’il
avait travaillé toute une nuit, l’espoir dans l’âme; ce n’était pas pour
la fiancée de Pierre Le Jariel.
--Lisez, si vous voulez; cette nouvelle ne vaut rien...
Telle fut sa réplique maussade.
Cependant il ne put résister à la tentation de regarder mademoiselle de
Thiaz, pendant qu’elle avançait dans les colonnes, les yeux brillants,
les joues empourprées, la poitrine doucement haletante. Elle ne savait
pas que Bernard l’observait, elle oubliait la présence du jeune homme,
elle s’envolait bien loin dans un autre monde, celui de ses rêves,
qu’elle voyait soudain vivre et palpiter, comme un monde réel. Le rythme
de cette prose musicale la berçait, remuant tout son être. Jacques
Chépart décrivait les bois bretons et, soudain, elle assistait au jeu du
soleil dans les feuilles, elle percevait, lointaine et claire, la voix
de la petite source... L’histoire d’amour se déroulait, suave, enivrante
dans sa pureté; et Janik croyait entendre chanter à son oreille, comme
une mélodie inconnue et troublante, les aveux qu’elle lisait.
Un moment ses yeux se mouillèrent de larmes, qu’elle n’essuya pas et qui
glissèrent lentement, le long de ses joues. Puis, quand, deux fois, elle
eut savouré les derniers mots du récit, mots de bonheur, de triomphe
passionné, elle leva la tête, et ses yeux extasiés rencontrèrent ceux de
Bernard. Il eut comme un éblouissement.
--Janik, s’écria-t-il, était-ce à Pierre que vous pensiez en lisant?
Une grande pâleur couvrit le visage de mademoiselle de Thiaz; cependant
ce fut avec beaucoup de calme qu’elle répondit:
--Je n’ai pensé qu’à ma lecture... Vous n’aviez jamais écrit ainsi.
Il reprit son air abattu, regardant sans les voir les rosaces du tapis.
--Vous avez raison, dit-il, c’est la première fois que j’écris ainsi...
c’est aussi la dernière. J’ai écrit dans un moment d’espoir...