--Oui, vous avez raison, Janik! Certains livres sont de mauvaises

actions. Vous avez raison. Consoler, réconforter, donner confiance en la

vie, en l’humanité, ce serait meilleur, ce serait plus louable que de

verser goutte à goutte le poison des désillusions et des amertumes! De

quel droit Jacques Chépart fait-il porter aux autres le poids de ses

propres fautes? De quel droit leur fait-il goûter le fruit de sa triste

expérience?... Pauvre Jacques Chépart! Vous ne le connaissez pas... et

on dirait que vous le haïssez!

Nohel avait prononcé ces mots tristement; mademoiselle de Thiaz le

regarda, étonnée, puis, s’étant un instant recueillie:

--Non, Bernard, dit-elle, je ne le hais point... il me fait de la peine

et m’attache, sans que je puisse définir par quel charme... Je pense que

son enfance a été malheureuse, que peut-être il n’a pas connu sa mère,

qu’aucune sœur bien tendre n’a partagé ses jeux!... S’il a été privé des

affections de la famille, doit-on lui reprocher d’en ignorer le prix?...

Plus tard, on l’aura mal aimé; il aura vécu sous le joug d’influences

pernicieuses, contre lesquelles nulle main chère ne le défendait... Il

faut quelquefois si peu de chose pour éloigner une pensée mauvaise... Un

regard, une pression de main... moins encore, une voix, un parfum, qui

évoque un souvenir... On m’a raconté l’histoire d’un jeune homme de

Plourné qui, se trouvant à Monte-Carlo, fut pris du désir fou de jouer,

de jouer de l’argent qui n’était pas à lui... Déjà, il ouvrait son

portefeuille... une petite fleur en tomba, c’était une bruyère du pays

que lui avait donnée sa fiancée... Les larmes lui montèrent aux yeux...

et il s’enfuit. Peut-être qu’aucune espérance, qu’aucun souvenir ne

gardait Jacques Chépart.

Bernard écoutait toujours, attentif; soudain, il redressa la tête, et,

la voix émue:

--Je voudrais, murmura-t-il, que Jacques Chépart pût vous entendre. Plus

tard, quand je le reverrai, je lui dirai ce que vous m’avez dit... Vous

avez raison de le plaindre... ce n’est pas un méchant homme, non, c’est

un homme à qui l’on n’a pas su enseigner la vie; c’est, comme vous le

disiez, un homme qu’on a mal aimé et qui n’a jamais aimé personne, un

homme qui a vécu dans un monde néfaste et qui, se jugeant sévèrement

lui-même, s’est cru le droit de juger les autres, impitoyablement. Il a

souffert beaucoup, non pas de ces douleurs grandes et saines qui

trempent, mais d’un mal lent, écœurant, qui le conduisait à l’abîme, en

lui laissant le sentiment de sa déchéance... Oui, il a souffert, je vous

assure, il a souffert, riche, envié, autant peut-être qu’un misérable

abandonné... Il était si seul dans la foule! Rien ne l’attachait à la

terre!... Si vous saviez, un jour, il a voulu se tuer!...

Il y eut un long silence, puis Nohel dit très bas:

--Janik, voulez-vous me donner cette fleur que vous avez cueillie à la

«Fontaine de Marie?»... Je la porterai à Jacques Chépart, et je lui

dirai qu’elle s’est fanée sur le cœur loyal et pur d’une jeune fille qui

le plaignait...

Mademoiselle de Thiaz avait écouté, palpitante: ses yeux s’ouvraient

très grands, comme remplis d’une lumière nouvelle. On eût cru qu’un cri

allait s’élancer de ses lèvres... mais, soudain, sa main qui déjà

cherchait la fleur pour la tendre à Bernard, retomba:

--C’est une idée de rêveur, et je ne connais pas Jacques Chépart!

dit-elle doucement.

Elle quitta la terrasse, mais Nohel y resta longtemps après elle,

plongeant ses regards dans les lointains mystérieux du parc. A dix

heures, quand on se sépara, il regagna la tourelle.

Il chancelait, la tête perdue... une ivresse lui gonflait le cœur. Il

contempla ardemment le portrait qui ressemblait à Janik. Ah! comme elle

était adorable, comme il l’adorait!

Oui, il aimait! Lui, Jacques Chépart, il aimait comme on aime à vingt

ans, d’un amour spontané, irrésistible, qui défiait l’analyse; d’un

amour qui riait et pleurait à la fois dans tout son être, et qu’il eût

voulu crier au monde entier! Il aimait, pour la première fois et, pour

la première fois, il espérait, il était heureux, il était jeune!

Il ouvrit la fenêtre toute grande, et respira avidement l’air chargé de

parfums, croyant entendre des voix joyeuses chanter, pour lui seul, dans

la nuit tiède!

Et il avait songé à se tuer, l’insensé! Se tuer, quand on peut donner sa

vie, être deux et n’être plus qu’un, exister, penser, souffrir ensemble

et toujours, toujours ainsi!

Bernard ne se demandait pas s’il était aimé: la soudaine révélation de

son amour lui avait semblé si douce qu’elle avait effacé pour lui toute

préoccupation de l’avenir. Dans la minute de délice, où il s’était dit:

«J’aime!» il avait oublié qu’un désespoir naît souvent de cette joie

d’aimer que Gœthe a si bien définie: «La félicité suprême du sentiment.»

Bernard ne pouvait dormir. Il s’assit à sa table et travailla. Depuis

quelques jours, il avait entrepris une histoire simple, écrite en

prose... une prose qui n’était pas de la prose poétique, et qui était

pourtant la prose d’un poète. C’était un roman très court, dont les mots

vivaient, où le rire et les larmes étaient sincères, où l’on humait le

parfum frais des bois et l’air salé des plages, où l’on entendait

chanter la brise et les grandes vagues!

Toute la nuit, Jacques Chépart se sentit porté par sa plume.

Il trouvait des harmonies ravissantes pour écrire la langue tendre; car

c’était à Janik qu’il pensait; c’était pour elle qu’il se faisait

soudain si doux; c’était pour elle qu’il s’accoutumait à tracer, avec

des respects infinis, ce mot «amour» qui, jadis, grimaçait sous sa

main.

Au matin seulement, il relut son œuvre achevée; puis il la cacheta sous

bande, à l’adresse d’un grand journal de Paris.

Bientôt Janik lirait ces pages écrites sous le regard bienveillant de la

petite mère-grand; elle se dirait peut-être que, par une intuition

mystérieuse, Jacques Chépart avait deviné ses paroles, qu’il en avait

profité.

* * * * *

Mais Janik, elle non plus, n’avait pas dormi... Quand elle était entrée

dans sa chambre, toute vibrante, le visage fiévreux, avec une lueur

nouvelle au fond de ses prunelles extasiées, elle avait aperçu une

lettre cachetée, qu’on avait dressée, bien en évidence, sur le bureau

contre l’encrier, et, devant l’adresse d’une bâtarde correctement

soulignée de grands traits, elle avait blêmi.

Ses mains, soudainement saisies d’une agitation convulsive, ouvrirent

maladroitement l’enveloppe et en arrachèrent le papier... puis elle lut.

Alors un sanglot souleva sa poitrine et elle tomba à genoux.

--Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, pourquoi ne m’avez-vous pas éclairée

plus tôt sur lui, sur moi-même?... Que va-t-il penser de moi!

VII

Dès neuf heures, Nohel se rendit au village pour expédier son envoi;

puis il revint lentement, à travers la campagne...

Recommencer la vie pour Janik et avec Janik! Il se demandait si ce

n’était pas un bonheur impossible. Et pourtant... Pourtant, cette

dernière journée pleine d’émotions, la timidité subite de mademoiselle

de Thiaz à la Fontaine de Marie, son angoisse sur la plage à l’heure du

danger: tout laissait croire à Nohel qu’une révélation s’était faite

dans le cœur de la jeune fille. Le même moment lui avait dit qu’elle

aimait Bernard et que Bernard l’aimait! Et elle consentirait, la chère

créature, à être le délice de celui qu’elle avait rattaché à la vie,

elle consentirait à rester le bon ange de Jacques Chépart.

... Alors, il l’emporterait dans son vieux Paris. De l’appartement jadis

trop grand et trop vide, il ferait l’écrin de cette beauté fine, un nid

embaumé de roses et de violettes, où les étoffes, les couleurs, la

lumière, seraient douces et veloutées, où, mieux qu’ailleurs, on

s’aimerait, on pourrait causer, l’un près de l’autre, la voix basse...

Là Jacques Chépart imaginerait de beaux livres.

C’est dans les yeux de «sa femme» qu’il chercherait le mot hésitant sous

sa plume, et, quand Janik se pencherait, curieuse, pour lire par-dessus

son épaule la page ébauchée, il sentirait sur sa joue la caresse de ses

cheveux blonds...

Souvent, bien souvent, il lui parlerait de ses travaux, et elle

répondrait de sa petite voix claire. Ainsi, il ferait d’elle la secrète

collaboratrice de tout ce qu’il écrirait; plus tard, en lisant l’œuvre

parue, elle dirait: «C’est ensemble que nous avons pensé cela!» Et tous

deux aimeraient ces livres: Bernard, parce qu’il y retrouverait Janik;

Janik, parce qu’elle y retrouverait Bernard. Pour eux seuls, un poème

chanterait entre les lignes; chaque mot évoquerait un souvenir qu’on se

raconterait en souriant, les mains unies...

Bernard rêvait ainsi, et il se raillait lui-même, très doucement, en

baisant une fleur, qu’il avait cueillie sur la terrasse, pendant que

Jeanne parlait.

Comme il traversait le jardin baigné d’un soleil clair et tout perlé

encore de la rosée de la nuit, Jean-Marc, qui émondait les rosiers d’un

grand massif, l’arrêta au passage.

--Ah! monsieur Bernard, s’écria-t-il, il faut pourtant que je vous

remercie encore; quand on pense que sans vous la petite serait... enfin

que nous pleurerions tous, quoi!... Ah! c’en aurait été fini de la

joie... Il faut quelquefois si peu de chose et si peu de temps pour que

le bonheur s’en aille...

Bernard serra la main du vieillard.

--J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait à ma place, mon brave

Jean-Marc; si tu m’en aimes un peu plus, tant mieux, mais n’en parlons

pas davantage... Est-ce que mademoiselle de Thiaz a déjà arrosé ses

fleurs?

--Mademoiselle Janik, oh! elle est matineuse... il y a longtemps que ses

plantes ont à boire... elle arrange des fleurs dans le salon... même

qu’elle n’avait pas trop bonne mine, ajouta le bonhomme d’un ton

mécontent.

Bernard tressaillit.

--Est-ce qu’elle avait l’air malade?

--Pas malade, non... mais les jeunes filles c’est si délicat, si

fragile, est-ce qu’on sait jamais?... ah! elle est mignonne celle-là!

Nohel était resté pensif, il s’éloigna sans répondre, se redisant

machinalement une phrase du jardinier: «Il faut quelquefois si peu de

chose et si peu de temps pour que le bonheur s’en aille...»

Jean-Marc le suivit un instant du regard.

--Pour sûr que ce serait un gentil mari pour mademoiselle Janik, fit-il

entre ses dents; seulement, voilà, je crois bien que la patronne a dans

l’idée monsieur Pierre...

Mademoiselle de Thiaz faisait des bouquets dans le salon jonquille.

Légèrement penchée, elle mêlait, sur les bords d’un vase plein d’eau,

des fleurs de genêt et des branches d’acacia rose. Au bruit de la porte,

elle se retourna; alors Nohel faillit jeter un cri.

Non, ce n’était plus Janik, ce n’était plus la rieuse petite mère-grand!

Des yeux cerclés de bistre, des yeux qui avaient pleuré et qui n’avaient

pas dormi, donnaient maintenant à ce jeune visage une expression

navrée... La bouche, contractée, tremblait un peu.

--Qu’y a-t-il? dites-moi vite... vous avez pleuré?

Bernard avait pris les deux mains de Janik, elle se dégagea doucement.

--Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-elle.

--Rien! mais je vois que vous avez pleuré, mais je sens que vous avez du

chagrin...

--Du chagrin, oh! ne croyez pas cela, Bernard... J’ai reçu, hier soir,

une lettre qui m’a un peu émue et j’ai passé une mauvaise nuit; voilà

tout...

Il l’interrogeait encore des yeux. Gênée par ce regard incrédule, elle

quitta la table, où les fleurs coupées gisaient, entre-croisant leurs

tiges, et elle s’approcha de la fenêtre. Elle s’assit, la tête baissée,

puis, après un instant, elle dit très bas, et péniblement, comme si les

mots s’arrêtaient dans sa gorge:

--Il y a quelque chose que vous ne savez pas, Bernard... Déjà, j’aurais

dû vous le dire, puisque vous êtes de la famille. Depuis quatre ans, je

suis fiancée au neveu du docteur Le Jariel.

Nohel crut que le sol croulait sous lui.

--Vous êtes fiancée, vous!

Il sentait qu’il devenait blême et que ses traits se tiraient comme ceux

d’un mourant. Mais, dans la douleur qui le poignait, il y avait aussi de

la colère, une colère sourde, implacable.

Janik fiancée! Et rien dans ses paroles ou son attitude ne l’avait

laissé pressentir à Bernard. Janik fiancée! Et il l’avait aimée, sans

soupçon, sans remords... Ah! Dieu! l’avait-il aimée!... Il le comprenait

à cette heure... Et voilà que de tous les rêves du matin, il ne restait

plus qu’une inguérissable amertume. Le vieux Jean-Marc avait raison: il

faut bien peu de temps pour que le bonheur s’en aille!...

Cette ingénue, c’était donc une coquette? C’était donc une femme comme

les autres femmes, cette créature idéale dont les yeux semblaient

n’avoir jamais menti?

Affolé par son désespoir, Nohel oubliait le caractère fraternel de

l’affection que lui avait toujours témoignée Janik. Avait-il jamais

lui-même prononcé une parole qui pût autoriser la jeune fille à se

croire aimée d’amour?

Janik, coquette, parce qu’elle avait entouré de soins un convalescent

dont elle avait eu pitié, parce qu’elle avait essayé de redresser un

esprit faussé, de consoler un cœur chagrin; parce qu’elle avait parlé du

devoir humain et de la volonté divine, à celui qui n’y croyait plus?

Une coquette bien étrange, alors, et presque invraisemblable, à force de

perfidie.

Mais Bernard ne raisonnait pas; il souffrait; après avoir entrevu le

ciel il venait d’être rejeté violemment sur la terre; après avoir rêvé

le bonheur, le bonheur à deux, il se retrouvait seul dans la vie, ayant

au cœur une blessure que la main aimée ne panserait pas. Il ne

raisonnait pas et il éprouvait, dans sa grande douleur, un désir méchant

et bien humain de torturer celle qui le torturait ainsi. Par un suprême

effort de volonté, il contint son chagrin; sa voix, prête aux sanglots,

s’acéra, mordante.

--Vous êtes fiancée? répéta-t-il. Toutes mes félicitations, ma cousine;

voilà une grande nouvelle dont je ne me doutais guère! Comment l’homme

que vous aimez peut-il vivre loin de vous?

Janik parut surprise de ce ton railleur, mais elle répondit avec une

douceur calme:

--Pierre Le Jariel est marin... Il y a trois ans qu’il est absent pour

son service. Hier j’ai reçu une lettre datée du Caire; dans quelques

jours il sera ici...

--Mon Dieu! quel bonheur pour vous, ma chère enfant!... Les séparations

sont si dures, quand on s’aime!

La voix de Nohel était âpre, ses paroles sonnaient mal. Janik se tut,

mais ses yeux se levèrent pleins de reproches. Alors le jeune homme

reprit, plus gravement et très bas:

--Pourquoi ne m’aviez-vous rien dit?

--Je ne sais pas... murmura-t-elle. Ah! ne croyez pas que j’aie manqué

de confiance en vous...

--Il y a... il y a longtemps que vous êtes fiancée?

--Presque quatre ans... nous nous sommes connus tout jeunes, lui et

moi... Nous nous voyions souvent... Ses parents habitaient Vannes où ma

tante avait conservé des relations: puis le docteur s’était installé à

Plourné, et Pierre passait les vacances chez son oncle... Nous nous

aimions bien, comme des amis, comme des frères; nous causions, nous

nous promenions ensemble; tante Armelle et monsieur Le Jariel se

souriaient en nous voyant et nous appelaient Paul et Virginie... Un

jour--j’avais seize ans--on m’a demandé si je consentirais à être la

femme de Pierre, et j’ai dit oui... Il me semblait jouer encore au petit

mari et à la petite femme. Le docteur, lui, hochait la tête, il trouvait

que c’était une folie de lier ainsi deux enfants... Il avait raison

peut-être! Mais, à cette époque, je pensais qu’il se trompait et que

nous serions très heureux, Pierre et moi.

Les doigts de Bernard se crispèrent sur la paume de sa main.

--Vous l’aimiez, vous l’aimiez?

Mademoiselle de Thiaz eut un sourire triste.

--A vrai dire, je n’en sais rien... J’aimais en lui toute sa famille, si

bonne, si heureuse, j’aimais les traditions de loyauté, de travail, de

sainteté patriarcale, dans lesquelles il avait été élevé. Je me disais

que ce serait beau d’être la joie de cette chère maison où la bienvenue

me riait partout... puis monsieur et madame Le Jariel sont morts à un

mois d’intervalle, leur fille est entrée en religion, et Pierre est

parti...

--Il a pu vous quitter! Son amour n’était donc pas digne de vous?

--Il m’a quittée pour faire son devoir, ce qui était digne de lui, et

digne aussi de moi, Bernard!... Il m’a quittée, ayant foi en ma parole,

comme j’ai confiance en la sienne. C’est le plus brave, le plus honnête,

le meilleur des hommes...

--Mais vous ne l’aimez pas, mais vous avez compris que cette affection

de jadis n’était qu’une affection fraternelle, et, pour que vous ayez

compris cela, il faut...

--Non, Bernard!

Janik avait ébauché un geste brusque, comme pour lui fermer la bouche;

il continua en s’animant:

--Non? pourquoi dites-vous non, avant que j’aie parlé... Vous avez donc

deviné ce que j’allais dire?... Oui, vous l’avez deviné... Si vous

comprenez _maintenant_ que vous n’aimiez pas Pierre Le Jariel, c’est que

vous en aimez un autre, c’est... Ah! Janik, Janik, ne dites plus non...

Nohel cherchait désespérément le regard de la jeune fille. Elle se leva,

affreusement pâle.

--Vous vous méprenez, Bernard, dit-elle en étouffant un peu. Je n’ai

jamais aimé, je n’aime personne de l’amour auquel vous faites

allusion... Quand j’ai été séparée de Pierre, j’étais une enfant;

depuis, j’ai grandi, j’ai réfléchi, et j’ai mieux vu en moi, voilà

tout!... J’ai eu tort de m’engager si vite, sans saisir la portée de

l’engagement que je contractais, et peut-être en cela ne suis-je pas

seule fautive: on m’a beaucoup influencée!... J’ai eu tort ensuite

d’envisager cet avenir prévu comme une chose trop lointaine... Je n’ai

pas assez pensé à mon fiancé. Son retour, notre mariage, ne

m’apparaissaient que dans un brouillard vague... Tellement vague que...

oh! c’est étrange!... mais c’est hier que j’ai eu pour la première fois

l’idée de vous en parler. Une sotte timidité m’a arrêtée, et j’étais

décidée à prier ma tante de vous annoncer mes fiançailles, que vous

deviez connaître, si peu officielles qu’elles fussent, lorsque cette

lettre est arrivée... On l’avait posée dans ma chambre où je l’ai

trouvée le soir. J’ai été étonnée, saisie... C’était bien naturel,

n’est-ce pas? Comme j’étais un peu énervée, contre mon habitude, j’ai

pleuré sans savoir pourquoi... Mais je serai fière d’être la femme de

Pierre Le Jariel et... et j’aimerai mon mari.

--Et si vous ne pouvez pas l’aimer?

D’un mouvement inconscient, Bernard avait joint les mains; il reprit, la

voix suppliante:

--Réfléchissez. Tant que cet odieux mariage n’est pas accompli, vous

êtes libre... réfléchissez!

--Nous sommes de la même famille, Bernard, on a dû vous apprendre, comme

à moi, qu’une parole donnée est un engagement... Je ne suis plus libre.

A ces mots, Bernard changea de visage; un rire cassant lui échappa.

--On ne m’a rien appris à moi, ma chère... J’ai toujours conduit ma

barque au gré de mes désirs... C’est pourquoi j’ignore totalement la

mesure et la pondération qui font les vies calmes et sages... Mais, si

j’ai souvent meurtri ceux qui m’aimaient, du moins, je n’ai jamais

trompé personne.

--J’ai donc trompé quelqu’un, moi?

C’était dit fièrement, comme un défi.

--Vous m’avez caché que vous êtes fiancée... c’était agir sans

franchise. N’avez-vous donc jamais pensé... enfin, c’eût été possible...

Nous sommes jeunes tous deux, vous n’ignorez pas que vous êtes jolie...

je vous croyais libre... N’avez-vous jamais pensé que... je pourrais

vous aimer, moi?

Janik tressaillit, mais, cette fois encore, son regard croisa sans honte

celui de Bernard et elle répondit:

--Non, je ne l’avais jamais pensé.

Et elle disait vrai: Non, elle ne l’avait jamais pensé, avant la veille,

avant ce moment où Bernard, la voix émue, le regard tendre et

dominateur, lui avait dit: «Le charme qui m’a rendu à la vie, au

travail, à l’espérance, c’est vous!»

Jusque-là, simple et confiante, elle s’était abandonnée à un sentiment

qu’elle n’analysait pas, précisément parce qu’elle était très droite,

parce qu’il ne lui venait pas à l’esprit qu’elle pût jamais éprouver de

l’amour pour un autre que Pierre Le Jariel.

Ses fiançailles lui étaient choses si peu nouvelles, qu’elle n’avait pas

songé à en faire part à son cousin plus qu’aux autres relations de sa

famille qui devaient les ignorer jusqu’au retour de Pierre... D’ailleurs

il semblait presque à Janik que tout le monde savait, sans qu’elle eût

besoin de le dire, qu’elle épouserait le neveu du docteur... une fois.

N’avait-elle pas toujours vécu elle-même, ne vivrait-elle pas toujours

avec cette perspective lointaine qui resterait éternellement: l’avenir?

Elle parlait peu de son fiancé, elle lui écrivait des lettres de sœur

que mademoiselle Armelle lisait et auxquelles Pierre répondait par des

récits de voyage, où jamais ne se glissait un mot de tendresse...

c’était tout.

Et Nohel était venu, très différent du jeune marin, très différent des

hommes que connaissait Jeanne. Il l’avait intéressée un peu comme une

énigme et beaucoup comme un malheureux; elle avait pris à tâche de le

sermonner un peu, de le consoler, parce qu’elle était bonne. Puis, cette

tâche l’avait absorbée, cette œuvre bienfaisante s’était emparée de son

esprit et de son cœur, en avait chassé insensiblement toute autre

pensée; et soudain, quelque chose de suave, de douloureux, d’ineffable,

s’était fondu en elle; elle avait compris qu’elle était aimée, qu’elle

aimait!

Alors elle n’avait pas eu le courage immédiat de dire: «Je ne suis plus

libre!» Elle avait eu la faiblesse de vouloir jouir un jour de son rêve,

encore si vague, si délicieux... et la lettre de Pierre l’avait

brusquement réveillée. Mais elle n’avait trompé personne, ni Bernard, ni

Pierre, elle le sentait bien; maintenant, elle ferait son devoir. Elle

souffrait beaucoup; pourtant, ce qui lui brisait le cœur, ce n’était pas

sa propre angoisse, c’était l’idée que Bernard souffrait aussi, et qu’il

souffrait à cause d’elle.

Mademoiselle de Thiaz avait quitté le salon, elle s’était accoudée à la

terrasse, tristement, la tête dans ses mains. Bernard l’apercevait par

la porte entr’ouverte. A cette heure, il ne pouvait définir la douleur

qui l’accablait lui-même. C’était comme si elle lui était venue d’une

grande lassitude qui prostrait son corps et d’un vide immense qui se

creusait dans son cœur... Les choses ambiantes n’avaient plus pour lui

qu’une forme indécise. Il était incapable de faire un mouvement, sa vie

en eût-elle dépendu.

Des idées traversaient son cerveau, mais incomplètes et si fugitives que

sa mémoire n’avait pas le temps de les arrêter au passage. Quelquefois,

l’une d’elles se dessinait plus nette, et c’était toujours la même.

--Qu’est-ce que je vais devenir, maintenant?

Il ne savait plus s’il en voulait encore à Janik; il ne doutait pas

d’elle; quelque chose de tout-puissant sanctifiait sur le front de cette

enfant les paroles que prononçait sa bouche. Elle avait dit: «Non, je

n’avais pas pensé que vous eussiez pu m’aimer...» Il la croyait. Et il

se figurait les fiançailles de cette innocente qui, sans rien connaître

de la vie, avait engagé sa vie.

La coupable, c’était mademoiselle Armelle qui, naïvement, avait paré la

réalité d’un reflet des romans idylliques de son imagination

sentimentale.

--Pauvre Janik! pensait le jeune homme.

Mais il pensait aussi et surtout:

--Pauvre Bernard!

Car il se disait que Jeanne était jeune, qu’il y avait en elle une

fraîcheur d’impressions, une volonté de bonheur qui triompheraient d’une

première déception.

L’avait-elle aimé, lui, Nohel?

Non, mais, vaguement, elle avait senti qu’il l’aimait et son cœur vierge

en avait battu un peu plus vite. La révélation d’une passion jusque-là

inconnue l’avait un instant troublée; pendant cet instant, elle avait

aimé l’amour... Ce n’était pas Bernard qu’elle avait aimé.

Et elle aimerait son mari, franchement, sincèrement, parce qu’une femme

«doit» aimer son mari, et aussi, parce qu’il y avait en elle un grand

besoin d’aimer, qui chercherait fatalement sa satisfaction.

Maintenant, Nohel raisonnait froidement et logiquement, comme s’il se

fût agi de la destinée fictive d’un personnage de roman.

Ma conscience en robe rose · 第 4 / 10 段