--Je ne vous raconterai point de vilaines histoires de sauvages, moi,

mais plutôt je vous citerai le bon Gourville, le secrétaire du prince de

Condé, si je ne me trompe. Il disait, lui, dans sa simplicité franche,

que les hommes, comme les plantes, «ont leurs propriétés particulières

et que le bonheur pour eux est d’avoir été destinés, ou de s’être

destinés eux-mêmes, aux choses pour lesquelles ils étaient nés»... N’y

a-t-il pas une grande science de la vie, dans cette petite phrase?...

Vous m’accordez bien qu’il y a des différences de caractères, de goûts,

d’aptitudes, entre les hommes? Pourquoi ces facultés, ces «propriétés

particulières», comme dit Gourville, nous ont-elles été confiées, si ce

n’est pour que nous travaillions, chacun selon notre pouvoir, en vue de

l’intérêt de tous; si ce n’est pour que nous trouvions, dans la voie

pour laquelle nous sommes créés, ce sentiment du devoir accompli, qui

donne une satisfaction profonde, à défaut de bonheur?... Non, mon cher

cousin, il n’y a pas de lâcheté permise; les inutiles, ce sont les

égoïstes ou les paresseux... Donc, personne n’a le droit de se tuer!...

Vous voyez qu’il ne s’agit là, ni d’une religion, ni d’une autre, mais

seulement de l’avenir de la société et de la civilisation, du progrès

matériel que réalise chaque jour celle-ci, du progrès moral que pourrait

réaliser celle-là!... Allons, vous croyez bien au progrès, Bernard?

demanda mademoiselle de Thiaz en riant.

--Je vais vous révolter: qu’appelez-vous «progrès»?... Est-on plus

heureux aujourd’hui qu’il y a quatre mille ans?

La jeune file secoua la tête.

--Vous êtes incorrigible! Je vois que vous ne croyez à rien, Bernard!

--Si, répliqua-t-il, je crois en vous.

--Belle croyance!

Alors il devint sérieux, et, regardant Janik:

--Ne riez pas, dit-il, j’ai trente ans, et vous êtes la première femme à

laquelle j’ai dit cela... C’est une victoire que vous remportez sur

l’esprit du doute!

De telles conversations ne laissaient pas Nohel moins sceptique en

matière philosophique; ses idées s’appuyaient sur des bases trop

anciennes pour être aussi facilement ébranlées par une enfant ignorante.

Cependant, cette petite phrase «Je crois en vous» était bien, en effet,

une conquête de Jeanne.

Dans le Paris élégant où il avait vécu, le romancier s’était trouvé à

même d’étudier le monde des jeunes filles, et, comme il en avait observé

attentivement quelques-unes, il avait cru pouvoir les juger toutes.

Avec une assurance un peu présomptueuse de psychologue, il s’était créé

une opinion sur ces petites personnes, qui d’ailleurs ne l’intéressaient

que médiocrement.

Il y a, pensait-il, deux sortes de jeunes filles: les fausses Agnès,

très nombreuses, et les véritables Agnès, beaucoup plus rares.

Les premières cachent, sous un masque d’innocence paisible ou hardie,

des curiosités malsaines. Elles ont beaucoup lu ce qu’on lit en

cachette; elles ont beaucoup causé avec leurs petites amies, tout bas,

dans les coins; et comme elles ont respiré le fruit défendu, comme elles

en aiment le parfum, il est probable que, devenues femmes, elles

voudront en connaître le goût.

Les secondes, plus sévèrement surveillées, ou moins développées surtout,

sont sincères avec leur mine ingénue... Elles ne lisent que des romans

anglais et des feuilletons de journaux de modes, elles ne récoltent pas

les confidences des petites amies... En un mot, elles ignorent tout du

monde et s’ignorent elles-mêmes... Mais, un jour, brusquement, on les

jettera dans la vie, comme de pauvres soldats désarmés dans la bataille.

Alors, qu’adviendra-t-il?

Un sourire sarcastique était la conclusion de ces réflexions de Jacques

Chépart.

Depuis longtemps, il avait voué aux femmes en général une sorte de

mépris indulgent. Il les avait considérées comme de faibles êtres,

mobiles, inconséquents et mal équilibrés toujours, vertueux ou pervers,

innocents ou coupables selon le tempérament, le jeu des circonstances

ou, tout simplement, l’occasion.

Mais, Janik avait paru.

Elle ne posait pas à la pensionnaire, Janik! elle ne rougissait pas à

tout propos, elle baissait rarement les paupières pour voiler son

regard; mais comme elle était bien _jeune fille_ dans ses paroles, dans

sa contenance, dans sa voix! En rencontrant ses yeux qui rayonnaient

d’une pureté sereine et pour ainsi dire consciente d’elle-même, Bernard

se disait,--et c’était spontané, presque involontaire: «Cette enfant

sera une honnête femme! Bonne, aimante, loyale, elle restera, quoi qu’il

arrive, la paix, la joie et l’honneur de son foyer!»

... Oui, la petite mère-grand avait remporté une grande victoire!...

Car, croire en la femme c’est croire en l’amour et en la famille; c’est

croire au bonheur dans le devoir; c’est presque croire en Dieu!

... Et c’étaient encore avec Janik des causeries plus douces, moins

tendues, des lectures... les idées nouvelles, les formules encore

inaccomplies de la pensée moderne, que Bernard expliquait à la jeune

fille tandis qu’elle l’écoutait attentive, les yeux pleins d’une

interrogation confiante... puis des échanges d’impressions et de

surprises joyeuses en s’apercevant que parfois elle et lui sentaient de

même... Si bien qu’un matin, quand M. Le Jariel qui allait partir pour

Bordeaux où l’appelait une affaire, eut conseillé à son malade les

longues promenades au grand air qui achèveraient sa convalescence,

Bernard s’étonna que cette convalescence se fût trouvée si vite en passe

d’être achevée...

--Nous irons à la «Fontaine de Marie», s’écria mademoiselle de Thiaz.

VI

Dans les champs, les genêts embaumaient brillant au milieu du feuillage

comme des reflets du soleil... Un berger jouait du biniou sur les bords

du chemin pierreux où croissaient des bruyères, tandis que les petites

vaches fines et nerveuses de son troupeau paissaient autour de lui,

calmes, les yeux ternes, faisant tinter à chaque mouvement de leur tête

une clochette dont le son grêle s’enfuyait au loin porté par la brise de

mer.

Près d’une chaumière, à quelques pas de la Fontaine, deux enfants

jouaient «à la procession»... Leurs cheveux blonds, couronnés de

pâquerettes, nimbaient des visages rieurs; ils marchaient d’un pas

drôlement solennel dans le sentier jonché de fleurs effeuillées, l’un

pressant de ses mains dévotement croisées un chapelet de Sainte-Anne,

l’autre portant dans la main droite un long pissenlit bien ouvert, dont

la tige toute droite et coiffée de jaune ardent, simulait un cierge

allumé... Bernard et Janik s’arrêtèrent, tous deux gagnés par

l’influence douce de cette nature bretonne un peu primitive dans sa

mélancolie, de cette scène gracieuse un peu mièvre dans sa poésie

inconsciente.

--Le printemps qui passe! s’écria Bernard.

Et, avec une gravité souriante, il se découvrit.

Les pleurs de madame Marie tombaient goutte à goutte dans une vasque

naturelle enjolivée de plantes aquatiques... Un grand rayon d’un vert

doré tombait des arbres comme d’un vitrail d’église.

--Voici l’eau de Jouvence, Bernard: voulez-vous en éprouver la vertu?

demanda mademoiselle de Thiaz.

Pour toute réponse, Nohel s’agenouilla sur la mousse, et sa main plongea

dans l’eau limpide dont il rafraîchit son front et ses yeux.

Pendant un instant, la fontaine, troublée, ne refléta plus que vaguement

la teinte foncée du feuillage et le bleu clair du ciel. De petites

rides, nombreuses et serrées, brouillaient les contours et trompaient

les yeux... Puis, tout se calma, et, dans le miroir redevenu clair, le

jeune homme aperçut son image.

Une barbe châtaine, très soyeuse, encadrait son visage, qui avait pris,

en s’émaciant, je ne sais quelle grâce attendrie. Ses traits étaient

reposés, sa bouche avait perdu le pli amer des désenchantés; dans ses

yeux agrandis, une lueur brillait... quelque chose comme un reflet de la

chaude lumière qui avait ranimé son cœur.

Le Bernard de la «fontaine» ne ressemblait guère à celui que Jacques

Chépart avait vu à Paris. Cependant, Nohel tressaillit, poigné par un

souvenir.

Alors la tête blonde de la petite mère-grand, qui se penchait au-dessus

de lui, vint se dessiner à côté de la sienne, dans la fontaine apaisée.

--Le charme opère-t-il? dit-elle.

Bernard se leva vivement et saisit les deux mains de la jeune fille.

--Le charme, c’est vous! s’écria-t-il.

Elle avait rougi. Sans brusquerie, mais fermement, elle dégagea ses

mains de celles qui les étreignaient.

--Comme vous voilà bien, Bernard! Toujours un peu fou, dans vos

meilleurs moments, fit-elle. Le charme dont vous parlez, ce sont les

contes bleus de vos premières années, que vous avez retrouvés ici et qui

vous ont rafraîchi l’esprit, comme de belles brises printanières! C’est

l’atmosphère d’affection dans laquelle vous vivez à Nohel... C’est

peut-être aussi le portrait de la tourelle qui vous fait de la morale

quand vous n’êtes pas sage...

--Oui... mais qui me sourit quand je le suis... Janik, vous avez la

bouche des jours où le petit Bernard était méchant... Pourquoi?

Soudain, elle pâlit un peu.

--Vous vous trompez, dit-elle.

--Est-ce parce que je vous ai dit que vous m’avez fait du bien?

--Non, Bernard.

--Vous m’avez prêché de si gentils sermons, Janik, que maintenant, je me

prends à concevoir la vie, fière, laborieuse, utile, que vous rêvez.

Vous m’avez parlé de bonheur, et, depuis, mon cœur a des élans de joie

qu’il ne connaissait plus... Enfin, vous avez un peu essayé de me

convertir, ma petite providence et... tenez, dimanche, à l’église, quand

vous étiez à genoux, le front courbé, les mains jointes, il m’a semblé

que je priais... Ne méprisez pas votre œuvre!

Il parlait avec des inflexions infiniment douces, dans sa voix un peu

basse. Ses yeux d’acier, qui pouvaient être tour à tour si durs et si

tendres, enveloppaient la jeune fille d’un regard suppliant, dont la

grâce câline se mouillait comme d’une larme, prête à couler; c’était

presque un regard d’enfant et pourtant le regard d’un maître!

Mademoiselle de Thiaz détourna la tête.

--Si, vraiment, je vous ai fait du bien, Dieu est bon, dit-elle.

Elle se baissa pour cueillir parmi les touffes d’herbe humide une petite

fleur qu’elle glissa dans sa ceinture, puis elle reprit d’un ton tout

autre:

--Comme le vent est frais sous bois! Ce n’est pas le moment de faire des

imprudences, puisque le docteur est absent... Voulez-vous que nous

descendions jusqu’à la plage? là nous ne serons plus qu’à un quart

d’heure du château.

Au bord de la mer ils échangèrent quelques paroles avec la fille de

Jean-Marc, qui raccommodait les mailles d’un filet en surveillant son

enfant; puis ils se reposèrent un instant sur les rochers garnis

d’algues qui émergeaient du sable.

La fillette du pêcheur construisait un bastion avec des galets.

Maigre, hâlée, pauvrement vêtue, mignonne pourtant avec ses yeux de

gazelle et ses cheveux embroussaillés, elle ramassait des coquillages

ou attrapait délicatement les crabes qui clopinaient autour des flaques,

puis, insouciante de qui l’entendrait, elle chantait en patois breton,

s’interrompant pour babiller aux mouettes.

Janik suivait ces jeux d’un sourire indulgent.

--Vous aimez beaucoup les enfants, dit Bernard.

--Oh! oui, répondit-elle, mettant toute son âme tendre dans ce mot.

Ses bras se fermèrent sur sa poitrine comme pour encercler une chère

couvée, et ses yeux se perdirent sur l’horizon bleuâtre où la mer se

confondait avec le ciel.

La marée montait. Chaque instant rapprochait un peu la ligne hérissée

d’écume des vagues qui sautillaient, en se pressant, pour atteindre la

plage.

--Je suis sûr que vous êtes le bon ange de tous les mioches de la

côte... ils doivent vous adorer! reprit Bernard.

--Ils m’aiment bien, oui!... Pauvres petits!

--Est-ce que vous les grondez, quelquefois, eux aussi?

Le flot avançait toujours; la mer se couvrait de voiles blanches

qu’escortaient, haut dans le ciel pâle, de grands vols de mouettes et de

goélands. Un vent perfide commençait à souffler et gémissait dans les

excavations de la côte. Déjà les vagues mouraient aux pieds mêmes de

Janik, qui les regardait accourir promptes et rageuses, bouillonner en

nappes d’écume et se replier majestueusement. Elle aimait ce spectacle

jamais lassant, du flux et du reflux; elle aimait la voix rude qui la

berçait depuis des années.

Et, tandis que Janik contemplait l’étendue glauque, Bernard contemplait

Janik. Il admirait son fin profil, sa taille frêle et un peu longue, ses

mains croisées sur ses genoux dans une pose familière, ses petits pieds

qui se cambraient hors de sa robe, comme pour défier le flot.

Mais, tout à coup, un appel déchirant domina le bruit de la mer et Nohel

se leva, brusquement arraché à sa rêverie.

La fillette aux pieds nus ne jouait plus autour de la forteresse

submergée; debout sur la plage, la femme du pêcheur se tordait les

mains.

Elle vit le mouvement de Bernard, elle s’élança vers lui.

--Ma petite, ma petite!... dit-elle.

Et elle pleurait, ne pouvant achever.

Le jeune homme comprenait le drame. L’enfant avait voulu se rire de la

mer, elle avait fait un faux pas sans doute, et la grande impitoyable,

l’enroulant du manteau glacé de ses lames, l’avait entraînée en se

retirant.

D’un geste rapide, il jeta à terre son chapeau et sa veste...

Mademoiselle de Thiaz eut un cri d’angoisse:

--Bernard, vous êtes encore malade, vous ne pouvez pas...

Mais, ce ne fut qu’un éclair de révolte; elle fit un grand effort et ses

beaux yeux brillèrent:

--Allez! dit-elle...

* * * * *

--Merci, oh! merci, monsieur!

La petite fille de Jean-Marc serre dans ses bras crispés son enfant

sauvée, le cher trésor que Nohel a disputé au flot. Ah! la mer a bien

cru tenir sa proie! La pauvre petite épave soulevée, ballottée en tous

sens, a échappé plus d’une fois aux mains qui voulaient la saisir. Aussi

la lutte a été rude. Le froid de l’eau suffoquait Bernard; très faible

encore, étourdi par le mugissement des vagues, aveuglé par la mousse qui

lui jaillissait au visage, il s’est senti défaillir plus d’une fois

durant ce court sauvetage! Mais, grâce à Dieu, l’enfant inerte et toute

ruisselante que la pauvre femme emporte, est bien vivante!... Les

pêcheurs, accourus sur la plage, veulent serrer dans leurs mains

calleuses la main fine du jeune homme. «Ces Parisiens, c’est courageux

tout de même!»

Et le père de la petite est là, livide et parlant à peine.

--Oh! merci, merci, monsieur!

Cependant, au milieu de cet enthousiasme, Bernard n’avait qu’une pensée:

Janik.

Pâle, très pâle, elle lui tendit les mains.

--Bernard... murmura-t-elle.

Et elle n’en dit pas plus; mais ses yeux éclairaient son front blême,

ses yeux souriaient, bleus et transparents comme des saphirs. Elle était

contente, la petite mère-grand!

Quand Bernard sortit de la cabane où il avait revêtu les habits qu’on

était allé chercher au château et que le vieux Jean-Marc lui avait

apportés en pleurant de reconnaissance, mademoiselle de Thiaz l’entraîna

vers la rampe qui escaladait la falaise.

--Rentrons vite, dit-elle.

Mais, au bout de quelques pas, elle s’arrêta pour reprendre haleine.

--Oh! Bernard! s’écria-t-elle, un peu remise. Que c’est beau ce que vous

avez fait! Affaibli comme vous l’êtes, vous risquiez deux fois votre

vie!

Puis, enveloppant son cousin d’un regard inquiet:

--Vous ne vous sentez pas malade? Dites-moi la vérité?

--Malade! ah! bien au contraire... Bon Jean-Marc! comme il m’a

embrassé!... Et cette pauvre femme, comme elle sanglotait!... Ah!

tenez, cela fait du bien de penser qu’au moins _une fois_ on a été un

peu utile!

--Un peu! répéta Janik avec reproche... Vous n’avez pas froid?

--Aucunement... Comme vous êtes bonne pour moi!

--Parce que je vous demande de vos nouvelles, quelle idée!... ah! j’ai

eu si peur!

--Vous avez eu peur, très peur, oui, mais... je ne sais pas vous dire ce

que j’ai éprouvé en vous voyant... Toutes les femmes à votre place

auraient pleuré et supplié, vous, vous êtes restée calme, et si simple,

si grande! Vous étiez pâle, vos mains tremblaient; pourtant, vous m’avez

dit: «Allez!...» Janik, vous ne serez pas seulement une bonne mère, vous

serez aussi une vraie Française, une vaillante, vous saurez garder les

yeux secs à la veille d’une bataille et dire à vos fils: Faites votre

devoir!

Mademoiselle de Thiaz se taisait; Nohel reprit:

--Je ne vous ai pas raconté une chose touchante... Comme je quittais sa

maison, le père de la petite fille m’a donné un chapelet de

Sainte-Anne: «Prenez-le, monsieur, m’a-t-il dit, c’est tout ce que je

possède, mais quand vous aurez des enfants, ça leur portera bonheur!»

--Pauvre brave homme! fit mademoiselle de Thiaz, un peu moqueuse. Il

ignore vos théories d’esprit fort! Un chapelet à vous!

--Un chapelet à moi, oui, Janik! Et je le garderai toujours, ce

chapelet.

--Pour vos enfants?

Bernard regarda la jeune fille, puis, grave, il répondit:

--Oui, Janik, pour mes enfants.

Le soir, après dîner, Nohel se sentait très calme et très heureux, en

prenant sa place habituelle dans le salon jonquille où mademoiselle de

Kérigan se faisait raconter pour la dixième fois au moins les prouesses

de son petit cousin.

--Vous êtes un héros, Bernard, s’écria-t-elle.

Et mademoiselle Louise répéta comme un écho:

--Oui, un héros, monsieur de Nohel, un héros!

Seulement, mademoiselle Armelle regrettait que la fille du pêcheur, au

lieu de six ans, n’en eût pas eu seize; elle se serait immanquablement

éprise de son sauveur qui, bravant les sots préjugés du monde, l’aurait

épousée à Pâques fleuries! Quelle délicieuse idylle!

La vieille demoiselle était en veine de bâtir des romans, elle avait

passé sa journée à lire la dernière œuvre d’un auteur en vogue, une de

ces œuvres entraînantes qu’on ne sait guère quitter avant d’avoir

atteint la page finale.

Le chapitre du sauvetage de la petite fille épuisé, elle éprouva le

besoin de faire partager ses admirations à Bernard, avec lequel elle

causait souvent littérature, au grand amusement du jeune homme.

--_Juliane_! voilà le titre de ce chef-d’œuvre, pontifia-t-elle.

L’auteur est un romancier parisien, que vous connaissez sans doute:

Jacques Chépart?

Mademoiselle de Kérigan parlait très innocemment. Entre le nom du livre

et celui de l’auteur, Nohel avait eu le temps de se remettre.

Il tenait à conserver le secret de sa personnalité littéraire, inconnue

au château. Jusqu’à son retour à Paris, il voulait être uniquement le

neveu de tante Armelle et le cousin de Janik, le petit-fils soumis de la

mère-grand aux yeux bleus! Jacques Chépart, le romancier las de vivre,

l’être compliqué, d’essence moderne, était resté dans la grande ville;

il ignorait le château de Nohel, la fontaine de Marie et les

réminiscences dont on rit le regard ému.

L’homme auquel souriait le portrait de la tourelle avait un cœur très

simple; il aimait les contes bleus, il passait des heures à causer avec

une jeune fille et un vieux philosophe... il était presque heureux! Et

ce fut lui qui répondit à tante Armelle:

--Si je connais Jacques Chépart, ma tante? oh! très peu.

--Quel génie! s’écria l’enragée liseuse avec conviction... Ce doit être

un affreux mauvais sujet... Moi, je l’adore, ce garçon-là!

Le jeune homme se mit à rire.

--Un génie! Comme vous y allez! Et un génie mauvais sujet!... Et un

mauvais sujet que vous adorez!... Vous adorez les mauvais sujets, tante

Armelle?

--Comme toutes les femmes, mon neveu... Seulement, à soixante ans on ose

le dire, tandis qu’à vingt, on se contente de le penser... Ah! vous

connaissez Jacques Chépart? Il est jeune, n’est-ce pas?

--Trente ans, je crois.

--J’en étais sûre... Il fait des passions, hein?

--Il ne m’a jamais honoré de ses confidences.

--Tant pis, mon cher Bernard... Ah! c’est mon romancier de

prédilection!... Mais je ne le permets pas à Janik... c’est tout au plus

si elle a lu un ouvrage et quelques vers de lui... Ces livres-là sont

perfides comme le péché!

Janik cousait sous la lampe. Silencieuse, elle souriait d’un sourire

doux, presque indulgent, aux enthousiasmes de sa tante.

--Si tu t’en allais un instant prendre le frais sur la terrasse, ma

mignonne, mademoiselle Louise pourrait me lire le dernier chapitre de

_Juliane_, fit soudain la vieille demoiselle. Je suis si anxieuse du

dénoûment! Vous permettez, Bernard?

--Oh! tante Armelle!...

Docilement, mademoiselle de Thiaz gagna la terrasse et Bernard l’y

suivit.

Le vent s’apaisait. La nuit était très bleue, criblée d’étoiles. La

jeune fille s’accouda, rêveusement, à la balustrade enguirlandée de

vigne-vierge.

Tout se taisait autour d’eux, sauf la voix basse de la mer. Bernard

demanda:

--Que pensez-vous de Jacques Chépart, Janik?

Alors, elle tressaillit, arrachée à elle-même.

--Jacques Chépart? répéta-t-elle. Oh! je l’ai lu si peu!

--Vous avez lu l’un de ses romans et quelques vers de lui, c’en est

presque assez pour le juger... Quelle a été votre impression?

--Mon impression! Elle vous surprendra peut-être, Bernard... En lisant

Jacques Chépart, j’ai ressenti un malaise étrange de l’esprit et de la

conscience... J’étais mécontente des autres et de moi.

--Voilà tout?

--Non, car je jouissais infiniment de cette prose charmeuse. Quel

dommage, pourtant: avoir un si grand talent et l’employer si mal!... Il

peint les hommes sous de tristes couleurs, votre ami!

--Oh! il n’est pas mon ami! objecta Nohel, qui ne croyait pas si bien

dire. Mais je pense, ma pauvre enfant, qu’il peint les hommes tels qu’il

les a vus.

--Tant pis pour le monde où il a vécu!... Allons, Bernard, vous ne me

direz pas qu’il n’y a sur la terre rien de bon, de noble et de vrai?

--Non, Janik... je vous accorde qu’il y a de rares exceptions.

--Alors, pourquoi les laisse-t-on de côté, ces rares exceptions?...

Pourquoi n’est-ce pas elles qu’on met au jour, comme de grands

exemples... Si l’on vous confiait un enfant à élever, Bernard, vous lui

reprocheriez ses fautes, mais vous constateriez aussi ses bonnes

actions, n’est-il pas vrai? Lui répéteriez-vous sans cesse qu’il est

menteur et méchant par nature, et que ses efforts et les vôtres seront

impuissants à le corriger? Non, cent fois non; car vous vous

rappelleriez une vérité que les romanciers modernes oublient; vous vous

diriez que, pour marcher au bien, il vaut mieux être réconcilié avec

soi-même, que sévère et découragé... Eh bien, où serait le mal si dans

les livres on les embellissait un peu, ces pauvres hommes; si on

essayait de les relever à leurs propres yeux, en leur montrant ce qu’ils

pourraient être... et non ce qu’ils sont? Mais bah! au lieu de cela, on

leur prouve, à grands renforts d’arguments scientifiques, qu’ils sont

pervers et corrompus; bien plus, on leur présente le mal comme une plaie

inguérissable, on les traite d’êtres irresponsables, on fait d’eux les

esclaves de leurs passions! quand ce n’est pas de leurs hérédités!

--Ma chère Janik, c’est très raisonnable ce que vous dites, mais les

romanciers ne se piquent pas d’être des éducateurs. Puis, il est rare,

l’homme qui écrit ce qu’il veut, comme il le veut! La plupart du temps,

ce sont des impressions personnelles qu’on jette sur le papier... Et,

quand on se sent triste, abattu, quand on ne croit plus à grand’chose,

on ne peut qu’exhaler sa désillusion.

--Alors, Bernard, qu’on n’écrive pas... Un mauvais livre, c’est une

mauvaise action... Tandis qu’un bon livre, un livre loyal, sincère, ah!

c’est si beau!... C’est peut-être une présomption bien naïve, Bernard,

mais au récit d’un trait généreux, d’un grand dévouement, on s’enflamme,

en se disant: «Pourquoi ne ferais-je pas ce qu’un autre a fait?» Et la

cause du bien n’y perd pas!... Quand vous étiez écolier et que vous

lisiez Corneille, ne sortiez-vous pas de votre lecture plus fort et

comme grandi? Le génie du poète vous avait porté si haut que vous

planiez au-dessus des mesquineries de la réalité quotidienne; votre cœur

s’élargissait pour embrasser tout un monde de devoirs héroïques; vous

étiez fier d’être «un homme», et tout votre cœur s’élançait vers je ne

sais quel idéal superbe... que vous auriez peut-être atteint, si un tel

charme pouvait durer!

--O rêveuse enthousiaste! fit Nohel en souriant.

Et il admirait Janik, délicieuse avec ses yeux ardents, son visage

mobile, qui parlaient autant que sa voix. Il buvait les paroles qu’elle

prononçait en s’animant toujours; peu à peu, il se laissait aller à

penser comme elle, à vouloir ce qu’elle voulait. Soudain il dit:

Ma conscience en robe rose · 第 3 / 10 段