exaltations passionnées et le rythme enchanteur des _Méditations_; très
romanesque, ainsi que toutes les jeunes filles de sa génération, elle
avait aimé, à dix-huit ans, un jeune homme simple et bon comme elle,
Louis Le Jariel, le frère aîné du docteur, mais le pauvre amoureux
n’ayant pour toute fortune qu’une place de comptable chez un négociant
de Vannes, M. de Kérigan lui avait refusé sa fille... et les années
s’étaient enfuies.
Louis n’avait pas oublié Armelle, cependant il avait fait un beau
mariage, il avait épousé la fille de son patron, une brave jeune fille
qui méritait son affection. Un adieu aux rêveries sentimentales, ce
mariage, une entrée dans la vie positive! Armelle resta dans le cœur de
Louis, comme une image très fine et presque immatérielle, comme un
symbole de sa jeunesse devant lequel son souvenir aimait à se
prosterner, mais il fut heureux avec sa femme, il adora ses enfants.
Mademoiselle de Kérigan, elle, n’avait pas eu le courage de renoncer à
son idéal; pour lui rester fidèle, elle avait éconduit tous les
épouseurs. Le mariage raisonnable seulement, le mariage sans un amour
infini qui le conclue entre deux âmes avant qu’un contrat le consacre
aux yeux du monde, lui inspirait une invincible horreur. Elle préféra
vouer son cœur au rêve qui ne s’était pas réalisé.
Quand elle revint de Lille, déjà vieille, ayant donné à sa sœur douze
années de sa vie--douze années de cette tendresse exclusive qui était le
parfum de son âme passive--des relations très amicales s’établirent
entre elle et le ménage Le Jariel qu’elle avait d’abord perdu de vue.
Elle aima madame Le Jariel qui était faible et délicate; elle aima
Berthe et Pierre, les enfants nés du mariage qui avait détruit toutes
ses espérances, et elle trouva cela très simple. Plusieurs années après,
M. Le Jariel mourut, et quand madame Le Jariel s’éteignit à son tour, ce
fut en recommandant ses enfants au docteur et à mademoiselle Armelle. La
vocation de Berthe et celle de Pierre étaient alors depuis longtemps
arrêtées. L’une entra au couvent, l’autre fut marin, mais mademoiselle
de Kérigan les suivait du cœur dans leur nouvelle vie; elle remplaçait
la mère qui n’était plus.
Chose étrange, aucun chagrin, aucune déception n’avait aigri cette âme
de femme! Séparée de celui qu’elle aimait, puis presque oubliée, presque
trahie, Armelle croyait encore aux amours éternelles, et elle avait un
beau sourire sans amertume, lorsqu’elle rencontrait dans la campagne
deux amoureux qui se tenaient par la main... A soixante ans, elle se
formait encore, de la vie, la même idée qu’à seize. La vie, à ses yeux,
c’était un joli roman où, au dénouement, tout le monde devait être
heureux. Les romans, le docteur l’avait bien dit à Bernard, étaient la
faiblesse de mademoiselle Armelle; son imagination avait su lui créer,
dans les fictions dont elle recherchait le charme, une seconde destinée
plus clémente que la première, et elle jouissait d’un vrai bonheur et
elle pleurait de vraies larmes avec les héros dont on lui contait le
malheur ou la félicité.
Mais, cette double existence dans le domaine du faux et du conventionnel
autant que les dispositions naturelles du caractère de mademoiselle de
Kérigan avaient fini par annihiler, chez cette excellente personne, le
peu qui lui avait été départi de sens pratique applicable à la direction
générale de la vie; l’esprit romanesque, s’il n’est pas contenu par la
raison, est un danger, le docteur le savait bien et il avait pu le
constater une fois de plus, et il en soupirait dans son amitié pour la
vieille demoiselle... dans son amitié pour ceux qu’elle aimait surtout.
Bernard, qui était moins bien renseigné que M. Le Jariel et qui allait
moins au fond des choses, s’amusait au contraire de cette fraîcheur
d’imagination qui avait survécu à la soixantième année et il admirait
que quelqu’un pût se désintéresser momentanément de la réalité d’une
façon assez complète pour vivre au pays des nuages, dans un contentement
presque absolu.
Il aimait la figure distraite et souriante de «tante Armelle»; en voyant
la vieille cousine s’avancer dans le petit salon où il était autorisé à
passer quelques heures sur un fauteuil, il eut un regard joyeux et fit
instinctivement le mouvement de se lever.
--Restez, restez, par grâce, mon enfant! s’écria-t-elle.
Et elle continua, parlant comme toujours très vite et à bâtons rompus:
--Vous avez encore pauvre mine, Bernard, et vous avez maigri
terriblement... Comme vous voilà changé par dix jours de maladie!... Le
docteur trouve que vous avez besoin de distractions... il veut qu’on
vous tienne compagnie, qu’on cause avec vous... Il a raison, mais voyez
le contre-temps, voilà que j’ai promis une visite à la sœur de monsieur
le curé... Enfin, je vais vous envoyer Janik; elle fait une tournée de
pauvres; je pense qu’elle va rentrer... Jeanne de Thiaz, vous savez, la
fille de ma sœur. C’est une bonne petite fille. Ah! bien plus pratique
que sa tante!... En attendant, voulez-vous un livre?... _Dette de
haine_... C’est de monsieur Ohnet? (Elle prononçait Ohnette.) un peu
scabreux... mais bien intéressant! conclut-elle en interrogeant Nohel du
regard.
--Mon Dieu, ma cousine, je tâcherai de ne pas trop m’en effaroucher,
répondit le jeune homme avec un grand sérieux, et, bien que je regrette
infiniment cette promesse à la sœur du curé, je vous remercie de votre
attention dont je profiterai volontiers.
Mais il n’avait nulle envie de lire ni le roman de M. Ohnet, ni aucun
autre roman... Aux premières pages, il posa le volume et essaya,
vainement aussi, de penser au roman qu’il écrivait lui-même. Son cerveau
se refusait à tout travail; involontairement il songeait au portrait de
la petite mère-grand, dont l’apparition restait pour lui un mystère.
Car enfin, Bernard avait vu, bien vu, et toute jeune, toute jolie, sa
trisaïeule, l’arrière-grand’mère de la vieille demoiselle Armelle! Il
lui avait parlé, elle avait répondu; et il se rappelait cette
conversation, comme un fait réel... Était-il possible qu’une
hallucination laissât un souvenir si net? Qu’une simple illusion eût
emprunté tant de vie à la fièvre?
Plusieurs fois, le jeune homme avait été sur le point de tout raconter
au docteur Le Jariel et de lui demander la confirmation scientifique
d’un incident qui paraissait presque surnaturel; la crainte d’être
traité de visionnaire l’avait arrêté. Il se jugeait bien naïf d’attacher
tant d’importance à une chimère de malade, et, cependant, il ne
parvenait pas à analyser l’impression complexe, insaisissable, qu’il
éprouvait encore, quand il dévorait du regard pour l’interroger, ce
portrait, cette chose insensible qui ne pouvait pas lui répondre.
On frappait à la porte.
--Entrez, dit-il distraitement.
Mais il restait plongé dans sa méditation inquiète. Mentalement, il
parlait à la riante image:
«Si vous saviez, petite mère-grand, combien je vous aime, et quel bien
vous me feriez si vous viviez encore, jeune et ravissante comme vous
voilà!... Vous me diriez sans doute ce que me disait l’autre jour
monsieur Le Jariel, mais ce ne sont pas les plus vieux curés qui
prononcent les meilleurs sermons, et votre voix plus tendre que la
sienne me persuaderait mieux! Ah! petite mère-grand, petite mère-grand,
si vous reveniez encore!»
Puis, par hasard, au milieu de cette invocation, Nohel tourna la tête;
un cri à peine étouffé lui échappa...
C’est que la petite mère-grand était là, debout dans la pièce
ensoleillée, avec sa robe rose à rubans vert pâle.
Vaguement, Bernard pensa qu’à force de concentrer sur le même point son
esprit énervé, il retrouvait le délire des jours de fièvre... Les
poètes, les artistes, tous les êtres impressionnables ne traversent-ils
pas des crises déconcertantes?...
Mais la sensation avait été trop inattendue et trop vive; au moment même
où la petite mère-grand allait lui parler, Nohel s’évanouit...
L’odeur astringente du vinaigre lui fit ouvrir les yeux. Une voix lui
disait:
--N’ayez pas peur, je vous en prie, monsieur de Nohel... Je ne suis pas
un fantôme, je suis Jeanne de Thiaz, Janik, votre cousine, voilà tout!
--Jeanne de Thiaz! murmura-t-il... Oh! pardon, mademoiselle... je suis
plus faible qu’un enfant.
Il essayait de sourire, et il regardait la jeune fille, tout en pensant
au portrait de l’aïeule qui riait dans son cadre Empire.
--Ne vous excusez donc pas, reprit la petite voix claire. Un malade qui
s’évanouit, rien de plus naturel. Mais je suis désolée, moi!
Doucement, Bernard avait pris des mains de Janik le mouchoir imbibé de
vinaigre, et il se le passait lui-même sur les lèvres et sur le front.
--Êtes-vous mieux maintenant?
--Mieux, beaucoup mieux... merci...
--Vous voilà moins pâle, c’est bon signe!
Il y eut un silence. Maintenant, Bernard détaillait curieusement le
costume d’aïeule de Jeanne... Était-ce bien un costume d’ailleurs?
Les modes modernisées de l’Empire et du Directoire étaient en grande
vogue, et, depuis plus d’un an, Bernard avait rencontré dans les rues de
Paris quantité de jeunes filles dont les robes longues, les hautes
ceintures et les manches bouffantes ne l’avaient nullement surpris.
Non vraiment, elle n’avait rien d’étrange pour un homme lucide, cette
robe de mousseline rose garnie de rubans; c’était une robe d’été très
gentille, rien de plus!
--Si vous vouliez me dire... m’expliquer? demanda-t-il.
Mademoiselle de Thiaz se mit à rire d’un rire gai.
--Vous expliquer ma robe de grand’mère qui vous préoccupe encore! bien
volontiers... Ma tante Armelle a toujours trouvé que mes traits
rappellent un peu ceux de Jeanne de Nohel, notre aïeule, et, la mode
aidant cette année, elle s’est donné le plaisir de rendre la
ressemblance plus frappante, en copiant pour moi le costume du portrait.
Voilà tout le prodige, et c’est très innocemment que j’ai joué un rôle
parmi les visions que vous suscitait la fièvre. Mon tort est de ne pas
avoir pensé aujourd’hui que votre convalescence est bien récente et
qu’ainsi vêtue je pouvais encore vous causer de l’effroi.
--De l’effroi, mademoiselle! répondit Bernard. Mais figurez-vous que
votre première apparition a été le salut pour moi. Il m’a semblé que,
bien réellement, la petite grand’mère du portrait descendait du cadre
pour me guérir et me consoler... et je l’aimais tant, quand j’étais
enfant, ce portrait!... C’est qu’il était un peu ma conscience...
--Votre conscience? répéta Janik étonnée.
--Une invention de ma nourrice, qui tirait parti de mon imagination très
vive...
Et le jeune homme raconta le rôle important qu’avaient joué, dans son
éducation première, les lèvres doucement sévères et les yeux rieurs de
la petite mère-grand.
--Croyez-moi, mademoiselle, ajouta-t-il moitié sérieux, moitié railleur,
ne la regrettez pas votre jolie robe rose, vous qui venez de visiter les
pauvres et qui aimez à faire la charité... ne la regrettez pas, elle a
rendu un homme à là vie. Est-ce une bonne œuvre qu’elle a accomplie là?
je ne sais... mais peut-être, après tout était-ce Jeanne de Nohel
elle-même qui vous envoyait vers moi...
Janik s’était assise en face de Bernard; elle écoutait, les mains
croisées sur ses genoux.
--Je le crois, répondit-elle. Et, si notre aïeule m’a choisie pour vous
faire du bien, j’en suis très heureuse, monsieur de Nohel.
Elle ne semblait nullement embarrassée de la gratitude enthousiaste de
ce grand jeune homme, dont la voix mâle lui parlait si affectueusement.
On lui avait appris à plaindre ceux qui souffrent et Bernard souffrait.
Elle avait donné à ce front brûlant la fraîcheur de sa main, à cet
esprit chagrin la pitié de son cœur, et elle n’éprouvait aucune gêne de
ce qu’elle avait fait si simplement, dans sa bonté juvénile où déjà des
instincts de mère s’éveillaient.
Cependant, Nohel s’étonnait, peu accoutumé à cette candeur tranquille;
la petite mère-grand restait pour lui une créature à part, et il se
surprenait à lire en elle, comme en un livre grand ouvert.
Blonde, fine, avec des yeux bleus dont l’expression égayait parfois tout
le visage sans que la bouche s’en mêlât, Jeanne de Thiaz ressemblait
beaucoup au portrait de l’aïeule, mais, bien que son teint fût rose et
son corps très frêle, on sentait qu’elle avait dépassé l’âge indécis de
seize ans. Sous la douceur du regard, on devinait une pensée profonde;
la bouche, toute petite, exprimait la fermeté. Des paroles jeunes,
sincères, toujours sages et droites, pouvaient seules entr’ouvrir ces
lèvres mignonnes, si nettement dessinées.
Cette enfant de vingt ans était sans doute très réfléchie et très bonne,
soumise aussi, mais un peu indépendante, comme tout être vraiment
intelligent. Quelles qu’eussent été les influences qui s’étaient
exercées sur elle et qu’elle avait probablement subies dans une certaine
mesure, Janik avait dû dégager sa propre personnalité du chaos des
conseils et des exemples d’autrui: voilà ce dont Bernard était
convaincu... Et combien la jeune fille lui semblait jolie avec cet air
qu’elle avait d’ignorer son charme! Charme si pénétrant et si doux qu’on
avait peur de l’écraser, en le décorant de ce grand mot: beauté.
--Vous avez été une vraie sœur pour moi, dit encore Bernard, et je suis
si peu habitué à la sollicitude, que je ne sais comment vous en exprimer
ma reconnaissance, mademoiselle.
--Je ne veux pas de votre reconnaissance, que je n’ai pas méritée, mon
cousin Bernard, répondit-elle. Donnez-moi plutôt votre amitié en échange
de la mienne... voilà ce que j’accepterai de tout mon cœur...
Elle souriait toujours des yeux et aussi des lèvres, et Bernard comprit
que c’était bien, en effet, de tout son cœur qu’elle disait: soyons
amis!
Depuis ce jour, la guérison avança à grands pas. A cause de son genou
blessé, Bernard était encore condamné à l’immobilité, mais il ne s’en
plaignait pas et l’affection que lui témoignait mademoiselle Armelle lui
semblait si sincère, que ses premiers scrupules de faire un aussi long
séjour chez la vieille demoiselle s’étaient rapidement évanouis.
A demi couché dans une bergère, faible et docile comme un enfant, il se
complaisait dans une sorte de passivité qui était un repos. Dans le
salon, autour de lui, mademoiselle de Kérigan et sa lectrice
travaillaient pour les pauvres; M. Le Jariel, debout, le chapeau à la
main, retardait son départ, avec d’interminables causeries; et Janik
glissait d’un bout à l’autre de la pièce, offrant au docteur une chaise
qu’il refusait énergiquement, dévidant l’écheveau de la tante Armelle,
ramassant les ciseaux de mademoiselle Louise ou préparant l’ouvrage
qu’elle allait coudre elle-même, de ses petits doigts qui voltigeaient
en tirant l’aiguille.
Le ciel pur et comme lavé de soleil avait des douceurs opalines... Par
la fenêtre ouverte, la brise apportait des parfums de fleurs, mêlés
d’effluves salins... On entendait, très bas, le bruit de la mer; et
c’était comme un accompagnement en sourdine, au pépiage des oiseaux dans
les arbres.
Calme et silencieux, jetant un regard presque heureux sur ce cercle
familial dont lui, l’inconnu d’hier, il était devenu le centre, Bernard
goûtait le plaisir intraduisible des convalescents, cette impression de
bien-être qui les envahit peu à peu et augmente insensiblement en eux
comme si la vie pénétrait, distillée goutte à goutte, dans leurs veines;
cette langueur délicieuse qui les enveloppe, cet émerveillement qui les
ravit devant la lumière, cette joie gourmande qu’ils trouvent à respirer
l’air qui les grise!... Plaisir purement sensuel--du moins Bernard le
pensait ainsi, puisqu’il savait qu’au moment même où son être physique
jouissait de recouvrer la vie, son être moral aspirait encore au
néant,--plaisir instinctif, mais très subtil, très étrange, séduisant
comme un paradoxe, pour ce dégoûté de l’existence!
Avant de se mettre à coudre, Janik s’approchait du jeune homme, plaçait
un coussin sous sa tête et repoussait légèrement le battant de la
fenêtre, qui pouvait gêner ses mouvements.
Il la regardait s’acquitter de ces soins, la remerciant des yeux.
--Êtes-vous bien ainsi?
--Très bien... ah! si bien! soupirait-il les yeux demi-clos.
Et il pensait:
«A demain la désespérance! Puisque la terre nous réservait encore
quelque chose de doux, de nouveau, d’inconnu, savourons cette dernière
coupe: la mort après!»
V
La mort après!... En attendant, les heures lui semblaient charmantes,
dans le vieux salon jonquille dont chaque meuble, chaque bibelot
d’étagère, lui devenaient familiers.
Le babillage de mademoiselle Armelle le distrayait, la conversation du
docteur, dont les idées très arrêtées étaient une source de discussions
continuelles, l’intéressait sans le fatiguer.
Puis surtout il y avait Janik.
La maladie n’avait pas étouffé le psychologue en Bernard; il étudiait la
jeune fille. Étude bien peu compliquée que celle-là; mais attachante
pourtant, et pleine de révélations délicieuses pour ce blasé de Jacques
Chépart.
Auparavant, chaque fois qu’il avait tenté de comprendre un caractère de
femme, il avait remarqué qu’un intérêt de lutte s’était mêlé peu à peu à
l’intérêt philosophique qu’il avait recherché d’abord. Le sujet
sollicité s’était dérobé à son observation ou, plus souvent, avait
essayé de la dérouter... Avec Janik, rien de semblable. La petite
mère-grand, dont les joues roses et veloutées comme une pêche ignoraient
la poudre de riz, ne fardait pas plus sa pensée que son visage. Et
d’ailleurs, qu’eût-elle caché de son âme toute blanche?
A mesure qu’il connaissait mieux M. Le Jariel, Nohel s’expliquait
l’influence bienfaisante qu’avaient pu exercer sur le caractère de
mademoiselle de Thiaz, les idées du vieux philosophe.
Sans doute, c’était l’excellent docteur qui avait fortifié chez sa
petite amie cette belle santé du cœur et de l’intelligence, qu’il
estimait à l’égal de celle du corps; c’était lui qui avait développé
dans l’esprit de la jeune fille le mélange d’enthousiasme et de raison,
de suave poésie et de saine prose, qui en faisait le charme et la
supériorité.
Janik aimait les beaux vers et la belle musique, la nature bretonne et
les chants infinis de la mer; elle aimait les rêveries calmes à la nuit
tombante, dans le parc endormi; elle aimait la fontaine de madame Marie
et les mystérieuses légendes du pays, le mysticisme passionné des poèmes
armoricains où l’amour et la religion parlent le même langage.... Mais
elle savait admirer les étoiles sans les chercher ensuite en plein midi.
Comme une petite plante vivace, elle tenait à la terre, tout en
balançant sa jolie tête au vent du ciel.
Mademoiselle Armelle lui reprochait un peu d’être «pratique»; elle
l’était en effet, mais non pas au sens mesquin du mot. Le positivisme de
Janik n’allait pas au-delà d’un bon sens très fin. Elle raisonnait
beaucoup, sans être aucunement raisonneuse, et ses jugements dénotaient
une sorte d’optimisme serein, fait d’indulgence pour les autres,
d’espoir en la vie et de confiance en Dieu.
Elle semblait heureuse, contente surtout dans son existence monotone. En
la suivant dans le cours de ses occupations journalières, Bernard se
redisait cette pensée de Renan qu’il s’était amèrement répétée devant la
boîte aux pistolets: «Le bonheur dans la vie, c’est le dévouement à un
devoir ou à un rêve!»
C’était l’accomplissement d’un devoir ou plutôt d’une série de devoirs
tout simples, qui faisait le bonheur paisible de cette enfant.
Entourer d’affection sa vieille tante et le docteur Le Jariel qu’elle
aimait comme un père, égayer la maison de fleurs et de chansons,
soulager les malades, aider les pauvres, être la lumière et la gaieté du
coin de terre où s’épanouissait sa jeunesse, telle était la vie de
Janik!
Mais avait-elle un «rêve»?
C’était peut-être le seul secret de ce front pur, et Bernard le
respectait. Il respectait aussi la bienheureuse quiétude morale de
mademoiselle de Thiaz. Mais, chose étrange, autant il évitait lui-même
les conversations qui eussent donné accès à sa verve de pessimiste,
autant la jeune fille semblait les rechercher.
Bravement, elle se heurtait aux doctrines désespérées, les combattant
avec les arguments tout spontanés que lui inspirait son cœur de femme
bonne et honnête. Nohel l’écoutait avec patience. Elle était bien
toujours la petite mère-grand, grondeuse ou souriante, et, parfois,
Jacques Chépart se figurait n’avoir plus qu’un souci au monde: ne point
attrister cette bouche enfantine, mettre un rayon dans ces yeux bleus!
Un jour, à propos d’un livre qu’avait raconté mademoiselle Armelle,
Janik, avec une exagération juvénile, traita d’acte méprisable le
suicide du héros que sa tante avait porté aux nues... Bernard, oubliant
que mademoiselle de Thiaz n’ignorait peut-être pas les douloureux
projets qu’il avait révélés au docteur dans le délire, la contredit très
posément, comme si la question n’avait eu pour lui qu’un intérêt banal.
Un peu pâle, les narines frémissantes, la jeune fille s’anima:
--Mais c’est une lâcheté, s’écria-t-elle. Et vous excusez cela!
--J’excuse l’homme qui se débarrasse volontairement d’une vie inutile,
oui.
--Une vie inutile! Qu’appelez-vous une vie inutile d’abord? Est-ce que
chaque existence n’a pas son utilité, comme toute chose en ce monde,
comme le plus humble des animaux et la plus frêle des plantes?... Mais,
la mission consciente ou instinctive assignée à chaque être, l’effet
demandé à chaque cause, il me semble à moi que c’est le principe de la
sagesse divine, la grande loi de l’univers!
Cette ardeur amusait le jeune homme.
--Je vois qu’en bonne chrétienne, vous voudriez me ramener tout
doucement à Dieu, et peut-être même à notre sainte Anne d’Auray,
n’est-il pas vrai, ma petite cousine?
Elle rit gaiement avec lui.
--Qui sait, mon grand cousin!... Mais, quoi qu’il en soit, permettez-moi
de vous dire qu’en parlant d’un but proposé ici-bas à tout être, ce
n’est pas uniquement au point de vue religieux que je me place... au
point de vue chrétien encore bien moins!... Car, je crois qu’un Hindou,
ou même un sauvage du Congo, a sa mission comme vous et moi... seulement
c’est une mission en rapport avec ses facultés et l’état de civilisation
de son pays. De toutes les idées religieuses, plus ou moins
contestables, je ne garde en vous parlant ainsi que celle de Dieu, parce
que, sans elle, il n’y a plus ni bien, ni mal, ni morale, ni conscience,
ni rien!... Vous croyez bien à la conscience, mon cousin?
--Dans une certaine mesure, oui.
--Comment cela, dans une certaine mesure?
--Je crois que la conscience, c’est-à-dire l’idée du bien et du mal, est
une sorte de convention tacite dont les conditions diffèrent selon les
pays, les climats, la race et la civilisation des peuples. En un mot, je
crois que la conscience de votre sauvage du Congo n’est pas du tout
faite comme la mienne.
--Comme la vôtre! ah! j’aimerais bien savoir comment elle est faite, la
vôtre?
--Oh! le mieux du monde, je vous assure... Elle est blonde, très jolie,
et porte à ravir une robe couleur d’aurore.
--Quelle folie!
--Elle est très douce et très sage, elle me parle d’honneur et de
devoir... Ah! ce n’est pas elle qui me conseillerait d’imiter les
habitants d’un pays dont parle je ne sais plus qui!... des hommes très
bien intentionnés, qui tuent leur père, dès qu’il est vieux!... C’est
l’usage... Que dites-vous de cet usage-là, Janik?
--Je dis, mon cousin, qu’il est possible d’aboutir au mal en cherchant
le bien... Ces pauvres sauvages veulent éviter à ceux qu’ils aiment les
tourments de la vieillesse; le sentiment qui les pousse à un meurtre
odieux est le même qui nous inspire les soins et les respects dont nous
entourons nos parents... Ce qu’on ne peut nier, c’est l’idée plus ou
moins juste, mais innée chez tous les hommes, du bien qu’on doit
réaliser, du mal qu’ont doit combattre... la loi morale enfin!... Mais
vous m’éloignez toujours de mon sujet!
--Allez, allez, petit philosophe.