MA CONSCIENCE
EN ROBE ROSE
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
FIANCÉE D’AVRIL, 71ᵉ édition (_Ouvrage couronné
par l’Académie française_) 1 vol.
LES RUINES EN FLEURS, 35ᵉ édition 1 --
AMES FÉMININES, 45ᵉ édition 1 --
SPHINX BLANC, 56ᵉ édition 1 --
L’AVENTURE D’HUGUETTE, 43ᵉ édition 1 --
LE BAISER AU CLAIR DE LUNE, 60ᵉ édition 1 --
LA FOLLE HISTOIRE DE FRIDOLINE, 49ᵉ édition 1 --
LE HASARD ET L’AMOUR, 33ᵉ édition 1 --
MALENCONTRE, 68ᵉ édition 1 --
LA VILLE ASSIÉGÉE, 18ᵉ édition 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays.
E. GARVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
GUY CHANTEPLEURE
MA CONSCIENCE
EN ROBE ROSE
_Ouvrage couronné par l’Académie française._
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
A
MONSIEUR PIERRE BARAGNON
_Je dédie ces pages--les premières que j’aie écrites et publiées--comme
un témoignage de ma gratitude et de ma respectueuse amitié._
G. C.
MA
CONSCIENCE EN ROBE ROSE
I
Ayant posé sur le bureau l’écrin où les pistolets dormaient encore,
enfoncés dans le velours, Bernard de Nohel--en littérature Jacques
Chépart--s’approcha de la glace pour déterminer le point exact où la
balle trouerait sa tempe.
Ennemi de l’allure débraillée des bohèmes, toujours élégant, correct en
costume de sport et en veste de chambre comme en habit noir, que de
fois, depuis dix ans, il s’était vu dans cette même glace!... Mais, un
matin, n’ayant rien à faire, il y avait détaillé son visage fatigué
d’homme de trente ans, le front déjà trop haut où les cheveux
s’éclaircissaient, le pli amer de la bouche, l’expression désabusée des
yeux... et il avait dit: «Finissons-en.»
Bernard avait ce qu’on est convenu d’appeler de la fortune; très
apprécié comme romancier, très recherché comme homme du monde, très
adulé partout, il s’était toujours gardé, à travers la vie, de jouer son
cœur ou son nom, sachant bien qu’il faut peu de chose pour briser l’un
ou pour tacher l’autre... Ce n’était donc ni la misère, ni l’insuccès,
ni les affres d’un désespoir à la Werther, ni les dernières exigences
d’une réputation compromise, qui le décidaient au suicide. Non... Le
dégoût, un découragement irrémédiable, tel était son mal mortel.
Depuis quelque temps déjà, il ne marchait plus qu’entraîné par la force
de l’habitude, dans l’existence enfiévrée qu’il avait constamment menée
et qui, bien qu’il n’en sût concevoir aucune autre, l’écœurait
maintenant. Là où, jadis, il avait trouvé des jouissances sinon le
bonheur, il ne rencontrait plus qu’un étourdissement factice. Il avait
perdu toute illusion, toute croyance; il était las des autres et las de
lui-même; las du plaisir, las du travail.
Il écrivait cependant et sa manière était en grande vogue, le moindre
mot de sa plume était attendu par un public de délicats aux aspirations
duquel répondaient ses fines études... Mais, comme il déversait sur les
pages blanches le fiel de son cœur, la genèse de toute œuvre issue de
son cerveau surchauffé, lui était presque douloureuse.
Psychologue averti, anatomiste doucement cruel, il éprouvait une
angoissante volupté à glisser lentement son scalpel dans les chairs
vives. Comme ces montreurs dont le métier est d’exhiber des exagérations
de la nature normale, il s’appliquait à recueillir les cas étranges,
phénomènes psychiques, curiosités du domaine moral qu’il savait démêler
sous le vernis banal et uniforme de la mondanité. D’ailleurs, il
méprisait les oripeaux et le clinquant, les grands faits et les grandes
phrases. La vie réelle, la vie parisienne surtout, offrait un champ
assez vaste à son imagination qui, plus subtile que brillante, se
dépensait moins à resserrer les nœuds d’une intrigue compliquée, qu’à
saisir les nuances infinies d’un caractère ou d’un sentiment. Le drame
tout entier se déroulait dans un cœur d’homme ou, plus souvent, dans un
cœur de femme; car Jacques Chépart connaissait ou croyait connaître en
maître «l’éternel féminin».
La touche violente des réalistes blessait son goût délicat. Il
affectionnait les demi-teintes, et ses livres, écrits dans un style
délicieux, avaient l’attirance de ces fleurs exotiques dont la senteur,
trop longtemps respirée, est un poison. On les lisait à la lueur
mystérieuse des lampes intimes, dans l’atmosphère parfumée des boudoirs.
D’abord, on les traitait de livres futiles, puis de livres dangereux;
mais on y revenait sans cesse, comme on revient à l’éther, à la
morphine, à tous ces endormeurs perfides qu’on appelle, d’abord pour se
guérir, ensuite pour s’enivrer. Aussi quelles tentations avaient pu
éveiller à l’âme des êtres inquiets qui errent souvent de par le monde,
minés par la désespérance et l’inaction, ces œuvres infiniment
séduisantes avec leurs sophismes enchanteurs; de quelles défaillances
elles avaient pu être la cause première et insoupçonnée avec leur
troublant parfum de perversité!
Cependant, même à l’heure suprême, Bernard de Nohel ne pensait guère aux
victimes possibles de son talent fascinateur: il ne songeait pas
davantage aux femmes qui, après avoir admiré le romancier, avaient aimé
l’homme; celles-ci, par une sorte de curiosité, pour pénétrer le mystère
que recélaient ses yeux d’acier aux profondeurs d’abîme; celle-là par
une sorte d’ambition, pour être l’inspiratrice d’un écrivain à la mode;
quelque autre, par un sentiment mal définissable, pour être étudiée et
comprise par un artiste, avide de compliqué...
Oui, elles étaient oubliées toutes, les curieuses, les ambitieuses, et
même les sincères!
Rien, des années qui venaient de s’écouler, n’élevait plus la voix dans
l’esprit surexcité du jeune homme.
Ce qu’il revoyait seulement, c’était une figure très pâle, aux lignes
indécises, celle de sa mère qu’il avait à peine connue; c’était la
silhouette d’un château, perché sur les rochers de la côte bretonne,
celle du château de Nohel, qu’il avait quitté à sa majorité, et que,
maître de son patrimoine, il avait fait vendre.
Ce visage émacié s’était penché sur son berceau, cette vieille demeure
avait été l’impassible témoin de son enfance, de sa première jeunesse...
Lentement, Bernard s’éloigna de la glace et s’assit, repoussant l’écrin
des pistolets, pour s’accouder à la table.
Maintenant, des souvenirs affluaient dans sa mémoire, tristes et doux
comme le parfum des fleurs séchées qu’on retrouve au fond des tiroirs
entre les feuillets des lettres jaunies.
Il se rappelait ses rêveries dans la solitude des plages, rêveries que
berçait la voix continue et solennelle des flots; il se rappelait les
bois pleins de légendes, où il avait peur quand le soir tombait, et les
arbres séculaires du parc embroussaillé, auxquels il racontait ses
projets d’avenir en bégayant des vers.
Élevé par son père, un ancien viveur devenu misanthrope, et son
précepteur, un vieux prêtre plus familiarisé avec les Pères de l’Église
qu’avec les hommes de sa génération, il avait souffert parfois de son
isolement. Alors, il avait lu beaucoup, n’importe quel livre, et il
avait trop songé, bâtissant dans sa tête d’enfant ardent et
impressionnable plus de romans que Jacques Chépart n’en aurait jamais
écrit.
Ni M. de Nohel, sombre et indifférent, ni le bon abbé, toujours absorbé
par d’étroits et interminables travaux d’exégèse, n’avaient su diriger
l’intelligence et le cœur de ce petit être à l’imagination malade, puis,
de cet adolescent, occupé déjà à s’écouter sentir, à rechercher
l’abstraction en toute chose, à juger spontanément et selon ses
instincts, ce qu’il voyait, entendait, ou devinait par une intuition
étrange.
Bernard s’était fait lui-même, puis il avait fait sa vie, d’après le
type très faux qu’il s’était créé du bonheur: vie et bonheur
artificiels, les seuls peut-être que pût concevoir un enfant de ce
caractère, sevré d’affection et livré à sa propre initiative.
On lui avait enseigné l’honneur, le respect du nom, l’amour filial dans
ce qu’il a d’austère, et ces différents devoirs lui étaient toujours
apparus comme des lois inviolables; mais les joies du cœur étaient
restées pour lui lettre morte, et le mot de foyer n’évoquait à son
esprit que les tristesses d’une maison silencieuse d’où les baisers
étaient absents.
Il ignorait l’abandon des confidences, les conseils donnés entre deux
caresses; il ignorait surtout l’influence bénie, le rôle sérieux et
charmant de la femme dans la famille, la femme épouse et mère, la femme
tendre et chaste, adorée et respectée.
Cependant, une personne avait disputé à l’ivraie les sentiments généreux
et aimants qui naissaient, malgré tout, dans le cœur du futur écrivain.
C’était Loyse, la nourrice de Bernard--morte maintenant, comme l’abbé,
comme le père.
Tandis que M. de Nohel, grave faiseur de formules, énonçait, le sarcasme
aux lèvres, les conclusions sceptiques de ses méditations; tandis que
l’abbé, trop dogmatique au contraire, citait les textes sacrés, la bonne
Loyse parlait simplement et sans détour.
«Fais ceci, parce que c’est _bien_! Ne fais pas cela, parce que c’est
_mal_!»
Telle était sa morale philosophique, et sa morale religieuse était plus
rudimentaire encore: «Mon petit enfant, disait-elle, ne chagrine jamais
ni le bon Dieu qui est au ciel, ni ta mère qui est auprès de lui.»
Bernard se souvenait de ces paroles ingénues, il entendait encore la
voix franche de la paysanne.
Dans la chambre de l’enfant, en face de son petit lit, un portrait au
pastel avait été placé, celui d’une aïeule, peinte toute jeune et très
jolie, au temps de la reine Hortense. Cette grand’mère de seize ans, si
fraîche dans sa robe de gaze rose à rubans vert pâle, observait
soi-disant et jugeait ensuite les faits et gestes de son petit
descendant:
«Vois-tu, Bernard, tu as été méchant; la mère-grand est fâchée!»
grondait Loyse, en montrant au petit garçon la bouche sérieuse du
portrait.
Mais quand la journée avait été bonne, quand l’obéissance et
l’application n’avaient rien laissé à désirer, c’était une fête!
«La mère-grand est bien contente!» s’écriait la nourrice. Et Bernard,
tout fier, regardait les yeux de l’aïeule, qui riaient toujours, doux et
malicieux sous leurs cils bruns.
Des puérilités qui vous font sourire!... Elles faisaient pleurer Jacques
Chépart, qui n’était pas un naïf pourtant. Le romancier s’attendrissait
sur les enfantillages du petit Bernard et il pensait: «Personne, depuis
ce temps-là, ne m’a grondé quand j’étais _méchant_, ou encouragé quand
j’aurais voulu être _sage_... J’aurais dû l’emporter à Paris, le
portrait de ma petite mère-grand.»
Et il lui revenait encore d’autres réminiscences: des images falotes et
comme effacées, ratatinées par les siècles, passaient.
C’était l’image de Jean-Marc, le jardinier de Nohel, qui souvent avait
porté Bernard sur ses épaules, le haussant jusqu’à l’arbre où les
cerises se balançaient à l’extrémité des bouquets de feuilles, tentantes
dans leur chair rouge et parfumée... Brave Jean-Marc! quand son jeune
maître était parti, il avait hoché la tête avec des larmes...
Maintenant, il n’était plus, sans doute.
C’était l’image de «tante Armelle», une cousine de Vannes presque âgée
déjà, à laquelle M. de Nohel avait un jour conduit son fils, et qui
avait conté au petit cousin de si merveilleuses histoires!
«Tante Armelle, avait dit Bernard dans un bel élan, quand vous viendrez
à Nohel, j’irai vous cueillir un bouquet d’algues au fond de la mer...»
Bernard n’avait pas cueilli le bouquet d’algues, et mademoiselle Armelle
n’avait passé à Nohel que quelques jours. Puis, elle s’en était allée à
Lille, pour rejoindre sa sœur dont le mari était mort et Bernard ne
l’avait plus revue. Bonne tante Armelle! où vivait-elle à présent? A
Lille ou à Vannes? Vivait-elle encore seulement?
«Où sont-ils tous ceux qui m’ont aimé, les plus humbles, les meilleurs
peut-être?» répétait amèrement le jeune homme.
Toujours appuyé au bureau, la tête cachée dans ses mains brûlantes, il
songeait, ayant au cœur le poignant regret de ceux qui disent: «J’ai
manqué ma vie», et se figurent qu’il est trop tard pour la recommencer.
Il était décidé, oh! bien décidé à mourir, car rien ne le rattachait à
la terre. Des parents? Il ne s’en connaissait plus. Des amis? Il n’y
croyait pas. Des amours? Il en était dégoûté.
Le bonheur, selon l’un de nos philosophes modernes, c’est «le dévouement
à un rêve ou à un devoir».
Des devoirs obligatoires, ceci manquait encore à Jacques Chépart, et il
était incapable de s’en créer de facultatifs. Quant au «rêve»... quelle
dérision!
Non, vraiment, il en avait assez des êtres et des choses du monde, il
était tout prêt à dire, comme Byron dans une heure mauvaise:
«Maintenant j’ai vécu, bonsoir!...»
Mais avant de presser la gâchette de l’arme qui reposait là dans le
velours à la couleur sinistre, il voulait revoir les vieilles pierres de
la côte bretonne et la grève et la mer chantante, et, dans la chambre de
la tourelle, le portrait de la petite mère-grand.
Le château, vendu une seconde fois, était habité par des étrangers.
Bernard demanderait aux nouveaux possesseurs la faveur de le visiter
encore... puis, quand il aurait remué les souvenirs trop longtemps
assoupis, quand il aurait dit adieu au seul coin de terre auquel il
devait des impressions saines et réconfortantes, il rouvrirait la boîte
aux pistolets.
II
C’était le soir, presque la nuit, une nuit d’été, chaude, alourdie de
parfums capiteux...
Étouffant ses pas comme un voleur ou un amoureux, Bernard était entré
dans le parc de Nohel par la grille entr’ouverte; debout, appuyé au
tronc d’un acacia somptueux dans sa neigeuse floraison comme un bouquet
de mariée, il contemplait le château à la clarté de la lune qui
pâlissait les murs.
Toute la journée, il avait grelotté la fièvre et, seul dans le wagon qui
l’emportait vers la Bretagne, il s’était dit, douloureusement étonné:
«Je croyais qu’il était plus facile de mourir!...» Car, souvent, il
avait vu la mort en face, et jamais, la veille d’un duel, il n’avait
ressenti l’angoisse qui l’étreignait à cette heure.
Arrivé tout près de la tombe, il regardait en arrière, et les années
écoulées ne lui inspiraient que le mépris des hommes et de lui-même; il
n’espérait plus rien et pourtant... Pourtant, il était dur de partir
ainsi, sans avoir goûté l’illusion, sinon la réalité, d’une joie pure de
tout alliage. Et il se souvenait de deux vers du poète charmant des
_Intimités_:
On ne peut demander de bonheur à la vie
Qu’une minute exquise et sur-le-champ ravie...
Ah! cette minute exquise dont la fugacité est peut-être une séduction,
que n’aurait pas donné Jacques Chépart pour la savourer une fois!
Mais la Grande Cruelle lui avait refusé même cette lueur trop tôt pâlie,
même cet instant de paradis dont il eût pu emporter le reflet en
retombant sur terre. Allait-il la prier encore? A quoi bon! puisqu’il ne
lui était pas permis de reprendre le livre à la première page, de
retrouver, en naissant à nouveau par un prodige, la confiance et
l’ardeur d’autrefois. A cette idée d’un prodige, Bernard avait souri.
Sur les mousses des bois de Nohel, un filet d’eau pleurait, que les
paysans avaient nommé la «Fontaine de madame Marie». Dans le vieux
temps, disait la tradition populaire, une goutte de cette eau donnait la
jeunesse à qui s’en mouillait en état de grâce. Mais il était bien loin
le vieux temps! En ce siècle de _struggle for life_, il n’existe plus
d’eau de Jouvence.
A la station de Plourné, Nohel est descendu du train, et, machinalement,
il a marché jusqu’au château.
Maintenant, devant la demeure qui a été sienne, il ressasse encore son
existence perdue, l’isolement dans lequel il a vécu parmi la foule de
ceux qui s’aiment. Et peu à peu une tristesse pesante l’écrase.
Quand on l’aura trouvé, affaissé dans une mare de sang, la tête
misérablement fracassée, le corps déjà rigide, qui donc pleurera?
Oh! certes, ce suicide-là ne passera point inaperçu. Quelle occasion de
faire de la réclame et de noircir du papier!
La photographie de Jacques Chépart, exposée aux vitrines des papeteries,
se vendra couramment, et, dans les journaux, des chroniques paraîtront,
déplorant la mort tragique du romancier, relatant ses débuts et sa
brillante carrière, analysant son talent «si finement réaliste, si
essentiellement moderne».
Ce tapage durera quelques jours...
Puis on s’empressera de lancer de nouvelles éditions des œuvres de
Jacques Chépart, avec un portrait de l’auteur.
Un certain monde les relira passionnément, et on les discutera en
papotant, au _cinq_ à _sept_ de madame X... ou à la quinzaine de madame
Z...
Cet enthousiasme durera quelques semaines.
Mais après?
Ce portrait, acheté curieusement, un regard humide le contemplera-t-il
jamais, dans ces extases muettes où l’âme s’absorbe, revivant, seconde à
seconde, les bonheurs inoubliés?
Cette tombe, saluée un jour par le «Tout Paris» des grandes premières,
une main l’embaumera-t-elle, choisissant, par une coquetterie, les
fleurs préférées du cher disparu?...
Non, cent fois non!
Après ce bruit, après ces regrets de commande, le silence planera
profond sur cette mort mystérieuse dont le début d’un acteur ou le
procès à scandale d’un financier aura détruit déjà l’actualité
poignante.
Le nom de Jacques Chépart subsistera peut-être... celui de Bernard de
Nohel, personne ne le prononcera plus!
--«Et je n’ai jamais été méchant, pourtant!» s’écria-t-il tout à coup,
dans une révolte.
Non, il n’avait jamais été méchant; mais jamais non plus il n’avait
livré son cœur et sa pensée, jamais il ne s’était donné tout entier,
_lui_ tel que la nature l’avait formé, faible, imparfait, mais bon, mais
sincère!... Sans être aucunement comédien, il avait, presque
inconsciemment, joué un personnage dans le monde. Insouciant et fier,
un sourire sceptique aux lèvres, il avait passé, n’inspirant, en fait
d’amitiés, que des engouements, flatterie qui ne le trompait guère; en
fait d’amour, que des passions, feux de paille auxquels il ne se brûlait
pas.
Hommes et femmes n’avaient été pour lui que des sujets. La grande loi
qu’il s’était imposée et qu’il avait prêchée aux autres, l’indifférence,
érigée par lui en principe initial de toute existence raisonnable, le
punissait maintenant par où il avait péché.
Ah! poser sa tête incendiée par la fièvre sur un cœur qui battrait pour
lui! Sentir sur ses yeux des lèvres attendries qui y boiraient ses
larmes! Pouvoir se dire surtout: «Je n’ai pas le droit de mourir; une
vie dépend de ma vie!»
Les mains de Bernard s’agitaient d’un mouvement convulsif qu’il ne
savait plus maîtriser; les pensées qui se heurtaient dans son esprit,
lui causaient un mal presque physique...
Et il regrettait maintenant d’être venu à Nohel. Faible, incertain, il
en arrivait à douter de la résolution que, d’abord, il avait si
fermement embrassée.
--Je ne vois pas quelle serait l’horreur d’un sommeil sans rêves! se
répétait-il.
Mais toute réflexion philosophique sur la mort qui en elle-même
n’effrayait pas Bernard, ou sur l’immortalité à laquelle il ne croyait
pas, restait stérile. Follement, dans un rêve de poète, il se prit à
souhaiter un avertissement surnaturel, une voix qui s’élèverait dans la
nuit pour lui dire: «Meurs!» ou «Vis!»... La voix de sa mère, la voix de
la petite mère-grand.
Du haut des étoiles qui riaient si claires dans le ciel, toutes deux, la
mère et l’aïeule, plaignaient-elles leur pauvre enfant?
Hélas! tout se taisait... même les oiseaux qui dormaient, alanguis de
chaleur sous la feuillée, même la brise qui s’était évanouie dans un
dernier souffle, aux approches du soir... Seul, l’Océan, qu’on ne
pouvait voir, gémissait au pied des falaises, et c’était lugubre comme
un _De profundis_!
Jacques Chépart écoutait en vain ce calme oppressant.
Ses yeux se troublaient, ses jambes fléchissaient; il lui semblait que
sa tête trop remplie devenait lourde pour ses épaules.
Il _savait_ que, bientôt, il allait tomber à terre, et il n’avait pas la
force de lutter contre l’anéantissement qui l’engourdissait peu à peu.
Ah! si ç’avait été la mort au moins!...
Brusquement, un vide se creusa dans son cerveau et sous ses pieds.
Alors, il éprouva la sensation vague d’un choc de tout son corps, puis
une souffrance très vive, puis... plus rien...
* * * * *
Depuis quelques minutes déjà, Bernard gisait inerte au pied des acacias
en fleurs... La porte du château s’ouvrit et se referma pour laisser
passer quelqu’un qui descendit prestement les cinq marches du perron.
Le nouveau venu était un petit homme d’une soixantaine d’années, vêtu
d’une redingote assez longue et coiffé d’un large chapeau de paille.
Dans la main droite, il serrait une canne dont la pomme brillait aux
rayons de la lune qui éclairaient prestigieusement la grande place
sablée et donnaient à la pelouse des reflets de neige.
Il fit quelques pas rapides et, presque aussitôt, une exclamation lui
échappa. Il avait aperçu, au bord du gazon, le corps de Bernard,
effrayant sous la clarté blafarde qui le baignait. Il se pencha
vivement, appuya son oreille sur la poitrine du jeune homme, puis se
redressa avec un soupir de soulagement.
Un pas se faisait entendre du fond des allées, le pas de deux sabots qui
écrasaient pesamment le gravier.
Le petit homme se releva et d’une voix vibrante, la voix du maître ou
d’un ami bien intime de la maison:
--Hé! Jean-Marc! cria-t-il.
On répondit de loin encore, puis le pas se rapprocha peu à peu en se
pressant, et Jean-Marc parut dans l’encadrement des arbres, une lanterne
à la main.
Ses yeux effarés allèrent du corps affalé sur le sol, au personnage qui
l’avait hélé.
--Ce n’est qu’un malade, fit ce dernier répondant au regard anxieux du
jardinier, mais du diable si je sais comment il est arrivé là... Nous
allons le porter au château; seulement, je crois utile de prévenir
mademoiselle de Kérigan qui va se mettre l’âme à l’envers.
--Voyez donc, monsieur le docteur, dit Jean-Marc, c’est un monsieur, un
jeune monsieur... comme il est pâle!
Le vieil homme se baissait un peu, inclinant sa lanterne pour mieux
distinguer les traits de l’inconnu... Tout à coup, sa main lâcha l’anse
de fer et il se mit à trembler sur ses jambes affaiblies.
--Mon Dieu, balbutia-t-il, est-il possible que ce soit lui!
--Qui, lui, imbécile? s’écria le docteur avec une impatience inquiète.
--Monsieur Bernard... Monsieur Bernard de Nohel... Ah! sainte Anne,
conservez-le-nous!
III
Bernard de Nohel est bien malade.
Depuis huit jours, il n’a conscience ni du lieu où il se trouve, ni des
soins qu’il reçoit. Dans l’exacerbation du délire, il attribue une cause
tout extérieure aux douleurs aiguës qui lui traversent la tête. Il croit
qu’un ouvrier invisible enfonce, à coups espacés, un long clou dans sa
tempe gauche... La pointe pénètre lentement, déchirant les chairs,
fendant les os avec des craquements. C’est atroce!
Puis, d’inquiétantes visions l’obsèdent qui maintiennent son esprit dans
une surexcitation dangereuse.
Tantôt, c’est l’écrin aux pistolets qu’un être fantastique et hideux lui
appuie sur la poitrine, en ricanant sinistrement; bientôt, ce sont des
ombres noires qui passent dans la chambre silencieuses, un doigt sur la
bouche... Il veut les interroger, elles le regardent fixement sans
répondre, et continuent, toujours muettes, leur mystérieuse promenade...
Parfois enfin c’est sa propre image qu’il aperçoit, navrante telle
qu’elle lui est apparue à Paris, dans la glace, le jour où il a résolu
de se tuer. Alors, il réclame à grand cris l’eau de Jouvence de la
«Fontaine de Marie» ou, par un revirement subit, il supplie la mort de
l’endormir enfin, de ce «sommeil sans rêves» qui serait le suprême bien.
--Je veux mourir... Ce sera bientôt fini... mais, ôtez-moi cette image,
ôtez-la! sanglote-t-il.
Une nuit, un peu calmé par une dose de morphine, il venait de
s’assoupir, quand soudain il crut s’éveiller entre les quatre planches
d’un cercueil.
Ses yeux, agrandis par la peur, s’ouvrirent éperdument, fouillant
l’obscurité... Il vit qu’il se trouvait dans la chambre de la tourelle.
Les meubles de style Empire avaient presque tous gardé leur ancienne
place, et l’on eût dit que, depuis dix ans, les rideaux de la fenêtre
n’avaient pas été changés, tant c’étaient encore les plis un peu raides,
la teinte un peu terne de jadis. En face du lit, le portrait de la
petite mère-grand, éclairé par la veilleuse, se détachait, frais et
lumineux, sur la boiserie sombre.
Était-ce encore une illusion? Bernard ne se le demanda pas. Chimère ou
réalité, la présence du riant pastel lui était bienfaisante... Il
souffrait moins.
La nuit s’acheva paisible; la fièvre était prête à s’éteindre, puis,
dans la journée, le jeune homme retomba dans les mêmes divagations où
revenaient obstinément les pistolets, la glace et les spectres noirs.
Oh! ce clou, ce clou qui torturait son front!
--Je veux mourir... répétait-il.
Et, avec une douceur déchirante, il s’adressait au portrait de l’aïeule.
--C’est mal, oh! je sais bien que c’est mal... mais je suis si
malheureux... J’espérais que vous n’apprendriez jamais que j’étais mort
ainsi... Comment m’avez-vous reconnu? J’ai tant changé!...
Pardonnez-moi... ma disparition ne chagrinera personne au monde... Je
n’ai plus de force pour vivre, oh! laissez-moi mourir!...
La voix sifflante, saccadée, s’évanouit brusquement dans un soupir qui
ressemblait à un râle.
Assis tout droit sur son lit, les mains crispées, les yeux hagards,
Nohel regardait, affolé, dans toute la chambre.
Il eut une hallucination étrange.
Dans la traînée de jour pâle qui glissait sur le tapis par
l’entre-bâillement des rideaux croisés, la petite mère-grand, descendue
de son cadre, s’avançait à pas légers.
Oui, c’était bien elle! C’était la robe rose à rubans vert pâle;
c’étaient les cheveux blonds et crêpelés relevés en boucles sur la
tête; c’étaient la bouche sérieuse et le petit cou blanc, souligné d’un
velours noir...
Seulement, le gracieux visage avait perdu son incarnat et les yeux bleus
s’étaient voilés.
Le jeune homme contemplait le fantôme.
Maintenant l’aïeule jolie était près du lit, relevant les oreillers
affaissés et disant, de cette manière tendre qu’on prend pour consoler
les enfants:
--Non, vous ne mourrez pas... Je ne veux pas que vous mouriez... J’en
aurais beaucoup de chagrin, moi... Ne parlez pas, essayez de dormir...
Il répondit faiblement, d’une voix gémissante de malade, en
s’abandonnant sur la toile rafraîchie!
--J’ai si mal, ma tête est si chaude, grand’mère.
A ces mots, un tout petit sourire éclaira les lèvres de la mère-grand,
sourire si tôt né, si tôt disparu, qu’en le saisissant au passage,
Bernard pensa soudain à ces étoiles filantes qu’on voit d’un seul
regard scintiller, puis s’évanouir dans l’azur des soirs d’été.
--Pauvre enfant! murmura maternellement et sans raillerie l’organe
musical de l’aïeule, tandis qu’une main veloutée se posait sur le front
brûlant de Nohel.
--Merci... balbutia-t-il, délicieusement soulagé.
Et, sous ce contact caressant, ses paupières s’abaissaient comme
magnétisées. Une impression de bien-être l’envahissait, délassant son
corps brisé par l’insomnie; un sentiment d’ineffable quiétude se fondait
dans son cœur.
Que pouvait-il redouter encore, protégé par cette main compatissante?
L’ouvrier avait cessé son horrible travail, l’image terrifiante, les
ombres avaient fui. Bernard se sentait fort, Bernard se sentait
_sage_!... Mais il avait peur qu’elle ne le quittât, la chère
consolatrice. A l’idée que, peut-être, elle remonterait, immobile et
muette, dans le cadre, il éprouvait une de ces angoisses exagérées que
les moindres préoccupations causent aux malades.
--Ne partez pas... ne partez pas... implora-t-il, se décidant à parler.
--Je resterai si vous dormez, répondit le fantôme, avec son autorité de
mère.
--Je vais dormir, soupira Bernard tranquillisé.
Et, presque aussitôt, ses yeux se fermèrent. Une respiration plus
régulière souleva sa poitrine...
Une détente salutaire s’était produite; il était sauvé.
Le lendemain soir, il crut sortir d’un long rêve, tant sa tête était
pleine de souvenirs bizarres et confus, lorsqu’il s’éveilla.
D’un coup d’œil circulaire, il embrassa la chambre que ne hantaient plus
les épouvantements de la fièvre: une lampe coiffée d’un abat-jour bleu
l’éclairait discrètement. Près de la porte, un vieux monsieur à lunettes
d’or--des lunettes d’or qui avaient l’air bon enfant--causait avec une
vieille dame en bonnet de dentelles--des dentelles qui avaient un air
évaporé.
--Maintenant, je réponds de lui, mademoiselle... Le pouls est excellent,
la température normale... J’avais toujours espéré cette brusque
amélioration. Avec ces natures-là, c’est sur les coups de foudre qu’il
faut compter.
--Quel bonheur, mon Dieu! Ce pauvre Bernard! Ce cher petit!
Et, voyant que le vieux monsieur riait:
--Eh bien! quoi, docteur? Il avait dix ans quand je l’ai connu!...
Certes, il a grandi depuis lors, mais il a gardé sa jolie tête fine, qui
vous charme bon gré mal gré, aujourd’hui comme autrefois.
--Une jolie tête pas trop bien équilibrée, je le crains fort.
--Voulez-vous insinuer par là qu’il soit atteint de folie?
--Atteint de folie, je ne dis pas cela... mais un peu fou... ça ne
m’étonnerait guère.
--Il vous a donc raconté de bien étranges choses, quand il avait le
délire et qu’il prenait cette voix d’outre-tombe qui m’a toujours fait
fuir à l’autre bout de la maison?
--Non, non... c’est une simple supposition de ma part...
Le jeune homme écoutait cette conversation qui avait lieu à voix basse
et ne le renseignait qu’imparfaitement.
Le monsieur à lunettes, c’était le docteur, rien de plus aisé à
comprendre; mais qui était la vieille demoiselle? Où Bernard avait-il
déjà vu, moins ridé, ce visage aux traits mignards, moins blancs ces
bandeaux ondulés couvrant une oreille menue? Où avait-il entendu, plus
claire, cette voix blanche, aimable dans sa monotone douceur?
Son cerveau, lucide maintenant, ne parvenait pas cependant à résoudre le
problème. Il murmura, un peu énervé par une tension d’esprit trop
fatigante pour lui:
--Qui est là, où suis-je?
Vive comme la poudre, la demoiselle au bonnet de dentelles se précipita
vers le lit, mais le docteur l’arrêta d’un geste calme, en passant
devant elle.
--Où suis-je? redisait Bernard avec une insistance fiévreuse.
--Ne vous agitez pas, mon cher monsieur, lui fut-il répondu très
amicalement. Vous êtes au château de Nohel, chez votre cousine,
mademoiselle Armelle de Kérigan.
--Mademoiselle de Kérigan... Armelle... répéta Nohel d’une voix pensive
et comme s’il était frappé d’un souvenir.
--Il y a dix jours, comme je sortais du château où j’avais dîné,
continua le docteur, je vous ai trouvé dans le jardin, terrassé par une
syncope... mademoiselle Armelle, aussitôt avertie, s’est empressée
d’ouvrir sa maison au cher malade qui lui tombait ainsi du ciel et que
Jean-Marc, le vieux jardinier, avait déjà reconnu...
--Jean-Marc?... mais je rêve, je rêve...
--... Puis vous avez été très souffrant, nous avons tous plus ou moins
tremblé pour vous... et grâce à Dieu vous voilà convalescent.
--Grâce à Dieu et aussi un peu à vous, docteur, répondit languissamment
Bernard.
Puis soudain il tourna la tête vers mademoiselle de Kérigan qui ne le
quittait pas des yeux et son visage s’illumina.
--Tante Armelle, balbutia-t-il, tante Armelle, est-ce bien vous?
--Oui, c’est bien moi, répéta tante Armelle, c’est bien moi, Bernard;
vous vous souvenez de votre cousine? Quelle gentille mémoire vous avez!
Il reprit:
--Vous avez été une des bonnes fées de mon enfance... Ah! si j’avais pu
me douter!... j’ai pénétré dans l’enceinte du château comme un
malfaiteur, figurez-vous! Une soif m’avait pris de revoir mon vieux
Nohel... Ah! si j’avais su, si j’avais su...
La physionomie de mademoiselle de Kérigan rayonnait.
--Quelle aventure! dit-elle... mais oui, je l’ai toujours adoré votre
château, il est romantique! Cependant on m’aurait bien surprise, en
m’annonçant qu’un jour il cesserait d’appartenir aux Nohel... qu’il
m’appartiendrait surtout.
--Quand j’ai quitté la Bretagne, vous habitiez Lille, fit Bernard de la
même voix dolente, y êtes-vous restée longtemps?
--En tout douze ans, mon enfant, pas moins!... J’y avais été appelée à
la mort de mon beau-frère, monsieur de Thiaz, vous savez... ma sœur
était seule! Et elle attendait un enfant, la chère femme! J’ai reçu ce
bébé-là dans mes bras et je suis devenue sa seconde mère... Hélas! je
n’ai regagné que trop tôt ma belle Bretagne. La pauvre Claire a rejoint
son mari... Et c’est alors que j’ai acheté le château, à ceux à qui vous
l’aviez vendu...
Elle s’arrêta une seconde, puis elle dit encore:
--Vous rappelez-vous ce séjour que vous avez fait à Vannes? Je vous ai
mené au Pardon... Étiez-vous gentil ce jour-là!... Un vrai petit prince
avec vos cheveux bouclés et votre blouse de velours bleu?
Ah! certes, Bernard se rappelait la visite à Vannes... Et les macarons
que «tante Armelle» lui avait offerts au Pardon, et la jolie histoire de
_Belle-Étoile_ qu’elle lui avait racontée en rentrant, le soir... Il se
rappelait même que mademoiselle de Kérigan avait admiré ses belles
boucles châtaines et sa blouse de velours, et qu’il s’en était montré
flatté, le petit orgueilleux!... Un enchantement, ces heures passées
chez la généreuse cousine, dans l’antique maison où il y avait tant de
livres d’images, d’armoires et de recoins pleins de chatteries! Le nom
et le visage ami de la vieille demoiselle qui avait tout d’abord causé à
Bernard une impression d’étonnement mêlée de ressouvenir, réveillaient
maintenant dans sa mémoire toutes ces choses d’autrefois qui y avaient
dormi longtemps.
Et il admirait l’enchaînement des circonstances qui l’avait conduit chez
cette respectable parente, un peu originale, mais bonne dans l’âme, au
moment où il déplorait son isolement absolu.
Heureux de revoir une figure familière, il souriait, comprenant bien
qu’on ignorait Jacques Chépart à Plourné et que Bernard de Nohel était
demeuré, dans l’esprit de mademoiselle Armelle, le petit prince habillé
de velours du Pardon de Vannes... Un petit prince plus intéressant
peut-être depuis qu’il avait grandi, un petit prince qui avait dû
traverser bien des aventures de par le monde, et qui, arrivé au château
comme un héros de roman, s’y était encore poétisé du charme de ceux que
la mort a frôlés.
Lui donnerez-vous encore des macarons, ma cousine? Il n’en a plus goûté
depuis Vannes. Lui raconterez-vous _Belle-Étoile_? On a perdu le secret
des contes bleus à Paris!
Parlez, parlez, mademoiselle Armelle! C’est le petit Bernard qui vous
écoute: Jacques Chépart n’en saura rien.
Cependant, le docteur se fâchait.
--Assez causé! disait-il en grondant. C’est très mauvais pour les
malades les «jadis» et les «autrefois»!
Mais il se trompait, le brave homme! les vieux souvenirs sont comme les
vieilles chansons: ils bercent et reposent. Ce qu’il fallait redouter
pour Bernard à l’égal d’un poison, c’étaient les heures solitaires,
favorables aux rentrées en soi-même, aux idées sombres, aux regrets. A
peine seul avec le domestique qui devait le veiller dans la chambre
voisine, le jeune homme oublia son contentement naïf de l’instant
précédent.
Trop faible encore pour songer d’une façon précise au suicide et
reprendre le cours des pensées qu’avait interrompues sa maladie, il
s’abandonna à cette tristesse vague, et comme sans objet, que
recherchent les découragés, parce qu’ils y découvrent une sorte de
jouissance morbide.
Quoiqu’il n’eût plus de fièvre et n’éprouvât aucun malaise défini, il
dormit mal. Dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille, il
attendait la venue de la petite mère-grand.
Une angoisse inexprimable faisait battre son cœur trop vite. Les yeux
fermés, remuant les lèvres dans une supplication muette, il croyait par
moments sentir sur son front la petite main de l’aïeule, puis, déçu, il
fixait le portrait d’un regard intense, comme pour l’animer de sa propre
vie... Hélas! la chère vision s’était enfuie avec la fièvre.
Blêmi par l’insomnie, très abattu par un ennui oppressant, Bernard eut
un soupir de soulagement, quand le docteur Le Jariel entra, vers neuf
heures, dans sa chambre.
A peine assis au chevet du lit, ce dernier fronça les sourcils.
--Les malades ne guérissent qu’autant qu’ils le veulent bien, monsieur
de Nohel, dit-il, cette nuit vous vous êtes fatigué la tête, je le
devine, avec un tas de soucis malsains, que vous auriez bien dû laisser
à Paris...
Nohel répondit par un geste lassé.
--J’ai passé des heures affreuses, docteur!... Cependant je me sens plus
fort qu’hier... Quel a été mon mal, en somme? N’ai-je pas le genou
bandé?... Depuis dix jours, je ne me rends compte de rien!
--Vous avez eu une fièvre cérébrale... et vous avez encore, au genou,
une contusion, résultat de votre chute sur le gravier... Le tout ne sera
bientôt qu’un souvenir, si vous suivez mes prescriptions: le repos et un
calme complet.
--Hélas! docteur, où trouver de tels remèdes? murmura Jacques Chépart.
--Ici, pour le moment, monsieur de Nohel, dans le château où vous êtes
né, chez mademoiselle Armelle de Kérigan.
--La plus digne et la meilleure des femmes, n’est-ce pas, docteur? fit
Bernard avec un sourire... Mon père l’aimait beaucoup et je me souviens
bien d’elle.
--Votre père avait raison de l’aimer... Je ne lui connais qu’un travers
et bien inoffensif, son amour exagéré des romans. Elle discute toute la
soirée ceux qu’elle a lus toute la journée avec mademoiselle Louise, sa
demoiselle de compagnie... quitte à en rêver encore toute la nuit, comme
une jeune fille... Mais elle n’en est pas moins serviable et moins
dévouée... Vous savez qu’elle a tout quitté pour sa sœur dont elle a
élevé la fille? Elle a été un peu aussi la bonne marraine de mon neveu
Pierre, dont la mère était souvent souffrante, et elle réserve à la
charité les heures de loisir que toute provinciale convaincue donne à la
médisance... Ici, tout le monde l’aime et l’estime infiniment, moi le
premier... et bientôt, vous ferez comme tout le monde.
--J’en suis persuadé... et, quoi qu’il arrive, croyez bien, docteur, que
je n’oublierai pas les soins que j’ai reçus ici... dit le jeune homme
d’une voix un peu tremblante.
--Allons, du sentiment, à présent! s’écria M. Le Jariel, avec un sourire
clair sur son visage ridé.
Et il fit mine de se lever pour s’en aller bien vite.
D’un geste de prière, Bernard le retint.
--Oh! docteur, ne me laissez pas seul!... Parlez-moi encore, parlez-moi
beaucoup pour m’empêcher de penser.
Les cheveux tout blancs, le front bombé, le nez correct, la bouche
gracieuse avec je ne sais quoi de malicieux, les yeux un peu petits,
mais brillants comme des escarboucles sous des cils encore bruns, M. Le
Jariel offrait le type si séduisant du vieillard qui, resté affable et
devenu indulgent avec les années, sait toujours se rappeler qu’il est
vieux, sans jamais oublier qu’il a été jeune...
Il avait repris son fauteuil près du lit, et tandis que, pour complaire
au convalescent, il causait au hasard de mademoiselle Armelle, de
Plourné, du château, de Jean-Marc et de lui-même, Bernard observait avec
intérêt cette physionomie fine et bienveillante.
Le docteur connaissait bien Paris où il avait fait ses études de
médecine et passé ses années d’internat, il aimait la grande ville et
son mouvement perpétuel, mais il aimait aussi Plourné, le petit coin
poétique, et la mer, sa vieille amie! S’ennuyait-il parfois dans ce pays
perdu où les relations sociales comme les ressources intellectuelles
manquaient absolument? Ma foi, non!... Un vilain personnage, l’ennui! Et
d’ailleurs, règle générale, il n’y a pas de vies ennuyeuses, il n’y a
que des gens ennuyés, autrement dit, des esprits nuls ou de mauvaises
consciences.
La besogne quotidienne, la musique, un jardin! Il y aurait là de quoi
remplir des journées de quarante-huit heures!... Puis le docteur avait
des amis, ce qui vaut mieux que des relations. Les uns, très humbles,
s’appelaient Kadio ou Yvonne, Loïc ou Dinorah... c’étaient les pêcheurs
de la côte. Les autres, très grands, s’appelaient Pascal ou Corneille,
Molière ou Victor Hugo... c’étaient les grands penseurs, les écrivains
de génie...
--Tout cela ne m’empêche pas de regretter Paris, quelquefois... mais on
ne choisit pas sa vie; la grande affaire est de se contenter de celle
qu’on a.
En prononçant ces derniers mots, M. Le Jariel avait attaché ses yeux
vifs sur Bernard qui, saisi d’une idée subite, demanda:
--J’ai beaucoup parlé dans mon délire, n’est-ce pas?
--Oui, beaucoup, répondit le docteur sans manifester aucun étonnement.
Vous disiez d’assez vilaines choses: que vous vouliez mourir, vous
tuer!... C’est souvent ainsi quand on a la fièvre... Se tuer! bel acte
de courage! Il avait raison le bonhomme Franklin: «Un commandant ne doit
pas déserter son poste, et le poste de l’homme, c’est la vie!» Il faut
vivre, jeune homme, bien vivre!... Et, ma foi, on s’en tire encore sans
trop de peine, si l’on a seulement un peu de ciel bleu dans le cœur!
--C’est sans doute l’Idéal, que vous appelez ainsi? demanda le romancier
pessimiste, avec quelque ironie.
--Oui, mon cher monsieur, c’est l’Idéal... Je suis de la vieille école,
moi!... On ne lit pas Schopenhaüer en Bretagne!... Oh! ce n’est pas que
j’aime les songeurs inactifs, ceux qui, sous le prétexte de je ne sais
quelle manie contemplative, marchent sans regarder à terre, les yeux
perdus dans l’azur, au risque de se casser le cou!... Vivent les
lutteurs et les braves, monsieur de Nohel!... Mais, où est le mal, je
vous prie, si on lutte avec un rêve dans l’âme, une sainte ambition dans
l’esprit... si, de la réalisation d’une conception noble et belle, on
fait le but de sa carrière?... Voyons, jeune homme, est-on jamais un
grand artiste, un grand poète, si l’on ne s’est pas créé un type du
beau? Un grand savant, si l’on ne croit pas à la science? Un philosophe
bienfaisant, si l’on ne croit pas à la vérité? Un homme, oui, tout
simplement un homme, dans la superbe acception du mot, si l’on ne croit
pas au bien, à l’honneur? si l’on n’a pas conscience de sa propre
personnalité, même très humble, dans l’univers très grand; si l’on ne se
dit pas que chaque vie humaine doit être pour quelque chose dans
l’avancement général de l’humanité!... Eh bien, le Beau, l’Utile, le
Vrai, le Bien qu’on rêve d’atteindre, guidé par le sentiment de la
dignité humaine, voilà ce que j’appelle l’Idéal!... Faire tendre vers ce
but les efforts de toutes ses facultés, voilà ce que j’appellerai donner
une raison d’être à sa propre existence. Et, maintenant, dites ce que
vous pensiez tout à l’heure, que je suis un vieux fou.
Nohel eut un sourire et tendit la main au docteur.
--S’il y avait dans le monde beaucoup de fous comme vous, personne
n’aurait plus envie de le quitter.
--Phrase ambiguë qui ne signifie aucunement que vous me trouviez sage.
--Je vous crois très sincère et très bon... et il y a des folies
sublimes.
--Eau bénite de cour, mon cher malade! Vous me traitez tout bonnement de
provincial qui n’a rien vu!... Écoutez-moi pourtant... Si arriéré que je
puisse paraître, c’est à Paris, la ville pensante et agissante, que j’ai
appris à agir et à penser, vous pouvez vous fier à mon expérience: les
hommes ne sont pas si mauvais qu’ils le disent, si «décadents» qu’ils le
croient, si impuissants qu’ils voudraient l’être... Le malheur, c’est
qu’ils cultivent la désespérance... un mot nouveau, mais une vieille
plaie, dont on guérit si on le veut bien... Tenez, je voudrais pouvoir
vous fondre avec mon neveu Pierre... cet alliage de monsieur Tant-Pis
avec monsieur Tant-Mieux donnerait deux hommes parfaits ou près de
l’être... Ah! voilà un heureux vivant!... Rien ne l’étonne, rien ne
l’inquiète. Tout est beau, tout est bon, tout est vrai... Il a encore
moins d’idéal que vous celui-là, allez!
--Est-ce que votre neveu habite Plourné, docteur?
--Pierre est marin; il y a plus de trois ans que je ne l’ai vu... Il
reviendra prochainement, je pense, pour...
Le docteur s’arrêta, puis acheva:
--Pour nous retrouver tous... Et maintenant, adieu, monsieur de Nohel,
je ne sais trop si je vous ai distrait... Que voulez-vous, j’ai la manie
de la santé: drôle pour un médecin, n’est-ce pas? Et j’aime les âmes
bien portantes et les intelligences saines, autant que les tempéraments
solides et les corps vigoureux.
--A demain, docteur, et merci... murmura le jeune homme.
Il était bien loin d’être convaincu, mais les idées du docteur l’avaient
réconforté, ainsi que l’air vivifiant des plages ranime un instant les
malades, sans les guérir. Somme toute, il était vaguement satisfait de
rencontrer chez un homme d’esprit les illusions qu’il avait considérées
jusque-là comme puériles et presque sottes.
--Une figure sympathique, ce philosophe sans le savoir! pensa-t-il. Si
j’avais un fils, je le lui confierais... Il en ferait très probablement
un Don Quichotte, mais à coup sûr, un honnête homme et, qui sait?...
peut-être un homme heureux.
IV
Le surlendemain, Jean-Marc demanda comme une grande faveur la permission
de saluer celui qu’il nommait encore son jeune maître.
Le jardinier de Nohel avait vieilli depuis le temps où Bernard cueillait
des cerises. Sa taille s’était courbée, ses cheveux avaient grisonné, sa
peau brune et desséchée, prenant des teintes de terre, s’était étendue
sur la charpente osseuse de son visage, mais les mêmes yeux, pleins
d’une sorte de candeur sereine, brillaient au fond de ses orbites plus
creuses; un sourire de bonhomie franche égayait sa bouche dégarnie.
Il ne voulait pas s’asseoir, le vieil homme! Debout, son chapeau à la
main, il parlait à Bernard, disant comme mademoiselle Armelle, ce mot
ravi de ceux qui se retrouvent après de longues années: «Vous
rappelez-vous?» Et Bernard se rappelait.
Mais en dix ans, bien des choses avaient changé; la petite-fille de
Jean-Marc, une contemporaine de Bernard, avait épousé l’un des pêcheurs
de la côte... Le fidèle serviteur était arrière-grand-père, maintenant!
Combien on les aime ces petits, qui viennent quand on est déjà tout près
de s’en aller!
--Et vous, monsieur Bernard, est-ce que vous ne nous amènerez pas un de
ces jours une belle jeune dame et de gentils marmots?
Bernard sourit, en secouant la tête.
--Non, mon pauvre ami, je ne suis ni marié, ni désireux de l’être
jamais... Ça vaut autant pour la femme que j’épouserais, va... Fais mes
compliments à ta petite-fille, je lui souhaite tout le bonheur possible
et à toi aussi.
--Oh! le bonheur, fit simplement Jean-Marc, le bonheur, c’est ça: la
santé, une bonne femme qu’on aime, des enfants qui grandissent bien, du
travail, et puis, plus tard, quand on est vieux, des mioches qui vous
appellent grand-père... Je l’ai eue ma part de bonheur, allez! Et si
parfois la besogne a été rude, si l’on a souffert de l’hiver, si l’on a
eu des tourments--qui n’en a pas!--eh bien! on ne s’en est pas trop
plaint, et on a remercié Notre-Dame tout de même.
«Allons, pensa Nohel, encore un philosophe; bien humble celui-là!...
Encore un être qui a son petit coin bleu dans le cœur!»
--Donne-moi la main, Jean-Marc, fit-il à voix haute, tu es un bien brave
homme, mon vieux.
Et le jardinier s’éloigna sans savoir pourquoi il était un si brave
homme d’avoir été heureux.
A ce moment, mademoiselle Armelle entrait, le visage auréolé d’un grand
chapeau cabriolet, les épaules serrées dans une écharpe de crêpe de
Chine puce... Trop ridée, trop maigre, trop exsangue, ce n’était pas, à
vrai dire, une jolie vieille que mademoiselle Armelle. Mais le blanc
bleuâtre de ses bandeaux donnait un éclat à ses yeux noirs, et son
sourire, aux dents encore blanches, avait le charme indéfinissable d’une
grande bonté.
Une grande bonté, tel était en effet le fonds de cette nature ingénue,
tel avait été le principe inspirateur de toute la vie de mademoiselle
Armelle.