réunissions en dehors de notre enceinte et des compagnons des autres
camps venaient se joindre à nous ; on mangeait surtout de cette pâte
épaisse et collante qu’on prépare de Tripoli à l’équateur et qu’on fait
au pays noir avec de la farine de douchn ou de dourra. Nous prenions
ensuite le café. C’étaient mes gens qui le préparaient, car je n’avais
pas de servante et ne contribuais pas à la préparation des repas.
Au Bornou, on ne vend pas de café, on y préfère la noix de kola, un
produit du pays noir, dont l’effet stimulant est le même. Au Ouadaï, on
importe bien la noix de kola mais le transport en est très difficile car
ce fruit est très sensible aux variations du climat, aussi l’usage du
café est-il plus répandu. Les marchands du Kordofan, du Nil et de la mer
Rouge importent le café d’Abyssinie ; les Medjabra’s, au contraire,
habitant l’oasis de Djalo, au Sud de Bengazi, en importent d’Arabie et
notamment le yemeni du Yémen, dans le Sud du pays. Ce dernier café
valait un tiers de plus que le premier ; au détail, on le vendait
souvent un thalari la livre, mais en gros, on payait ce même prix pour
deux ou trois livres. En 1873, les Tripolitains qui avaient repris les
relations commerciales avec le Ouadaï, avaient apporté de grandes
quantités de café européen, dit afrendji — café franc, café européen —
mais il était loin de valoir celui d’Abyssinie et ne se plaçait que
difficilement.
Le hadj Ahmed voyageait grandiosement ; il avait une suite d’au moins
trente ou quarante esclaves et une vingtaine de femmes, légitimes ou
non ; deux fois par semaine il nous servait le thé qu’il aimait beaucoup
lui-même. Au Ouadaï, on dédaigne le thé noir, on ne boit que le vert
mais on le prépare très fort et on le sature de sucre. Le hadj Ahmed
transportait une grande quantité de pains de sucre, il était seul à
pouvoir se permettre ce luxe et nous en faisait généreusement profiter.
Souvent nous veillions jusqu’à une heure avancée de la nuit, buvant
notre thé ou notre café autour d’un feu que les esclaves devaient
entretenir ; le barde égyptien nous racontait alors quelque conte des
Mille et une Nuits ou bien évoquait l’âge d’or des kalifes de Bagdad ou
la glorieuse conquête du Nord de l’Afrique dans les premiers siècles de
l’islam.
Le 30 janvier, enfin, parut le dernier personnage important de notre
caravane, le faki Mouktar. Le roi Ali le chargeait d’aller remercier le
roi Brahim du Darfour de l’ambassade dirigée par Chems ed Din et de
conduire en même temps les troupeaux destinés à être immolés à la
mémoire du feu roi. On avait évité les difficultés du transport en
égorgeant le gros bétail à Abecher, le faki Mouktar n’emmenait qu’une
centaine de chamelles.
Le lendemain, 31 janvier, on célébra la fête des sacrifices. Les
notables de la caravane, le hadj Ahmed, Chems ed Din, le khebir Abd el
Medjdid et le faki Mouktar, parés de leurs vêtements d’apparat aux
couleurs chatoyantes et coiffés de bonnets faits à la Mecque (takiya’s),
allèrent à cheval au village pour y faire leurs dévotions avec le
gouverneur, le représentant du roi. Les autres membres de la caravane se
réunirent dans la partie de la rivière demeurée inoccupée entre les deux
camps ; l’un des plus savants fut élu iman et, sous sa direction, on
adora Allah avec cette majesté et cette pieuse gravité qui caractérisent
toutes les solennités religieuses musulmanes. Le culte terminé, on se
congratula réciproquement et je participai à cette partie de la
cérémonie. Le lendemain, on s’entendit pour les cadeaux usuels qui
devaient être remis au gouverneur et le départ fut fixé au 2 février. On
ne devait pas d’ailleurs s’en tenir à cette date. Lorsque le hadj Ahmed
et Chems ed Din en effet, étaient allés saluer l’akid Saïd, c’était le
nom du gouverneur, un esclave, ils l’avaient trouvé, ainsi que ses gens
et ses administrés, dans l’état d’ébriété le plus complet ; à les croire
les poules du village elles-mêmes étaient ivres. De plus, un courrier du
roi du Ouadaï vint apporter au hadj Ahmed l’ordre d’ajourner son départ
pour recevoir une communication importante. Celle-ci fut faite le
lendemain par un autre messager ; il vint nous apprendre la mort de
l’akid el Bahar, un des plus hauts dignitaires et des plus fidèles
serviteurs du roi Ali.
Le cérémonial de réception d’un de ces messagers royaux est
caractéristique. Le hadj Ahmed était assis sur son tapis. Avant même de
saluer la compagnie, le messager fit savoir que son maître était en
bonne santé (sidna-bil-afia, c’est-à-dire : notre maître se porte bien).
A ces mots le hadj Ahmed et tous ceux qui comme lui avaient droit au
tapis, se levèrent. Les messages royaux doivent être écoutés à genoux,
comme si le roi lui-même parlait. Avant que la teneur du message fut
communiquée, toute l’assemblée récita le fatiha, la prière qui commence
le Coran, en l’honneur du terrible souverain.
On put enfin partir le lendemain 3 février ; on s’avança vers l’Est en
montant sans cesse. Les rives des fleuves étaient rocheuses mais
boisées ; de la broussaille de mimosa, quelques sycomores touffus
(djoummeza) ou quelque magnifique tamarin (erdebe).
Nous étions partis à huit heures ; vers midi nous étions au village de
Kelmedi, quatre-vingts cases environ. Les arbres devenaient plus
clairsemés, le terrain devenait plus rocheux. Il nous fallut encore une
bonne demi-heure avant de passer le dernier village du Ouadaï, Tirlanda,
cent cases environ, construit sur la rive septentrionale d’une rivière
qui, large de vingt à vingt-cinq mètres, va de l’Est-Sud-Est à l’Ouest-
Nord-Ouest et jette ses eaux dans le fleuve de Bir Touil. De nombreux et
magnifiques sycomores ombrageaient les rives, des roches escarpées d’un
grès à gros grains ; le lit était du sable le plus pur.
Le lendemain matin nous levions le camp de meilleure heure que
d’habitude car nous devions traverser le désert inhabité qui sépare le
Ouadaï du Darfour et où les Massalit’s indépendants font de fréquentes
incursions. En face de nous, et jusque vers le Sud, l’horizon était
borné par des cônes plus élevés ; un seul sentier, menant directement au
Darfour, traversait cette chaîne. Nous avancions lentement, le terrain
était rocheux et il fallait passer des cours d’eau insignifiants il est
vrai, mais dont les rives étaient très escarpées, ils allaient se jeter
dans les rivières qui forment le Bouteha. La chaîne s’appelle le Terga
du Ouadaï ; la route était encaissée, de hautes roches la surplombaient
et les dernières heures de la matinée furent difficiles car d’énormes
blocs de granit obstruaient la route ; vers onze heures nous avions
franchi le Terga. Le sol devenait plus uni mais nous montions toujours
en avançant vers l’Est. Les rochers devenaient plus rares. La piste
était couverte d’une haute herbe steppeuse ; de ci de là, de pauvres
acacias nus, serrés les uns contre les autres, du louban (boswellia) et
d’autres espèces de cette famille. La descente commença vers midi ; à
deux heures nous passions un cours d’eau qui se dirigeait du Nord au Sud
vers l’Ouadi Azounga, c’était le Toumtoumaya, il y avait de nombreux
puits dans son lit, large de vingt mètres environ. Le paysage se
découvrait, le bois était moins serré. Au Nord, nous apercevions la
petite chaîne où le Toumtoumaya prenait sa source ; nous passions un pic
isolé qui se dressait dans le Sud et, continuant vers le Sud-Est, nous
arrivions, après avoir passé un terrain vallonné, dans la vallée de
l’Ouadi Azounga où le camp fut dressé à la tombée de la nuit. Cette
vallée était large, la végétation abondante, les verdoyantes couleurs
des grands arbres feuillus, le sabaha, le harraza, le tamarin et même le
palmier deleb rare sous ces latitudes, transformaient le paysage.
L’herbe de la vallée et du lit de l’ouadi était belle et fraîche.
L’Ouadi Azounga prend sa source sur le versant Sud-Est-Sud des monts de
Tama ; d’une manière générale son cours est Nord-Sud, au lieu où nous
étions il avait environ cent pas de large.
Les indigènes recherchaient pour les manger les graines du deleb encore
en terre. Ces graines sont fuséiformes, elles ont de quinze à trente
centimètres de long, on les grille ; leur goût est un peu amer mais
agréable, et leur consistance farineuse rappelle les tubercules du Sud.
Dans le cours de la matinée, l’akid es Sbah s’était joint à nous,
accompagné de cent cinquante à deux cents cavaliers ; il devait nous
escorter jusqu’aux premiers villages du Darfour. Ses guerriers et leurs
montures avaient meilleure prestance que la majorité des irréguliers du
Ouadaï. Les chevaux étaient de cette race trapue, disgracieuse mais
vigoureuse et nerveuse dont nous avons déjà parlé.
L’Ouadi Azounga marquait le point le plus dangereux du désert ; il
arrivait souvent que les caravanes étaient attaquées la nuit par les
Massalit’s de la frontière ; un courrier du roi Ali et sa suite avaient
été massacrés l’année qui précédait celle de notre passage.
Les bandits ne nous inquiétèrent pas le moins du monde ; le lendemain 4
février, nous repartions d’assez bonne heure, nous quittions la vallée
de l’Ouadi Azounga nous dirigeant vers l’Est. Le pays se découvrait ; au
Nord et au Nord-Est on voyait à travers de minces rideaux d’arbres des
chaînons insignifiants, de nombreux cours d’eau ravinaient le sol ; vers
midi, nous arrivions dans l’étroite vallée de l’Ouadi Koulkoul, dont le
cours est Nord-Est-Sud-Ouest. L’Ouadi Koulkoul allait se jeter dans
l’Ouadi Azounga, ses rives marquent la frontière entre le Ouadaï et le
Darfour. Notre route était barrée par les montagnes, il fallait obliquer
au Nord-Est en suivant le lit de l’Ouadi Koulkoul qui se frayait un
passage à travers des gorges tortueuses. Quand ces montagnes furent
passées, le pays redevint steppeux. A l’Est, se profilaient de longues
chaînes dont la crête était presque horizontale. Tout en faisant
beaucoup de détours, notre direction générale demeurait Est ou Nord-Est.
Nous avions atteint dans l’après-midi la chaîne appelée Terga du Darfour
et la traversions à son extrémité septentrionale en suivant un chemin
creux. Cette chaîne se terminait à l’Est en rebords escarpés qui
formaient une espèce de cirque avec d’autres chaînes venues du Nord-
Ouest, du Nord-Est et du Nord. Un charmant village s’y trouvait à un
quart d’heure à peine du lieu où nous étions ; sur les mamelons, au pied
desquels serpentait un petit cours d’eau, paissaient de beaux troupeaux
de bœufs. Le ruisseau était ombragé par d’énormes harraza’s ; dans son
lit se trouvaient les sources qui alimentaient le village.
Nous passions au Sud de ce village, traversions le lit de l’ouadi, puis
les collines, en marchant dans la direction du Sud-Est, et nous allions
camper près d’un puits, dans le lit d’un large fleuve où nous ne
trouvions un peu d’eau qu’à près de deux mètres de profondeur. Les deux
rivières se réunissaient d’ailleurs à peu de distance et allaient se
jeter dans un ouadi plus important qui avait emprunté à un puits voisin
le nom de Bir Dekik. Cet Ouadi Bir Dekik, que nous devions passer le
lendemain, prenait sa source dans un massif aride autant
qu’insignifiant, au pied duquel se trouvait un village qui portait,
comme le hameau aux harraza’s, le nom de Guerolne. Nous étions à peine
installés que les femmes du village vinrent nous porter du grain, des
kisra’s, du dourraba et du kaul pour apprêter nos ragoûts ; elles
étaient de la tribu des Guirga’s ; leur teint était rouge brun ou
noirâtre. Leur coiffure ressemblait à celles de leurs sœurs du Ouadaï,
mais il y avait plus grande profusion de perles d’ambre ou de faïence
blanche (sini abiad), de corail de pacotille et d’anneaux ou de
croissants d’argent ; sur le crâne, elles avaient comme une gerbe de
tresses, longues de cinq à dix centimètres environ, qui s’épanouissaient
à leur sommet ; c’était une intéressante variante de la coiffure du
Ouadaï.
Il nous fallut le lendemain, quatre heures de marche au Sud-Est pour
traverser trois rivières insignifiantes, sur les bords desquelles se
développait une épaisse végétation de machet’s (cordia), de nabak’s, de
harraza’s, etc., et qui, par leur direction générale, Nord-Sud, se
révélaient comme affluents du Bir Dekik. Partout des champs de céréales
et de coton, des troupeaux, trahissaient la présence de villages, quand
même nous ne les apercevions pas. De tous côtés apparaissaient des
monticules insignifiants, des pics émoussés ou de grandes crêtes droites
et arides encadrant le lit du Bir Dekik, un fleuve large de trois cents
pas, important malgré son cours réduit et sur les bords duquel se
trouvaient de magnifiques harraza’s et d’importants tamarins. Sur la
rive orientale du fleuve se dressait, tout près de nous, une montagne au
pied de laquelle était Sertemno ; au Sud, était le village de Bir Dekik.
Les habitants de ces deux villages étaient de la tribu des Latounno’s,
alliés aux Kimr’s ; ils devaient être, comme les Guirgi’s, chez lesquels
nous avions passé la veille, une fraction de cette tribu. Les Kimr’s
eux-mêmes ressemblent beaucoup aux habitants du Tama, dont la frontière
est à une étape et demie de Bir Dekik. La direction générale du fleuve
est Nord-Nord-Ouest, Sud-Sud-Est ; sur la rive orientale se trouve le
district de Dar-Chala.
Les femmes se coiffaient toujours de la même façon ; leur visage était
rond, leur taille petite ou moyenne, leur teint rougeâtre, rarement
noir. Leur aspect différait complètement de celui des femmes du Ouadaï,
très élancées, complètement noires, avec un visage allongé.
Dans le courant de l’après-midi, le melik de Sertemno vint présenter ses
devoirs au hadj Ahmed et à Chems ed Din, qui, tous deux, étaient
personnages de conséquence et très connus au Darfour. Il portait une
longue chemise à raies rouges et blanches, il était coiffé d’un tâkiya.
Il était monté sur un âne, suivant un usage qui, général au Darfour, eût
paru ridicule au Ouadaï.
Sertemno marquait la frontière du Dar Fea, la province la plus
occidentale du Darfour, administrée par le chertaya Hanefi. Nous
suivions le cours de l’Ouadi Bir Dekik presque directement au Sud,
passions de petits villages, des affluents insignifiants venus de
l’Ouest et parvenions après six heures de marche, à quelques villages
massalit’s, conglomérats de hameaux, comme le sont presque tous les
centres de ces régions. Vers midi, nous allions camper dans le lit du
Bir Dekik, un peu au nord d’Omm Sebaha. Près de là devait se trouver un
autre village où résidait l’orondouloung (gardien des portes), en
réalité, on y trouvait seulement quelques gardes du chertaya Hanefi.
La plupart des habitants avaient le type du Darfour ; le district de
Boure peuplé d’Arabes Tordjem’s, devenus sédentaires, agriculteurs,
pasteurs et jouissant d’un grand bien-être, était près d’Omm Sebaha.
Nous devions séjourner quelque temps à Omm Sebaha, autant pour
renouveler nos provisions de voyage que pour attendre les chameaux que
le souverain du Ouadaï envoyait à son voisin du Darfour. Le marché
s’était transporté du village au camp ; les femmes For’s et Tordjem’s y
venaient en foule, ces dernières se faisaient remarquer par la richesse
de leur coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux leur
encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses serties de
perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux colliers de perles
entouraient leur visage, des perles encore se balançaient à chaque
tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le corail de pacotille, le
chekik, l’ambre (kaouadim’s), le somit et le zeitoun étaient largement
mis à contribution. Elles portaient au-dessus des tempes sur chaque côté
de la tête, un anneau d’argent de moyenne grandeur avec fermeture en
corail et six ou sept autres au-dessus de l’occiput. D’autres anneaux
plus grands leur pendaient aux narines ; chez quelques-unes, le nez
était percé d’un fil où s’enfilaient des perles. Au cou enfin, elles
portaient d’étroits colliers où l’on remarquait des morceaux d’ambre
gros comme des œufs de pigeon. En général, ces femmes Tordjem’s avaient
la taille bien faite, le visage aimable ; leur teint rougeâtre leur
donnait un attrait spécial.
Les femmes For’s, au contraire, étaient laides et petites, leur teint
était terreux, leur physionomie n’était nullement intéressante et leur
parure beaucoup moins riche que celle des femmes Tordjem’s. Elles
n’avaient dans les cheveux que du souksouk, du faux corail et de
minuscules perles d’ambre, un bâtonnet, rarement en corail, se balançait
à leur narine droite.
Au marché, on trouvait surtout du douchn, du dourraba, du petit lait et
du merissa ; on payait en clous de girofle, en doufr ou bois de santal,
en poivre de Kemba, en ambre ou en souksouk. Les hommes apportaient des
poulets, des lacets tressés en cuir ou en écorce ; en échange, on leur
donnait du papier, des couteaux ou des fers de lance. Il vint aussi
quelques Arabes de la tribu des Mahamid’s, dont les chameaux étaient
dans le voisinage. Le piteux aspect de leurs femmes qui n’étaient vêtues
que de peaux, sans aucun bijou, contrastait avec les vêtements luxueux
et la riche parure des femmes Tordjem’s. Quelle condamnation de la vie
nomade !
Pendant que nous étions occupés au marché, un jeune arabe rezekat
(rizegat), venu du Sud-Est du Darfour, vint nous raconter comment
Ziber[24] avec ses Baharina’s avait surpris les Rezekat’s à Chekka et
leur avait infligé une sanglante défaite. Un seul des quatre chefs de la
tribu avait pu s’échapper, il était allé se plaindre auprès du roi
Brahim à El Facher et le vizir Ahmed Chettah avait pris le commandement
d’une armée pour châtier les Baharina’s. Nous le savions déjà et le
fugitif ne pouvait nous donner les détails qu’on attendait impatiemment.
Ce jeune homme avait des cheveux frisés partagés par une raie ; le soin
qu’il mettait à se coiffer contrastait avec la pauvreté de son vêtement,
une unique chemise rapiécée et transparente à force d’être portée.
Quoiqu’il ne payât pas de mine, il acheta une jument au hadj Ahmed et la
paya de deux esclaves, un jeune sourd-muet de la tribu des Djenge’s
(Dinka’s) et une petite fille. Il nous fallut quatre heures de marche
vers l’Est-Sud-Est, le lendemain, pour atteindre le confluent de l’Ouadi
Kadja ou Abou Sanat avec l’Ouadi Omm Zefa. Cette dernière rivière prend
sa source dans les contreforts méridionaux du Djebel Moul et se dirige
du Nord-Ouest au Sud-Est pour se jeter dans l’Ouadi Kadja à sa traversée
du district de Boure. L’Omm Zefa avait environ cent pieds de large,
l’Ouadi Kadja à peine la moitié mais il avait plus d’eau ; en saison
sèche on y trouvait toujours un chapelet de petites mares (birka pluriel
borak) et ses rives escarpées — elles avaient de quatre à sept mètres et
étaient les plus hautes que nous eussions rencontrées — témoignaient de
la rapidité de son courant à la saison des pluies. Jusqu’à son confluent
avec l’Ouadi Azounga dans le pays massalit, la rivière conserve une
direction générale Nord-Est, Sud-Ouest ou Sud-Sud-Ouest. Cet Ouadi Kadja
prenait les eaux de tout le versant Nord du massif de Marra ; il se
grossissait aussi de nombreux cours d’eau du pays Zoghaoua.
L’éloignement de ses sources et leur altitude relative expliquaient
l’impétuosité de son courant. Alors qu’à la saison des pluies l’ouadi
Azounga, le Bir Dekik et leurs affluents retenaient le voyageur pendant
deux ou trois jours à peine il arrivait souvent que l’ouadi Kadja ou
Sanat demeurait un mois sans être guéable.
Nous demeurions un jour au camp pour pouvoir échanger les chamelles que
nous avions encore contre des chameaux de bât que les Arabes faisaient
paître dans le voisinage. Ils venaient en foule nous rendre visite, ils
étaient de la tribu des Mahamid’s du Ouadaï ; las des exactions de leur
cheik Hagar, ils avaient quitté leurs terres d’Arada. D’Arada ils
s’étaient dirigés vers l’Est, avaient rencontré après deux jours de
voyage au Nord du Tama une fraction de leur tribu habitant le Darfour.
Ils avaient suivi leurs frères, non sans avoir razzié avec eux les
Bideyat’s de Chekela.
Après avoir passé l’Ouadi Kadja nous nous dirigeâmes vers l’Est, pour
arriver après une longue étape à travers une immense plaine ondulée et
légèrement boisée, au district de Boulaga. Nous passâmes le fleuve Bir
Kadidja et le village de ce nom, le village tordjem de Timmel pour
atteindre Dar Marra. Le village était bâti sur le bord d’une rivière,
large de vingt à cinquante pas, comme deux autres que nous avions déjà
passées. Mais les puits étaient presque secs et il nous fallut aller
chercher de l’eau pour bêtes et gens dans l’Ouadi Bare qui coulait à une
heure de là dans la direction Est-Ouest après avoir arrosé le village de
Salam, au pied du mont Omm Douchn.
L’Ouadi Bare était parmi les plus importants cours d’eau qui drainaient
les eaux du massif de Marra ; il avait sa source dans les contre-forts
occidentaux de la partie Nord de ce massif, suivait la direction Ouest
jusqu’à l’emplacement de notre camp, s’inclinait au Sud-Sud-Ouest pour
rejoindre à douze milles environ plus loin, l’Ouadi Azoum, le principal
fleuve du massif de Marra. Le cours d’eau formé par le confluent de ces
deux rivières se dirigeait alors au Sud-Ouest et parvenu à la frontière
du pays dadjo de Soula, il confluait avec l’ouadi Kia formé par les
ouadis Kadja et Azounga. Ce nouveau cours d’eau prenait alors
successivement les noms de Bahr Soula, Bahr Mangari, Bahr es Salamat,
Omm et Timan et Bahr et Tine pour perdre la majeure partie de ses eaux
dans le lac Iro, au Sud-Ouest du Ouadaï et rejoindre avec le restant le
système du Chari, sous le nom de fleuve Iro.
Le lendemain, il ne nous fallut que quelques heures de marche vers l’Est
pour atteindre les bords de l’Ouadi Tinniat. Nous devions y demeurer
quelques jours, non seulement parce que la résidence du chef du district
de Fea, un fonctionnaire qui ne relevait d’aucun chef de province, se
trouvait sur ces rives, mais encore parce que les chameaux que le roi
Ali voulait envoyer à El Facher ne nous avaient pas encore rejoints.
L’Ouadi Tinniat prenait sa source à une étape du lieu où nous étions
campés, près du mont Selea ; il se jetait dans l’Ouadi Bare à quelques
heures à l’Ouest de sa source, au pied du mont Omm Douchn. A
l’emplacement de notre camp, la direction de la rivière était Est-Ouest,
elle avait environ trois cents pas de large et recevait un affluent de
peu d’importance venu du Nord. Le lit était de sable grossier. Le
village du chertaya Hanefi était sur la rive méridionale de la rivière ;
au Nord, se trouvait tout un district peuplé de Bornouans, El Boueira et
plus haut encore, dans le district de Faga, les Arabes de la tribu
Hautiya élevaient leurs bœufs. Le district Kimr, tout ce qui demeurait
de l’ancien empire, se trouvait au Nord du Faga.
Les Mararit’s habitaient au Sud du Dar Kimr, à l’est de l’Ouadi Sanat ;
les Ora’s (Aura’s) étaient établis sur la rive opposée. Au Nord, se
dressait le djebel Moul. Les Mararit’s et les Oro’s avaient des sultans
particuliers. Au Darfour, les insignes de cette dignité étaient des
tambourins. Toutes ces tribus étaient dans la province de Dar Fea et
obéissaient, par conséquent, au chertaya Hanefi, à l’exception des
Kimr’s qui, habitant la province de Made, au Nord du Dar Fea, recevaient
leurs ordres du chertaya Mohammed Touroundibe (l’oreille d’hyène). Le
chertaya Hanefi commandait en outre aux For’s de l’Est de sa province, à
quelques fractions de Massalit’s dont les chefs n’avaient pas droit aux
tambourins (nouha’s), aux Tordjem’s, aux Talba’s, des Arabes éleveurs de
bœufs, aux Guirga’s, aux Chale’s de la famille des Mararit’s et aux
Djore’s au Nord du Chale. Le chef-lieu de la province frontière du Nord,
Made, était le centre de Bar Djoues, à deux étapes au Nord-Ouest de
Tinniat.