contre le Bornou ; il feignit d’abord de se diriger sur le Baguirmi ou
le Kanem, mais parvenu sur les rives du Tchad, il obliqua tout à coup
vers Kousseri et fit savoir au cheik Omar qu’il ne se retirerait
qu’après avoir reçu une contribution de guerre. Le cheik Omar était
surpris à l’improviste ; la plus grande partie de ses troupes étaient
mobilisées contre le sultan de Zinder, mais il ne pouvait répondre à
l’insolente provocation qu’en envoyant une armée. Les deux armées se
trouvèrent en présence sur les bords du Chari, au confluent de ce fleuve
avec le Logone. Grâce à la trahison des habitants de Kousseri, Mohammed
Cherif put passer le fleuve ; le combat fut désespéré, les pertes furent
énormes, mais le cheik Omar dut battre en retraite et attendre l’arrivée
des forces plus imposantes parties guerroyer à Zinder. Mohammed Cherif
avait aussi éprouvé des pertes sensibles ; passer une deuxième fois le
fleuve, se heurter aux troupes aguerries d’Abd er Rahman, le belliqueux
frère du cheik Omar, lui parut risqué. Il préféra négocier ; un
prisonnier bornouan, Ibrahim el Ouadaoui, un ami et un compagnon de
Mohammed el Amin el Kanemi, servit d’émissaire. On dit que le vainqueur
se retira moyennant une contribution de guerre de huit mille thalari’s ;
son armée était décimée par les maladies et les combats[23].
Quatre ans de règne paisible à Ouara suivirent cette campagne, Mohammed
Cherif s’aliéna par sa cupidité, les sympathies de ses sujets ; il ne
tarda pas à abandonner la résidence historique d’Ouara pour aller se
fixer à Abecher. Comme il était devenu aveugle les partis croyaient ou
feignaient souvent de croire qu’il avait renoncé au trône ; les
prétendants ne manquaient pas. La cécité n’entraîne pas la déposition
d’un monarque, c’est seulement un empêchement pour le prétendant qui
veut y monter, mais c’est toujours un excellent prétexte pour renverser
un prince au pouvoir.
Mohammed Cherif connut à son tour les éternels soulèvements des tribus.
Les Kodoi’s, les Oulad Djema et les Mararit’s donnèrent l’exemple. On
raconte que le cheik el Hiran de la tribu des Kodoi’s, provoqua ce
soulèvement. C’était un très vieil ami du sultan, qui lui avait dit : Ma
porte te sera toujours ouverte, et si un jour on t’en refuse l’accès,
c’est que je ne serai plus. Ce jour arriva ; le cheik el Hiran ne put
pénétrer au palais ; il revint alors aux Kodoi’s pour leur annoncer la
mort du Sultan ; et il ajouta quand ils lui demandèrent de plus amples
détails que le trône était occupé par un vieillard aveugle, le père de
l’hababa Kedeni. Les Kodoi’s, indignés qu’on eût violé tous les usages,
en intronisant un sultan qui n’était pas de sang royal accoururent à
Ouara. Mais Mohammed Cherif avait été prévenu et s’avançait à leur
rencontre. Le choc eut lieu à Dorouba. Il y eut sept mille morts, dont
quatre mille six cent cinquante-trois Kodoi’s ; leur prétendant, le hadj
Mohammed Goudzan, était du nombre. Les Kodoi’s confessèrent leur erreur,
Mohammed Cherif leur pardonna, mais ils étaient si peu rassurés qu’un
grand nombre s’enfuirent au Tama. Mohammed Cherif les réclama à Ibrahim
qui refusa de les lui livrer. Les réfugiés reformés, coururent de
nouveau aux armes, un second prétendant de sang royal, le faki Makem
Youdoukkoum, descendant du sultan Djoda, se mit à leur tête. Mohammed
Cherif réussit à écraser cette seconde révolte, Makem s’enfuit au
Darfour.
Deux ans après, le tintelak Mohammed se souleva contre son père. Sa mère
de race fellata, l’excluait du trône ; il craignait des mesures de
rigueur de la part de l’héritier légitime à la mort de Mohammed Cherif.
Il réussit à entrer sans coup férir au palais d’Ouara, la cour était à
Abecher. Son père eût été disposé à abdiquer en sa faveur, mais ni son
entourage, ni l’opinion publique n’eussent toléré pareil scandale.
Mohammed Cherif dut marcher contre son fils rebelle. Il lui adressa des
remontrances, l’engageant à se soumettre et à venir implorer son pardon.
Mohammed, mal conseillé, commença une lutte inégale dont l’issue devait
lui être fatale ; battu, il s’enfuit avec ses partisans. Son père, animé
des meilleures intentions, promit de lui pardonner ; Mohammed goûta peu
la promesse et l’histoire du Ouadaï excusait sa méfiance. Il s’enfuit au
Tama chez le sultan Ibrahim. Celui-ci refusa de le livrer à Mohammed
Cherif, en répondant fièrement qu’il n’avait pas appelé cet hôte qui
était venu librement et s’en irait de même, qu’au surplus il saurait
protéger ceux qui venaient chercher asile dans ses états.
Le père furieux, résolut alors d’aller chercher son fils. Après quelques
marches rapides et prudentes, par des chemins détournés à l’Est et au
Nord, il établit son quartier général à Gouberlele, à une forte étape de
Nyere. Il y battit successivement Ishaka, le fils du sultan Ibrahim et
le kamkolak Dondor, mais quand Ibrahim vint en personne l’attaquer avec
ses généraux, dans les défilés montagneux, Mohammed Cherif fut
complètement battu. Le sultan aveugle retourna dans ses états ; il ne
devait pas y trouver la paix. Le sultan du Tama avait conseillé au
tintelak Mohammed de se soumettre à son père, lui donnant l’assurance
qu’il lui serait pardonné ; Mohammed avait suivi ce conseil mais pour
s’enfuir peu après au Darfour. Ibrahim engagea alors Adam, le fils d’Abd
el Aziz qui, tout enfant encore, avait été transporté au Darfour à se
faire proclamer prétendant ; il lui promit le concours des Kodoi’s, des
Oulad Djema et des Mararit’s. Adam n’était que trop disposé à suivre ces
conseils et à s’aventurer à son tour sur la voie que tant d’autres
prétendants avaient déjà rougie de leur sang. Ses préparatifs se firent
dans le plus grand secret, comme s’effectua son départ d’El Facher, où
il vivait sous la protection du sultan Hassen. Il se rendit au Tama,
réussit à recruter une petite armée à Nyere mais quand il voulut
exécuter son projet il en fut empêché par la lâcheté et l’insuffisance
de ses troupes Adam se retira dans un petit village du Tama pour y
attendre des jours meilleurs.
Le tintelak Mohammed était revenu du Darfour à Abecher, sous prétexte
d’aider son père dans sa lutte contre Adam. Il vivait à Toungoung et
avait une seconde résidence à Kaffenak à une demi-étape de là. Il y
enrôla de nombreux partisans, parmi lesquels beaucoup de ses frères et
d’autres princes. Mohammed Cherif s’émut, il fit arrêter son fils et
l’emprisonna à Abecher. Le prisonnier s’évada très peu de temps après.
Mohammed Cherif mourut subitement après avoir régné encore un an et demi
sous un régime de terreur et de suspicion. Son héritier légitime était
Ali, le fils aîné de l’hababa Madena, de la tribu des Matlamba’s. Quand
son père mourut, il était à Fochi, à deux jours d’Abecher. L’hababa
Kedeni, aidée de quelques partisans, s’efforça d’assurer le trône à son
fils Souleman, mais déjà le kamkolak Assad et l’akid des Mahamid’s
s’étaient emparés des insignes de la royauté et avaient porté le cadavre
du sultan défunt à Ouara. Tous ces événements s’étaient déroulés avec la
plus grande rapidité. Mohammed Cherif était à peine enterré, qu’Ali,
prévenu par des courriers, campait déjà au djebel Baloul à Delala. Ce
fut là qu’il reçut les insignes.
Le tintelak Mohammed s’était enfui avec ses partisans au Soula, puis au
Darfour. L’hababa Kedeni fut emprisonnée ; ses fils, Souleman et Seif en
Nasr, furent aveuglés ainsi qu’un grand nombre d’autres princes et de
prétendants possibles.
Ali restait le maître incontesté ; aucune des nombreuses et belliqueuses
tribus du Dar Maba n’avait de prétendant disponible. Le nouveau sultan
était estimé dans tout le pays et c’était peut-être la meilleure chose
pour que l’accord se fit sur son nom. Les premières années du nouveau
règne furent toutes de bienveillance et de justice et quand je passai au
Ouadaï le prince gouvernait depuis 1858 avec une rare sagesse. Il ne se
souciait guère des sanglants combats et des fructueuses razzia’s qui
avaient couvert de gloire quelques uns de ses prédécesseurs mais il
favorisait le commerce, encourageait le trafic par caravanes avec la
Méditerranée, protégeait les savants, se montrait strictement juste à
l’intérieur et conciliant avec ses voisins de l’extérieur.
Quand Ali eut régné trois ans, son frère, le tintelak Mohammed, tenta un
dernier soulèvement qui fut étouffé dans le germe. Ali remporta une
facile victoire. Mohammed se réfugia au Darfour où il était encore en
1873. L’hababa Kafani essaya de porter au trône son fils Ahmed. Ali
traita la mère et son fils avec la plus grande bienveillance et il
fallut de nouvelles intrigues de la mère pour qu’il la fit exécuter. Son
fils s’était fixé en 1868 à Kouka, au Bornou où le sultan Omar lui avait
réservé le meilleur accueil. Adam, le fils d’Abd el Aziz qui en cette
qualité avait plus de droits au trône qu’Ali lui-même, demeura dans sa
retraite et reconnut par une déclaration solennelle le nouveau sultan.
Ali se maintenait par sa sagesse et sa fermeté. Il avait su réduire
l’opposition et rallier franchement à sa cause la tribu la plus
puissante des Dar Maba, les Kodoi’s en leur accordant de nouveaux
privilèges et en devenant l’ami de leur ancien prétendant Adam. Mais les
Kodoi’s, ces fiers montagnards, lui reprochaient encore les faveurs dont
il comblait les étrangers et ses infractions aux anciennes coutumes du
pays. Le roi Ali violait en effet toutes les traditions, en ne réservant
pas certaines charges, aux membres de tribus ou de familles déterminées.
Il lui arrivait même de nommer un esclave à un emploi qu’un maba de
condition libre avait toujours occupé. Mais ce sage souverain qui
gouvernait selon des principes si excellents, avait en même temps
considérablement fortifié son autorité et on le craignait trop, on le
savait trop puissant, pour oser manifester son mécontentement en
recourant aux armes.
CHAPITRE X
=Du Ouadaï au Darfour=
J’avais espéré arriver au Darfour au printemps de 1873, je ne pus
quitter le Ouadaï qu’en janvier 1874. Le 11 du mois je pris congé du roi
Ali ; il m’avait toujours témoigné une égale bienveillance et me donnait
une dernière preuve de son amitié en complétant mon équipement. Il
m’envoya un cheval de prix, destiné au roi Brahim, un petit bidet
(kadira) pour mon propre usage, cinq outres en peau de girafe remplies
de miel et cinq paniers en palmier doum tressé (chebekat) pleins de
dattes ; il me promit en même temps les chameaux dont je pourrais avoir
besoin. Je n’avais que peu d’animaux de bât, je partageai donc le miel
et quatre des paniers de dattes entre mes amis ; des gens compétents
m’assurérent que ma bête me porterait jusqu’au Darfour, ce qui me permit
d’économiser le prix d’un mulet ; ce n’était pas à dédaigner car si les
mulets de bât sont à bon compte au Ouadaï, les bêtes de selle de race
égyptienne sont au contraire très chères. Un animal à peu près
présentable, un rifani, valait de vingt à trente thalari’s et mes moyens
ne me permettaient pas une si grosse dépense.
Le mulet de selle égyptien est très prisé au Ouadaï et il n’est pas rare
de voir ces animaux, qu’on trouve à foison au Kordofan et dans toute
l’Egypte, atteindre un prix supérieur à celui d’un bon cheval.
D’ailleurs un bon mulet va beaucoup plus vite que les chevaux du pays et
même que les chameaux, à l’exception bien entendu des chameaux coureurs
élevés par les Touareg, les Teda’s, les Bideyat’s et surtout les
Becharin’s.
J’ai vu un très vieux mulet dont la célérité sauva vers la fin du règne
de Mohammed Cherif, la vie de son maître, un marchand du Nil. Ce
Djellabi s’était enfui d’Abecher ; dans la matinée du troisième jour il
était à Tinniat dans le Darfour. En moins de trois jours sa monture
avait parcouru un peu plus de 40 lieues allemandes (trois cents
kilomètres environ).
Le 17 janvier enfin, nous quittions Abecher. Le jeune prince dadjo du
Soula qui m’avait si souvent tenu compagnie, avait manifesté l’intention
de me faire conduite jusqu’aux frontières du royaume. Le jour du départ
il s’en vint tout penaud me confier à voix basse que son épouse,
craignant de le voir partir à jamais avec moi pour courir le monde,
avait déménagé les meubles, les avait cachés chez des amis ou des
parents et l’avait mis dans l’impossibilité de partir. Heureusement mon
ami le hadj Ahmed Tangatanga qui projetait de renouveler son pèlerinage
à la Mecque et de rendre visite à des parents de Dongola, redoutait
aussi un événement imprévu qui l’obligerait à renoncer à ce voyage
depuis si longtemps décidé ; sans son concours nous serions aujourd’hui
encore à Abecher. Ce petit bout d’homme — le surnom Tangatanga signifie
quelque chose de petit, de délicat — était plein d’énergie et quoique sa
charge de superintendant des marchands lui donnât de nombreux soucis, il
mit tout en œuvre pour hâter notre départ ; le 17 janvier, à deux heures
de l’après-midi, nous quittions définitivement Abecher.
Un premier départ est toujours lent et difficile, aussi est-il de
coutume d’aller camper à quelques heures seulement, afin de pouvoir
aller chercher ce qui aurait été oublié. Le hadj Ahmed envoyait ses
nombreux esclaves et ses innombrables chameaux avec nous mais comme sa
présence était encore requise auprès du souverain il ne devait nous
rejoindre lui même, qu’à la frontière. La caravane se composait de Chems
ed Din, l’ambassadeur du roi Brahim et d’un grand nombre de marchands du
Kordofan, de Khartoum ou de Dongola, que je connaissais pour la plupart,
les ayant fréquentés des mois durant.
Nous avons déjà dit qu’il y a trois itinéraires du Ouadaï au Darfour,
mais que deux d’entre eux ne peuvent servir qu’aux pèlerins et aux gens
connaissant bien le pays. L’une de ces routes décrit une courbe vers le
Nord-Est et passe par le Tama ; l’autre vers le Sud-Est, en passant par
le Soula. La troisième route, que les caravanes prennent généralement,
se dirige franchement à l’Est vers le Darfour.
Notre caravane se fractionna en deux groupes dès notre départ ; ceux de
nos compagnons qui transportaient des esclaves dont la condition était
douteuse devaient gagner la frontière par des chemins peu fréquentés. On
vendait en grand nombre des Baguirmiens ramenés par le roi Ali après sa
campagne dans ce pays, quoique leur condition fut douteuse et que bien
des fois ils eussent pu prouver qu’ils étaient hommes libres. Ces gens,
de même que les esclaves volés dont la vente était irrégulière aussi,
étaient cédés à très bon compte, on les disait « hami’s », c’est-à-dire
chauds. Jamais on n’eût manque de s’informer avant d’acheter un esclave
s’il était « berid », froid, ou « hami », chaud. Ceux des nôtres qui
savaient conduire de la marchandise « chaude » devaient essayer de
passer la frontière par des chemins détournés.
Après quelques heures de marche le camp fut dressé dans l’Ouadi
Gourmele, un petit cours d’eau au lit très uni. De nombreuses sources,
toutes à sec, témoignaient de l’abondance des eaux pendant la saison des
pluies.
Le lendemain, 18 janvier, nous passions, marchant au Sud, les monts
Kelinguen ; ce sont quelques pics irréguliers, reliés par une chaîne.
Leur direction générale est Est-Ouest, le point culminant étant à
l’Ouest ; nous traversions aussi l’Ouadi Chouk et l’Ouadi Oudei pour
atteindre vers le soir le village de Mourra, bâti dans une vallée où
court la rivière de ce nom, nommée Mondjobok par les gens du Ouadaï. Ce
Mondjobok est un des principaux cours d’eau qui forment le Bouteha, le
lit est d’un fort beau sable mêlé de gravier, sans aucune végétation.
Ce village de Mourra pouvait avoir une centaine de cases habitées par
des Baguirmiens importés par le roi Ali. Sur la rive opposée à Mourra
s’élevaient les quatre cents cases d’Ailombo, habitées aussi par des
Baguirmiens. Ces deux villages se distinguaient par leur propreté et la
solide construction des habitations ; ils paraissaient prospères. Le
souverain portait grand intérêt à ces Baguirmiens, meilleurs
cultivateurs et artisans plus industrieux que ses propres sujets. Le
pays que nous traversions était une steppe sablonneuse ou rocheuse ;
comme végétation quelques acacias tordus, des savonniers et du zizyphus
spina christi ; les bords des rivières seuls étaient couverts d’une
abondante végétation.
Le lendemain, 19 janvier, nous quittions le Mondjobok, nous dirigeant
vers l’Est, traversions le village d’Oilombe, le cours d’eau de ce nom,
un des bras du Mondjobok ainsi que le Yoye, sur les bords duquel
s’élevaient les villages d’Askanit. L’après-midi, le camp fut dressé
dans le lit sablonneux de l’Ouadi Koddoni — l’Ouadi Lobbode pour les
gens du Ouadaï — c’est avec le Mondjobok le principal tributaire du
Bouteha. Le pays conservait le même aspect ; toujours des mimosa’s
rabougris sur un sol pauvre en humus avec quelques affleurements rocheux
abrupts ; on cultivait le douchn et le coton. Au Nord se profilait une
chaîne de montagnes dépendant du massif de Tama. Sur la rive Nord-Ouest
du Lobbode étaient les deux villages de Mattabono et sur la rive Sud-Est
s’élevait le village de Leïn.
En l’absence du hadj Ahmed retenu à Abecher par le roi qui tenait à
envisager avec son plus fidèle conseiller toutes les éventualités,
c’était Chems ed Din qui dirigeait notre caravane. La paresse de ce
cheik el kafila était telle que nous ne levions jamais le camp avant
neuf heures et demie du matin.
Il n’est pas possible d’imaginer plus absolu contraste qu’entre Chems ed
Din et le hadj Ahmed Tangatanga. Le premier, un colosse de deux mètres,
gros et gras en proportion, était un de ces géants comme on en rencontre
assez souvent chez les Djellaba’s ; il succombait presque sous le poids
de sa lourde masse, le soir il se retirait de très bonne heure dans sa
tente et le matin on avait toutes les peines du monde à le décider au
départ. La taille du hadj Ahmed était au contraire au-dessous de la
moyenne, mais s’il était mince, il était gracieux, vif et énergique ; il
ne pouvait se coucher avant minuit et le soir, près du feu, après le
repas, il me contait les péripéties de sa vie mouvementée. Le matin,
bien avant le point du jour, il pressait le départ.
Le lendemain, 20 janvier, nous conservions la direction Est-Sud-Est ;
nous laissions au Sud le village de Leïn et un autre petit hameau de
trente cases environ ; vers midi, nous arrivions au gros village d’Id-
el-Garra qui pouvait bien avoir cent cinquante cases. A l’horizon Nord-
Est nous apercevions les montagnes de Tama que nous avions vues la
veille ; à l’Est-Nord-Est, à une petite journée de marche, se dressait
le mont Torane. Le terrain s’élevait légèrement mais progressivement
depuis notre départ d’Abecher. Le sol était tour à tour rocheux et
sablonneux, la végétation restait la même, toujours le nabak, le kaïa,
l’arred, le talha (acacia’s), le djadjak et le hedjlidj. Nous
contournions quelques villages, traversions dans le cours de l’après-
midi Tiouemat, quatre-vingts cases environ, laissions au Sud Moustakheda
et, le soir venu, nous campions près du village de Fidele, dans le lit
d’une petite rivière cachée par le siwak (salvadora persica) et que les
habitants nomment l’Ouadi Rimele et les voyageurs l’Ouadi Kounno,
d’après le village de ce nom bâti sur la rive orientale.
Le lendemain, 21 janvier, nous arrivions après quatre heures de marche
vers l’Est et après avoir passé le gros village de Rakkana, deux cents
cases au moins et des puits ombragés par de magnifiques harraza’s
(acacia albida), au centre de Bir Touil, le chef-lieu du district
frontière oriental et la résidence du gouverneur, l’akid es Sbah. Bir
Touil se compose de deux hameaux, l’ancien et le nouveau ; celui-ci
fondé par l’akid qui y réside d’ailleurs avec ses gens. Les montagnes,
précédemment signalées à l’horizon Nord-Est, se profilaient maintenant
au Nord ; au Nord-Ouest se dressait le pic de Torane. Au Sud-Ouest et au
Sud enfin, à deux jours de marche environ, se développait une chaîne de
collines du pays Massalit. Nous montions sans cesse et campions dans
l’Ouadi Delal, tout proche de Bir Touil ; le lit, large d’une centaine
de pas, était encadré de rives à peine inclinées et couvert d’une très
épaisse couche de sable.
Bir Touil, poste frontière très important, était le point de
rassemblement de toute la caravane. L’akid es Sbah devait nous escorter
avec ses gens à travers un désert inhabité jusqu’aux premiers villages
du Darfour. Déjà, un groupe de Djellaba’s qui nous avaient précédés
étaient campés dans le lit du fleuve. Ces hommes, rompus aux voyages,
avaient construit des cases et des hangars-vérandah’s. Je campais à
quelque distance avec les gens du hadj Ahmed, Chems ed Din, un groupe de
Djellaba’s, quelques misérables pèlerins venus de Takour dans le bassin
du Niger, un marchand de Tripoli allant au Darfour pour y vendre
quelques objets de luxe dont il n’avait pu se défaire au Ouadaï et un de
ces aventuriers égyptiens qui parcourent les pays musulmans, à la fois
pèlerins, derviches et bardes populaires. Nous entourâmes notre camp
d’une zeriba (une haie d’épines) pour laquelle les nombreux acacia’s
nous fournissaient d’abondants matériaux. Nous devions attendre à Bir
Touil le hadj Ahmed, c’était là aussi que nous devions recevoir les
chameaux promis par le roi ; il fallait enfin s’y ravitailler, tant pour
les gens que pour les bêtes.
La fête musulmane des sacrifices devait être célébrée dans une dizaine
de jours et il était certain que le voyage en serait retardé. Bir Touil
était un des rares marchés du pays, il n’y en avait que quatre dans tout
le Ouadaï, sans compter Abecher et Nimro, la ville des Djellaba’s. Le
marché du vendredi n’en était pas mieux fourni. Sauf le douchn, il n’y
avait rien de ce que l’on pouvait désirer.
C’étaient, comme à Abecher, les femmes qui venaient au marché, nous
n’avions guère affaire aux hommes. Elles apportaient du douchn, en grain
ou en farine, ainsi que des kisra’s, ces galettes plates et sèches d’un
usage courant chez les voyageurs et qu’il suffit de tremper un instant
dans l’eau pour pouvoir les manger. Les poulets étaient rares, il n’y
avait pas trace de chèvres ou de moutons et le lait était tout aussi
difficile à trouver, malgré la proximité de quelques fractions d’Arabes
Mahamid’s qui occupaient leurs parcours d’hiver.
Les femmes cédaient leurs quelques marchandises contre les bandes de
coton communes à Bir Touil, les achaka’s ; elles n’ont que quarante ou
cinquante centimètres de large, la trame en est très lâche ; on ne
connaissait pas le tokkiya dibdoba d’Abecher et de Nimro, beaucoup plus
solide cependant. Les perles servent fréquemment au troc et notamment
les petites perles blanches (souksouk abiad), appelées sini à Abecher et
qui y valent cinq livres au makta tromba, les souksouk’s ahmar ou
mourdjan’s toddou, petites perles rouges, valant à Abecher trois livres
au makta tromba, de grosses perles rouges en argile, les khaddour’s que
nous avons décrits en parlant des bijoux des femmes du Ouadaï, en même
temps que les chekik’s, des perles vertes en verre ; on se sert encore
de perles en porcelaine annelée, blanche et noire, de coraux de
pacotille, les mourdjan’s kedeb, de girofles, karomfoul et de bois de
santal ou doufr. Tous ces objets n’existent qu’en quantités limitées. On
perd une journée à s’approvisionner pour quelque temps et encore faut-il
user de beaucoup de ruse et d’éloquence. On ne parvenait que rarement à
décider les marchandes à vendre, pour un thalari à la fois ; elles
s’obstinaient à étaler sur un plat d’osier quelques poignées de grain
qu’il fallait ensuite marchander comme s’il se fût agi d’un boisseau.
Les habitants de Bir Touil étaient des Ouadaoua’s du pays de Soungor et
des Bornouans prisonniers de guerre, importés par Mohammed Cherif, après
ses campagnes au Bornou. L’akid es Sbah s’y tenait en permanence avec
quelques centaines de cavaliers pour surveiller la frontière. La
présence de ces soldats et le fréquent passage de marchands du Nil, peu
scrupuleux observateurs des prescriptions coraniques, provoquaient une
consommation de merissa que la capitale seule dépassait. Les femmes
apportaient, sans s’en cacher, d’énormes cruches de la boisson défendue
au marché.
Ceux des membres de la caravane qui avaient pris par le Sud parce qu’ils
amenaient en esclavage des hommes libres ou de la marchandise volée ne
tardèrent pas à nous rejoindre. Le hadj Ahmed vint de sa personne le
troisième jour. Nous étions dans la saison la plus fraîche de l’année,
le vent soufflait continuellement de l’Est ou de l’Est-Nord-Est ; le
matin, il n’était pas rare de voir le thermomètre tomber à six ou sept
degrés ; la nuit, nos minces couvertures nous réchauffaient tout juste
assez pour nous permettre un léger sommeil ; dans le courant de la
journée au contraire, la température restait des plus agréables.